PRÉFACE XI
venir de Dieu^ son existence est expliquée par là ; mais nous ne savons si ce commandement est l'acte d'une volonté arbitraire ou d'une raison sage et bonne qu'après l'avoir confronté avec nos conditions d'existence. La considération de l'origine donne Heu à des jugements existentiels, c'es^à-dire expliquant l'apparition des phénomènes, mais non à des jugements spirituels, appréciant la valeur. Que signifient, dès lors, les griefs contre le génie, contre la sainteté, contre Tenthousiasme religieux, tirés de la condition plus ou moins pathologique des sujets où ces phénomènes se produisent ? Les grands initiateurs, certes, ont été, en général, des névropathes. Sans doute la puissance de leur pensée et de leur volonté dépassait-elle les forces normales de l'homme. D'ailleurs, certains états pathologiques apparaissent comme favorables au développement de cette vie subconsciente, de laquelle émergent les hautes inspirations. L'alcool n'a-t-il pas, plus d'ime fois, favorisé l'originalité et la profondeur de la conception ? Je ne sais si j'entrerais dans la pensée de W. James en signalant, à ce sujet, le contre-sens que nous faisons d'ordinaire sur l'adage : mens sana in corpore sano. Juvénal ne prétend pas, comme on aime à le lui faire dire, qu'un corps sain entraine avec lui im esprit sain, mais simplement que, si nous tenons absolument à adresser des prières aux dieux, le mieux est de leur demander un esprit sain dans un corps sain, comme deux choses compatibles, sans doute, mais distinctes. Que s'il s'agit d'un esprit, non seulement sain, mais supérieur, rarement le corps qui doit subvenir à ses exigences conservera assez de forces pour s'épanouir dans une pleine santé.
S'il est impossible de juger de la valeur des phénomènes religieux par leur origine et leurs conditions d'existence, n'est-il pas juste, du moins, de les apprécier d'après la légitimité ou la fausseté des croyances qui s'y manifestent ? Dans
XII l'expérience religieuse
tout sentiment ou acte religieux est engagé une métaphysique où sont posés comme existants des objets surnaturels : Dieu, la Providence, Flmmortalité, sans parler des mUle déterminations de ces objets qui se rencontrent dans les dogmes des religions positives. Si la réalité de ces essences surnaturelles est indémontrable, que valent les sentiments et le^ pratiques dont la fin est de nous mettre en rapport avec elles, de nous approprier leur puissance ? La mort des dogmes est la mort des religions : ce qui en survit ne peut être que vaine routine et tremblante agonie.
Ainsi juge-t-on parfois, parce que Ton suppose que, dans une religion, la partie affective et active résulte, comme du principe l'application, de la partie intellectuelle. Mais il suit précisément de la doctrine psychologique de W. James que les sentiments et Faction, au contraire, sont, dans les religions, l'élément primordial ; et que les théories et les dogmes ne sont imaginés qu'après coup, pour satisfaire tant bien que mal à la question : pourquoi? que notre intelligence pose à propos de toutes choses. La ruine des dogmes, si elle était consommée, n'entraînerait pas plus la disparition des phénomènes religieux que la destruction de la théorie aristotélicienne de la gravité n'a empêché les corps de tomber.
Où se trouve donc le critérium de la valeur des états religieux ? Ce serait déroger à la méthode empirique, la seule valable selon notre auteur, que de chercher ce critérium ailleurs que dans les conséquences positives des phénomènes en question. « Vous jugerez l'arbre à ses fruits », dit l'Evangile. Ce principe, en religion, est fondamental. Il s'agit ici de vie, de joie, de paix intérieure, de puissance. La seule question est de savoir si les états dont il s'agit produisent la vie, la puissance et la joie. On peut, dit W. James, ramener à trois principaux les caractères nécessaires et suffisants pour qu'un phénomène religieux soit reconnu comme légitime.