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nages sacrés découlent de cette tendance à célébrer leur gloire. La vie du Bouddha S celle de Mahomet*, et celle d'une foule de saints bouddhistes, mahométans et chrétiens sont émaillées d'anecdotes censées honorifiques, manifestations naïves et insipides de la tendance qui pousse l'homme à louer ce qu'il admire. Une conséquence immédiate de cet état d'esprit, c'est que le dévot est jaloux de l'honneur de sa divinité. Il manifeste son loyalisme par une vive susceptibilité à cet égard. Il ne laissera pas passer le moindre aflfront, la moindre négligence> sans confondre l'insolent qui s'en est rendu coupable. Il part en guerre contre les ennemis de son dieu. Dans un esprit très étroit, doué d'une volonté entreprenante, cette préoccupation peut devenir souveraine. On a prêché des croisades, on a suscité des massacres simplement pour effacer un affront de ce genre. Les théologies qui représentent la divinité comme soucieuse de sa propre gloire et les églises dont la politique est théocratique et impérialiste, ont tant soujBlé sur cette flamme de l'intolérance que le fanatisme et la persécution ont pu sembler parfois inséparables de la sainteté. Il faut convenir qu'il n'y a pas de péché auquel Tâme sainte soit plus exposée à succomber ; son austérité se tourne aisément en cruauté. Quand on se prononce vigoureusement en faveur d'un parti, on est tenté d'être injuste et cruel envers le parti opposé. David ne fait pas de différence entre ses propres ennemis et ceux de lahvé ; Catherine de Sienne, soupirant après la cessation des guerres entre chrétiens qui sont le grand scandale de son époque, ne peut imaginer meilleure méthode de les unir qu'une croisade commune pour massacrer les Turcs ; Luther ne trouve pas un mot de protestation ou de regret, quand les chefs anabaptistes sont mis à mort dans d'atroces tortures ; Cromwell enfin loue le Seigneur de ce qu'il livre ses ennemis entre ses mains pour leur a ckcution ». Sans doute une préoccupation politique intervient toujours en pareil cas ; mais il faut avouer que la piété sem-
(I) Voyez H. G. Warrbn : Buddhism in Translation, Cambridge U. S. 1898, pas8im.
(a) Voyez J. L. Mkhrick: The Life and Religion of Mohammed, as eon' tained in the Sheeah traditions of the Hjrat'Ui'Kuloob, Boston i85o, passim.
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ble faire avec elle assez bon ménage. Nous n'avons donc pas le droit de repousser entièrement cette affirmation des « libre-penseurs », que la religion et l'intolérance sont sœurs jumelles. Mais s'il faut inscrire le fanatisme au passif des âmes religieuses, c'est seulement lorsque leur niveaa intellectuel est si peu élevé qu'un Dieu despote les satisfait entièrement. Pour l'esprit qui conçoit un Dieu moins jalotix de sa gloire, le fanatisme n'est plus à craindre.
Les hommes dont le caractère est impérieux et a^essif sont seuls exposés à devenir fanatiques. Ceux dont le caractère est mou, la dévotion intense, et l'intelligence faible, sont portés à s'absorber par l'imagination dans le sentiment de l'amour de Dieu, à l'exclusion de toute préoccupation pratique et de tout intérêt humain ; état d'esprit naïf et peut-être innocent, mais trop étroit pour qu'on l'admire. Il semble que l'amour divin, pour prendre possession d'une âme si exiguë, ait dû en expulser tous les amours et toutes les activités humaines. Comme il n'y a pas de nom pour désigner cet abandon langoureux à une dévotion outrée, je l'appellerai l'état théopathique. La bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque nous en fournit un bon exemple :
« Déjà être aimé sur terre, s'écrie son dernier biographe, M»' Bougaud ; — être aimé par im être noble, élevé, délicat, distin^é ; être aimé avec fidélité, avec dévouement : quel enchantement ! Mais être aimé par Dieu, et aimé jusqu'à la folie I Marguerite fondait d'amour à cette pensée. Et comme autrefois saint Philippe de Néri, comme saint François Xavier, elle disait à Dieu : « Suspendez, ô mon Dieu, ces torrents qui m'abîment, ou étendez ma capacité pour les recevoir. » * Et voici les preuves les plus éclatantes de cet amour : « Une fois, dit-elle, étant devant le saint Sacrement et me trouvant un peu plus de loisir, je me sentis toute investie de cette divine présence, mais si fortement que je m'oubliai de moi-même et du lieu où j'étais, et m'abandonnai à ce divin esprit, livrant mon cœur à la force de mon amour. Il me ût reposer fort longtemps sur sa divine poitrine, où il me découvrit les merveilles de son amour et les secrets inexpliqués de son sacré Cœur, qu'il m' avoit toujours tenus cachés, jusqu'alors quïl me l'ouvrit pour la première fois,
(i) M" BonoAUD : Histoire de la Bienheureuse Marguerite-Marie, p. i45.
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mais d'une manière si effective et si sensible, qu'il ne nie laissa aucun lieu d'en douter, moi qui crains pourtant de me tromper toujours... Le Cœur divin rayonnoit de tous côtés, plus brillant que le soleil, et transparent comme un cristal. La plaie qu'il reçut sur la croix y paroissoit visiblement. Il y avoit une couronne d'épines autour de ce divin Cœur, et une croix au-dessus. »
» Pendant que la Bienheureuse contemplait, en tremblant d'émotion et d'amour, un pareil spectacle, Notre-Seigneur lui dit : « Mon divin Cœur est si passionné d'amour pour les hommes, que ne pouvant plus contenir en lui-même les flammes de son ardente charité, il faut qu'il les répande par ton moyen... » Et il ajouta : «Je t'ai choisie comme im abîme d'indignité et d'ignorance pour l'accomplissement d'un si grand dessein, afin que tout soit fait par moi. . .» «H me demanda mon cœur, poursuit-elle, lequel je le suppliai de prendre ; ce qu'il fit, et le mit dans le sien adorable, dans lequel il me le fit voir comme un petit atome qui se consumoit dans cette ardente fournaise. Puis, l'en retirant comme une flamme ardente en forme de cœur, il le remit dans le lieu où il l'avoit pris, en me disant : « Voilà, ma bien-aimée, un précieux gage de mon amour. Je renferme dans ton côté une petite étincelle des plus vives flammes de mon amour, pour te servir de cœur et te consumer jusqu'au dernier moment. ï> U ajouta : « Jusqu'ici tu n'as pris que le nom de mon esclave ; désormais tu t'appelleras le disciple de mon sacré Cœur... »
« C'est le i6 juin 1676 qu'eut lieu la dernière des grandes révélations relatives au sacré Cœur, dit M»^ Bougaud. Jusque-là, notre humble vierge n'avait reçu de Notre-Seigneur que des faveurs intimes, assez semblables à celles dont de saintes âmes avaient déjà été gratifiées ; il ne lui avait demandé que des pratiques d'un culte tout individuel. Voilà l'heure où il va l'investir de sa grande mission publique. Pendant l'Octave du saint Sacrement, le dimanche 16 juin 1635, Ifi Bienheureuse était à genoux devant la grille du chœur, les yeux fixés sur le tabernacle. Elle venait de recevoir « des grâces excessives de son amour », c'est le seul mot qu'elle en ait dit, lorsque tout à coup Notre-Seigneur lui apparut sur l'autel... Alors il lui flemimda de faire établir dans l'Eglise une fête particulière pour honorer son divin Cœur : « C'est pour cela que je te demande que le premier vendredi d'après l'Octave du saint Sacrement soit dédié à une fête particulière pour honorer mon Cœur, en communiant ce jour-là, et en lui faisant réparation d'honneur par une amende honorable, pour les indignités qu'il a reçues... »
» La révélation du Sacré Cœur, dit M»' Bougaud, est, sans con-
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tredit, la plus importante des révélations qui ont éclairé ll^lise, après celles de Flncamation et de la sainte Eucharistie. CTest le plus grand coup de lumière depuis la Pentecôte. » '
Voilà qui va bien ; mais quels Airent, dans la vie de Marie Alacoque, les fruits visibles de cette révélation ? Des souffrances, des prières, des distractions, des évanouissexnenu, des extases, et voilà tout, ou presque tout. Dans le couvent, on ne pouvait l'employer à rien :
« Une absorption singulière, qui croissait chaque jour, la rendait de plus en plus incapable de tout office. On Favait essayée à rinfirmerie, mais sans beaucoup de succès, quoiqu'elle f&t d*utf bonté, d'un zèle, d'un dévouement à toute épreuve, et que sa charité s'élevât à des actes d'un tel héroïsme, que nos lecteurs n en supporteraient pas le récit. On l'avait essayée à la cuisine» mais il avait fallu y renoncer ; tout lui tombait des mains, et l'huinilité admirable avec laquelle elle réparait ses maladresses n'empêchait pas celles-ci d'être assez préjudiciables à l'ordre et à la régularité qui doivent régner dans ime communauté. On l'avait mise au pensionnat, où elle était chérie des petites filles, qui lui coupaient ses habits comme à une sainte, mais où elle était trop absorbée pour avoir la vigilance nécessaire. Pauvre chère sœur ! en 1675, encore plus qu*en 167!! % elle ne vivait pas sur la terre, il fallait la laisser dans son ciel I ï> '
Pauvre chère sœur, dirons-nous à notre tour ! Aimable et langoureuse, sa dévotion ardente ne saurait compenser, ani yeux d'un homme d'éducation protestante et moderne, la misérable exiguïté de son intelligence. Une pareille sainteté ne peut guère provoquer chez nous qu'une indulgence mêlée de pitié. Je trouve un exemple de sainteté théopathique encore plus pitoyable chez une bénédictine de la fin du xni»® siècle, Sainte Gertrude, qui dans ses Révélations, nous raconte les marques de prédilection que Jésus-Christ prodiguait à son indigne personne. Ce ne sont que caresses enfantines, compliments naïfs et absurdes, puériles tendresses, le tout attribué directement à Jésus-Christ :
(a) C'est-à-dire aussi bien après qu'avant ses visions.
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« Une fois qu'elle souffirait de maux de tête, elle cherchait pour la gloire de Dieu à se soulager, en tenant dans sa bouche certaines substances odorantes ; le Seigneur lui apparut se pencher vers elle avec bonté, et prendre un soulagement pour lui-même dans ces odeurs ; après avoir respiré doucement, il se releva, et dit aux Saints, d'un air content, comme s'il se fût vanté de cette conduite : « Voilà le nouveau présent que j'ai reçu de ma fiancée. »
» Elle s'approchait une fois pour recevoir le Sacrement de vie, lorsque dans l'antienne : Gaude et Lœtare, elle entendit trois fois : SanctuSy sanctus, sanctus. Aussitôt se prosternant humblement à terre, elle conjura le Seigneur de daigner la préparer, afin qu'elle pût prendre part au banquet céleste, tant pour sa gloire que pour le bien de tous. Le Fils de Dieu, alors, se penchant tout à coup vers elle, conmie un doux amant, et donnant à son âme le plus suave baiser, lui dit un second Sanctus : <c A ce Sanctus qui est adressé à ma personne, reçois en ce baiser toute la sainteté de ma divinité et de mon humanité, afin qu elle te serve d'une préparation suffisante pour t'approcher de la communion. »
» Le premier dimanche qui suivit, comme elle remerciait Dieu de cette faveur, voilà que le Fils de Dieu, plus beau que les milliers d'Anges, comme s'il eût été fier d'elle, la prit entre ses bras et la présenta à Dieu le Père dans cette perfection de sainteté qu'il lui avait donnée. Et le Père se complut tellement en cette âme, ainsi présentée par son Fils unique, que, ne pouvant en quelque sorte se retenir, il lui donna, ainsi que le Saint-Esprit, la sainteté que lui attribue son Sanctus. » *
Quand on lit de pareilles fadaises, on se rend compte qu'entre Fidéal du xiii^ne siècle et celui du xx™«, il y a de la distance. A nos yeux la sainteté , jointe à une intelligence si dégradée, n'a plus guère de valeur morale. Grâce à l'esprit scientifique et critique, d'une part : grâce à l'esprit démocratique, d'autre part, notre imagination ne peut plus se représenter un Dieu qui ne s'occupe que de distribuer des faveurs personnelles. Nos ancêtres s'en contentaient, mais nous, affamés de justice sociale, nous trouvons qu'il manque de largeur, ce Dieu indifférent à tout ce qui n'est pas adulation, ce Dieu de favoritisme et de partialité. La sainteté d'autrefois, même la plus authentique, quand elle s'enferme dans cette étroite conception, nous parait étrangement . superficielle et bien peu édifiante.
(i) Réçélationa de Sainte Gertrade, Paris 1898, i, p. 44, x86.
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Considérons Sainte Thérèse, une des femmes les mieux douées à beaucoup d'égards dont nous connaissions l'histoire. Elle avait une intelligence puissante, et pratique ; sa volonté était à la hauteur de toutes les circonstances ; elle avait des capacités politiques, une grande disposition pour les affaires, un heureux caractère, un style prime-sautier. un remarquable talent dans la description psychologique. Avec une opiniâtre persévérance, elle consacra sa vie entière au service de son idéal religieux. Mais cet idéal m'apparait mesquin, jugé par la conscience moderne : et j'avoue qu'en la lisant, mon impression dominante a été le regret de voir gaspiller tant de riches facultés. Malgré toutes ses souffrances, il y a dans sa piété quelque chose qui sonne creux.
Un anthropologiste de Birmingham, le D»- Jordan, divise l'humanité en deux groupes, les « débrouillards » et les €( non-débrouillards ». ' Les premiers ont un tempérament essentiellement actif et non-passionné: ce sont des «c moteurs » plutôt que des « sensitifs ». Leurs réactions sont plus énergiques que leurs sensations. * Sainte Thérèse, si paradoxal que puisse paraître un tel jugement, est proprement une a débrouillarde ». Non seulement il lui faut, pour elle seule, des faveurs extraordinaires de son Sauveur, mais il faut qu'elle les décrive sur-le-champ, qu'elle les exploUe en les faisant servir à l'instruction des âmes moins privilégiées. Sa perpétuelle préoccupation d'elle-même ; le repentir qu'elle éprouve, non pas tant de son état de péché que de ses imperfections et de ses fautes, et qui n'est pas la véritable contrition ; son humilité stéréotypée, sa confusion toujours la même, à chaque nouvelle faveur de Dieu : tout cela montre bien qu'elle n'est pas une de ces natures avant tout sensitives qui, pénétrées de joie et de reconnaissance, ne savent que se taire et ne pensent plus à ellesmêmes. Sainte Thérèse, il est vrai, pense à son église, dont elle désire le triomphe sur ces luthériens qu'elle abhorre.
(i) William Furnbaux Jordan : Charaeter in Birth and Parentage, première édition. Les éditions suivantes ont une antre nomenclature.
(a) Pour cette distinction, voir i*exceUent exposé contenu dans le petit livre de J. M. Baldwin: The Story ofthe Mind, 1898.
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Mais en somme la religion est surtout pour elle, si Ton ose dire, une sorte de conversation amoureuse entre Tâme dévote et son Dieu. Si on laisse de côté les exemples et les conseils qu'elle donnait à ses jeunes sœurs pour les engager dans cette voie, on ne trouve rien dans sa vie d'utile à l'humanité, rien qui témoigne d'aucune préoccupation sociale. Pourtant les hommes de son époque, loin de l'en blâmer, exaltèrent ses vertus comme surhumaines*.
Nous jugerons aussi sévèrement la notion d'une sainteté fondée sur les « mérites ». Un Dieu qui tient un compte aussi minutieux des défaillances individuelles, et d'autre part se permet une telle partialité qu'il accable les siens de ses faveurs, ce Dieu mesquin est indigne de notre foi. Quand Luther, virilement, balaya d'un revers de main le grand livre où l'Etemel inscrivait le doit et l'avoir de chaque individu, il élai^it l'horizon des âmes et sauva la théologie de la puérilité. La pure dévotion, que ne dirige aucune grande idée, ne porte que des fruits inutiles à l'humanité.
Dans l'état que j'ai nommé théopathique, Tamour de Dieu exclut tout autre amour. Les affections de famille, l'amitié, ne sont plus que des embarras inutiles. Quand à l'exaltation de la sensibilité se joint l'étroitesse d'esprit, l'âme ne vit plus que dans un monde extrêmement simplifié. Elle ne saurait s'adapter à la variété, au désordre du monde réel. Tandis que le dévot combatif réalise objectivement les conditions de son unité spirituelle, en luttant contre le mal, le dévot qui se replie sur lui-même les réalise subjectivement en abandonnant le monde à son incohérence, en se faisant un petit univers épuré, pour lui seul. A côté de l'Eglise militante, avec son Inquisition et ses dragonnades, il y a l'Eglise qui, fuyant le monde au lieu de le combattre, se retire dans ses ermitages et ses monastères. Toutes deux ont le même but : unifier la vie, et simplifier l'univers *. Un esprit très sensible aux discordances intérieures dénoue l'un après l'autre les liens qui
(i) M. MuRiaiBR {Les maladies da sentiment religieux, Paris 1901) fait de Taspiration à l'anité intérieure le ressort de toute la vie religieuse. Mais tous les enthousiasmes, religieux ou non, ne tendent-ils pas à Tunité de l'esprit, en se subordonnant tout ce qui n'est pas eux ? On pourrait croire, d'après M. Murisier, que cette condition formeUe est caractéristique de la reUgio&y dont le psychologue pourrait presque négliger le eontenu* J'ose
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rattachent au monde extérieur et qui Tempêcheraient de s'absorber dans la contemplation des réalités spirituelles. On laisse d'abord les amusements, puis les relations mondaines, puis les affaires, puis les devoirs de famille ; jusqu'à ce qu'on ne puisse plus supporter à la fin que la réclusion, où chaque heure du jour est consacrée à des actes religieux déterminés. La vie de bien des saints n'est qu'une série de renonciations à tout ce qui complique la vie, pour conserver la pureté de l'âme :
« Quand le Serviteur, dit Suso de lui-môme, au premier commencement d'une meilleure vie, se fut dûment purgé par confession, il se fixa, par la pensée, trois cercles dans lesquels il s*enferma, pour sa sauvegarde spirituelle. Le premier cercle était sa cellule, sa chapelle et le chœur de l'église. Il s'estimait assez en sûreté quand il était dans cet enclos. Le second cercle, c'était tout le monastère jusqu'à la porte. Le troisième et dernier, c'était la porte du monastère, où il avait besoin d'une grande prudence et soigneuse garde. Si quelquefois il sortait de ces trois cercles, îï s'estimait semblable à quelque sauvage bestiole sortie de son trou, égarée sur un terrain de chasse et qui doit user de grande industrie et finesse pour se garder. » *
« Ne vaut-il pas mieux, dit une jeune novice à sa Supérieure, me taire pendant les récréations que de m'exposer à y commettre, sans m'en apercevoir, quelque faute en parlant ? » '
Pour que des religieux dont la vie est réglée puissent vivre en commun, il faut qu'il y ait une même règle pour tous. Perdue dans cette uniformité monotone, l'âme avide de pureté se sent enfin libre des souillures du monde. La vie de saint Louis deGonzague nous montre jusqu'où peut aller l'extrême désir de la pureté :
(c... L'inspiration lui vint de consacrer à la Mère de Dieu sa virginité ; c'était là le présent qui lui serait le plus agréable. Sans
espérer que mon Uvre prouvera rexistence, dans l'expérience reUgiense, d'tm contena spécifique qui la caractérise beaucoup mieux qu'une forme psychologique quelconque. Malgré cette critique, U y a beaucoup à prendre dans le Uvre de M. Murisier.
(I) Suso's Leben, XXXVIL KapiteU
(a) Vie des premières Religieuses Dominicaines de la Congrégation de Saint- Dominique, d Nanejr; Nancy 1896, vol. I, p. 139. [U convient d'ajouter que la Supérieure, la mère Sainte-Rose, lui répondit : « Quelle absurdité ! »]
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plas tarder et avec toate la ferveur qui était en lui, d*un cœur joyeux et tout brûlant d'amour, il fit le vœu de chasteté perpétuelle. IVif arie accepta Foffi^ande de son cœur innocent et lui obtint de Dieu, ^omme récompense, la grâce extraordinaire de ne jamais sentir, pendant sa vie, les plus légères atteintes d'une tentation contre la ^ertu de pureté... C'est là une faveur tout exceptionnelle qui n'a ëté que rarement accordée aux saints eux-mêmes, et d'autant plus merveilleuse que Louis a toujours vécu au milieu des grands et <lans les cours, où les dangers et les occasions se rencontrent si souvent. H est bien vrai que Louis, dès sa première enfance, avait une répugnance naturelle pour tout ce qui était moins pur et moins ^virginal, et même pour tout commerce entre les personnes de différent sexe ; mais cela rend plus étonnant encore le soin avec lequel, surtout depuis son vœu, il recourait à tous les moyens de protéger, contre Tombre même du danger, cette virginité qu'il avait consacrée. Si quelqu'un, penserait-on volontiers, pouvait se contenter des précautions ordinaires, prescrites à tous les chrétiens, assurément c'était bien lui ; mais non, dans l'emploi des préservatifs et des moyens de défense, dans la fuite des moindres occasions, des possibilités même, comme dans la mortification de sa chair, il va plus loin que la plupart des saints. Lui qui, par une protection extraordinaire de la grâce de Dieu, ne fut jamais tenté, il mesurait tous ses pas, comme s'il eût été menacé de toutes parts de dangers particuliers. Désormais il ne leva plus les yeux, qu'il marchât dans les rues ou se trouvât en société; non seulement il évita toute relation avec les femmes plus scrupuleusement encore qu'auparavant, mais il renonça à tous les entretiens et à tous les jeux, bien que son père voulût qu'il y prit part, et il ne commença que trop tôt à livrer à des austérités de toute sorte son corps innocent. »
Dès Fâge de douze ans, « si par hasard sa mère envoyait une de ses demoiselles d'honneur lui porter quelque message, il ne la faisait point entrer : il entendait la messagère par la porte entr'ouverte et la congédiait immédiatement. H n'aimait même pas se trouver seul avec sa mère, soit à table, soit en conversation ; et quand le reste de la compagnie s'éloignait, il cherchait lui aussi quelque motif de se retirer... Il ne connaissait même pas de vue plusieurs grandes dames, ses parentes. Il avait conclu une sorte de pacte avec son père, s' engageant à se rendre avec promptitude et bonne grâce à ses désirs, pourvu qu'on lui épai^^nât toute visite à
(i; La Vie de Saint LotuU de C^ntague, patron de la Jeanesse ehrétieniie, par le R. P. Ubmiielbb S. J., traduit de raUemand par Fabbé I^BRÉQunn, Paris XS91, p. 40 et 71.
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Tout jeune, il écrivait dans ses notes : « Quelle heureuse vie que la vie religieuse I Ces hommes sont à l'abri de toutes les occasions du péché... Ils s'amassent des trésors qui ne périront jamais, et. par ces trésors, qui sont en môme temps de grands mérites devant Dieu, ils font de Dieu leur obligé pour toute Tétemité. » ' Quand il eut dix-sept ans, Louis entra dans la Société de Jésus, malgré les supplications de son père, don Ferdinand, Margrave de Castiglione ; quand celui-ci mourut Tannée suivante, Louis regarda « la mort de son père, après son entrée en religion, comme une attention particulière de Dieu. » Il écrivit à sa mère affligée deux lettres guindées lui donnant des conseils comme aurait pu le faire un directeur de conscience. H devint bientôt un religieux si exemplaire que, lorsqu'on lui demandait combien il avait de frères et de sœurs, il devait réfléchir pour les compter, a Un Père lui demanda un jour s'il était quelquefois importuné par la pensée de sa famille : « Je n'y pense jamais, répondit-il, sinon quand je veux prier pour elle. »... Jamais on ne le vit tenir à la main une fleur odorante ni aucun autre objet parfumé, pour y prendre plaisir. Au contraire, il cherchait toujours dans les salles de malades ce qui était, à ce point de vue, le plus dégoûtant... D n'aima jamais les entretiens inutiles et mondains ; il s'efforçait aussitôt de les faû*e tourner à la piété, ou bien gardait le silence... Une fois, on l'envoya chercher au réfectoire un livre que le recteur avait laissé à sa place. Il fallut d'abord apprendre à Louis quelle était la place du recteur, bien qu'il fût déjà depuis trois mois dans la maison. C'est ainsi que Louis gardait ses yeux. Un jour, à la récréation, son regard étant tombé par hasard sur un de ses compagnons, il se le reprocha comme une grave infraction à la modestie... n observait le silence le plus rigoureux... Il s'était promis que les supérieurs lui permettraient tout en fait d'austérités et de pratiques de pénitence. En raison de l'affaiblissement de sa santé, ils ne lui permirent que peu de chose... L'abstention de ces pénitences tant désirées était sa plus rude pénitence. . . Louis portait si loin l'amour de l'humiliation, qu*il savait même s'attirer les châtiments dûs aux fautes des autres... Tout en lui était livré à l'obéissance. Un jour, son compagnon de chambre, n'ayant plus de papier à lettres, lui en demanda une feuille. Louis ne sut s'il pouvait la lui donner ; il se leva sur-le-champ, pour aller demander la permission au supérieur. » '
{%) p. tes sq., i8i, ai9, aao (abrégé).
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Je ne vois pas que la sainteté de Louis ait produit d'autres fruits. Il mourut en iSgi , à vingt-neuf ans ; l'Eglise en a fait le poltron de la jeunesse. Le jour de la fête de saint Louis de Gonzague, on voit à Rome Fautel qui lui est consacré disparaître sous les fleurs ; au pied, quantité de lettres qui lui sont adressées « au Paradis x> par des hommes et des jeunes filles. On les brûle sans que personne les ait lues, sauf le saint, qui doit trouver le singulières demandes dans ces billets attachés tantôt par uii ruban vert, symbole d'espoir, tantôt par un ruban rougf;, symbole d'amour. *
Le jugeaient qu'on porte sur la valeur d'une pareille vie dépend avant tout de la conception qu'on se fait de Dieu, et de la conduite morale que l'on suppose lui être agréable. Le catholicisme du xvi»» siècle se souciait peu de la justice sociale ; abandonner le monde à Satan et sauver sa propre . âme, ce n'était pas faire un calcul blflmable. Aujourd'hui, par suite d'une de ces lentes transformations morales dont j'ai parlé, nous estimons, à tort ou à raison, que l'effort individuel
(i) D'après Harb's Walks in Rome, 1900, 1, 55.
Staibnck die nn autre oas intéressant de pureté obtenue par élimination : « La yie des personnes sanctifiées a souvent quelque chose d'anormal. BUes ne sont plus en harmonie avec les autres. Souvent elles ne veulent plus avoir aucun rapport avec les églises, qu'elles considèrent comme trop mondaines ; eUes critiquent tout ce que font les autres ; eUes négligent leurs obligations sodales, civiques, pécuniaires. Je citerai comme exemple une femme de soixante-huit ans que J'ai pu étudier de près. Bile avait été membre dHine église très active et très vivante dans une grande ville. Son pasteur me dit qu'eUe en était venue à tout censurer. Elle s'était de plus en plus détachée de l'élise ; eUe n'allait plus qu'aux réunions de prières, oii elle ne Csisaitque reprocher aux autres la médiocrité de leur vie spirituelle ; à la fin, eUe se sépara de toute église. Quand Je la connus, elle vivait seule dans une petite mansarde, sans aucune relation avec le reste de l'humanité ; mais elle paraissait Joyeuse dans le sentiment des grAces que Dieu lui faisait. BUe passait son temps à écrire de petits livres sur la sanctification, qui n'étaient que d'insipides rapsodies. Elle était une de ces rares personnes qui prétendent que le salut complet suppose trois degrés et non deux : outre la conversion et la sanctification, eUes affirment la nécessité d'une crueifixion ou rédemption parfaite^ qui est à la sanctification ce que celle-ci est à la conversion. Elle me raconta comment l'Esprit lui avait dit : « Ne va plus à l'église. Ne va plus aux réunions de sainteté. Va dans ta chambre et Je t'instruirai. » Elle tenait pour rien tous les groupements religieux, les églises et les prédicateurs, et ne se souciait que d'écouter ce que Dieu lui disait. Elle décrivait son expé* rienoe d'une manière précise et cohérente : elle était heureuse et entièrement satisfaite de sa vie. Bn l'écoutant. J'étais tenté d'oublier que cette vie n'avait aneone valeur sooiAie. » Stabbugx, p. 389.
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tient en grande partie sa valeur de son utilité sociale. Panni les premiers jésuites, il y en a, comme saint François-Xavier, apôtre des Indes, qui étaient des hommes actifs, qui combattaient, à leur manière, pour le bien général. Mais quand l'intelligence est aussi rétrécie que chez Louis de Gronzagae et renferme une aussi pauvre idée de Dieu, la sainteté, même héroïque, nous inspire plus de dégoût que d'admiration. Non, la pureté n'est pas la seule chose nécessaire : mieux vaut subir quelques souillures que de rester inutile et sans tache.
Gomme la dévotion et la pureté, la charité n'a-t-elle pas ses extravagances? Ne pas résister au mal, aimer ses ennemis, sont des maximes que le monde n'accepte pas volontiers. Qui donc a raison, du monde ou des saints ? A cette question, Q n'est point de réponse simple. C'est ici qu'apparaît toute la complexité de la vie morale et l'entrelacement mystérieux du fait et de l'idéal. La moralité n'est-elle pas un rapport entre trois termes, l'homme qui agit, l'idéal où il tend, les hommes qui ressentent l'eflTet de son action ? Pour réaliser une c5onduite parfaite, il faut qu'il y ait harmonie entre l'intention, l'exécution et le milieu moral. L'intention la plus pure n'aboutira pas au bien, si l'exécution la trahit ou si l'acte se trompe d'adresse. Pour apprécier la valeur de la conduite, on ne peut donc s'en tenir à la pensée de l'agent. Nul mensonge n'est plus nuisible qu'une vérité mal comprise ; de même c'est folie, quand on parle à des brutes, de raisonner longuement, ou de faire appel à leur sympathie, à leur justice, à leur magnanimité. Le saint, par sa naïve confiance, livrerait l'humanité à l'ennemi. Dans la lutte pour l'existence, ne pas résister au mal, c'est se condamner à disparaître. Herbert Spencer nous dit que l'homme parfait n'apparaîtra tel que dans un milieu parfait. Nous dirons à notre tour que, parmi des saints, la conduite idéale serait la sainteté ; mais qu'elle n'est guère adaptée^ parmi des hommes dont bien peu sont des saints. Il faut avouer, en nous fondant sur nos instincts moraux et notre bon sens, que dans le monde tel qu'il est, la non-résistance et la charité apparaissent trop souvent comme des excès. Que de fois les puissances des ténèbres ont pris l'avantage sur elles ! L'organisation moderne et
GRITIQUB DB LA SAUITETÉ So^
ratioimelle de la charité n'est devenue nécessaire que par les mauvais résultats de Taumône. Uhistoire nous apprend que Tordre social repose tout entier sur la résistance au mal : quand la société se sent frappée, bien loin de tendre l'autre joue, elle riposte. En dépit de l'Evangile, des Quakers et de Tolstoï, nous admettons qu'il faut répondre à la violence par la violence, repousser les envahisseurs, coffrer les voleurs, chasser les vagabonds et les escrocs.
Et d'autre part, nous sentons bien que si le monde était toujours gouverné par la dureté, s'il n'y avait aucim homme prêt à secourir son frère avant de savoir s'il en est digne ; personne qui voulût, par pitié pour l'offenseur, oublier l'offense ; personne qui aimflt mieux se laisser duper que de vivre toujours dans les soupçons ; personne qui préférât se laisser diriger par l'impulsion et la passion, plutôt que par la prudence ; alors le monde serait encore moins habitable qu'il n'est. Nous n'aurions plus devant nous la douce, l'encourageante perspective d'un avenir lointain où la règle morale sera devenue un instinct naturel. Les saints, avec les extravagances de leur charité, sont des précurseurs ; et bien souvent même ils ont créé chez lès autres un peu de cet avenir qu'ils prophétisaient : en se refusant, malgré leur passé, malgré* les apparences, à les regarder comme indignes, ils les ont stimulés au bien, ils les ont transformés par le rayonnement de leur exemple et par la chaleur communicative de leur attente.
La charité, même dans ses formes extrêmes, serait donc une vraie force sociale, tendant à réaliser im idéal dont elle seule ose affirmer la possibilité. Les saints sont des créateurs de bonté. L'ftme humaine recèle d'insondables puissances : tant dliommes qui semblaient irrévocablement endurcis ont été touchés, convertis, régénérés, d'une manière qui les a surpris eux-mêmes plus encore que les témoins de ce miracle 1 On ne doit jamais désespérer du salut d'aucun homme sous l'influence de l'amour. On n'a le droit de dire d'aucun homme qu'il est à jamais une brute. Nous ne connaissons pas tous les replis de la personnalité, les passions qui couvent, les ressources de la conscience subliminale ; nous ne voyons pas en même temps toutes les faces du polyèdre. Christ étant mort pour tous, disait Saint Paul, nous ne devons désespérer du
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salut de personne ; le christianisme nous a depuis longtemps familiarisés avec Tidée que toute âme est sacrée. Cette croyance se manifeste aujourd'tiui par le respect de la pe^ sonne humaine, par une aversion croissante pour la peine de mort et tous les châtiments corporels. Les saints, dans Texcès de leur charité, furent les grands précurseurs de cette croyance, la pointe d'avant-garde perçant les ténèbres. Le monde ne les comprend pas, parce qu'ils portent le flambeau de l'avenir. Mais leur mission est d'éveiller ou de ranimer les instincts de bonté qui dorment en nous. Nous ne pouvcms plus être aussi médiocres quand ils ont passé devant nous. Sans leur ardente foi dans la bonté de l'homme, nous resterions à jamais engourdis.
Si, au moment où il l'exerce, le saint paraît gaspiller sa charité, jusqu'à devenir la dupe et la victime de sa ferveur, elle joue pourtant un rôle essentiel dans l'évolution sociale. Pour que l'homme s'élève plus haut, il faut quelqu'un qui risqae le premier pas. Quiconque n'est pas toujours prêt comme le saint à essayer de la charité, de la non-résistance, ne saurait se prononcer sur la valeur de cette méthode. Quand elle réussit, le succès en est bien plus complet que celui de la force ou de la pVudence. La force détruit l'ennemi ; et le mieux qu'on puisse dire de la prudence, c'est qu'elle nous permet de conserver ce que nous avons déjà. Mais la non-résistance, quand elle réussit, transforme en amis les ennemis ; et l'amour régénère ceux qui en sont l'objet. Car le saint est un créateur ; dans Tenthousiasme de sa foi, il puise une irrésistible autorité, à des moments où des hommes d'un caractère plus superficiel se raccrochent tant bien que mal à la prudence vulgaire. Par son exemple^ il révèle magnifiquement à l'humanité que, pour atteindre le but, il faut franchir les bornes de la sagesse commune. Non seulement sa vision d'un monde plus parfait nous console de notre monde stérile et prosaïque, auquel U est peut-être mal adapté ; mais en y faisant des convertis, il le rend meilleur : c'est un ferment de bonté.
Les récits des missionnaires abondent en exemples de cette non-résistance au mal, par laquelle ils atteignent une grande autorité personnelle. En usant de ce seul moyen, John Paton, missionnaire aux Nouvelles-Hébrides, a toujours échappé,
CRITIQUE DE LA SAINTETÉ SoQ
comme par enchantement, au cannibalisme des Mélanésiens. Au moment critique, personne n'osait le frapper. Des indigènes qu'il avait convertis montraient le même co\^rage moral :
a Un de nos chefs chrétiens, plein du désir de chercher et de sauver les ftmes, envoya dire à l'un des chefs de l'intérieur qu'il irait le dimanche avec quatre compagnons pour annoncer l'évangile du Dieu Jéhovah. Pour toute réponse, on lui défendit sévèrement de venir, en menaçant de mort tout chrétien qui approcherait du village. Notre chef répondit par un message plein d'amour ; il disait que Jéhovah avait appris aux chrétiens à rendre le bien pour le mal, et qu'ils viendraient sans armes raconter aux habitants du village l'histoire du Fils de Dieu, venu dans le monde pour y mourir et sauver ses ennemis. Le chef païen répliqua : « Si vous venez, on vous tuera. » Le dimanche matin, le chef chrétien et ses quatre compagnons rencontrèrent aux abords du village le chef païen, qui les pria de s'en retourner, puis les menaça de nouveau. Mais le chef chrétien lui dit : « Nous venons à vous sans armes de guerre. Nous venons seulement pour vous parler de Jésus. Nous savons qu'il nous protégera. » Us continuèrent à s'avancer d'un pas ferme vers le village ; on se mit à leur lancer des javelots. Ils en évitèrent plusieurs, étant tous, sauf un seul, d'agUes guerriers. Ils en saisissaient d'autres au vol avec leurs mains, et les jetaient de côté d'une manière surprenante. Les païens furent stupéfaits de voir ces hommes qui venaient vers eux désarmés et ne renvoyaient même pas les javelots qu'ils attrappaient ; après qu'ils eurent lancé une grêle de traits, la surprise les arrêta. Lorsqu'il eut rangé ses hommes sur la place du village, le chef chrétien cria : « Voilà comme Jéhovah nous protège ! H nous a donné tous vos javelots. Jadis nous vous les aurions relancés pour vous tuer. Mais aujourd'hui nous ne venons pas pour vous combattre, mais pour vous parler de Jésus, n a changé nos mauvais cœurs. 11 vous demande maintenant de laisser de côté toutes vos armes, et d'écouter ce que nous avons à vous dire sur l'amour de Dieu, le Père de tous, le seul Dieu vivant. » Les païens étaient tout à fait abasourdis. On voyait qu'ils considéraient ces chrétiens comme protégés par un Etre Livisible. Ils écoutèrent pour la première fois l'histoire de l'Evangile et de la Croix. J'eus le bonheur de voir plus tard le chef et toute la tribu disciples de C!hrist. H n'y a peut-être pas une seule lie- en Océanie, parmi toutes celles qui ont " été« [[conquises à
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FEvangile, où Ton ne puisse trouyer des exemples d'un semblable héroïsme. i>^
Éa dehors de la religion, on peut dire que les rêves de justice sociale auxquels s'abandonnent beaucoup de socialistes et d'anarchistes contemporains sont analogues i la croyance du saint en un Royaume des cieux. Ce ne sont que des utopies mal adaptées au milieu social actuel ; mais ce sont des protestations contre le règne universel de la dureté ; ce sont des ferments cachés d'un ordre meilleur.
Après la charité, il nous faut considérer les vertus de renoncement et d'ascétisme dans leurs formes extrêmes. L'Eglise, se laissant pénétrer par les ra£Bnements de la sensibilité moderne, n'attache plus la même importance aux mortifications de la chair. A nos yeux, un Suso, un saint Pierre d'Alcantara' sont des <c phénomènes)», presque des bouffons tra-
(i) John G. Paton, An Aatobiography, êeeond part, Londan 1890, p. ^.
(9) « Le bienheureux père Pierre d'Aicantara m'a ditn*aYoir Jamais dormi, pendant quarante ans, plus d'une heure et demie par Jour ; de toutes ses mortifications, ceUe^là lui avait le plus coûté ; pour vaincre le sommeil, il se tenait toujours à genoux ou debout. U s'asseyait pour dormir, la tète appuyée contre un moreeau de bois scellé dans le mur ; eùt-U voulu se eoncher, il ne l'aurait pu, sa cellule n'ayant que quatre pieds et demi de long. Pendant des années, jamais il ne se couvrit de son capuce, quelque ardent que fût le soleil, quelque violente que f&t la pluie. U marchait toujours les pieds nus, ne portait qu'un habit fort étroit de grosse bure sur la peau ; et, par dessus, un petit manteau de même étoffe. Dans les grands ftroids il le quittait et laissait quelque temps ouvertes la porte et la petite fenêtre de sa cellule ; il les fermait ensuite, reprenait son mantelet, et c'était là, nous disait-il, sa manière de se chauffer, de Caire sentir à son corps une meilleure température. U lui arrivait souvent de ne manger que tous les trois jours; et comme Je m'en étonnais, il me dit que c'était affaire d'habitude. Son eompagnon m'assura qu'U passait quelquefois huit jours sans prendre aucune nourriture. C'était, Je pense, dans l'oraison, et dans ces grands ravisaementi où le Jetait son amour brûlant pour Dieu. Sa pauvreté était extrême, sa mortification si grande qu'il avait passé trois ans, m'a-t»il dit, dans une maison de son ordre, sans connaître aucun des religieux, si ce n'est au son de leur voix ; il ne levait Jamais les yeux, de sorte qu'il n'aurait pu se rendre où l'appelait la règle, s'U n'avait suivi les autres ; il faisait de même par les chemins. H passa plusieurs années sans regarder aucune femme, mais il me dit qu'à son Age, c'était pour lui la même chose de les voir ou de ne pas les voir ; à la vérité, il était déjà très vieux quand Je vins à le connaître, et si décharné que sa peau ressemblait à l'écorce d'un arbre. Sa sainteté ne le rendait point farouche ; U parlait peu, à moins qu'on ne l'interrogeât; mais ses paroles étaient très savoureuses, car il avait une belle Intelligence, » Sainte TMànàn : Auioblogn^hie, chap. xzvn*
CRITIQUE DB LA SAINTBTÉ 3ll
giques, qui nous inspirent peu de respect. Si les dispositions intérieures sont bonnes, qu'est-il besoin de torturer ainsi la nature? C'est donner au corps trop d'importance. A celui qui s'est vraiment affiranchi de la chair, abondance et privation, plaisirs et douleurs sont indifférents. Il peut agir, il peut jouir sans crainte d'être asservi ou corrompu, a Ahne Dieu, disait saint Augustin, et fais ce que tu voudras. »— - « Celui-là peut se passer de pratiques dévotes, dit Ramakrishna, dont le cœur s'émeut au seul nom de Hari. » * Le Bouddha, en indiquant à ses^sciples ce qu'il appelait la a voie moyenne », leur disait de se tenir à égale distance des deux extrêmes, car l'excès de la mortification est aussi faux et méprisable que la convoitise elle-même. Il n'y a, disait-il, de vie parfaite, que la sagesse intérieure^ qui nous rend toute chose indifférente, et par là nous conduit au repos, à la paix, au nirvana. *
Nous voyons en fait que les ascètes en vieillissant, et les directeurs de conscience en devenant plus expérimentés, tendent en général à donner moins d'importance aux macérations. Les docteurs catholiques ont toujours enseigné que la santé, nécessaire au service de Dieu, ne doit pas être sacrifiée à la mortification. Le protestantisme libéral, toujours optimiste, répugne à l'austérité pour l'austérité. N'admettant plus que Dieu puisse prendre plaisir à des souffrances qu'on s'inflige en son honneur, nous inclinons à considérer l'ascétisme comme un fait pathologique. Il convient pourtant de distinguer entre la médiocre valeur de certaines pratiques et l'état d'esprit qui les inspire. Dans son sens profond, l'ascétisme symbolise, d'une manière assez incomplète, mais sincère, la croyance qu'il existe dans le monde un principe réel du mal ; qu'on ne doit ni l'ignorer, ni l'éviter, mais l'affronter et le vaincre par un appel aux ressources héroïques de l'ftme ; qu'il faut le neutraliser par la soufifrance. Au contraire, l'optimisme radical traite le mal par l'ignorance. Qu'un homme échappe à toute peine dans sa vie individuelle, qu'il ferme les yeux sur celles qui l'environnent, et la douleur n'existera plus
(I) p. Uajl MikLLBR : RamakrUhna, his Ufe and Sayings, 1899, p. 180. (9) Oldbnbbro : Buddha ; transUUed hy W, Hoey, London 1889, p. 117.
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pour lui. Mais nous avons vu, en traitant de la mélancolie, combien ce bonheur est précaire. C'est le bonheur d'an individu qui laisse le mal en dehors de lui et dont la philosophie ne contient rien qui puisse l'atténuer ou le guérir.
On ne saurait voir là une solution générale du problème ; les esprits pour qui la vie est une sombre tragédie ne trouvât dans l'optimisme qu'un misérable détour pour esquiver la réalité : ce n'est pas une délivrance, mais une échappatoire. La véritable délivrance doit être universelle et absolue. Il fant que l'enthousiasme anéantisse le péché, la douleur et la mort, sans quoi leur aiguillon est toujours à craindre. Mourir de froid, mourir asphyxié, être enterré vivant, déchiré par des bëtes sauvages ou massacré par des brutes humaines, miné par d'horribles maladies I II est difficile à l'homme le plus fortuné, quand il médite sur la multitude des morts tragiques, de continuer tranquillement à vivre sans se demander s'il n'est pas hors de la vie véritable, où l'on ne saurait entrer sinon par l'initiation de la souffirance, acceptée si volontiers par l'ascète.
Un instinct profond et indéracinable existe en chaeun de nous, qui nous empêche de considérer la vie comme une simple farce ou une élégante comédie ; non, la vie est une ftpre tragédie, et ce qui en elle a le plus de saveur, c'est ce qui est le plus amer. Sur la scène du monde, c'est l'héroïsme et l'héroïsme seul qui tient les grands rôles. Cest dans l'héroïsme, nous le sentons bien, que se trouve caché le mystère de la vie. Un honmie ne compte pas, quand il est incapable de faire aucun sacrifice. Et d'autre part, quelles que soient les faiblesses d'un homme, s'il est prêt à donner sa vie pour la cause qui lui tient à cœur, son héroïsme l'ennoblit assez à nos yeux pour nous faire passer sur tout le reste. Quand même il nous serait inférieur à bien d'autres égards, si nous nous cramponnons à la vie, tandis qu'il s'en défait conune on jette une fleur, nous sentons qu'il a sur nous une incalculable supériorité. Chacun de nous^ dans son for intérieur, est intimement persuadé qu'il rachèterait aisément toutes ses fautes, s'il pouvait traiter sa propre vie avec cette magnanime indifférence. C'est un mystère métaphysique, dont le bon sens lui-même a quelque intuition, qu'en CTibras-
CRITIQUE DB LA SAINTETÉ 3l3
saut la mort, on vit de la vie la plus haute, la plus intense et la plus parfaite ; — profonde vérité dont Tascétisme a toujours été dans le inonde le fidèle champion. La folie de la croix, que rintelligence se refuse à comprendre, conserve à jamais une signification profonde et vivante.
Laissons de côté tous les égarements où Tascétisme a pu entraîner les hommes dans les temps passés, quand rintelligence humaine était enveloppée de ténèbres. Dépouillé des exagérations qui l'ont parfois défiguré, il faut reconnaître que pour comprendre la vie et pour la bien vivre, l'ascétisme est une attitude infiniment supérieure à l'attitude contraire. De grands mots ronflants qui ne recouvrent que le vide de la pensée, voilà l'effet que produit sur nous l'optimisme naturaliste, quand nous le comparons à l'ascétisme. Pour autant que nous avons l'esprit religieux, nous aurions bien tort, ce me semble, de mettre tout simplement l'ascétisme au rancart, comme la plupart d'entre nous semblent disposés à le faire ; nous devrions plutôt chercher fl détourner vers une fin objective et pratique les privations et les souffrances qui n'aboutissaient, chez les vieux ascètes, qu'à de touchantes niaiseries ou à l'égoïsme farouche de l'individu qui s'efforce uniquement d'accroître sa propre perfection. Ne pouvons-nous pas laisser tomber ces formes surannées de mortification, tout en entretenant, par une activité plus conforme à la raison, l'esprit de renoncement et d'héroïsme qui les avait inspirées ?
Le culte de la richesse et du luxe, par exemple, qui constitue pour une si grande part l'esprit de notre temps, n'est-ce pas la porte ouverte à la mollesse et à l'absence de virilité? Ne risquons-nous pas, en élevant nos enfants avec cette souriante indulgence si répandue aujourd'hui — et si différente de la sévère éducation qu'on donnait il y a cent ans, surtout dans les familles religieuses — de laisser leurs caractères s'aveulir et perdre toute force de résistance? Eh bien, ne pourrions-nous pas trouver dans ce domaine l'occasion d'un ascétisme nouveau, non pas absolu comme l'ancien, mais transformé, vivifié ?
Plusieurs d'entre nous reconnaissent volontiers l'existence d'un tel danger, mais ils en trouvent le remède dans les sports athlétiques, la vie militaire, les entreprises hiissqr-
3i4 l'bxpAriencs rslioieusb
deuses et les aventures, individuelles ou nationales. Ce& idéals contemporains sont des stimulants aussi énergiques à vivre d'une vie héroïque, que la religion contemporaîne paraît être en général un stimulant peu énergique dans le même sens. Il est incontestable que la guerre et les aventures lointaines empêchent ceux qui s'y sont engagés de se trop dorloter. Elles réclament de telles profondeurs d'éQe^ gie, d'une énergie qui doit toujours se maintenir et toujours se renouveler, que toute* l'échelle des motifs en est transformée. Les privations et les tracas, la faim et la pluie, la douleur et le froid, la puanteur et la saleté cessent d'exercer sur nous leurs inhibitions coutumières. La mort devient une banalité; tout l'empire qu'elle exerce d'ordinaire sui notre esprit pour nous empêcher d'agir s'évanouit comme un rêve. Des énergies nouvelles s'épanouissent; il semble que la vie s'élève à un niveau supérieur de force et de grandeur. Ce qui fait à cet égard la beauté de la guerre, c&^ qu'elle est si conforme à la nature moyenne de l'homme. L'atavisme fait de nous tous des guerriers en puissance, de sorte que l'individu le plus insignifiant, jeté sur le champ de bataille, est vite sevré de tout excès de tendresse à l'yard de sa précieuse personne, et peut devenir sans peine on vrai monstre d'insensibilité. Quand nous comparons l'idéal mili< taire de sévérité envers soi-même, avec celui de l'ascète, nous découvrons une différence fondamentale entre les deui états d'esprit correspondants.
« Vivre et laisser vivre, écrit un officier autrichien qui voit clair, ce n'est pas la devise d'mie armée. Du mépris pour ses propres compagnons d'armes, du mépris pour les troupes ennemies et par dessus tout, mi mépris farouche pour sa propre personne, c'est ce que la guerre réclame de chacmi de nous. Mieux vaut pour une armée être trop brutale, trop cruelle, trop inhumaine, que d'être trop sensible et trop raisonnable. Si l'on veut qu'un soldat vaille quelque chose, il faut qu'il soit exactement le contraire d*tui honune qui réfléchit et qui pense. Sa vertu se mesore d'après son utilité à la guerre. En temps de guerre et même en temps de paii, le soldat est forcé d'avoir une morale toute particuhère. Le conscrit apporte avec lui des notions de morale vulgaire, dont il doit thNcher à se débarrasser immédiatement. Il faut que pour lui la Tictoire et le succès soient tout ; les tendances les plus barbares qé
CRITIQUE DS LA SAINTBTi 3l5
sommeillent dans lliomme ressuscitent dans la guerre, et pour les fins propres de la guerre elles ont une valeur incalculable, i» '
Il ne faut pas croire qu'il y ait là aucune exagération. Le bat immédiat de la vie du soldat, suivant la parole de Moltke, c'est la destruction et rien que la destruction ; toutes les constructions qui paraissent être le résultat d'une guerre en sont les conséquences indirectes et n'ont rien de militaire. Par suite, le soldat ne peut jamais trop étouffer en lui les sentiments ordinaires dont la tendance est conservatrice, c'està-dire tous les sentiments de sympathie ou de respect, pour les personnes ou pour les choses. Pourtant ce fait demeure, que la guerre est une école de vie ardue et d'héroïsme. Prolongement d'un instinct primitif universel, c'est encore, à l'heure qu'il est, la seule école d'énei^ie qui soit accessible à tous sans exception. Mais une fois cela reconnu, une grave question se pose devant nous : La guerre, cette organisation monstrueuse de la déraison et du crime, est-elle donc notre seul rempart contre la mollesse et la lâcheté ? Cette pensée nous épouvante et nous inspire plus d'indulgence pour l'ascétisme religieux. On parle en physique de l'équivalent mécanique de la chaleur ; ce qu'il nous faut maintenant découvrir dans le domaine social, c'est l'équivalent moral de la guerre : Quelque chose d'héroïque qui parle à l'esprit des hommes, de tous les hommes, autant que la guerre, et qui en même temps soit pleinement d'accord avec leur vie spirituelle au lieu de lui être si manifestement opposé. J'ai souvent pensé que dans le culte de la pauvreté, ce vieil idéal monacal, en dépit du pédantisme qui l'infestait jadis, il pouvait y avoir quelque chose comme cet équivalent moral de la guerre dont nous sommes en quête. La vie héroïque et ardue ne pourrait^elle se réaliser par la pauvreté librement acceptée, sans qu'il fût besoin d'écraser les faibles?
Sans brillants uniformes, sans clairons ni tambours, sans les applaudissements de la populace en délire, sans mensonges, sans phrases — la pauvreté ne serait-elle pas le véritable héroïsme ? Quand on voit à quel point la richesse constitue l'idéal unique qui pénètre jusqu'aux moelles notre génération,
(i) G. V. B. K. : FrUdens» und Kriegamoral derHeere,
3l6 L*EZpiRIBNCB BBLIOIKUSX
on se demande si la restauration de l'ancienne croyance qœ h pauvreté a vraiment une valeur religieuse ne nous donnenit pas cette transmutation du courage militaire, cette réforme spirituelle dont notre époque a tant besoin.
C'est surtout parmi nous, peuples de langue anglaise, qu'A serait nécessaire d'entonner hardiment, une fois de plus, les louanges de la pauvreté. On peut dire à la lettre que nom avons peur maintenant d'être pauvres. Nous méprisons qui* conque choisit de vivre pauvre afin de simplifier son existence et de sauver sa vie intérieure. Parce qu'U ne se joint pas à k cohue des passants essoufflés qui ne songent qu'à courir après l'argent, nous l'estimons apathique et dénué de toute ambition. Nous ne nous représentons même plus ce que pouvait bien signifier l'antique idéal de la pauvreté : l'afiBranehissement de toute attache matérielle^ la parfaite intégrité de l'âme, le dédain viril des choses de la terre ; le droit de donno^ sa vie à n'importe quel moment, sans encourir aucune responsabilité ; en un mot l'attitude athlétique, l'âme toujours tendue, et toujours prête au combat de la vie. Quand nous autres, qoi appartenons aux classes dites supérieures, nous nous laissons épouvanter, comme cela ne s'est jamais vu dans le passé, par les laideurs et les misères de la vie matérielle ; quand nous attendons pour nous marier que notre maison soit artistement meublée ; quand nous frémissons à la pensée de mettre au monde un enfant qui n'aurait point d'argent à son nom chez le banquier et qui serait condamné à vivre du travail de ses mains ; il est bien temps que tous ceux qui pensent protesleat contre un état d'esprit si peu viril et si peu religieux.
Il faut ici faire une réserve. Pour autant que la richesse nous procure des loisirs, nous permet d'atteindre des fins supérieures et de déployer nos plus hautes énergies, larichesse vaut mieux que la pauvreté, et c'est elle que nous devons choisir. Mais ce n'est pas toujours le cas. Il arrive bien souvent aussi que le désir de gagner de l'argent et la peur de le per* dre sont les plus grands stimulants à la lâcheté, à la corrup tion radicale. Il y a des milliers de circonstances où un honune qui est enchaîné par ses richesses est forcément esclave, tandis qu'un homme pour qui la pauvreté n'a rien d'effrayant, devient un homme libre. Quelle force ne tirons-nous pas
GRITIQUX DB LA SAiNTBTi SlJ
d'une indifférence absolue à l'égard de notre situation personnelle, quand nous défendons des causes impopulaires ? Nous n'avons plus besoin de nous taire, nous n'avons plus peur de voter pour les réformes ou les révolutions qui nous semblent bonnes. Nos titres de rente peuvent baisser, nos espérances d'avancement s'évanouir, on peut supprimer notre traitement, toutes les portes peuvent se fermer devant nous ; tant que la vie ne nous aura pas quittés, nous rendrons sans trembler notre témoignage à la réalité spirituelle et nous aiderons par notre exemple notre génération à s'a£Eranchir. Sans doute, les grandes causes aujourd'hui ont besoin d'argent, mais pour nous qui servons ces causes^ notre puissance se mesure à notre détachement à l'égard de toute richesse. Il me semble qu'il vaut la peine d'y réfléchir. La peur de la pauvreté qui règne dans les classes cultivées est sans contredit la pire des maladies morales dont souffre notre civilisation contemporaine.
Quel est donc le résultat de notre enquête ? La religion estelle justifiée par ses fruits ? Si l'on considère telle ou telle vertu particulière parmi celles qui forment la sainteté, on pourra n'y voir qu'une affaire de tempérament, puisqu'elle se rencontre chez des individus non religieux. Mais la synthèse détentes ces vertus est proprement religieuse: prises ensemble, elles ont leur source dans le sentiment du divin. L'homme en qui ce sentiment domine découvre une valeur infinie aux plus petits détails de ce monde, en tant qu'ils manifestent un ordre invisible. Il en reçoit un bonheur surnaturel, avec une incomparable fermeté d'&me. Il est prêt à servir les autres ; il abonde en impulsions généreuses ; il n'apporte pas seulement un secours extérieur ; sa sympathie atteint aussi les âmes, où elle éveille des puissances ignorées. Il ne place pas le bonheur dans le bien-être, comme fait le vulgaire, mais dans cette ferveur intime qui transforme les privations en jouissances. Il ne recule devant aucun devoir, même devant le plus ingrat ; et si l'on cherche du secours, on peut compter sur le saint plus fermement que sur tout autre. Son humilité et son ascétisme le préservent des appétits égoïstes et mesquins qui mettent tant d'obstacles aux rapports sociaux ; la
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< hi pourrait C/iifiaidérer la répolaion qaln^ire k : Mirniiiii un rAaulUt négatif d'oa inatinel qui a son at£ik UUiUmUiîw ; riifiHMir i!t la gloriflcalion dn ehdt de la inte. DitVHiit riiottmin do proie, ce maître toot-piiiasaiiL om r<M!ouual»»ou« notre infériorité, et noua noua protlemûQ^
CEITIQUE DB LA 8A1NTBTÉ Sig
as la poussière. Nous tremblons sous son regard ; en même
nps nous sommes fiers d'avoir un seigneur si redoutable.
c( culte du héros »>, tout instinctif et servile, a dû être une
udition indispensable de la vie primitive. Dans le perpétuel
•mbat pour l'existence, une tribu sans chef n'aurait pu
bsister. Le chef avait toujours bonne conscience, car sa
nscience ne faisait qu'un avec sa volonté ; ceux qui le con-
mplaient admiraient son énergie et combien son cœur était
jre de tout scrupule. Comparés à ces lions aux fortes griffes,
â saints sont comme des herbivores, des animaux domesti-
les, inoffensifs et timides. Il y a des saints dont on peut impu-
iment tirer la barbe. Nous n'admirons pas un tel homme avec
Treur ; sa conscience est pleine de scrupules et de réserves ;
ne nous frappe ni par son indépendance morale, ni par sa
uissance ; et s'il n'éveillait pas en nous une autre sorte
admiration, nous n'aurions pour Inique du mépris. En fait,
ne telle admiration est possible. C'est toujours la fable du
ent, du Soleil, et du Voyageur : l'humanité subit à la fois
es deux influences contraires, celle du saint et celle de
homme de proie. L'affection des sexes l'un pour l'autre
aanifeste ces deux genres opposés d'admiration. La femme a
)Our l'homme d'autant plus d'amour qu'il se montre plus
/ioient : le monde déifie ses maîtres parce qu'ils sont volon-
.aires et irresponsables. De son côté, la femme séduit l'homme
par le doux mystère de sa beauté ; de même la sainteté répand
on charme subtil.
Mais pour Nietzsche, elle ne représente que bassesse et servilité. Le saint, c'est le faible gonflé de sophismes, le dégénéré par excellence, l'homme qui manque de vitalité. Si son espèce venait à l'emporter, le type humain serait bien compromis :
« Pour ceux qui sont en santé, les malades sont le plus grand des dangers ; ce ne sont pas les plus forts qui sont funestes aux forts, niais les plus faibles... En somme, ce n'est pas du tout la crainte de Thomme pour l'honune dont on doit souhaiter l'aflEaiblissement ; car cette crainte est une force qui contraint les forts à devenir terribles quand il le faut, elle maintient le type normal de l'homme. Ce qu'il faut craindre, comme la fatalité la plus néfaste, ce n'est pas la grande crainte, mais le grand dégoût, c'est la grande pitié
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de rhomme pour rhomme... Les malades sont le grand danger de l'humanité, et non pas les méchants et les hommes de proie. Les malheureux par nature, les écrasés, les avortons, — ce sont eux, les faibles, qm minent la vie de l'humanité, empoisonnent toute notre confiance en la vie, en l'homme, en nous-mêmes, et compromettent la race humaine. .. Chacun de leurs regards est un soupir : « Ah I si seulement je n'étais pas ce que je suis! Mais point d'espoir! Je suis ce que je suis: conunent échapper à moi-même ?... Ah If en ai assez de moi-même I m — Dans ce marais croupissant du mépris de soi-même poussent toutes les mauvaises herbes, tontes les plantes vénéneuses ; et tout cela si petit, honteux, dissimulé, si douce&tre ! Là gazouillent les sentiments de rancune et de vengeance ; l'air est empuanti de secrets inavouables. L'araignée maligne de la conspiration ourdit sans fin sa toile : conspiration des malades contre les vainqueurs, dont l'aspect seul leur est odieux. Ds poussent le mensonge jusqu'à ne pas reconnaître que leur haine est de la haine I... Ils rampent autour de nous comme de vivants reproches : conmie si la santé, le succès, la force, la fierté que donne la puissance étaient par elles-mêmes choses haïssables, que rhonune devrait un jour expier, expier amèrement. Gomme ils ont soif d'être les exécuteurs de l'expiation, d'être des bourreanx ! » *
Pauvre Nietzsche I sa haine est elle-même bien maladive ; je Tai cité parce qu'il me parait exprimer avec force rétemel conflit entre les deux idéals. a L'homme fort », le cannibale, le mâle adulte aux instincts carnassiers, ne voit dans la douceur et l'ascétisme du saint que maladie et que poorritore. Toute la querelle porte sur deux points : Faut-il s'adapter avant tout au monde visible ou bien au monde invisible? Et notre attitude à l'égard du monde visible doit-elle être la combativité ou la non-résistance ? Il faut bien accorder une certaine valeur à chacune de ces attitudes. Dans le monde tel qu'il est, l'une et l'autre sont nécessaires : c'est une question de mesure. Est-ce le saint, est-ce « l'honune fort », qui représente le plus haut idéal ?
On a trop souvent admis, et l'on croit encore qu'il existe un type unique de l'homme parfait. Pour fixer les traits de ce type idéal, on ne tient compte ni de son rôle social ni de sa fonction économique. On a donné la prééminence tantôt au
(i) Zvir Généalogie der Moral, Dritte Abhan/dlung, { 14.
GRITIQUS DB LA SAINTETÉ 3ai
saint, à Tascète, tantôt au chevalier erradt, au gentilhomme ; les ordres à la fois religieux et militaires devaient réaliser la fusion des deux types. Mais selon l'empirisme, tout idéal est relatif à quelque fonction : il serait absurde de chercher à définir l'idéal du cheval tant qu'il y aura des chevaux de carriole, des chevaux de course, des chevaux de selle, des poneys d'enfants et des chevaux de charrette. Un cheval de qualités moyennes, si parfait qu'on le suppose, serait impropre à l'une quelconque de ces fonctions. Ne l'oublions pas quand nous nous demandons si le saint représente un type idéal d'humanité. Quelle est donc son utilité du point de vue économique? La méthode d'Herbert Spencer dans ses Data o/Ethics * nous aidera peut-être à préciser notre jqgement. La fixation d'un idéal moral est une question d'adaptation. Une société dont tous les membres seraient combatifs se détruirait elle-même par un perpétuel frottement ; dans une société où plusieurs sont combatifs, il faut que d'autres leur cèdent pour qu'il puisse s'établir un équilibre. C'est bien l'état du monde actuel, et nous devons à ce mélange une grande partie de notre bonheur. Mais tout individu combatif est porté à devenir un brutal, un brigand ou un assassin ; aussi le monde actuel est^ il bien loin d'être un paradis. D'autre part, on peut concevoir une société dont tous les membres seraient pleins de douceur, d'équité, de bienveillance : un petit groupe de vrais amis n'en est-il pas l'image ? Une telle société serait bien le paradis ; car tout le bonheur possible s'y réaliserait sans pénibles frottements. Le saint s'y trouverait complètement adapté. II parlerait toujours avec douceur, et serait toujours écouté; personne ne songerait à prendre avantage sur sa bonté. En ce sens, le saint est supérieur à a l'homme fort y>, parce qu'il est adapté à la forme de société la plus parfaite que l'on puisse concevoir, sinon réaliser. La seule présence de l'homme fort la rendrait pioins parfaite ; elle n'y gagnerait que le retour aux émotions guerrières, si chères aux hommes d'aujourd'hui. Laissons l'utopie et revenons à la réalité concrète. Nous verrons que chaque saint est bien ou mal adapté, suivant les circonstances. La sainteté n'est rien d'absolu. Du train dont
(i) [Traduit sous ce titre : Le$ Baêe$ de la Morale EçolutionnUte],
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va le inonde, quiconque recherche exclusivement la sainteté le fait à ses risques et périls. S'il n'a pas assez d'envergure, il n'en sera que plus insignifiant et méprisable. Nous connaLsr sons tous des saints qui sont des nigauds : ils nous inspirait une aversion bizarre. Il est vrai que, pour comparer le saint et <c l'homme fort », il faut choisir des individus qui aient le même niveau intellectuel. « L'homme fort v> sans intelligence, c'est le héros des maisons borgnes, le chef de rôdeurs. Même à ce niveau, le saint garde l'avantage. D'ailleurs, dans notre monde occidental, les âmes religieuses ont presque toujours mêlé à leur piété quelques préoccupations mondaines. Leur religion a toujours trouvé des adeptes prêts à suivre la plupart de ses conmiandements, sans aller jusqu'à la non-résistance au mal. Jésus lui-même savait s'indigner ; n'a-t-il pas chassé les vendeurs du temple? L'exemple des Gromwell et des Charles Gordon* est une preuve que les chrétiens aussi peuvent être des « hommes forts ». Le succès n'est pas un critère d'appréciation unique et sijuple. Il y a tant de milieux différents et tant de manières de s'y adapter I Saint Paul, du point de vue biologique, a manqué son but, puisqu'il fut décapité. Mais qu'importe son martyre ? Sa vie et sa doctrine ont été merveilleusement adaptées aux besoins généraux de son époque ; et pour autant que son exemple fut un ferment de sainteté dans le monde antique, il a réussi. Les plus grands saints, les héros spirituels, les Saint Bernard, les Saint François, les Luther, les Ignace de Loyola, les Wesley, les Ghanning, les Gratry, apparaissent dans le monde comme des triomphateurs. Ils n'ont qu'à se montrer : on ne discute pas leur grandeur morale. Leur sens du mystère, leur enthousiasme, leur bonté, rayonnant autour d'eux, leur font une auréole qui grandit et adoucit leurs traits. A côté d'eux, «( l'homme fort » qui ne connaît que le monde matériel est une figure sèche et dure.
En somme, sans faire appel à des considérations théologiques, en ne nous fondant que sur le bon sens et notre critère empirique, nous laissons à la religion sa place éminente dans l'histoire de l'humanité. La sainteté est un facteur essentiel du bien-être social. Les grands saints sont des vainqueurs ;
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les petits sont au moins des avant-coureurs, des hérauts, s'ils ne sont pas eux-mêmes des initiateurs. Soyons donc des saints, si nous le pouvons, sans nous inquiéter du succès visible. Dans la maison de notre Père, il y a plusieurs demeures ; chacun doit trouver la forme d'expérience religieuse et le degré de sainteté qui s'accordent le mieux avec ses facultés et sa vraie vocation. Notre empirisme nous interdit de donner des ordres aux individus et d'établir une règle unique conduisant au succès.
Pour discerner la valeur de l'expérience religieuse, nous nous sommes demandé jusqu'à présent quelle est sa féœndite pratique: nous l'avons jugée par ses fruits. On nous fera sans doute cette objection : k La religion implique la croyance en un monde invisible, avez-vous le droit de la juger par ses fruits dans le monde physique ? Il s'agit de savoir si elle est craie, non si elle est utile. » Nous en venons donc à l'examen des croyances et des doctrines religieuses, auxquelles nous appliquerons nos deux autres critères: V illumination inté* rieure et la satisfaction logique. Beaucoup d'hommes religieux ont de la vérité une intuition toute spéciale : c'est le mysticisme. Il fera l'objet du prochain chapitre. Dans le suivant, nous jetterons un coup d'œil sur la philosophie religieuse.