CHAPITRE X
On peut dire que la vie religieuse a sa racine dans des états de conscience mystiques. Notre sujet étant proprement Texpérience religieuse intime, l'étude du mysticisme devrait l'éclairer d'une vive lumière. Je ne sais si j'obtiendrai ce résultat, car mon tempérament m'interdit presque toute expérience mystique, et je n'en puis parler que d'après les autres. Ne pouvant observer que du dehors, j'observerai du moins avec impartialité, avec sympathie ; j'espère convaincre mes lecteurs de la réalité des états mystiques, et de leur importance capitale dans la vie religieuse. Que signifie d'abord l'expression ce états de conscience mystiques » ? Quelle est leur marque distinctive ? L'épithète « mystique » s'emploie souvent d'une manière péjorative, pour qualifier toute opinion sentimentale et mal définie, sans fondement logique ou pratique. Pour certains auteurs, un mystique est un homme qui croit à la télépathie ou au spiritisme. Pris delà sorte, ce terme est ambigu, peu maniable ; pour l'employer utilement, je le définirai par quatre traits caractéristiques qui nous serviront de critère dans la détermination des expériences mystiques.
i» IneffabUité. — Le critère le plus commode est un critère négatif : le sujet qui éprouve un tel état de conscience dit qu'il ne peut trouver de mots pour l'exprimer. Il faut donc l'éprouver directement, il est incommunicable. A cet égard, les états mystiques sont plutôt des sentiments que des idées. Il faut avoir l'oreille musicale pour apprécier une symphonie ; il faut avoir été amoureux pour comprendi;e l'amour. Sans cette expérience personnelle, nous sommes portés à considérer le
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musicien, Tamoureux» comme faible d'esprit ou détraqué. Et trop souvent nous jugeons ainsi du mystique.
QP Intuition. — Si les états mystiques sont des sentiments^ ils apparaissent aussi au sujet comme une forme de connaissance. Ils lui révèlent des profondeurs de vérité insondables à la raison discursive. C'est une illumination d'une richesse inexprimable, dont on sent qu'elle aura sur toute la vie un immense retentissement.
Les deux caractères suivants sont un peu moins importants :
3<> Instabilité. — Les états mystiques ne peuvent pas durer longtemps. Sauf de rares exceptions, au bout d'une demiheure, tout au plus d'une heure ou deux, ils s'évanouissent à la lumière de la conscience normale. Une fois évanouis, leur qualité propre est difficile à reproduire par la mémoire ; mais quand ils reviennent, elle est reconnue ; chaque expérience laisse l'flme plus riche, plus épanouie.
4* Passiçité. — On peut favoriser la production des états mystiques par certains actes volontaires, comme de fixer son attention, ou d'exécuter certains mouvements rythmiques, ou par d'autres procédés. Pourtant, quand l'état de conscience a pris sa forme caractéristique, le sujet sent sa volonté paralysée ; parfois même il se sent comme dompté par une puissance supérieure. Ce dernier trait rattache les états mystiques aux phénomènes qui caractérisent les dédoublements de la personnalité, glossolalie, écriture automatique, extase médianimique. Il y a cependant cette différence, que dans ces cas morbides le phénomène ne laisse d'ordinaire aucune trace dans la mémoire et n'influe pas sur la conscience normale, qu'ils interrompent brusquement. Les états mystiques proprement dits n'interrompent jamais entièrement le courant de la pensée ; il en reste toujours quelque souvenir, et le sentiment de leur importance ; ils modifient toute la vie intérieure du sujet. La distinction n'est au reste qu'approximative entre les états mystiques et les phénomènes d'automatisme.
Nous indiquerons d'abord, selon notre méthode, des exemples simples et sans portée religieuse, pour nous élever
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peu à peu jusqu'aux cas d'exaltation religieuse les plus complexes.
On peut déjà discerner un germe d'expérience mystique dans le sens plus profond que revêt subitement à nos yeux une formule souvent répétée. Il n'est pas nécessaire que ce soit une proposition logique : quand l'esprit est disposé i recevoir une telle impression^ tout peut la faire naître, un mot isolé, une association de mots, un effet de lumière, des parfoms ou des sons. Qui de nous n'a gardé de sa jeunesse le souvenir émouvant d'une phrase, d'un vers, qui nous firent percevoir l'acre saveur et les mystérieuses douleurs de la vie, dans un soudain frémissement? Aujourd'hui, ce ne sont peut-être plus que des mots. La poésie et la musique n'ont d'intérêt et de valeur que si elles nous ouvrent ces vagues perspectives d'une vie qui prolonge la nôtre, nous attire et se dérobe sans cesse. Cette sensibilité mystique est la condition nécessaire pour jouir de l'étemelle révélation de l'art.
Nous pouvons placer ici un phénomène très fréquent, le sentiment du « déjà vu » : on a l'impression subite d'avoir été déjà dans l'endroit précis où l'on se trouve, avec les mêmes personnes, tenant les mêmes propos. Sir James Crichton-Browne désigne par le nom d' « états hypnoides » (dreamy states) cette soudaine invasion d'une vague réminiscence. ^ C'est le sentiment d'un mystérieux dédoublement de la réalité, comme un agrandissement de la perception qui serait imminent sans jamais s'accomplir. Le D^ Grichton- Browne est d'avis qu'il se rattache à l'inquiétude et l'effarement qui précèdent parfois les attaques d'épilepsie. Peutêtre le savant aliéniste s'exagère-t-il l'importance d'un phénomène insignifiant. Il regarde vers les degrés inférieurs de l'échelle, vers la folie, tandis que nous regardons en haut. Gela montre bien qu'il ne faut, dans l'étude d'un fait, négliger aucun des phénomènes connexes; le même fait nous apparaît admirable ou terrible selon la catégorie où nous le rangeons.
(i) The Lancet, JuXy 6 and x3y 1896, article réimprimé soos le nom de Caçendish Lectare on Dreamjr Mental States, London, BaiUière, 1S95. Le sujet a beaucoup occupé les psycholognes contemporains : Toyes par exemple Bbrn ARQ LiROY : L'IUneion de Faueee Reconnaiaeanee, Paris 1S9B.
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D'autres « états hypnoïdes » atteignent à plus de profondeur mystique :
« Je n'ai jamais en, dit Tennyson dans une lettre à M. Blood, de révélation par anesthésie ; mais une sorte d'extase à l'état dç veille — je ne trouve pas d'autre expression — s'est souvent emparée de moi quand j*étais seul, et cela depuis mon enfance. Je me répétais mon nom intérieurement; j'en arrivais à une conscience tellement intense de ma personnalité, que ma personnalité elle-même semblait s'évanouir dans l'infinité de l'être ; ce n'était pas un sentiment confus, mais clair, indubitable, et pourtant inexprimable ; la mort m'apparaissait comme une impossibilité pres- <|ue risible, car la disparition de ma personnalité, si l'on peut ainsi l'appeler, ne semblait pas être l'anéantissement, mais la seule vie véritable. J'ai honte de ne pouvoir mieux décrire mon état d'âme : n'ai-je pas dit qu'il était inexprimable ? »
Un sentiment eomme celui que décrit Charles Kingsley n'est assurément pas rare, surtout chez les jeunes gens :
« Quand je me promène à la campagne, j'ai de temps en temps la sensation angoissante que tout ce que je vois a un sens, mais sans que je puisse le comprendre. Environné de vérités que je ne puis saisir, j'en viens parfois à une émotion solennelle, indescriptible... N'avez-vous jamais senti que votre âme était cachée à votre vision mentale, sauf à certaines heures bénies ? » '
J. A. Symonds nous décrit un état mystique plus prononcé, dont beaucoup de personnes sans doute ont fait l'expérience.
« Tout d'un coup, à l'église, dans le monde, au cours d'une lecture, à des moments où j'étais immobile, je sentais l'approche de l'extase. Irrésistiblement, elle s'emparait de mon intelligence et de ma volonté, paraissait durer une éternité, et se terminait par une série de rapides sensations qui ressemblaient au réveil d'un anesthésie. Je ne pouvais me la décrire : c'est une des raisons qui me la faisaient redouter. Encore maintenant les mots me font défaut pour l'analyser. C'était l'effacement graduel, mais rapide, de l'espace, du temps, de la sensation, et des multiples facteurs qui paraissent constituer ce qu'il nous plaît d'appeler notre Moi. A
(i) Charles KingsUya lAfe, i, 65, cité par Inob : Christian M^sticiêm, London, 1899, p. 341-
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mesure que disparaissaient ces conditions de la conscience normale, 8*épanomssait la conscience d*un Moi sous-jacent, par, absohu Le Monde perdait toute forme et tout contenu. Mais le Moi subsistait, dans sa terrible acuité, sentant avec angoisse que la réalité allait s'anéantir comme crève une bulle de savon. Après quoi, la peor d'une prochaine dissolution, Taffreuse conviction que ce moment était le dernier, que j'étais arrivé au bord de Tablme, à la certitade de Màyft, Tétemelle illusion, semblaient m'arracher à mon rêve. Le premier de mes sens qui revenait à Tétat normal était le toucher, puis surgissaient rapidement les impressions familières et les préoccupations quotidiennes. Enfin je me retrouvais homme; et bien que l'énigme de la vie restât pour moi sans solution, j'étais heureux d'avoir échappé à l'abîme — à cette redoutable initiation aux mystères du scepticisme.
1» Mes extases devinrent de moins en moins fréquentes jusqu'à l'ftge de vingt-huit ans. Elles gravèrent peu à peu dans mon esprit l'idée que tous les éléments constitutifs de la conscience phénoménale sont des fantômes irréels. Je me suis souvent demandé avec angoisse, au sortir de cette perception aiguë de l'être sans forme et sans couleur : Quelle est la vraie irréalité ? est-ce le Moi vide, inquiet, douteur, dont je viens d'avoir la conscience poignante ? ou bien ces phénomènes extérieurs, qui recouvrent le Moi intime et construisent un moi conventionnel de chair et de sang? ou encore, l'homme serait-il le jouet d'un rêve dont il ne comprendrait l'irréalité qu'à de tels moments ? Qu'arriverait-il si l'on allait jusqu'au bout de l'extase ? » *
Il faut avouer que le cas de Symonds a quelque chose de pathologique *. D'autres états mystiques, que Topinion commune et les moralistes ont depuis longtemps classés comme anormaux, sont pourtant recherchés par quelques individus et célébrés par certains poètes comme élevant l'âme au-dessus du réel. Je veux parler de l'ivresse produite par la morphine, réther, Falcool. L'attrait irrésistible exercé par l'alcool est
(i) H. F. Brown : /. A. Symonds, a Biography, London, 1895, p. ag-Sx (abrégé).
(a) Griohton-Browne dit expressément que « les centres nerveux supérieurs de Symonds furent affaiblis par les états hypnoîdes dont il sonfb«it si gravement. » C'était pourtant un homme d'une rare capacité intelle^ taelle dans plusieurs domaines ; et Tétrange critique de Taiiéniste ne repose sur aucune preuve objective, sinon que Symonds se plaignait parfois oonune le font tous les hommes impressionnables et ambitieux, de lastilade et d'hésitation dans l'accomplissemeut de ses projets.
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dû sans contredit à ce fait qu'il excite les facultés mystiques de la nature humaine, refoulées d'ordinaire par la froideur et la sécheresse de la vie normale. L'esprit dégrisé dit non, analyse, rapetisse; Tivresse dit oui, synthétise, agrandit. Elle est le plus grand stimulant du Oui dans l'homme ; elle le fait passer de l'enveloppe extérieure au foyer radieux de la réalité ; elle l'identifie un instant avec la vérité. Ce n'est pas seulement par dépravation que les hommes la recherchent. Elle tient lieu aux pauvres, aux illettrés^ de musique et de littérature. C'est un des troublants mystères de la vie que pour beaucoup d'entre nous les seuls moments où nous aspirons quelques bouffées d'infini soient les premières phases de l'abrutissement. L'ivresse n'en doit pas moins être classée parmi les états mystiques ; c'est une partie dont il faut tenir compte pour bien juger de l'ensemble.
Le protoxyde d'azote et l'éther, surtout le premier, suffisamment mélangé d'air, sont d'énergiques stimulants de la conscience mystique. A celui qui les respire se manifeste une vérité toujours plus profonde, d'abîme en abîme. Mais cette vérité fuit au moment du réveil ; s'il en reste quelques formules, ce ne sont que des inepties. Et pourtant, le sentiment persiste d'une imposante révélation. Plus d'un a cru découvrir dans cette extase le secret métaphysique de la réalité. Il y a quelques années, j'ai observé sur moi-même l'effet du protoxyde d'azote. Entre autres conclusions, j'aboutis à celle-ci, qui me paraît encore indubitable : Notre conscience normale n'est qu'un type particulier de conscience, séparé, comme par une fine membrane, de plusieurs autres, qui attendent le moment favorable pour entrer en jeu. Nous pouvons traverser la vie sans soupçonner leur existence; mais en présence du stimulant convenable, ils apparaissent réels et complets. Tant qu'on néglige ces formes de conscience, il est impossible de rendre compte de l'univers dans son ensemble ; qui sait si elles n'ont pas quelque part un champ d'application qui nous est caché ? La question est de savoir comment il faut en tenir compte ; car entre elles et la conscience normale, il y a solution de continuité. Bien que nous ne puissions les formuler, elles déterminent nos actions ; elles nous ouvrent des régions inexplorées où nous devons
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nous diriger sans boussole. Pour en revenir à mes propes expériences, il me semble qu'elles convergeaient toutes ve» une sorte d'intuition à laquelle je ne puis m'empècher d'attribuer une portée métaphysique. C'était toujours la synthèse harmonieuse des contraires, dont l'opposition est la cause de tous nos maux. Non seulement je voyais en eux deux espèces extrêmes du même genre, mais Vnne des deux — la meilleure — se confondant a^ec le genre, absorbait Vautre. Cette formule logique est sans doute obscure, mais elle s'impose à moi : j'ai l'intime persuasion qu'elle a un sens, et qui n'est pas loin du sens de la philosophie hégélienne. Pour moi, je ne parviens à le saisir que par cette sorte de mysticisme artificiel. *
J'ai des amis qui croient à la révélation anesthésique. Pour eux aussi, c'est une intuition métaphysique, où Vautre et le multiple paraissent s'absorber dans l'un.
« Transportés dans cette atmosphère spirituelle, écrit Tun d'eux, oubliant, oubUé, chacun de nous devient tout, enDieu. Rien n'existe plus haut, ni plus bas, ni ailleurs ; il n'y a plus rien que la vie où nous sommes plongés. <x UUn subsiste, le mtdtiple disparait » ; et chacun de nous est précisément l'Un qui subsiste... Cest le point final... Aussi certaine est l'existence, d'où viennent tous nos souds, aussi certaine la joie triomphante, 'au-delà de toute dualité, de toute antithèse troublante, que j'ai goûtée dans une solitude égàk à celle de Dieu. » *
Voilà bien, si je ne me trompe, du mysticisme religieux. M. Blood a plusieurs fois essayé de dépeindre la révélation anesthésique dans des brochures qu'il distribuait lui-même à Amsterdam. Un philosophe qui mourut jeune à Amherst ily a une quinzaine d'années, Xenos Clark, Ait aussi frappé de cette révélation :
«( Un premier point, m'écrivait-il, sur lequel je suis d'accord avec M. Blood, c*est qu'en tout cas, la révélation n*a rien d'affectif ;
(i) Qoi peut douter, en Usant Hegel, que son idée dominante d'nn Etre qui absorbe en lui-même tout ce qui n'est pas lui, provenait d*états mystiques analogues? Ce qui reste subliminal chez la plupart des hommes était sësn doute chez lui pleinement conscient.
(a) Benjamin Paul Blood : The anœsthetic Reçelation and the OUt oj PhOoêophy, Amsterdam (New York), 1874, p. 36, 36.
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elle est insipide, k C'est, dit M. Blood, Tunique et parfaite intui- » tion qui nous révèle pourquoi, ou plutôt comment le présent est y> poussé par le passé, tandis qu'il est aspiré par le vide de Tayenir . » G*est une irrésistible nécessité dont on ne saurait rendre compte : » vent-on poser une question sur elle ? Il est toujours trop tard. » Le mot de Ténigme serait la formule de Texfoliation perpétuelle du présent ; et pourtant le présent ne disparaît jamais. Quelle est donc la cause de cette exfoliation ? Pour la logique pure, toute question contient sa réponse — nous creusons un trou pour le remplir avec ce que nous en avons tiré ; pourquoi deux fois deux fontils quatre? parce que quatre, c'est deux fois deux. La logique ne se met pas d'elle-même en mouvement ; elle n'avance que grâce à la vitesse acquise. Mais la révélation nous permet, en saisissant le passé, de pousser en quelque sorte notre pensée par derrière. La philosophie ordinaire est comme un chien courant après sa queue. Plus il court, plus elle s'éloigne ; jamais son nez ne l'atteint. De même, pour nous, le présent est une chose décidée d'avance, et nous arrivons toujours trop tard pour le comprendre. Au contraire, au moment précis où je me réveille de l'anesthésie, açant de me remettre à piprCy comme un coureur sur une piste qui se rattraperait lui-même, je saisis Tétemel devenir dans l'acte même de recommencer la vie. »
Tous ceux qui ont l'habitude des subtilités dialectiques reconnaîtront aisément la région de la pensée décrite par M. Glark. Dans sa dernière brochure sur a Les extases de Tennyson et la révélation anesthésique », M. Blood indique quelle peut en être la valeur :
«La révélation anesthésique est l'initiation de l'homme à l'étemel mystère de l'Etre, apparaissant comme l'inévitable tourbillon de la Continuité. Inévitable est bien le mot. Sa cause est immanente : il est ce qui doit être. Il ne produit ni amour ni haine, ni joie ni douleur, ni bien ni mal, ni commencement, ni fin, ni but, il ne connaît rien de tout cela. Nous n'y trouvons ni multiplicité, ni différence. Mais l'histoire et la religion nous apparaissent illuminés par un sentiment intimement personnel de la nature et de la cause de Texistence. C'est une réminiscence que ilevraient avoir, semble-t-il, tous les vivants.
1» D'abord solennelle et formidable, la révélation nous devient tout de suite naturelle, et si familière qu'elle nous remplit d'une joyeuse sécurité plutôt que de crainte : nous sommes confondus avec la Source Universelle. Mais les mots ne peuvent exprimer
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cette poignante certitude, cette surprise Adamique à rorigise de la Vie.
» A chaque reprise Texpérience est la même ; on sent qu'elle ne saurait être autrement. Le sujet n'en retient, en revenant à la cooscience normale, que des souvenirs partiels et sporadiques ; tâche d'en fixer par une formule le sens insaisissable ; tout ce qui le console, c'est qu'il a entrevu la vérité primitive, et qu'il en a fini avec les théories humaines sur l'origine, la valeur et les destinée de la race. Il n'a plus rien à apprendre sur les choses spiritueUes. C'est la révélation d'une radicale sécurité : le Royaume ^t audedans de nous. Chaque jour est le jour du Jugement ; mais il ne peut y avoir de point critique dans l'éternité, on n'en saurait tracer la courbe.
» Depuis que je connais cette révélation, mon âme s'en nourrit le monde ne m'est plus étranger ni terrible, tel qu'on me FaTait montré. Voilà vingt-sept ans que j'en fais l'expérience, j'ai saisi le sens de l'Existence, qui fait à la fois l'étonnement et le repos de
Symonds nous rapporte une expérience mystique obtenue par le chloroforme :
<x Lorsque l'impression d'étoufiement et d'asphyxie eut disparo, je me sentis dans un état de vacuité ; puis de vifs éclairs, alternant avec les ténèbres, une vision distincte de ce qui se passait autonr de moi, mais aucune sensation de toucher. Je crus que j'étais près de la mort ; soudain mon âme eut la vision de Dieu ; il agissait sur moi, il me dirigeait de la main, pour ainsi dire ; j'en avais une intuition vive et immédiate. Il m'inondait comme une lumière... je ne puis décrire ma joie. A mesure que je me réveiUais, le sentiment de ma relation antérieure avec le monde me revenait, tandis qne s'évanouissait le sentiment de ma relation avec Dieu. D'un bond, je me levai de ma chaise et je hurlai : « C'est trop horrible, horrible, horrible ! d : je- ne pouvais supporter ce désenchantement Puis je me jetai parterre; enfin je me réveillai, couvert de sang, criant aux deux chinu*giens épouvantés : « Pourquoi ne m'aveîvous pas tué ? Pourquoi ne m'avoir pas laissé mourir ? » Avoir en pendant une longue extase intemporelle la vision de Dieu, de la pureté, de la tendresse, de la vérité, de Famour absolus, et puis découvrir qu'après tout je n'avais pas eu de révélation, mais que j'avais été le jouet d'une excitation anormale de mon cerveau !
» Pourtant, la question subsiste : est-il possible que le sentiment
(i) J'ai beaucoup abrégé cette citation.
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de réalité qui m'apparut quand ma chair fat insensible anz impressions extérieures, ne fùt qa'one illusion ? Ne serait-il pas possible qu'à ce moment j'aie éprouvé ce que des saints déclarent éprouver constamment, l'indémontrable et cependant irréfragable certir tude de Dieu ? )» '
J'ajouterai, en l'abrégeant, le récit d'une femme intelligente qui m'a été communiqué en manuscrit par un ami d'Angleterre. Elle respirait de Téther en vue d'une opération chirurgicale :
« Je me demandai si j'étais dans une prison où l'on me torturait. Je me rappelai avoir entendu dire que a l'on apprend par la souffrance x>; devant ce que je voyais, la faiblesse de cette expression me frappa tellement que je dis à haute voix : « souffrir cest apprendre. x> Je devins alors tout à fait insensible. Avant le réveil complet, j'eus encore un rêve de quelques secondes, saisissant et précis, bien que difficile à décrire. Un Etre puissant traversait le ciel, le pied posé sur im éclair comme une roue sur le rail : c'était son chemin. L'éclair était fait d'une foule innombrable d'esprits humains, pressés fun contre l'autre, et j'étais l'un d'eux. L*Etre se mouvait en ligne droite, et chaque point de cette ligne lumineuse ne devenait conscient pour un instant que pour qu'il pût avancer. Je me sentis directement sous le pied de Dieu; il semblait en m' écrasant tirer de ma douleur sa propre existence. Je m'aperçus alors qu'il s'efforçait de tout son pouvoir de changer sa direction, d'infléchir l'éclair qui le portait. Me sentant flexible et impuissante, je connus qu'il réussirait. Il m'infléchit, et l'angle qu'il fit était ma souffrance môme, la souffrance la plus aiguë que j'aie jamais éprouvée, au sommet de laquelle, quand il passa, fai çu. Je compris pendant un instant des choses que j'ai oubliées, et que personne ne pourrait se rappeler sans devenir fou. L'angle était obtus, et j'eus l'impression, en me réveillant, que s'il eût été droit ou aigu, j'aurais souffert et pu davantage encore, et que sans doute j'en serais morte.
"» L'Etre passa, et je revins à moi. A cet instant précis, toute ma vie passa devant moi, jusqu'aux plus petites peines, et je les compris. Voilà le but où elles tendaient toutes. Je ne voyais pas le dessein de Dieu, je ne voyais que son effort inexorable : il ne pensait pas plus à moi qu'on ne pense à la douleur du liège quand on débouche une bouteille , à la douleur d'une cartouche quand on tire un coup de fusil. Et pourtant, pendant mon réveil, mon
(I) BaowN : Srmond$9 p« 78^.
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premier mouvement fut de dire, avec des larmes : € Domine^ tum 8um digna j», car j'avais atteint une élévation dont je n'étais pas digne. Je me rendis compte qu'en cette demi-heure d'anesthésk, j'avais servi Dieu d'une manière plus efficace et plus pure que jamais auparavant, ou que je ne puis même le souhaiter. Par moii moyen il accomplit et révéla quelque chose, je ne sais quoi, je ne sais à qui, en réalisant toute la souffirance dont j'étais capable.
» Pendant que je revenais à la conscience, je me demandai pourquoi, dans une intuition si profonde, je n'avais ri^i vu de ce que les croyants appellent T amour àe Dieu, mais seulement sa dureté. J'entendis alors cette réponse, que je pus tout juste saisir : « La Connaissance et l'Amour ne font qu'Un, et la soujRrance en est la mesure. » Je donne les mots comme ils me vinrent. Là-dessus je revins à moi tout à fait — dans un monde qui semblait un rêve à côté de la réalité que je quittais, ^- et je vis que la cause de me» extase était une petite opération, avec trop peu d'éther ; mon lit était contre une fenêtre, une banale fenêtre donnant sur une rue banale. Si j'avais à formuler en partie ce que j'ai entrevu dans mon extase, voici comment je l'exprimerais :
» Eternelle nécessité de la souffirance, étemelle substitution dn souffi^ant au coupable. Nature voilée, incommunicable, des pires soûffi*ances. Passivité du génie, qui n'est qu'un instrument» qui est mû et ne meut pas. Nulle découverte sans une sou£Brance individuelle qui dépasse infiniment le profit social. Lliomme de génie ressemble à celui qui se dépenserait corps et Ame pour sauver un district entier de la famine : il revient, chancelant sous le poids d'un « lac de roupies », * pour acheter du blé ; il est mourant, mais heureux. A ce moment. Dieu lui arrache son trésor, laisse tomber une roupie, et dit : « Tu peux leur donner cela, voilà ce que ta as gagné pour eux. Le reste est pour MOI. x>
On se rappelle les exemples cités dans le chapitre de la Réalité de Tlnvisible, d'une intuition immédiate de la présence de Dieu. Le phénomène n'est pas rare :
« Je connais, dit M. Trine, un officier de police qui m'a raconté ceci : Souvent, quand il n'est pas de service, ou bien en rentrant le soir chez lui, il éprouve une intuition vive et saisissante de sa communion avec l'Infini ; l'Esprit de Paix s'empare de lui et remplit son cœur ; ses pieds lui semblent quitter le trottoir, teUmnent il se sent l^r, soulevé par la joie. » '
(x) loo.too roupies (moxmaie de llnde).
(9) In Tune wWi the InfinUe, p. z37.
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Certains aspects de la nature paraissent avoir le pouvoir d'évoquer de tels états mystiques \ Dans la plupart des cas que j'ai réunis, l'extase eut lieu en plein air. La littérature nous en offre plus d'un exemple, comme cette belle page d'Amiel :
« Ne retroaverai-je pas quelques-unes de ces rêveries prodigieuses, comme j*en ai eu quelquefois : un jour de mon adolescence, à. l'aube, assis dans les ruines du château de Faucigny, une autre fois dans la montagne, sous le soleil de midi, au-dessus de Lavey, couché au pied d'un arbre et visité par trois papillons ; une nuit encore sur la grève sablonneuse de la mer du Nord, le dos sur la plage et le regard errant dans la voie lactée ; — de ces rêveries grandioses, immortelles, cosmogoniques, où Ton porte le monde dans sa poitrine, où Ton touche aux étoiles, où l'on possède Tinfibii ? Moments divins, heures d'extase où la pensée vole de monde en inonde, pénètre la grande énigme, respire large, tranquille, profonde comme la respiration de l'Océan, sereine et sans limites comme le firmament bleu; ... instants d'intuition irrésistible où l'on se sent grand comme l'univers et calme comme un dieu ? — Des sphères célestes jusqu'à la mousse ou au coquillage, la création entière nous est alors soumise, vit dans notre sein, et accomplit en nous son œuvre étemelle avec la régularité du destin et l'ardeur passionnée de l'amour. Quelles heures ! quels souvenirs ! Les vestiges qui nous en restent suffisent à nous remplir de respect et d'enthousiasme comme des visites du Saint-Bsprit. » *
Je trouve une description analogue dans les mémoires de Malwida von Meysenbug ; pendant des années, ses croyances matérialistes l'avaient empêchée de prier :
« J'étais seule au bord de la mer quand toutes ces pensées m'inondèrent, apaisantes et libératrices ; comme autrefois dans les Alpes du DaupUné, je fus poussée à m'agenouiller devant
(I) Le Dieu personnel 8*absorb« dans le grand Tout s
€ Je n'ai Jamais perdn le sentiment de la présence de Dieu qa*aa pied des cataractes du Niagara. Alors U se perdit ponr moi dans Fimmensité du spectacle. Je me perdis moi-même, sentant que J'étais on atome trop petit ponr qae le Dieu Tont-Poissant fit attention à moi. » (Collection manuscrite de Starbnck).
Voycs les cas d'extase religieuse, Ghap. m, p. 6M9.
(s) Hnmi-FiutoÉBia Amibl : f)ragmmta tPun Journal Intime, 188S, 1, p.43»44*
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rOcéan illimité, symbole de rinfini. Je sentis que je priais < je n'avais jamais prié, et je connus enfin ce <pi*est la vraie prière: Tindivida, sortant de son isolement pour prendre co n sci e n c e de son unité avec tout ce qui existe, s*agenouille mortel et se relève immortel.
» La terre, le ciel et la mer enveloppaient le monde d*une -vaste harmonie. Je croyais entendre le chœur de toutes les grandes &mes qui ont jamais vécu. Il me semblait que je ne fiûsais qa im avec elles, et que je recevais'leur salut : « Toi aussi, tu appartiens à la phalange des vainqueurs I » *
Un passage de Walt Whitman décrit très bien ces moments d'extase :
€ Je crois en toi, mon Ame...
Viens flftner avec moi sur l^herbe, laisse chanter les tnyanxdeta fi&te ;.~
Je n*aime qae la bercense, le discret murmure de ta voix.
Je pense à cette autre matinée d*été transparente où nous étions sur
[l'herbe.
Tout d*an coup s'éleva autour de moi la paix et la connaissanee qai
[surpassent toutes les raisons de la terre :
Je sais que la main de Dieu «st la promesse de la mienne, Bt Je sais que Tesprit de Dieu est le frère du mien, Bt que tous les hommes sont ausai mes frères, et toutes les femmes mes
fsœure et mes amantes, Bt que le navire du monde a pour quille l'amour. »
Je citerai] encore T Autobiographie de J. Trevor, intitulée « Ma recherche de Dieu » :
« Par une belle matinée de dimanche, ma femme et mes fils allaient à la chapelle unitaire de Macclesfield. Je me sentais incapable de les accompagner, comme si de quitter le dair soleil sur les collines, et de descendre à la chapelle, eût été ce jour-là une sorte de suicide spirituel. Mon âme avait tant besoin de rafraîchissement et d'expansion ! A regret, non sans tristesse, je laissai ma femme et mes enfants se diriger vers la ville, tandis que je m'engageais dans les collines avec ma canne et mon chien. La douceur du matin, la beauté des collines et des vallées, firent bientôt disparaître toute ma tristesse. Après une heure de marche» je revins sur mes pas. Tout à coup je sentis que j'étais dans le dék : paix intérieure, joie, radieuse assurance, il me semblait baigner dans une chaude lumière, comme si les conditions extérieures étaient la cause de mon état d'âme, comme si j'avais quitté mon corps ; et
(X) Memoiren einer IdealUtirif dritter Bond, dritte Aaflagê, Leipdg, p. i3ii.
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pourtant le paysage ressortait plus nettement à mes yeux, rapproché de moi par Filiumination dont j*étais le centre. Cette intense émotion dura, tout en s'affaiblissant, jusqu'à ce que je fusse à la maison, et même après, puis s'évanouit peu à peu. i> *
L'auteur, ayant eu plusieurs expériences de ce genre, les explique de la manière suivante :
« La vie spirituelle se justifie elle-même aux yeux de ceux qui la vivent ; mais qu'avons-nous à dire à ceux qui ne la comprennent pas ? la réalité de ces expériences nous est prouvée par le fait qu'elles se maintiennent au contact des réalités objectives. Les rêves ne supportent pas cette épreuve ; au réveil nous voyons que ce sont des rêves. Les divagations d'un cerveau surchaufTé ne supportent pas cette épreuve. Les plus hautes révélations que j'ai eues de la présence de Dieu ont été rares et courtes : éclairs de conscience qui m'ont forcé de m' écrier : Dieu est ici! ou bien une exaltation et une intuition moins intenses qui ne disparaissent que . graduellement. J'ai soigneusement pesé la valeur de ces moments. Je n'en ai jamais entretenu personne, craignant d'édifier ma vie et mon ceuvre sur de pures imaginations. Mais après toutes les questions et toutes les épreuves, ces moments restent les expériences les pfais réelles de ma vie, qu'ils ont expliquée, justifiée, unifiée. Leur réaUté, leur immense portée me deviennent toujours plus manifestes. Quand elles me vinrent, je vivais d'une vie pleine, forte, saine et profonde. Je ne les cherchais pas. Ce que je cher^ chais avec une ferme résolution, c'était de vivre avec plus d'intensité, sachant que je devrais affronter la condamnation du monde. C'est en présence des aspects les plus caractérisés de la nature que je sentais la présence de Dieu, océan sans limites où je me perdais. »'
Un médecin canadien, le D^^ R* M. Bucke, donne aux plus marqués de ces moments mystiques le nom de « conscience cosmique » :
a La conscience cosmique k son plus haut degré, dit-il, n'est pas la simple expansion de la conscience commune, mais il y a entre elles la même difiTérence qu'entre la conscience commune de l'homme et celle des animaux supérieurs. Les caractères de la conscience cosmique, c'est avant tout la conscience du cosmos,
(i) dfy' QaeBtJor Qod, London, 1897, p. 966-969 (abré^ré). (a) Tbbvor : p. 9fi6, 957 (abrégé).
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c'est-à-dire de la vie et de Tordre du monde ; c'est en même temps une illumination intellectuelle qui suffit seule à faire passer YisÀvidu dans une nouvelle sphère d'existence, et fait de loi le représentant d'une espèce nouvelle ; c'est encore un état indescriptible d'exaltation morale et d'allégresse, un aiguisement du sens monl aussi manifeste et plus important que Tillumination de l'inteliigence ; c'est enfin ce qu'on pourrait appeler un sentiment de l'immortalité, la conscience d'une vie étemelle ; je ne dis pas b conviction d'une vie future, mais la conscience d'une éternité pnsente. »
Les recherches du D' Bucke sur la conscience cosmique ont eu pour point de départ une expérience personnelle, qu'il nous a décrite :
c( J'avais passé la soirée dans une grande ville, avec deuix amis, à lire, à discuter poésie et philosophie. Nous nous séparâmes à minuit. J'avais un long parcours à faire en cab jusque chez mol Mon esprit, tout occupé des idées, des images, des émotions éroquées par la lecture et la conversation, était calme et paisible. Sans que ma pensée fflit active, je jouissais presque passivement de me laisser aller au fil de mes impressions. Tout à coup, sans le moindre pressentiment, je me vis enveloppé dans un nuage couleur de flamme. Un instant, je crus qu'il y avait près de li quelque grand incendie ; tout de suite après, je m'aperçus que k feu était en moi. Aussitôt il me vint un sentiment d'exaltation; à cette immense joie s'ajouta immédiatement une illumination inteilectueUe impossible à décrire. Entre autres choses, j'en vins noo seulement à croire, mais à çoir que l'univers n'est pas formé de matière morte, mais qu'il est une Présence vivante ; je devins 0005cient de la vie étemelle. Ce n'était pas la conviction que je Taurais un jour, mais la conscience que je l'avais déjà. Je vis que tous les hommes sont immortels ; que Tordre du monde est tel que, san^ aucun <x peut-être », toutes choses contribuent au bien de tous; que la base du monde, de tous les mondes, c'est l'amour» et que le bonheur de tous se réalisera infailliblement dans la suite àes temps. La vision ne dura que quelques secondes, et disparut Mais son souvenir et le sentiment de la réalité qu'elle m'a révélée demeurent en moi depuis un quart de siècle. Je savais que a qu'elle me montrait était vrai. Cette conviction, je puis dire cetu conscience, même aux moments de profonde dépression, je œ l'ai jamais perdue. » *
(i) ly BuGKB : Coamte ConMciou$ne$B : a itady in the eçolttHon of t» hwnan MInd. Pbiladelphia» 1901, p. a, 7, 8.
MTSTiaSME 339
Après avoir vu ce qu'est le mysticisme à Tétat sporadique, il convient de passer au mysticisme méthodiquement cultivé comme élément de la vie religieuse. On le trouve chez les hindous, les bouddhistes, les mahométans et les chrétiens.
Dans rinde, l'éducation du sens mystique a de tout temps été pratiquée. On désigne sous le nom de jroga Tunion, intérieurement éprouvée, de Tindividu avec le divin ; elle est fondée sur un entraînement continu ; le régime, l'attitude du corps, la respiration, la concentration de l'esprit et la discipline morale varient légèrement d'un système à l'autre. Le yoghi, c'est-à-dire le disciple qui a suffisamment triomphé de sa nature inférieure, entre dans l'état qu'on appelle samûdhi,
« Et se trouve face à face avec des faits que nul instinct et nulle raison ne peuvent connaître. » Il apprend a que Tesprit lui-même atteint un état supérieur, supraconscient, une connaissance qui dépasse la raison... Les divers degrés dans la yoga sont destinés à nous amener méthodiquement à cet état supraconscient ou samAdhi... De même que l'activité inconsciente est inférieure à la conscience, de même il existe une activité supérieure à la conscience, et qui ne contient plus d'égoîsme... Il n'y a plus de sentiment du moi, et pourtant l'esprit agit, délivré du désir et de l'impatience, sans objet et sans corps. Alors la Vérité resplendit, et nous nous connaissons pour ce que nous sommes vraiment — car nous avons tous le samàdhi en puissance — libres, immortels, tout-puissants, libérés du fini, avec ses contrastes de bien et de mal, identiques à l'Atman ou Ame Universelle. » ^
Dans les Védas il est dit qu'on peut arriver par hasard à des états supraconscients, d'une manière sporadique, sans discipline préparatoire ; mais alors ils sont impurs. Le critère par lequel on les juge est empirique, comme le nôtre : leur pureté se mesure à leur fécondité pratique. Quand un homme sort du SamAdhi, on nous assure qu'il est pour toujours en possession de la lumière : a C'est un sage, un prophète, un
(I; J'emprunte ces citations & VirsKAifANDA ; Raja Yoga, London, 1S96, La meiUenre source d'information sur la Yoga est Fonvrage traduit par VuiAai Lala Mitra : Yoga Vasishta Maha Ramayana, 4 vols., Gal^* cutta, 1891-99.
34o L*BXPÉRISNC3E RELIOISUSS
saint, tout son caractère est changé, sa vie est transfoimée, illuminée. » *
Les Bouddhistes emploient le mot Samâdhi aussi bien que les Hindous, mais ils ont un mot spécial, Dkyâna, pour désigner les formes supérieures de la contemplation.La Dtiyflna parait avoir quatre degrés : Au premier degré, encore tout intellectuel^ l'esprit se concentre sur un seul point : le désir est exclu, mais non la distinction et la liaison des coacepU. Au second degré, les fonctions intellectuelles disparaissenl : il reste un sentiment d'unité qui satisfait l'esprit. Au troisième degré, la satisfaction cesse pour faire place à l'indifférence, à la « mémoire », à la <c conscience de soi ». Au quatrième degré, cet état, sous son triple aspect, arrive à la perfection. (Il est difficile de voir ce que représente au juste la «( mémoire » et la <( conscience » ; ce ne sont assurément pas les facultés qui nous sont familières). Il paraît y avoir des degrés plus sublimes encore. Il y a une r^on où rien n'exisLc, où le contemplateur dit : « Absolument rien n'existe », et s'arrête. Puis il atteint une autre région où il dit : a II n'y a point d'idées, ni absence d'idées », et s'arrête de nouveau. Puis vient une autre région où« «c ayant atteint l'anéantissement de toute perception et de toute idée, il s'arrête enfin. » Ce n'est pas encore le Nirvftna, mais la plus grande approximation que permette cette vie. '
Dans le monde mahométan, la secte des Çk>ùn's et diverses écoles de derviches ont le monopole de la tradition mystique. Les Çk>ùft's ont existé en Perse depuis les temps les plus reculés ; leur panthéisme diffère tellement du monothéisme ardent et absolu des Arabes, qu'on a voulu voir dans le çoûfisme une infiltration hindoue au sein de l'Islam. Les
(i) Apre» avoir attentivement comparé les résoltats de la Yoga avec ceux des états hypnotiques on hypnoldes, que nous produisons artifleieUement, nn témoin européen la Juge ainsi : c BUe fait de tes diseâples des hommes bons, sains et heureux... Grftoe à la maîtrise de ses pensées et de son corps qu'atteint le Yoghi, il devient un c caractère ». En soumettant ses tendances et ses impulsions à sa volonté qu'U tient fixée sur Tidéal du bien, U devient vraiment une personnalité, réfraotaire à Tinfluenee des autres ; U est à peu près le contraire du médium ou s^Jet facile à hypnotiser. » Kau Kbllnbr : Yoga : Bine SkUze, Mûnehen, 1896, p. ai.
(9) rai suivi l'exposé de G. F. Kobppbn : Die Religion des Buddfta, BcriÎB» ï867,x,686sg.
BCTSTiaSBCE 34l
chrétiens connaissent peu le çoùfisme, dont les secrets ne sont révélés qu'aux initiés. Je me contenterai de citer un texte d'Al-Gazali, philosophe et théologien persan du xr^ siècle, un des plus grands docteurs de rislamisme. Il nous a laissé une des rares autobiographies religieuses qu'il y ait en dehors de la littérature chrétienne. M. Scbmœlders en a traduit une partie en français :
« Je portai toute mon attention sur la méthode des Çoûfi's, et je reconnoB que le çoùfisme, pour atteindre à sa perfection, exige rtinion de la théorie et de la pratique. Leur science a pour but d*arracher de leur ftme les passions violentes, d'en extirper les penchants vicieux et les qualités mauvaises, jusqu'à ce qu'on soit parvenu à dégager le cœur de tout ce qui n'est pas Dieu et à lui donner pour seule occupation la méditation de l'Etre divin. La théorie m' étant plus facile que la pratique, je commençai à étudier leur doctrine en lisant leurs livres..., jusqu'à ce que leur véritable but dans la science me fbt connu et que j'eusse compris ce qui doit être appris par voie d'étude et d'audition. Alors je reconnus que ce qui leur appartient exclusivement dans leur méthode est préci* ornent ce qu'on ne peut pas saisir par l'étude, mais seulement par le transport, par l'extase et par la transformation des qualités de Tâme. Combien grande est la différence entre savoir la définition de la santé, du rassasiement, de leurs causes et conditions, et être réellement bien portant et rassasié 1 Combien il est différent de savoir en quoi consiste l'ivresse, que ce terme est l'expression d'un état causé par une vapeur qui, partant de l'estomac, s'empare des plus hauts foyers de l'intelligence, et d'être ivre effectivement 1... Pareillement, il y a une différence entre connaître la nature de l'abstinence, ses causes et ses conditions, et être abstinent, avoir l'ftme détachée du monde. Ainsi donc, il était évident pour moi que les Çoûfl's sont des hommes d'intuition, et non des hommes de mots. Je reconnus que j'avais appris du çoùfisme tout ce qui en peut être appris par l'étude et que ce qui me restait ne pouvait être appris par l'étude ou par l'audition, mais uniquement en s' abandonnant à l'extase et en menant une vie pieuse...
»... Réfléchissant alors sur ma situation, je me vis retenu par une foule de liens ; les tentations m'entouraient de tout côté. Ensuite j'examinai mes actions, dont les meilleures étaient l'instruction et l'enseignement, et je me reconnus adonné à des sciences peu importantes et inutiles pour l'autre monde ; considérant enfin le but de mon enseignement, je ne le trouvai pas pur devant Dieu ; je vis que je m'agitais de tous mes efforts pour acquérir de la gloire
3^9 L'EXPiRISNCB BSLIOIEU8E
et répandre mon nom. Je m'aperçus que, tout occupé que j'étais à rétablir un corps ruiné, j'étais déjà à la porte de l'enfer, si je ne songeais promptement à me mettre en meilleur état. Ce fut pendant longtemps ma pensée habituelle ; cependant je tardais à prendre une résolution. Un jour je formais le dessein de qoitter Bagdad pour m'arracher à cette situation, et le lendemain j'abandonnais ce projet. Tandis que j'en approchais avec un pied, je m'en éloignais avec l'autre. Quand le matin j'avais le désir sincère de chercher la vie future, le soir une légion de passions attaquaient ce dessein et le mettaient en fuite. Les plaisirs mondains me retenaient dans leurs chaînes, tandis que la voix de la religion criait : a Allons! marche ! ta vie est sur son déclin, et longue est encore la route. Tout ton savoir est futile et vain. Si tu ne te prépares x^as maintenant pour l'autre monde, quand donc te prépareras-tu ? Si ta ne t'affranchis pas maintenant de ces liens, quand donc t'en affranchiras-tu ? i> A force d'entendre cette admonition, je sentis s'éleyer en moi le désir d'abandonner ma condition, et je formai le dessein de m'enfuir... J'hésitai ainsi entre les tentations des passions et l'appel de la foi, presque pendant six mois, à commencer du mois de Rajeb de l'an 486 (1093 ap. J.-C). Dans ce mois [je subis un accident à la suite duquel] mon libre arbitre fiit contraint jusqu'à l'as^ servissement ; car Dieu me serra la langue tellement que je ne pouvais plus professer. Un jour que je m'étais efforcé de faire mon cours pour être agréable à mes auditeurs, ma langue ne proféra aucun mot intelligible... Ce serrement de la langue me jeta dans un profond chagrin. Toute la force digestive cessa ; manger et boire me dégoûtèrent, et ne pouvant ni avaler une goutte ni digérer ime bouchée, je fus réduit à une telle faiblesse que les méidedns renoncèrent à l'espoir de me trouver un remède. Ils dirent que le mal descendant dans le cœur s'était répandu de là dans la constitution entière, de sorte qu'il n'y avait pas de remède, à moins qu'on ne dégageât le mal de la tristesse qui m'accablait. Alors sentant ma faiblesse et ayant résigné entièrement ma volonté propre, j'eus recours à Dieu, conmie un honmie dans la détresse et qui n a pins de ressources. Il m'exauça, conmie il exauce le malheureux (pi l'invoque. Mon cœur n'éprouva plus aucune peine à renoncer à la gloire, aux richesses, à mes enfants... Enfin je quittai Bagdad, et ne gardant de ma fortune que ce qui était indispensable pour ma subsistance, j'en distribuai le reste...
» Je me rendis ensuite en Syrie, où je restai environ deux années, sans autre occupation que de vivre dans la retraite et la solitnde, domptant mes désirs, -combattant mes passions, m'exerçant à purifier mon âme, à perfectionner mon caractère, à préparer mon cœur
MY8TIC38BCE 343
à la méditation de Dieu : tout cela d'après ce que j'avais lu de la doctrine des Çoûfl's...
» La retraite d'aiUeurs avait encore augmenté mon désir de vivre dans la solitude et d*y achever la purification de mon cœur pour le disposer à la méditation. Mais les vicissitudes du temps, les aflTaires de famille, les besoins de subsistance, changeant à quelques égards ma résolution primitive, entravèrent mion dessein de mener une vie purement solitaire. Je ne m'étais point encore trouvé parfaitement en extase, si ce n'est en quelques heures isolées ; néanmoins je n'abandonnais pas l'espoir d'y parvenir. Toutes les fois que les accidents m'en détournaient, je tâchais d'y rentrer. Je restai dans cette situation dix années. Pendant cet isolement il me fut révélé des choses qu'il est impossible de décrire ou d'indiquer. Ce qu'il y a d'essentiel et ce que je rapporterai, afin que chacun en puisse tirer son profit, se réduit à ceci : Je reconnus pour certain que lesÇoûfl's marchent toujours dans la voie de Dieu... Leurs manières de vivre sont les plus belles, leur conduite est la plus parfaite, leurs mœurs sont les plus pures... Que dire de leur manière de se purifier ? La première condition... c'est de purger entièrement son cœur de tout ce qui n'est pas Dieu ;... la clef de la vie contemplative consiste ensuite dans les humbles prières qui s'échappent de l'âme fervente et dans les méditations de Dieu, où le cœur s'abtme tout entier ; ht fin du çoûfisme est l'absorption totale en Dieu. C'est du moins la fin de ce qu'on peut librement manifester et révéler de leurs principes ; mais ce n'est en réalité que le commencement de la vie çoufique ; car les intuitions et tout ce qui précède sont pour ainsi dire le parvis pour ceux qui y entrent. Les révélations ont lieu dès le début d'une manière si éclatante, que les Çoûft's voient, pendant l'état de veiUe, les anges et les âmes des prophètes ; ils entendent leurs voix et en obtiennent des faveurs. Puis le transport s'élève de la perception des formes et des figures à un degré qui échappe à toute expression et sur lequel aucun .homime ne saurait s'expliquer sans que ses paroles renferment un péché grave.
»... Quiconque n'a rien éprouvé en fait de transport ne sait de la véritable nature du prophétisme que le nom... il peut en reconnaître l'existence par l'expérience et par ce qu'il entend dire aux Çoûfl's... L'homme, doué seulement de la faculté sensitive, repousse et cherche à éloigner ce qu'on lui présente en fait d'objets perçus par l'entendement; de même il y a des hommes intelligents qui rejettent et évitent les choses perçues par la faculté prophétique... L'aveugle, lorsqu'on lui parle pour la première fois des couleurs et des formes, ne saurait ni les comprendre, ni les recon-
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naître, à moins qn'il n'en ait appris qnelqne chose par nam&m et par oi^-dire. Cependant Dien a rapproché le prophétisme des hommes, en leur donnant on état analogue quant à ses princîpaiii caractères. Cet état, c'est le sommeil. Car l'homme dormant perçoit les choses cachées qui doivent arriver, ou clairement, ou sons le voile des images dont il doit découvrir la signification véritable. Si l'on disait à un honmie qui n'a pas encore fieit lui-même l'expérience d'un tel phénomène, qu'il y a des gens qui s'évanoms» sent quelquefois, de sorte qu'ils ressemblent aux morts» et que, malgré la cessation de leur faculté sensitive, leur ouïe, leur vue, ils perçoivent alors les choses cachées, il le nierait... Cependant fl recevrait un démenti de la réalité, de l'intuition effective. De même que l'entendement... est un œil qui s'ouvre pour percevoir des objets insaisissables par la sensation : de même dans la ^hère prophétique, la vue est éclairée d'une lumière qui lui découvre des choses cachées que l'intelligence ne saurait atteindre... Les antres propriétés du prophétisme sont seulement perceptibles pendant le transport par ceux qui embrassent la vie çoûfique. Cest pourquoi tu n'as point d'autre moyen de comprendre le prophétisme que l'état analogue indiqué, c'est-à-dire le sommeil, sans lequel tu dois désespérer d'en connaître la nature. Car le prophète est doué d'autres qualités, telles que tu n'en possèdes aucune, et que par conséquent tu ne comprends pas du tout : Comment en oonnaitrais-tu la véritable nature, puisqu'on ne connaît véritablement que ce qu'on a compris ?... Mais le transport, auquel on ne par^ vient que par la méthode des Çoûft's, est comme une perception immédiate, comme si l'on touchait les objets avec la main. . . » '
L'extase est donc incommunicable. La vérité mystique n'existe que pour celui qui l'éprouve. Par là elle se rapproche plus des données de la sensation que des conceptions de la pensée. On a souvent établi un parallèle entre la pensée abstraite et la sensation, à l'avantage de celle-d. C'est un lieu commun en métaphysique que la connaissance de Dieu doit être intuitive et non discursive. D'autre part, la sensation immédiate se réduit aux données de nos cinq sens ; or, comme nous l'avons vu, les mystiques nient avec force que les sens jouent aucun rôle dans la connaissance la plus haute où puisse atteindre leur extase.
(i) Auguste Sobmcbldbrs : Ewai sur les Doctrines PhUoêophiqnes chez Us Arabes, Paris i84d, p. 54-68.
MTBTIGISMB 34^
Dans réglise chrétienne, il y a toujours eu des mystiques. Beaucoup d'entre eux ont été suspectés. D'autres ont eu la faveur des autorités ecclésiastiques : leurs extases ont été considérées comme la norme de l'expérience mystique ; on a fondé sur elles une sorte de code théologique où sont énumérées les extases légitimes \ A la base on place l' ce oraison », c'estA-dire l'élévation méthodique de l'ftme vers Dieu, par laquelle on parvient aux plus hauts degrés de l'expérience mystique. Il est curieux que le protestantisme, notamment le protestantisme évangélique, paraisse avoir négligé toute culture régulière de cette tendance. Sauf en ce qui concerne la prière, le mysticisme chez les protestants a été presque exclusivement sporadique. Il était réservé aux apôtres de la mind'Cure de rétablir dans la vie religieuse la méditation méthodique.
Le premier but à atteindre dans l'oraison est le détachement à l'égard des sensations externes, qui gênent la concentration de l'esprit. Des manuels comme les Exercices Spirituels de Saint Ignace recommandent de se dégager de la sensation au moyen d'une série d'efforts gradués pour se représenter de saintes figures. Au point culminant de cette discipline apparaît un monoïdéisme demi-hallucinatoire, où la figure du Christ par exemple remplit tout l'esprit. Des images sensibles de ce genre, tantôt plus concrètes, tantôt plus symboliques, jouent un rôle immense dans le mysticisme '. Toutefois, dans certains cas, et surtout dans les plus hautes extases, les images tendent à disparaître entièrement. Alors l'état de la conscience n'est plus susceptible d'aucune description verbale. Les grands mystiques sont unanimes sur ce point. Saint Jean de la Croix, l'un des plus éminents, décrit ainsi «c l'union d'amour » qu'on atteint, dit-il, par la a sombre contemplation » :
(i) Pour nn exposé complet, voir Gœrrbs : Christlkhe Mjr»tik ; Ribbt : MjrMtiqne dùfine, a vol. Paris i8go ; VALLOORXfBitA : Myatica Theologia, a vol. Turin 1890. Ce dernier ouvrage est le plus systématique.
(a) Pour M. RÈaàtAC, dans ses Fondements de la Connaissance Mystique (Paris 1896, p. 66), € Le myaticiame eat la tendance à ae rapprocher de VAlh aota, moralement et par voie de aymbolea ». Mais il y a sans contredit des ^t#ta mystiques où les symboles sensibles n*ont aucune part.
546 L'EXFÉaiEZfGB RBUQISU8X
a Geile théologie mystique ou sagesse intérieure est en effet si simple, si spirituelle et si générale dans ses principes que Tintdligence la reçoit sans être enveloppée sous aucune espèce d*image ou de représentation capable d*être perçue par les sens, comoie cela peut arriver dans d'autres circonstances. De là vient que les sens et Timagination, dont elle ne se sert point pour entrer dans Fâme, ne saisissent ni forme ni impression, et ne sauraient en rendre raison ni imaginer quelque chose d'analogue, bien que cette mystérieuse et savoureuse sagesse se manifeste clairement à rintime de Fâme. Figurez-vous un homme qui voit une chose pour la première fois, et qui n a jamais rien vu de semblable : il peut h comprendre, en jouir, mais il est incapable malgré tout de lui appliquer un nom ou d'en donner une idée, bien qu'il s'agisse pourtant d'une chose perçue parles sens; plus grande encore sera donc son impuissance pour ce qui est hors de leur portée !
» Tel est le propre du langage divin : plus il est infus, intime, spirituel, élevé, au-dessus des sens, et plus il échappe à rharmonie ordinaire des sens intérieurs et extérieurs, et leur impose sUence... L'âme se voit placée dans une profonde et vaste solitude où nul être créé ne peut avoir accès, dans un immense désert qui n'a pas de limites : désert d'autant plus aimable, délicieux et plein de charmes qu'il est plus profond, plus étendu, plus solitaire, et où Fâme se tient mieux cachée à mesure qu'elle plane davantage au-dessus des choses de ce monde. Alors, dans cet abtme de la sagesse, TAme s'élève et grandit en buvant aux sources de la science d'amour, qui lui dévoile la bassesse de toute condition humaine en comparaison de ce suprême savoir et de cette connaissance divine. Si sublime et si savant que soit le langage qu'on emploie, l'Ame reconnaît combien sont viles, insignifiantes et en quelque sorte impropres les expressions dont on se sert pour discourir des choses divines. » '
Il est difficile d'indiquer dans le détail tous les degrés d'extase qu'ont distingués les mystiques chrétiens. Je ne sais si les innombrables divisions qu'on trouve dans les manuels catholiques correspondent à rien de réel. Autant d'individus, autant de mysticismes*. Ce qui nous intéresse le plus dans
(i) SAiifT Jban db la Croix : La Nuit obsoure de TAine, Liv. n, eh . 17 (Vie et Œuvres, traduction des Carmélites, 3** édition, Paris x893,t. m, p. 498-43s).
(a) Je n*ai rien dit des hallnoinations visuelles et auditives, des faits d^aotomatisme verbal et graphique, des phénomènes merveilleux de lévitation, des stigmates et des gaérisons miraculeuses. Ces faits ne sont pas oaraetéristiques du mysticisme, car ils se présentent fort bien ches des hommes dont Tesprit n*a rien de mystique. C'est Tillamination intérieure qui est selon nous la marque de Tétat d*esprit proprement mystique.
MT8TICI8MK 34?
les états mystiques, c'est la vérité qu'ils révèlent. Avec quelle force s'impose cette révélation, de nombreux témoignages sont là pour le démontrer. Personne ne l'a mieux décrite que Sainte Thérèse :
« Dans l'oraison d'union, l'âme est très endormie à toutes les choses de la terre et à elle-même ; durant le peu de temps que Tunion dure, elle est comme privée de tout sentiment, et quand elle le voudrait, elle ne pouirait penser à rien. Elle n'a point besoin de se faire violence pour suspendre son entendement ; car il parait si mort que Fftme ne sait même ni ce qu'elle aime, ni en quelle manière elle aime, ni ce qu'elle veut ; elle est morte à toutes les choses du monde, et vivante seulement en Dieu... Je ne sais si en cet état il lui reste assez de vie pour pouvoir respirer. Il me parait que non, ou qu'au moins, si elle respire, elle ne le sait point. Son entendement voudrait s'employer à comprendre quelque chose de ce qui se passe en elle. Mais, s'en trouvant incapable, il demeure tout interdit, semblable à une personne qid tombe dans une si grande défaillance qu'elle est comme morte...
1^ Vous voyez cette Ame que Dieu élève à l'union : il l'a rendue tout à fait stupide, afin de mieux imprimer en elle la véritable sagesse. Ainsi elle ne voit, ni n'entend, ni ne comprend, pendant qu'elle demeure unie à Dieu ; mais ce temps est toujours très court, et lui semble plus court encore qu'il ne l'est en effet. Dieu s'établit lui-même dans Tintérieur de cette âme de telle manière que lorsqu'elle revient à elle, il lui est impossible de douter qu'elle n'ait été en Dieu, et Dieu en elle ; cette vérité lui demeure tellement empreinte, que même si elle passait plusieurs années sans être de nouveau élevée à cet état, elle ne pourrait oublier la faveur qu'elle a reçue, ni douter de sa réalité. L'âme peut en outre juger de la vérité de cette union par les effets qu'elle produit ; je les ferai connaître plus tard, parce que cela est fort important.
» Mais, me direz-vous, comment peut-il se faire que l'âme ait vu, entendu, qu'elle a été en Dieu, et Dieu en elle , puisque durant cette union elle ne voit ni n'entend ? Je réponds qu'elle ne le voit point alors, mais qu'elle le voit clairement ensuite, quand elle revient à elle, non par une vision, mais par une certitude qui lui reste et que Dieu seul peut lui donner. Une personne qui ne savait pas que Dieu est en toutes choses par présence, par puissance et par essence, le connut parfaitement grâce à l'union. Un demisavant à qui eUe demanda comment Dieu est en nous, lui répondit que Dieu n'est en nous que par grâce ; elle ne le crut point, et posa
348 L'BXPiRIBN<S BSLIGOEUSS
la même question à d'autres, qui la confirmèrent dans sa croyance; elle en fut extrêmement consolée.
» N*allez pas croire que cette certitude ait pour objet qadqae chose de corporel, comme le corps invisible et réel de notre Seigneur Jésus-Christ dans le très-saint Sacrement. Ici rien de tdl ; il n'est question que de la seule divinité. Mais comment, dira-t-on, pouvons-nous avoir une si grande certitude de ce qae nous ne voyons point? A cela je ne sais que répondre ; ce sont des secaretB de la toute-puissance de Dieu qu'il ne m'appartient pas de p&étrer. Je suis néanmoins assurée que je dis la vérité, et je ne croirai jamais qu'une âme qui n'aura pas cette certitude ait été entièrement unie à Dieu. » *
Parmi les vérités aperçues dans l'extase, il y en a qui se rapportent à ce monde : divination de l'avenir, lectare dans les cœurs, soudaine révélation du sens d'un texte, vision d'événements à distance ; mais les plus importantes sont d'ordre théologique et métaphysique :
« Saint Ignace avouait un jour au Père Laynez qu'une heure d'oraison à Manrèse lui en avait plus appris sur les choses célestes que les enseignements de tous les docteurs réunis n'anraieiit pu lui en faire connaître... Un jour entre autreS, pendant qu'il était en oraison sur les marches du chœur de l'église des Pères Dominicains, il vit d'une manière distincte le plan de la sagesse divine dans la création du monde. Une autre fois, pendant une procession, son esprit fut ravi en Dieu et il lui fut donné de contempler sous une forme et sous des images adaptées à la iaible intelligence de celui qui habite encore la terre, le profond mystère de la très-sainte Trinité. Cette seconde vision inonda son cœur de telles douceurs, que dans la suite ce souvenir seul lui faisait verser d'abondantes larmes. » '
(i) Saintb Tbèrèvb : Le Ghftteau Iniérieiir, v** Demeure, chap. I (trad Boidx revae et corrigée).
(a) Bartholi-Michbl: Vie de Saint Ignace de Loyola, i, 34-36.
D'autres mystiques ont en des visions où Dieu leur révélait Tordre de la création ; tel Jacob Boehme. A vingt-cinq ans, nons ditril, il fut enTironné d*nne lumière divine, et tout rempli de la science céleste : étant sorti dans les champs, à Gœrlitz, il s'assit dans un pré ; et là, comme il regardait les plantes et les herbes, son illumination intérieure lui fit connaître leur essence, leur usage et leurs propriétés, qui se manifestèrent à lui par leurs figures, leurs lignes et leurs marques distinctives. Il nous décrit en ces termes une expérience postérieure du même genre :
< En un quart d'heure, je vis et je connus plus que je n*en aurais appris
mrffncmis 349
« Un jour, dit Sainte Thérèse, tandis que je récitais le symbole de Saint Athanase, Notre-Seigneur me fit comprendre de quelle manière nn seul Dieu est en trois personnes, et me le fit voir si clairement, que j'en demeurai à la fois extrêmement surprise et consolée. Gela me servit beaucoup pour mieux connaître la grandeur de Dieu et ses merveilles ; lorsque je pense à la très-sainte Trinité, ou que j'en entends parler, je comprends comment les trois adorables personnes ne font qu'un seul Dieu ; et j'en éprouve un inexprimable contentement. Un jour de l'Assomption de Notre-Dame, il plut à Notre-Seigneur de me montrer dans un ravissement comment cette Reine des anges était montée au ciel, UTec queUe joie et quelle solennité eUe y avait été reçue, et la place qn'elle y occupe...
» Etant un jour en oraison, il me fut en un instant représenté de quelle manière toutes les choses se voient et sont contenues en Dieu. Je ne les apercevais pàa dans leurs propres formes, et néanmoins la vue que j'en avais était d'une souveraine clarté : tenter de la décrire me serait impossible. Elle est pourtant restée vivement empreinte dans mon âme. C'est une des grâces les plus insignes que le Seigneur m'ait faites, et qui m'ont le plus servi à m^humilier et à me confondre au souvenir des péchés que j'ai conmiis. Ce spectacle fut bien sous mes yeux, mais dans quelle lumière m'apparaissait-il ? Je ne saurais le dire. Cependant je devais bien alors en saisir quelque chose, puisque je vais pouvoir
pendant été annéed^dans ime anivergiié. Car Je vig et connus Fétre de tontes choses, le fond, le tréfond et l'Ablne, Tétemelle génération de la sainte Trinité, l'origine et la descente dn monde et de tontes les créatures, procédant de la divine sagesse. Je connus et Je vis en moi-même les trois inondes, le monde extérieur et visible, naissant comme une procréation des denx mondes intérieurs et spirituels. Je vis et connus toute Fessenoe eréatriee, dans le mal comme dans le bien, leur origine et leur dépendanoe mutneUes ; et de même, je compris comment enfantait la féconde matrice de la Vierge étemelle. Aussi je ne conçus pas seulement de tout cela une l^rande admiration, mais encore une joie excessive, encore que Thomme extérieur eût en moi bien de la peine à le comprendre comme à le formuler par écrit. Car J'avais une vision complète de l'univers comme d'un chaos cil toutes choses étaient enveloppées, mais il m'était impossible de les expliquer. » Jaeoh Behmen'a Theoaophic PhUosophy, etc., by Edward Tatlor, London, 1691, p. ^a6^vj (abrégé).
Ck»mpareB George Fox : < Je me trouvais dans le même état qu'Adam avant la chute. La création m'était dévoilée. Il me ftit donné de voir comment tons les êtres reçurent un nom, d'après leur nature et leurs vertus. i*étals en suspens, me demandant si je ne me ferais pas médecin pour le bien de l'humanité, puisque le Seigneur me dévoilait ainsi la nature et les vertus des eréatures. s Journal, Philadelphia, p. 89.
35o l'bxpAribncs rbligibusx
en donner nne comparaison. Mais cette vne est si subtile et a déliée, que l'entendement ne saurait Tatteindre...
» Je dirai donc que la Divinité est comme un diamant très limpide et beaucoup plus grand que le monde ; ... chacune de nos actions se voit dans ce diamant, parce que rien ne saurait exister en dehors d*une grandeur qui enferme tout en soi. Mon étonnement fut au comble de voir, dans un espace de temps si court tant de choses représentées dans ce diamant admirable, et je ne saurais me souvenir sans une extrême douleur des taches affi*eu9es que n\es péchés imprimaient dans cette clarté ineffablement pore. » *
Les délices qu'éprouvent quelquefois les mystiques semblent dépasser toutes les joies de la conscience normale. Elles impliquent évidemment des sensations organiques, car on nous dit qu'elles sont presque intolérables et confinent à la douleur physique '. C'est une jouissance trop subtile et pénétrante pour que le langage ordinaire puisse la dépeindre : le contact de Dieu, les blessures de sa lance, les images empruntées à l'ivresse, à l'union nuptiale, en sont les expressions ordinaires. L'intelligence et les sens s'évanouissent à ces degrés supérieurs de l'extase :
« La volonté, écrit Sainte Thérèse, est toute occupée à aimer, sans comprendre comment elle aime ; quant à Tentendement, s'û entend, il ne comprend rien à ce qu*il entend ; mais je crois qu^il n'entend rien, puisqu*il ne s'entend pas lui-mêike, et je n'entends rien non plus à tout cela. » *
Dans l'état que les théologiens nomment raptus ou ravissement, la respiration et la circulation sont si faibles qu'ils se sont demandé si l'ftme n'était pas, pour un temps> séparée du corps. Les médecins modernes ne voient dans ces extases que des états hypnoïdes produits par suggestion ou par imitation, ayant pour condition morale la superstition et pour conditicms physiques la dégénérescence et l'hystérie. Mais en admettant
(i) Saintb TukRiua : Aniobiographie, chap. xxxix et xl (trad. Boaix reyne).
(a)< Il n*y a, dit Sainte Thérèse, ancon rapport entre oe bonhenr que foùte TAme nnie à Dieu, et les plaisirs de la terre... C'est comme si ces contentements terrestres ne touchaient qne la peau, tandis qae ces joies eèlesCes pénètrent Jusque dans la moelle des os ; je ne saurais mieux dire, a Ghâleta Intérieur, V"* demeure, oh. i.
(3) Autobiographie, ohap. xvm.
ifTsnasMB 35i
que ces conditions pathologiques aient existé chez la plupart des mystiques, ou même chez tous, elles ne changent rien à la valeur intrinsèque de la révélation qu'elles accompagnent. Pour la juger, nous ne saurions nous contenter des observations superficielles de la médecine : il convient plutôt d'en rechercher les fruits.
Ces fruits sont d'une grande diversité. Il y a dans certains cas une sorte de stupeur. Nous avons vu que la pauvre Marie Alacoque devint incapable d'aucune action utile, à la cuisine comme à l'école. Combien d'autres mystiques auraient péri sans les soins de leurs admirateurs I La vie dans l'au-delà n'aboutit à cette prodigieuse distraction que chez les caractères passifs et les esprits faibles ; mais sur des intelligences et des volontés vigoureuses, son action est toute dififërente. Les grands mystiques espagnols, qui ont porté l'habitude de l'extase aussi loin qu'il est possible, ont montré sous cette influence un esprit d'initiative et une énergie indomptables. Saint Ignace était un vrai mystique ; or son mysticisme a fait de lui l'un des plus grands hommes d'action que le monde ait connus.
« Quelques-unes de ces connaissances et de ces touches, dit aussi Saint Jean de la Croix, par lesquelles Dieu atteint la substance de l'Ame, Tenrichissent merveilleusement. Il suffit de Tune d'entre elles pour enlevenÉtout d'un coup à Fâme certaines imperfections, dont elle n'avait pu se défaire durant tout le cours de sa vie, et de plus pour la laisser ornée de vertus et comblée de dons surnaturels. Une de ces consolations si enivrantes pourra à eUe seule récompenser surabondamment l'ftme de tous les travaux soufferts pendant sa vie, fussent-ils sans nombre. Alors, investie d'un courage invincible et d'un désir passionné de pâtir pour son Dieu, l'&me est en proie à un tourment étrange : celui de ne pas souffinr davantage. » '
Sainte Thérèse a beaucoup insisté sur les heureuses conséquences de l'extase dans la vie pratique. On se rappelle le passage si frappant que nous avons cité vers la fin du premier chapitre. EUe décrit avec une rare exactitude la forma-
(i) Saint Jban db la Croix : La Montée du Carmel (Vie et (Buvks, t. n,
35a L*EXPiiasifGE rxlioibube
tion du nouveau foyer d'énergie personnelle, à la suite des grandes émotions mystiques :
a L'&me, après cette faveur, se sent un tel courage que si en œ moment on mettait son corps en lambeaux pour la cause de Dieu, elle en éprouverait la plus vive consolation. Cest alors que germent en elle les promesses et les résolutions héroïques,... Thor^ reur du monde et la claire vue de son néant...— Le corps, souvent infirme et travaillé de grandes douleurs avant l'extase, en sort plein de santé, admirablement disposé pour Faction. Dieu se pialt ainsi à faire éclater la grandeur du don qu'il fait ; il vent que le corps lui-même, qui déjà obéit aux désirs de FAme, participe à son bonheur...
» Quel empire est comparable à celui d'une ftme que Dieu t mise en état de voir au-dessous d'elle toutes les choses du inonde, sans être captivée par aucune ! Qu elle est confuse de ses attaches d'autrefois I Gomme elle s'étonne de son aveuglement ! Quelle compassion elle porte à ceux qu'elle voit dans les mêmes ténèbres I EUe gémit d'avoir été jadis sensible au point d'honneur, et... n'y voit plus qu'un immense mensonge dont le monde est vicUme. EUe découvre, à cette lumière d'en haut, que le véritable honneur n'a rien de mensonger, et que lui être vraiment fidèle, c'est estimer ce qui mérite de Fêtre, et considérer comme un néant, et moins encore qu'un néant, tout ce qui prend fin et n'est point agréable à Dieu. Elle se rit d'elle-même, en songeant qu'il y eut un temps dans sa vie où elle a fait quelque cas de l'argent, où elle en a eu quelque désir... Oh I si les humains pouvaienttous de concert le regarder comme un peu de boue inutile, quelle harmonie ruinerait dans le monde ! Avec quelle amitié tous se traiteraient mutueOement, si le désir de l'honneur et de Fargent disparaissait de la terre I Pour moi, je tiens que ce serait le remède à tout. » *
L'extase du mystique rend sa volonté plus énergique pour atteindre l'idéal auquel il aspire. Si Tinspiration est bonne, rénergie sera profitable, elle sera funeste si l'inspiration est trompeuse. Nous nous retrouvons en présence du problème que nous avons abordé dans notre critique de la sainteté. La religion estrolle vraie ? C'est pour éclairer la question que nous étudions le mysticisme. L'extase nous est-elle une preuve que les convictions théologiques sur lesquelles repose la vie sainte sont la vérité ?
(i) SAorn TBâaàsB : Autobiographie, ehap. su et zx.
MTSTiaSME 353
Tout en renonçant à nous décrire le détail de leurs visions, les mystiques manifestent un penchant bien marqué pour certaines conceptions proprement philosophiques, dont Tune est l'optimisme et Tautre le monisme. Le passage de la conscience normale à la conscience mystique se fait du petit à rimmense, et de l'agitation au repos. On entre dans Tharmonie, dans l'unité sereine où Tinfini absorbe toutes les limites. Quand les mystiques repoussent toutes les épithètes pour caractériser la vérité ultime S cette apparente négation recouvre une affirmation plus profonde. Quiconque dit que TAbsolu est ceci semble nier qu'il soit cela : implicitement, il le diminue. En niant « ceci », on nie la négation qu'il paraît contenir, et l'on n'enlève rien à l'affirmation suprême. Les formules souvent répétées du grand mystique qui écrivit sous le nom de Denys l'Aréopagite sont toutes négatives :
« La Cause éminente de tout intelligible n'est aucun des intelligibles : nous disons qu'elle n'est ni âme, ni esprit. Elle n'a imagination ni croyance, ni raisonnement, ni intuition ; elle n'est ni raison, ni pensée. Elle ne s'exprime ni ne se comprend. Elle n'est ni nombre, ni ordre, ni grandeur, ni petitesse, ni égalité, inégalité, ressemblance ou dissemblance ; elle n'est ni en repos, ni en mouvement ; ni en puissance, ni en acte. Elle n'est ni vie, ni substance, ni temps, ni éternité. Elle n'a pas la pensée d'elle-même ; elle n'est ni science, ni vérité ; ni royauté, ni sagesse ; ni l'Un, ni l'unité, ni divinité, ni bonté ; ni l'esprit tel que nous le connaissons ; ni fils, ni père... Elle n'est ni ténèbres, ni lumière, ni erreur,ni vérité... Elle est au-dessus de toute afSrmation et de toute négation. » '
Si l'Absolu ne supporte point de déterminations, ce n'est pas qu'elles le dépassent, c'est qu'il leur est infiniment supérieur. Il est supra-lumineux, supra-essentiel, supra-existant. Gonmie Hegel, l^s mystiques tendent à l'affirmation suprême par la «c Méthode der Absoluten Negalivitœt d '. De là toutes les expressions paradoxales qu'on trouve chez les mystiques :
(i) Lui, le Moi, l'Atman, disent les Onpanichads, ne peut être exprimé que par : < Non I non ! » (Max Mûllbr's translation, part n, p. i8o).
(3) Migne, Patrolog^e grecque, t. m, § 57a.
(3) « Deu8 propter excellentiam non immerito Nihil çocatur », dit Sgot EÂiaitifs, cité par Andrbw Sbth : Two lectarea on Theism, New-York, 1897, p. 55.
354 L'EXPiaiKNCS relioibuse
Eckhart nous parle du désert silencieux de la divinité, « <rà jamais nulle distinction ne s'est vue, ni Père, ni Fils, ni S«mi- Esprit, qui n'est proprement nul être, où cependant rétîncdle de l'Ame trouve plus de paix qu'en elle-même... i> '
« L'Amour Primordial, dit Boehme, ne souffre de comparaison avec Rien, car il est plus profond que Tout ; au regard de tons les autres êtres, il est comme rien, ne pouvant être compris par aucan d'entre eux. Gonmie il n'est rien par rapport à autre chose, il est dégagé de toute chaîne ; il est ce bien unique, qu'on ne peut énoncer ni exprimer, parce qu'il n'y a rien avec quoi l'on puisse le comparer, aucun terme pour l'exprimer. x> '
< Ch>tt ùt ein lauter NiehtSf ihn rûhrt kein Ntm noeh Hier ; Je mehr da ruLch ihm greiffat, Je mehr entivmd er dir, m*
A cette dialectique négative de l'intelligence, poursoivant une affirmation plus haute, correspond un mystérieux abandon de la volonté, aspirant à la perfection. Le renoncement au Moi fini, à ses exigences, l'ascétisme en un mot, est le seul chemin vers la vie bienheureuse ; et le paradoxe moral répond au paradoxe intellectuel.
« L'Amour, dit encore Boehme, n'est Rien, car lorsque tu t*es entièrement éloigné de ce qui est créé, de ce qui est visible, quand tu n'es plus rien à l'égard de ce qui est Nature et Création, alors ta te trouves dans cet Un étemel, qui est Dieu lui-même, alors tu sens en toi-même la plus haute vertu de l'Amour... Le trésor des trésors pour Tftme, c'est de passer du Quelque chose dans ce Rien duquel toutes choses peuvent naître. L'âme dit alors : Je n'ai rien, je suis nue, dépouillée de tout ; je ne puis rien, je n'ai aucune espèce de pouvoir, je suis pareille à de l'eau répandue ; Je ne sais rien, tout ce que je suis n'est qu'une image de l'être, et Dieu seul est mon je suis; ainsi, reposant dans mon Néant, je rends gloire à l'Etre étemel ; Je ne peux rien par moi-même, pour qne Dieu seul veuille en moi, car il est pour moi mon Dieu et toutes choses au monde. » *
(I) J. RoYCB : Studleê in (h}od and Bçil, p. aSa.
{a) Jaeob Behnen'8 Dialogues on the Superaenaual lÀfe^ tranelatedhx Bernard Holland, London, 1901, p. 4S.
(3) Anorlds Suj»n78 : Chembinisher Wandersmannt Strophe bS (Dieo eft on pur néant, il n'est Jamais présent ; plus tu veux le saisir, plus il t*éehappe).
(4) p. 4a, 74 (abrégé).
MTSTiaSME 355
« Ce n'est plus moi qui vis, dit Saint Paul, c'est Christ qui vit en moi. » *
Ainsi, le plus important résultat de Textase est de faire tomber toute barrière entre l'individu et l'Absolu. Par elle nous nous rendons compte de notre identité avec l'Infini : c'est l'étemelle et triomphante expérience du mysticisme , qu'on retrouve sous tous les cUmats et dans toutes les religions. L'hindouisme, le néoplatonisme, le çoûflsme, le christianisme mystique, le whitmanisme font entendre les mêmes accents ; avec une imposante unanimité, tous proclament l'unité de l'homme avec Dieu. '
« Tu es Gela ! i> disent les Oupaniehads, et les védantistes ajou-
(i) m Un même esprit avec le Seignear !...., Jésas est venu prendre domicile dans mon ccenr. Ce n'est pins de l'habitation, de rassooiàtion ; e'est, en quelque sorte, de la fusion. — O vie nouveUe, vie bénie, vie heureuse qui devient tous les Jours plus lumineuse I... Transformé de gluire en gloire à 9on image, plus rayonnant aujourd'hui que Je ne l'étais hier,eomme Je serai demain plus fidèle, plus affermi, plus joyeux que Je ne le suis aujourd'hui ; je suis ee que Je suis parce qu'H est ce qu'A est... — La paroi qui est devant moi, obscure il y a quelques minutes, resplendit à cette heure, parce que le soleil y donne. Là où portent ses rayons, il s'aUume un incendie de gloire ; le moindre débris de verre étinceUe, le grain de sable lance des feux. H y a un c^ant royal de triomphe dans mon coeur, parce que le Seigneur y habite. — Les Jours se succèdent ; hier, un ciel bleu; aujourd'hui, un soleil voilé, une nuit remplie de rêves étranges ; et, au moment où les yeux s'ouvrent, où Ton reprend possession de soi-même, où l'on semble commencer la vie à nouveau, toujours la même figure devant soi, toi^ours la même présence qui remplit le cœur. — Autrefois, le Jour se ternissait par l'absence du Seigneur ; Je me levais envahi par toutes sortes d'impressions tristes, et Je ne le trouvais plus sur mon chemin. Aujourd'hui il est avec moi, et ce léger brouillard qui flotte sur tout n'est pas un obstacle à ma communion avec lui. Je sens la pression de sa main. Je sens autre chose qui me remplit d'une Joie sereine : oserai- Je le dire ? oui, parce que c'est l'expression vraie de ce que J'éprouve. Le Saint- Esprit ne se trouve pas chez moi en visite ; ce n'est pas une apparition éblouissante qui peut, d'un moment à l'autre, déployer ses ailes et me laisser dans ma nuit : c'est une habitation permanente. ne peut s'en aller que s'il m'emmène avec lui. y a plus. Il n'est plus un autre que moi : il est un avec moi. Ce n'est pas une Juxtaposition, c'est une pénétration, une modification profonde de ma nature, une nouvelle manière d'être. — Nous n'avons plus rien à envier : nous avons au dedans ce que ses contemporains contemplaient au dehors. Enseignés, iUuminés, rassasiés, remplis de Joie, il ne nous manque rien. Pourquoi ne pas aUer Jusqu'au bout, et oser dire : Noua ne le voyons pas seulement, nous le sommes ! Tu sais, mon Dieu, avec quel tremblement J'écris ce mot. j»
Armand-Dblillb : La Source de la Vie (i5-flo-3i-49-5o-5a-7s-iii).
(s) Voyez M. IIabtbrlingk : V Ornement des Noces spirituelles de Ruxebroeekt Bruxelles 1891, Introduetion, p. six.
356 L EXPiaiENGS relioibuse
tent : « Non pas une partie, non pas un mode de Gela, mais identiquement Gela, l'Esprit absolu ! )» — « Gomme Teau pure qu'on rené dans Teau pure reste la même, ainsi en est-il, 6 Gautama, du mm d'un penseur qui a la science. L'eau dans l'eau, le feu dans le feiL, l'éther dans l'éther, personne ne peut les distinguer ; ainsi en est^l de rhonune dont l'intelUgence est absorbée dans le Moi. » *
« Dans la vision de Dieu, dit Plotin, ce qui voit n'est pins la raison, mais quelque chose de supérieur et d'antérieur à la raisoiL comme aussi ce qui est vu... Alors celui qui voit ne discerne pas et ne se représente pas deux termes distincts ; mais n'étant plus loimême en quelque sorte, rien de lui-même n'intervient dans cette vision ; étant un avec ce qu'il voit, il est comme un centre qui coïncide avec un centre. » *
« Tout homme, dit le Çoûfl Gulshen-rftz, dont le cœur n'est agité d'aucun doute, sait avec certitude qu'il n'y a aucun être, sauf im seul. Le moi ne convient qu'à Dieu ; ... dans sa divine majesté le moi, le nous, le toi ne se trouvent point... Tout être qui est anéanti et qui s'est entièrement sépai'é de lui-même, entend retentir aa dehors de lui cette voix et cet écho : Je suis Dieu ; il a nn mode d'exister durable à toujours, et n'est point sujet à périr.» *
«( Là meurt l'esprit, écrit Suso, et pourtant il reste tout vivant, dans les splendeurs de la Divinité... il se perd dans le silence de l'obscurité, devenue claire et glorieuse, dans l'unité pure. Cest dans cet Où. sans forme que réside la suprême béatitude. » *■
« Ich bin 80 grosB ala Qott, er ist ala ich ao klein ; Br kann nicht ûber mich, ich nnter ihm rUcht sein, m *
« Supposons, dit un védantiste contemporain, que cette chambre ait été mille ans dans les ténèbres. Vous entrez, et vous vous lamentez : a Ah ! quelles ténèbres ! » Disparaltront-elles pour cela ? Mais frottez une allumette, et la lumière jaillira. De même, à quoi bon dire toute sa vie : a J'ai fait le mal, j'ai commis beau-
(i) UpofùshadSf Max Mûllbr's translation, n, 17, 334* (a) Plotin : Exin. vi, 9, 10.
(3) SCUBMŒLDRRS, p. 909, SIC.
(4) Su80*8 Leben, lvi. KapiteL
(5) AnoblusSilbsius, strophe lo :
« Je suis aussi grand que Dieu, il est aassi petit que moi ; n ne peut être au-dessus, ni moi au-dessous. »
coup d'erreurs »? Il n'est pas besoin d'être sorcier pour le savoir. Mais apportes la Inmière, et le mal s'évanouit. Fortifiez votre vraie nature, édifiez en vous l'être resplendissant et pur, évoquezle dans chaque homme que vous rencontrez. Je voudrais que chacun de nous en vint au point d'apercevoir le Dieu intérieur qui réside dans le plus vil des êtres humains ; au lieu de le condamner, nous dirions : « Sui^s, Etre resplendissant, toi qui es toujours pur, qui ne connais ni la naissance ni la mort, surgis, Tout-puissant, et manifeste ta nature. »... C'est la plus haute prière que nous enseigne VAdçaïta. C'est la seule vraie prière : se souvenir de sa nature. »
» Pourquoi l'homme va-t-il à la recherche d'un Dieu?... H est dans les battements de ton cœur, et tu ne le savais pas, tu te trompais en le cherchant hors de toi. Dieu est mon moi le plus intime, la réalité de mon être, ma vie, mon corps et mon âme. Je suis Toi, Tu es moi. Voilà notre vraie nature ; affirmons-la, manifestons-la. Non pour devenir, nous le sommes déjà. Je ne dis pas : soyez parfaits, vous Têtes déjà. Chacune de nos bonnes pensées ou de nos bonnes actions ne fait que déchirer le voile, derrière lequel apparaît la pureté, l'Infini, Dieu lui-même — l'étemel Sujet, l'étemel Témoin, notre Moi. Connaître, c'est comme descendre d^un degré : Nous lb sommes déjà, comment le connaîtrionsnous ? » *
La littérature mystique abonde en expressions contradictoires, telles que : a éblouissante obscurité», <c murmure du silence », « féconde stérilité ». C'est la preuve que la vérité mystique se traduirait mieux en musique qu'en paroles. Le langage de certains mystiques n'est guère que de la musique :
<K Celui qui veut ouir la voix de Nada, la Voix du Silence, et la comprendre, doit apprendre la nature de Dhàranft... Quand sa forme même lui apparaît irréelle, pareille aux visions d'un rêve ; quand il a cessé d'ouir le multiple, il arrive à discerner l'UN : le son unique qui étoufie tous les autres... Alors l'âme entendra, l'àme se souviendra. A l'oreille intérieure parlera la voix du SILENCE... Ton moi se perd dans le MOI, dont tu fus un des rayons. . . Voici ! tu es devenu la Lumière, tu es devenu le Son, tu es ton Maître et ton Dieu. Tu es toi-héme Tobjet de ta recherche, la
(i) SwAMi ViVBKAïf ANDA : AddresBes, No, XII, Practical Vedanta, part iv, P* iT^i 174» London, 1897.— > Lectures, The Real and the Apparent Mon, p. a4 (abrégé).
35S l'expérience rsligibvse
Voix qui éternellement résonne, immuable, sans péché, unité de sept sons, la voix du silence. Om tat Sat. »
La musique semble nous révéler des vérités ontologique», contre lesquelles la critique n'a rien à dire ; elle n'y peut opposer que la raillerie. Par-delà les limites de notre esprit s'étendent des régions infinies dont les murmures se mêlent aux opérations de notre entendement ; ainsi les vag^ies de Tocéan viennent se briser sur les galets sonores de nos rivages :
< Ici commence la mer, qui ne finit qa*avec le monde. D'où nous sommes. Si nous pouvions apercevoir le phare qui 8*élève infiniment au-delà de
[ces vagues scintillantes.
Nous verrions ce que l'œil de l'homme n'a jamais sondé... Mais ici le cœur de l'homme bondit, aspirant au mystère, intrépide et
[Joyeux, S'élance du rivage, du dernier rivage : au-delà c'est toute la mer. »*
Quand des philosophes viennent nous dire que l'éternité est intemporelle, que notre immortalité est une réalité présente, ces doctrines sont soutenues par un murmure d'approbation qui monte des mystiques profondeurs de l'ftme. '
Après cette rapide esquisse, nous pouvons caractériser ainsi l'expérience mystique : Elle est en somme panthéiste et optimiste, ou du moins dégagée de tout pessimisme. Elle s'oppose au naturalisme, et s'accorde très bieii avec l'idée de la régénération et d'un monde surnaturel.
Quelle est son autorité ? Peut-elle nous garantir la vérité de la régénération, du monde surnaturel et du panthéisme ? Je fais à cette question une triple réponse :
10 Les états mystiques, parvenus à leur plein développement, s'imposent, en fait et en droit, avec une absolue autorité, à ceux qui les éprouvent.
ao D'autre part, rien n'oblige ceux qui ne les éprouvent pas à les accepter sans critique.
(i) SwiNBURNB : On the Verge (Sur le rivage) UifiA Midmmmer Vacation ».
(a) Voyez les extraits du D' Bucke, cités p. 337, 338. La meilleure tenlatiTe <iue je connaisse pour relier la conscience mystique à la pensée diseursÎTe est Tarticle de P. G. S. Sgbilur : le Moteur Immobile d'Aristote, Mmd* vol. IX, 1900.
3<» Ils s'opposent pourtant à Tautorité de la conscience purement rationnelle, fondée uniquement sur Tentendement et les sens, en prouvant qu'elle n'est qu'un des modes de la conscience. Ils ouvrent une perspective sur des vérités d'un autre ordre> auxquelles nous sommes libres de croire, dans la mesure où elles correspondent à notre vie intérieure.
I* C'est un fait psychologique que les états mystiques prononcés exercent un ascendant sur l'intelligence du sujet : il sait parce qu'il a i?n. Le rationalisme a beau protester : si la vérité qui parvient à l'homme par la voie mystique lui est une force, de quel droit lui enjoindrons-nous, au nom de la majorité, de vivre autrement ? Nous pouvons le jeter dans une prison, dans un asile d'aliénés, mais nous ne pouvons changer son esprit, ^ il n'en sera que plus entêté dans ses croyances \ Son mspiration défie tous nos efforts ; c'est un fait qui échappe à toute juridiction rationnelle. Nos propres croyances, plus a rationnelles », se fondent sur des preuves toutes pareilles à celles qu'invoquent les mystiques. Nos sens, disons-nous, nous garantissent la réalité de certains faits ; mais les expériences mystiques sont des intuitions immédiates, tout comme nos sensations ; même quand les fonctions de tous les sens sont suspendues, ces expériences saisissent une réalité tout comme la perception extérieure. En somme, la conscience mystique est invulnérable. Elle est la foi, c'est-à-dire, selon Tolstoï, «ce qui fait vivre les hommes. x>
ao Mais n'oubUons pas que les mystiques n'ont pas le droit d'imposer leurs révélations à ceux qui ne les éprouvent pas. Tout ce qu'ils peuvent exiger, c'est que nous acceptions d'y voir une présomption légitime. Elles s'accordent toujours dans leurs conclusions ; mais une telle unanimité peut-elle être la marque du vrai? la preuve par le
(i) John Nelson, emprisonné pour avoir prêché le méthodisme, écrit : € Mon àme était comme un jardin bien arrosé : je pouvais chanter les louanges de Dieu tout le long du jour; car il changea ma captivité en joie, et me donna de reposer aussi bien sur les planches que si j'avais été sur un lit de plumes. Alors je pus dire : < Le service de Dieu est la liberté parfaite », et je priai Dieu que mes ennemis pussent s'abreuver au même fleuve de paix ofi j'étais plongé. » Journal^ London, p. 17a.
36o L*EXPiRISNGE RSLIOIBUSE
consentement universel n'a point de force logique. Noos l'acceptons par suggestion : il nous est commode de snirre la majorité. Et même cette unanimité existe-t-elle ? En disant que le mysticisme est panthéiste, optimiste, je crains d'avoir trop simplifié la réalité. Le mysticisme classique, il faut en convenir, est un cas privilégié. C'est une quintessence, maintenue par la sélection à l'état de pureté, et soigneuse* ment entretenue dans les «c écoles ». Ce n'est qu'un fragment détaché d'un ensemble beaucoup plus considérable, où les diversités abondent, où l'unanimité disparait. Le mysticisme, dans l'église chrétienne, a connu tout à la fois les excès de l'ascétisme et ceux de la licence V II est dualiste dans la philosophie Sankhya, et moniste dans la philosophie Védanta. J'ai dit qu'il était panthéiste, mais les grands mystiques espagnols ne sont aucunement panthéistes : presque tous sont des esprits non métaphysiques, pour qui la catégorie de la personnalité possède une valeur absolue. L'union de l'homme avec Dieu est pour eux bien plutôt un accident miraculeux qu'une fondamentale identité '. A part la joie commune à toutes les formes du mysticisme, celui d'un Walt Whitînan, d'un Edward Carpenter, d'un Richard Jeffèries, et d'autres fervents du panthéisme naturaliste, est aux antipodes du mysticisme chrétien '. Le fait est que le sentiment mystique d'expansion et de libre épanouissement n'a pas de contenu intellectuel qui lui soit propre : il s'allie à toutes les philosophies ou théologies dans le cadre desquelles il peut s'insérer. Nous n'avons donc pas le droit de l'invoquer comme preuve rigoureuse d'aucime croyance déterminée, telle que l'idéalisme absolu, ou bien la croyance à l'unité du monde, ou à sa bonté. II n'établit qu'une présomption en leur faveur : il est orienté dans la même direction. Mais le mysticisme religieux n'est qu'une moitié du mysti-
(i) Rdysbrobck, dans le livre traduit par Maeterlinck, s*élève eontre les débordements de ses disciples. On trouvera nne foule de détails à ce sujet dans le livre de M. Hbnri Delacroix : Bssai sur le Mysticisme en AUemagne au XIV* siècle, Paris 1900. Voyez aussi A. Juif dt : Les Amis de Dieu an XIV* siècle, Thèse de Strasbourg, 1879.
(a) Voyez Paul Roussblot : Les Mystiques Espagnols, Paris 1869. eh. zn.
(3) Voyez Garpbntbr : Towards Democrocx^ surtout vers la fin ; et ta splendide rapsodie de Jbfferibs : The Story ofmy Heart,
MYSTICISME 3f>r
cisine. Pour les autres formes, nous n'avons guère de documents que les traités des aliénistes : on y trouve des exemples d' « idées mystiques » envisagées cpmme des symptômes d'affaiblissement intellectuel. Dans cette forme de la folie où le malade vit d'illusions, on peut rencontrer une sorte de « mysticisme diabolique », qui n'est que le mysticisme religieux à rebours. Dans un cas comme dans l'autre, le sujet attache aux plus petites choses une importance extraordinaire ; il entend des paroles qui lui apparaissent avec un sens tout nouveau ; il a des visions, il reçoit des vocations et des ordres d'en haut. Mais chez les fous, l'émotion est triste ; elle les désole au lieu de les consoler ; les révélations sont effrayantes ; elles émanent de puissances ennemies. Le mécanisme psychologique est le même ; dans les deux cas, le mysticisme surgit des profondes régions de la vie subliminale, dont la science admet de plus en plus Texistence, mais qui est encore si peu connue. L'ange et le démon y résident côte à côte. Ce qui en vient doit être passé au crible et subir l'épreuve de l'expérience, tout comme les sensations ordinaires. L'origine subliminale n'est donc pas une garantie infaillible. *
3o Malgré tout, la seule existence des états de conscience mystiques ruine la prétention des états non mystiques à décider souverainement de toutes nos croyances. En général, les états mystiques ne font qu'ajouter une valeur ineffable aux objets ordinaires de la conscience. Ce sont des stimulants,
(i) An livre n (chap. i) de son ouvrage : « Dégénérescence», Max Nordau cherche à miner la valenr de tout mysticisme en critiquant ses formes inférieures. U entend par mysticisme toute perception soudaine d'un sens caché des choses. U explique cette perception par les nombreuses associations incomplètes que la sensation fait naître dans un cerveau dégénéré. Elles donnent l'impression vague que la sensation éprouvée a une immenae portée, sans aboutir à des pensées précises ou efficaces. L'explication est plausible pour certaines impressions de cette sorte ; et quelques cdiénistes, comme Wbrnigkb, dans son « Qmndriss der Psychiatrie » {Theil U, Leipzig, i8g6), voient la cause de ces illusions dans une atrophie des centres correspondant à l'association des idées. Mais, sans aucun doute, les ravissements mystiques les plus sublimes, si positifs et si abrupts, ne sauraient résulter de conditions purement négatives. Il parait bien plus raisonnable de les attribuer à des invasions, dans la pensée, de la vie suboonsoiente, dont les conditions cérébrales nous sont encore tout à fait inconnues.
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comme Tamour ou l'ambition ; c'est une pure grâce qui transfigure de sa lumière ce que nous connaissions déjà, et renouTeUe notre activité. Ils ne suppriment pas les doimées immédiates de notre sensibilité ' : c'est bien plutôt le rationaliste qni est le négateur ; et ses négations n'ont pas de force, car il ne saurait exister un fait à qui Ton n'ait le droit d'attribuer un nouveau sens, pourvu que l'esprit s'élève à quelque point de vue plus compréhensif. La question doit toujours rester ouverte de savoir si les états mystiques ne seraient pas de tels points de vue, des fenêtres donnant sur un monde plus étendu et plus complet. Quand même chaque mystique verrait par sa fenêtre un monde différent, cette diversité n'infirmerait en rien notre hypothèse. C'est que le monde plus grand qu'ils aperçoivent serait aussi complexe qu'est le nôtre, voilà tout. Il aurait ses régions célestes et ses riions infernales, ses tentations et ses délivrances, ses expériences vraies et ses | illusions ; il ressemblerait à notre monde, tout en étant plus grand que lui. Pour mettre à profit les données qu'il nous | fournirait, nous devrions user des mêmes procédés que dans i le monde naturel, choix, subordination, substitution. Nous y serions sujets à l'erreur autant que dans notre vie de tous les jours. Cependant, pour' atteindre à la plénitude de la { vérité, ce pourrait être malgré tout une condition indispensa- i ble de tenir le plus grand compte, dans toutes nos actions, de ce monde plus compréhensif. i
Un état de conscience, par cela seul qu'il est mystique, ne jouit donc d'aucune autorité particulière ; mais les plus hautes manifestations du mysticisme sont orientées vers un but auquel tendent déjà les sentiments religieux des hommes les moins mystiques. Elles nous parlent de la suprématie de l'idéal ; elles nous parlent d'union avec l'infini, de sécurité, de repos. Elles nous présentent des hypothèses, dont nous pouvons ne pas tenir compte, mais que nos raisonnements ne sauraient renverser. Le supranaturalisme optimiste auquel elles nous amènent pourrait bien être après tout la formule la plus juste du sens de la vie.
(i) Wa y ajoutent bien quelquefois des images subjectives, auditives on visueUes, mais elles sont d'ordinaire interprétées eomme supramondainM, elles n'entraînent aucune altération des données sensibles.
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Il suffit de si peu de chose pour transformer à nos yeux l'univers I II se pourrait que la conscience religieuse ne demande pour vivre que la permission de croire à des hypothèses. Je reviendrai sur ce point dans ma conclusion. Mais, dira-t-on, sile supranaturalisme et l'union intime avec le divin sont des réalités, il ne s'agit pas d'admettre la simple possibilité de la croyance, mais d'en démontrer la nécessité. De tout temps, on a voulu démontrer la vérité religieuse par des arguments philosophiques ; et la construction de telles doctrines a toujours été une des manifestations importantes de la vie religieuse. La spéculation théologique est un domaine immense ; je ne pourrai que l'effleurer.