PRÉFACE XIII
Ces caractères sont : une illumination immédiate, la conformité à la raison, et la capacité de conférer la force morale. Nul doute que ces caractères ne se trouvent parfois réalisés. Là où ils existent, on arguerait en vain de l'état nerveux de l'individu ou de la fragilité de ses concepts métaphysiques. On est en présence d'une chose qui vit, et dont la force de résistance est apte à surmonter les plus rudes assauts. C'est assez pour que tombent impuissantes nos objections abstraites de dialecticiens.
La constatation de la force et de la persévérance dans l'être, toutefois, peut-elle suffire à un homme qui pense? N'arrive-t-il pas que nous nous inclinions devant ce qui n'est pas mais mériterait d'être, de préférence à ce qui est, mais nous semble indigne de l'existence? Et une conception, si utile et salutaire qu'on la suppose, a-t-elle définitivement conquis ses titres aux yeux de l'esprit humain, tant qu'elle n'a pas été confrontée avec la vérité, au sens intellectuel du mot? La valeur pratique, en un mot, peut-elle dispenser de la valeur théorique ?
Le professeur James se propose de traiter pour elle-même cette question suprême dans un second ouvrage ; mais dans celui-ci même il s'en montre grandement préoccupé, et y touche en plus d'un endroit.
Il serait insuffisant, pour apprécier la valeur théorique des conceptions religieuses, de les considérer en elles-mêmes, ou de les comparer à je ne sais quel type abstrait de la valeur objective. La manière pratique et actuelle de traiter cette question est d'envisager la religion dans ses rapports avec la science. Etant donné l'état d'esprit des générations contemporaines, le jugement qu'elles porteront sur les religions dépendra nécessairement de l'accord ou du désaccord que celles-ci feront paraître avec ce qui, pour nous, renferme la somme des vérités réellement acquises, à savoir la science proprement dite, ou connaissance objective et expérimentale des
xtv l'expérience religieuse
phénomènes. Aussi W. James indique-t-il à plusieurs reprises ridée qu'il se fait des rapports de la religion et de la science.
Il importe de remarquer que, pour un empiriste pragmatique tel que notre auteur, la science ne saurait être la repréi&entalion immédiate et adéquate de la réalité dans Tintelligcnce humaine. L'action que nous accomplissons est la seule réalité que nous saisissions immédiatement. La pensée n'est qu'une méthode tendant à la production d'habitudes actives. La science est la coordination des moyens dont nous disposons pour agir sur les phénomènes, grâce aux rapports de connexion qui les relient entre eux. De ce que nous possédons cette méthode de communiquer avec la réalité, comment s'ensuivrait-il que nous n'en possédions point d'autre ? Ce que montre l'expérience, c'est que le monde où nous vivons peut être traité suivant différents systèmes d'idées, dont chacun apporte avec lui tel avantage en laissant échapper tel autre. La science nous donne la télégraphie, la lumière électrique, la médecine. La religion, sous telle de ses formes, nous donne la sérénité, Téquilibre moral, le bonheur ; même elle guérit certaines maladies aussi bien ou mieux que la science, chez une certaine classe d'individus. Religion et science sont deux clefs dont nous disposons pour ouvrir les trésors de l'univers. Et pourquoi le monde ne se composerait-il pas de sphères de réalités distinctes mais ÎQterf'érentes, si bien que nous ne pourrions, nous, l'appréhender qu'en usant alternativement de différents symboles et en prenant des attitudes diverses ? A ce compte, religion et science, vérifiées, chacune à sa manière, d'heure en heure, d'individu en individu, seraient coéternelles.
Pouvons-nous, toutefois^ nous en tenir à cette conception, surtout négative, du rapport de la religion et de la science ? Le surnaturalisme dualiste est certes très commode dans les joutes scolastiques ; mais est-il propre à satisfaire une conscience avide d'intelligence et d'unité ?