‹ L'expérience religieuse: essai de Psychologie descriptiveChapitre 6 sur 42 · PRÉFACE XV · texte numérisé non relu

PRÉFACE XV

Le pivot de la vie religieuse est l'intérêt que prend l'individu à sa destinée personnelle. Les dieux sont des esprits avec lesquels communique la personne humaine. Personnalité, telle est la forme de Têtre dans le monde de la conscience. Or la science consiste précisément à' dépersonnaliser les êtres de la nature. Elle dissout tout ce qui est unité complexe et vivante, pour tendre à n'admettre comme réels que des éléments simples et des rapports. Il semble donc qu'il y ait entre la science et la religion, non seulement différence, mais incompatibilité, et qu'une pensée soucieuse de cohérence soit obligée d'opter entre elles.

Mais, selon W. James, il est impossible que cette option tourne contre la religion. Entre celle-ci et la science la vraie différence est du concret à l'abstrait. La religion concerne la vie même de l'âme, telle qu'elle est donnée immédiatement à la conscience : la science se rapporte à l'objet de notre conscience, isolé artificiellement du support subjectif sans lequel il n'existerait pas. La science n'a donc pas pour matière des faits complets et réels, mais des extraits, des symboles de faits, qui perdent en réalité, en vérité, ce qu'ils gagnent en simplicité et en clarté. Or la partie ne peut impliquer la négation du tout, le conditionné ne peut supprimer la condition. Il y aurait sans doute contradiction entre la science et la religion si elles avaient le même objet, car un même être envisagé au même point de vue ne peut être à la fois personnel et impersonnel. Mais le fait que la science conçoit comme impersonnels les éléments qu'elle imagine ne peut s'opposer à ce (jue l'être réel, qui crée, et la science, et la religion, et la morale, et l'art, soit lui-même un individu, et ne se puisse concevoir que comme individu.

La religion comporte donc une vérité, qui, sans doute, est d'un autre ordre que la vérité scientifique, mais qui ne s'impose pas moins fortement à notre adhésion.

Il y a plus. On ne peut, certes, rigoureusement démon-

XVI l'expérience religieuse

tper, mais il est très raisonnable de croire que, plus ou moins directement, et, en particulier par l'intermédiaire de notre moi subconscient, le divin agit sur le détail même des phénomènes de ce monde, et qu'il y a ainsi quelque chose de fondé dans la croyance du vulgaire à la possibilité du miracle. Entre le surnaturalisme dualiste et universaliste des savants et le surnaturalisme soi-disant grossier qui admet la Providence spéciale, W. James ne craint p§LS de se prononcer pour le second. Son empirisme pragmatique lui interdit d'étendre à la réalité même le déterminisme mécanique que la science impose aux relations de ses éléments; et la valeur que prend à ses yeux l'élément subjectif de la conscience lui permet de considérer comme fondée la conviction naturelle où nous sommes que nos idées, nos inspirations, les secours que nous puisons à des sources supérieures, influent sur le cours des phénomènes, et réalisent des formes d'existence que les seules lois de la nature physique n'auraient pu produire.

On voit assez, d'après ces très sèches indications^ quel intérêt présente l'ouvrage de W. James. Avant tout, c'est une description très pénétrante, sympathique et scientifique des phénomènes religieux individuels les plus caractéristiques. L'ouvrage, d'après son titre, ne prétend pas à être autre chose. Mais en réalité, il soulève et aborde de façon profonde et originale plusieurs des grandes questions de la philosophie religieuse.

A cet égard, l'apparition du livre et son très grand succès sont des événements qui font honneur à notre époque. Il est nécessaire de traiter avec respect, avec piété les croyances dont ont vécu les meilleurs d'entre les hommes, qui ont présidé aux grandes créations morales des sociétés, et qui, aujourd'hui encore, vraisemblablement, projettent devant nos yeux les fins idéales vers lesquelles nous nous glorifions

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