PRÉFACE XVII
de marcher. En lisant W. James, nous entrons de nousmêmes dans ces dispositions sérieuses, et nous réprimons le sourire que pourrait inspirer à notre légèreté la ressemblance de certains états mystiques avec des états classés par la pathologie.
La position prise par le philosophe américain semble d'ailleurs singulièrement forte. S'il est illégitime de juger de la valeur des choses par leur origine, que deviennent les critiques ordinaires, fondées sur l'incertitude des sources, sur le rôle que rignorance, l'imagination, l'intérêt, l'exaltation, la folie, en même temps que l'autorité et la force, ont joué dans la formation, dans l'expansion et dans le maintien des croyances et des institutions religieuses ? En réduisant délibérément la question de valeur à la question d'utilité, et en plaçant cette utilité elle-même dans ce qui donne à l'homme la force morale et la joie, W. James rend la valeur de la religion sensible et comme tangible à chacun de nous. Cette valeur même devient affaire d'expérience. Quant aux objections que l'on tirerait de la caducité des dogmes ou de l'antagonisme de la science^ elles s'évanouissent devant une psychologie qui ne voit dans les dogmes qu'un épiphénomène et non Tessence de la religion, devant une philosophie de la science qui fait de celle-ci une simple organisation de nos représentations tendant, comme la religion elle-même, à la réalisation de nos fms personnelles et pratiques.
Et l'avenir de la religion n'est-il pas indéfiniment garanti par cette doctrine originale, qui fait jaillir du subconscient l'inspiration, la foi et l'ardeur religieuse? Nous constatons, objectons-nous, au sein de nos sociétés^ l'affaiblissement de la foi et la décadence des institutions religieuses; et, nous abandonnant à ime induction naïve, nous prédisons la disparition plus ou moins prochaine des religions. Prédiction vaine, répondra un disciple de W. James. Il est dans l'ordre
XV] Il L*BXPÉRIENCE RELIGIEUSE
que les produits de la vie, s'ils slsolent de la vie elle-même, se tigent, se désagrègent et tombent en poussière. Mais la vie ne s'éLeîntpas du même coup. Elle demeure, infmie et toujours prête à faire explosion, dans les profondeurs de Finconscienl et du divin qui le pénètre. Et toujours reste possible ce rajeunissement de la foi et de Tamour, cette résurrection triomptiante, cette renaissance incessante, qui, en ce monde, dont la pente naturelle est la dissolution^ la routine et la morl, constitue, pour un esprit, la condition de la force, de la santé et de l'existence même.
Remarquerons-nous, après cela, que le livre de M. James, s'il contente sur beaucoup de points notre désir de savoir et de comprendre, le tient plutôt, sur d'autres, dans un état d'éveil et d'attente ? Nous savons que ce volume n'a d'autre objet propre que la description psychologique des phénomènes, et qu'à un livre futur est réservée la partie plus spécialement philosophique et explicative. Mais dès maintenant lœuvre de W. James nous invite à réfléchir sur plusieurs questions de cet ordre, qu'elle soulève.
Qu'est-ce, au fond, par exemple, que cette expérience spéciale, dénommée expérience religieuse? N'est-ce qu'un étal purement subjectif, ou est-ce une communication effective avec quelque être difl*érent ou distinct du sujet conscient proprement dit ? Ne semble-t-il pas que, de même que Locke et KaiiL ont institué la critique de l'expérience sensible, il soit légitime et nécessaire, pour un philosophe, de procéder à la critique de l'expérience religieuse?
D'ailleurs, en quel sens convient-il de voir, dans l'expériciice religieuse individuelle, le point de départ et Je fond des religions? Il faut avouer que toutes ces âmes qui s'analysent si subtilement et obstinément elles-mêmes nous paraissent bien attachées à leur moi, bien absorbées dans la conscience de leur infinie valeur. N'y a-t-il pas au moins