PREFACE XIX
autant de religion chez celles qui se replient moins sur elles-mêmes, et sont plus occupées de vivre dans les autres ? Le premier mot de la prière que Jésus enseigne à ses disciples n'est-il pas : Père ! Que ton règne descende du ciel sur notre terre ! C'est-à-dire : puissent les hommes, en toi, s'aimer et être heureux ! La religion est-elle, par-dessus tout, un phénomène individuel, ou est-elle le retentissement, dans Tâme individuelle, d'une vie interne commune, d'une certaine nature, qui s'établit dans une société d'hommes? Ne serait-ce pas cette participation même à une existence plus haute «et plus large qui transforme l'individu, et y produit cette orientation comme surnaturelle, ou cette seconde naissance, qui offre à la réflexion une si riche et sublime matière ?
A ces questions bientôt en succèdent d'autres : Qu'est-ce précisément, nous demandons-nous, que la vérité en matière religieuse? Si la religion a sa base dans le sentiment tout nu, comporte-t-elle, à un degré quelconque, vérité ou erreur? Le sentiment est-il capable de ces prédicats ? Mais est-ce bien un pur sentiment qui est au fond de la religion, et ne serait-ce pas plutôt un sentiment déjà mélangé d'idée et de représentation, donc ayant affaire à la vérité au sens intellectuel du mot?
Et encore, si la vérité religieuse, par la place prépondérante qu'y tiennent la vie et l'utilité, a, malgré tout, ses caractères propres, quel est au juste le rapport de cette vérik' à la vérité scientifique ? Il n'est pas aisé de faire admettre au savant, possesseur d'un type de vérité éprouvé et universellement reconnu, l'existence de types très différents, qui peut-être lui apparaissent comme vagues et contradictoiren. Quant à isoler complètement la religion de la science, selon les principes d'un dualisme radical, c'est un parti qui paraii plus commode que satisfaisant, parce qu'à ce compte la religion ne peut plus être distinguée des états purement subjectifs du moi individuel. Si la religion doit avoir une valeur univer-
UL L*EXPÉRISNCS RELIGIEUSE
selle, il faut que la vérité en soit liée, de quelque manière intelligible, à celle de la science. Que sll est désormais démontré que la certitude religieuse, essentiellement pratique, ne peut rentrer dans la certitude scientifique, il convient alors de se demander si la certitude scientifique ne serait pas elle-même un cas et une dérivation de la certitude pratique. Quand on cherche une certitude fondamentale, est-ce dauî^ la connaissance théorique que Ton la trouve, ainsi que ForL cru les philosophes dits dogmatistes; ou est-ce dans les conditions de l'action proprement dite, dans le possible et l'idéal?
L'idéal comme puissance, comme force, comme facteur de notre vie subconsciente et consciente, comme providence intervenanl clans le détail même des événements de ce monde, c'est le dernier mot du livre de W. James : c'est aussi renseignement le plus précieux qu*on puisse offrir aux hommes. En attendant que la science physique ait ramené à des éléments purement mécaniques, et entièrement dissous, entant que force efïîcace, tout ce qui est individualité, vie, fin, action, idée, amour et dévouement, il importe que les hommes continuent de croire à leur existence d'hommes, afin de conserver lelan, les forces et la joie que donnent seuls la foi, la jeunesse, Tenthousiasme, l'héroïsme et l'abnégation, liés à la conscience de cette dignité même. Nulle part cette cause, qui est celle de l'humanité, n'aura été plaidée avec plus de science, de liberté d'esprit et de vigueur que dans le présent ouvrage du professeur James.
Emile Boutroux.
Paris, i8 Octobre igoS.