CHAI»1TUE
Tant d'émotions diverses avaient horriblement fatigué la pauvre Cécile , et , quand le docteur Thévenard revint , il lui trouva une lièvre ardente , et l'engagea à se mettre au lit.
Elle fut dangereusement malade pendant quinze jours , le docteur et la fidèle Annette lui prodiguèrent tous leurs soins. Théodore venait chaque matin s'informer de la santé de sa femme, elle l'accueillait toujours avec douceur , et même avec joie ; mais Madame de Saint-Albain étant venue , Cécile lit répondre qu'elle était trop fatiguée pour recevoir des visites. Sa jeunesse tiiompha enfin de la maladie , et le bon docteur se réjouit de cette cure , plus que de toutes celles qu'il avait opérées jusqu'alors , car il aimait sincèrement cette jeune lenunc ,
et il désirait de tout son cœur voir l'union se rétablir entre ces époux qu'il avait connus naguères si tendres et si heureux.
Il conseilla à Cécile de prendre beaucoup de distractions et de suivre Monsieur d'Erlan dans le monde, pensant qu'elle regagnerait bientôt l'amour de son mari en se conformant à ses goûts.
La jeune femme suivit l'ordonnance du docteur , elle sortit d'abord pour prendre l'air, puis quelques jours après elle alla à un grand dîner chez sa tante, Madame d'Apremont, qui était venue la voir plusieurs fois pendant sa maladie.
Deux ou trois dames , quelques hommes distingués , parmi lesquels se trouvait le docteur Thévenard, et plusieurs jeunes élégants étaient réunis chez la vicomtesse. Madame de Saint-Albain y était invitée, elle se fit attendre quelque temps, puis elle arriva belle et parée comme à son ordinaire.
Cécile eut le cœur gros en voyant Théodore s'empresser auprès de la Marquise. Celle-ci était si occupée à recevoir les hommages des jeunes gens qui l'entouraient qu'elle ne pensait nullement à la pauvre Cécile , ni aux autres femmes qui se trouvaient dans le salon ; elle se contenta de les saluer d'une légère inclination de tête. Pendant le repas elle goûta à peine de quelques mets ; mais elle s'em-
pani (i»' la conversation, rt parla tout le temps avee iiiu' aisance (pii n'était pas (ié|K)urvue de jfi-Ace. Kn sortant de talile elh' s'assit près de la cheminée, les jeunes jiens lirent cercle autour d'elle . ils paraissiiient la regarder et l'écouter avec admiration : mais (ÀVile remanpia que les hommes d'un Ajre plus mùr, et surtout les autres femmes, trouvaient cette conduite inconvenante. Au bout d'une demiheure. F^lvire se leva brusquement , ouvrit le clavecin comme si elle eût été chez elle, et préluda sans en être priée , puis elle dit à Théodore de chanter quelque chose.
— De tout mon C(eur , répondit celui-ci , à condition que ce soit un duo avec vous.
Madame d'Apremont joignit ses instances à celles du jeune homme , Elvire chanta avec Théodore un duo passionné qu'ils avaient étudié longtemps ensemble , ils furent couverts d'applaudissements.
— Voilà qui n'est pas mal , dit le docteur avec sang-froid; mais c'est Madame d'Erlan qu'il faudrait entendre.
— En effet . interronqjit Elvire . je me rappelle un certain cantique c'était fort bien en vérité !
Tous les regards se tournèrent vers Cécile qu'on avait à [)eine remarcjuée jusqu'alors.
— Je ne suis pas musicienne . répondil-elle mo- DiTHEiL. L'Expiation. 7
( 98) desteinent à Madame d'Apremont , qui la pressait de se mettre au clavecin , demandez plutôt à Monsieur d'Erlan.
— Chantez , puisqu'on le désire , dit le mari d'un air de mauvaise humeur.
Elle regarda ces paroles comme un ordre formel ^ et, s' accompagnant de quelques accords , elle commença en rougissant l'air favori de Théodore. Sa voix fut d'abord temblante et presque voilée par rémotion; mais bientôt, subjuguée elle-même par le génie de la musique , transportée au-delà de ce monde qui l'entourait , elle recouvra tous ses moyens. L'admiration devint générale ; Théodore lui-même, qui n'avait pas entendu chanter sa femme depuis longtemps , l'écoutait avec délices. Cécile surprit les yeux de son mari doucement attachés sur les siens ; alors elle oublia tout , le lieu où elle était , la romance même qu'elle chantait , tout , excepté lui seul , et elle fit entendre des accents sublimes de tendresse et de mélodie. On applaudit avec transport. Peu après Cécile se retira , car elle était confuse de l'attention dont elle était devenue l'objet. Théodore sortit avec elle , sans même prendre congé d'Elvire ; ils montèrent tous deux en carrosse.
— Vous venez d'avoir un véritable succès, lui
(lil-il , et vous étii»/. <hîinnaiit<' (MI rhaiitaiit votre n>inaiirt' ; mais je vous conseille de soijjner davaiilage votre toili'tte, elle n'est généiHli'ineiit pas «!»• l»on goi^l , je vous en avertis.
— Je ferai tout au inonde pour vous être ajrréal»le, répondit ('éeile avec tendresse.
Le jour suivant elle alla de bonne heure chez sa tante, et la pria de lui indicpier les meilleures ouvrières, parce qu'elle devait aller au haï le surlen- «lemain. Madame d Wpremont se iit un plaisir de lui donner tous les renseignements qu'elle demandait, elle lui parla de la tailleuse d'Elvire.
Rien . se dit Cécile , sans être aussi belle que la Manpiise . peut-être parviendrai-je à ae(|uérir un |)eu de cette grâce qui a séduit Théodore.
Elle conmianda une robe de satin blanc . toute semblable à celle que Madame de Saint-Alhain avait portée au dernier bal , sans penser , la pauvre femme! que cette imitation même devenait un triomphe de plus pour sa rivale. Cécile était cependant fort jolie ainsi vêtue, et Théodore lui en lit compliment. Elle alla au bal , et dansa avec plaisir. Madame de Saint-Albain arriva peu de temps après ; file portait une robe tramée d'or (jui relevait tout I éclat de ses charmes. Cécile eut un moment de tlépit en la voyant si belle, mais elle se regarda
dans une glace et se trouva bien aussi , et puis on commençait à l'entourer ; sa romance lui avait fait tout-à-coup une réputation colossale ; on s'était occupé d'elle , de son dévouement , de l'indifférence de son mari , il n'en fallait pas davantage pour la mettre à la mode. Les danseurs se disputaient sa main , et l'air était embaumé , la musique délicieuse , elle ne s'occupa plus ni de Théodore ni de Madame de Saint-Albain , elle oublia ses souffrances , elle s'élança légère au milieu de la foule ; on lui adressait mille compliments , et elle se trouvait de l'esprit pour y répondre , elle était comme enivrée , hors d'elle-même.
Il était six heures du matin lorsqu'elle se retira , Théodore était déjà rentré. Le beau Monsieur d'Arfeuil, qui avait dansé plusieurs fois avec Cécile, l'accompagna jusqu'à sa voiture ; il lui demanda la permission de se présenter chez elle, la jeune femme répondit qu'elle le recevrait avec plaisir.
Elle espérait dormir profondément, car elle se sentait bien fatiguée ; mais son sommeil fut loin d'être paisible , il lui semblait toujours entendre le son des instruments. Il était midi lorsqu'elle se leva , ressentant un malaise général , sa tête était lourde et brûlante, les idées lui arrivaient confuses. Annette lui dit que Monsieur avait déjeûné
seul, et ((u'il éUiit sorti depuis longtciniis. (iécile no \c vit pas de tout le joui'; ennuyée sans savoir pounpioi , elle lit sa toilette avec nonelialauce . essaya (le nouvelles parures , et s'étendit sur un canapé. On annont;a Monsieur d'Arfeuil ; (A'eile le rcc;ut avec {?ri\cc ; il lui dit mille choses aimables, la jeune femme était embarrassée pour lui répondre avec convenance , elle eût donné l)caueoup pour que son mari fut présent à cette visite.
Monsieur d'Arfeuil sortit, et Cécile demeura troul)lée et mécontente d'elle-même , elle repassa dans son esprit la conversation qui venait de finir, et se rendant compte de ces vingt-quatre heures employées d'une manière si mondaine, elle comprit qu'un danger prochain menaçait son innocence, et que sa position même devait le lui rendre plus redoutable.
Un instant elle avait eu la pensée que sc3 succès dans le monde pourraient la rehausser dans l'esprit de Théodore , et qu'en excitant un peu la jalousie de son mari elle parviendrait à ranimer son ancien amour ; mais, éclairée par sa seule conscience, elle sentit bient(H que ce simulacre même de coquetterie n'était pas digne d'une femme chrétienne . parce que la modestie et la droiture devaient toujours en souffrir un peu. Dès lors elle renonça généreusement à des plaisirs qui lui parurent dan-
gereiix par cela même qu'elle y trouvait trop de charmes , elle eut le courage de faire à Dieu et à sa conscience le sacrifice de ^l'espoir qu'elle avait conçu ; et , forte de ses principes religieux , elle prit la résolution de ne chercher à vaincre l'indifférence de son mari que par une douceur inaltérable et un amour à toute épreuve , de ne chercher de consolation que dans la prière et les bonnes œuvres , et de ne placer son espérance qu'en Dieu seul.
Dès le lendemain Cécile reprit ses habitudes de travail et de recueillement. Monsieur d'Arfeuil ne tarda pas à revenir. Il se montra plus tendre et plus empressé que la première fois ; mais il fut congédié avec une fermeté qui ne lui laissa plus d'espérance.
Cependant les plaisirs tumultueux dont Cécile avait à peine goûté laissaient du vide dans son existence; elle le sentit d'autant mieux que le retour du marquis de Saint-Albain contrariant vivement l'inclination de Théodore , il faisait retomber sa mauvaise humeur sur elle. La tristesse et le dégoût de la vie s'emparèrent plusieurs fois de la pauvre Cécile; souvent elle fut tentée de; rechercher de nouveau dans les distractions du monde l'oubli au moins passager de ses peines de cœur , en imitant tant d'autres femmes , qui paraissaient gaies et heureuses malgré les infidélités de leurs
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maris; mais des (luVlle revenait à I)i«'ii par la prii'it' . CCS mauvaises juMisécs s'cIoijîMaiciil. I*ius G'cilc se rajuu'la le iKUilu'ur tjuc l'on éprouve a t'airo tiii hioii; l'hivci" lies ri^oiiivux cellt' aimée, ne Ini en lbuiniss;iil <iue trop troccasions. Klle ii« jela plus sa houi-se au premier inlortuiié venu comme elle l'avait l'ait une fois; mais, s'informant avec soin des besoins des pauvres de son (|uarlier . elle doimait avec discernement et générosité. l*rotitanl de la liberté entière que lui laissait Tliéodore, elle pénétrait , accompa^Miée de la seule Annette , dans les mansardes des i»auvres , apportait aux uns de louvra^^e , à d'autres de l'argent , aux malades les médicaments qui leur étaient nécassaires . aux vieillards des vêtements chauds, aux enfants de la nourriture et des caresses , à tous des soins et des consolations ; et la praliiiue de ces bonnes œuM'es parvint à alléger ses peines.
Mais bientôt une lettre de la mère de Théodore troubla de nouveau cette existence paisible . sinon heureuse. Monsieur de Belmore était retombé dangereusement malade. Cécile, tout en larmes, sui)plia son mari de partir sur le champ; Théodore sentit bien quil y aurait inconvenance à résister aux prières de sa femme , il donna des ordres pour être en route le surlendemain. Au milieu de sa don-
leur Cécile se sentait heureuse de l'idée de retourner à Cliandor , et d'y ramener enfin son mari ;^ elle fit ses préparatifs à la hâte. Le jour marqué elle se leva avant le soleil , et attendit Théodore avec impatience ; U arriva enfin , il avait passé la nuit dehors , il était pâle et défait.
— Vous pouvez partir , dit-il à Cécile , il m'est impossible de vous suivre.
La pauvre femme , frappée comme d'un coup de foudre, demeura d'abord interdite, puis elle se jeta aux genoux de son mari pour le conjurer d'avoir pitié d'elle et de son père , qui désirait les revoir tous d'eux avant de mourir.
— Soyez sûre que je vous rejoindrai bientôt , répondit Théodore; j'ai encore quelques affaires qui exigent ici ma présence, mais, dans huit jours au plus tard , je serai près de vous , je vous en donne ma parole.
U embrassa froidement sa femme qui fondait en larmes , et lui donna la main pour l'aider à monter en voiture. Il rentra ensuite chez lui, content d'être débarrassé de ces adieux qui lui pesaient fort, et tout occupé de la belle Elvire à qui il venait de sacrifier le plus saint des devoirs; car c'était elle qui avait exigé qu'il retardât son départ, elle avait sur lui un empire absolu.
r.iiAiMTHi: \.
Cécile fit ce voyage le cœur navré de tristesse , et elle arriva à Cliandor ne sachant comment excuser l'absence de Théodore. Elle eut cependant un moment de bonheur en retrouvant sa |ictilt' Marie plus charmante que jamais; mais la santé de son père lui donna de vives inquiétudes, il était très changé , et la fièvre ne le quittait plus.
Le vieillard se montra fort irrité contre son gendre , il se plaignit de sa conduite en termes pres(juf injurieux; ce fut pour Cécile une nouvelle douleur. Monsieur de Belmore désirait mettre ordre à ses affaires, et sa fille ne pouvait lui donner aucun renseignement concernant la succession d'Apremont. En vain lui disait-elle que Théodore allait arriver, et qu'il le satisferait sans d(»ute à vv
{ 106) sujet , elle eut beaucoup de peine à calmer l'indignation de Monsieur de Belmore. Madame d'Erlan elle-même accusait son fils de négligence ; mais Cécile prenait la défense de son mari avec tant d'énergie , elle parlait toujours de lui en termes si pleins d'affection que personne n'aurait pu se douter qu'elle eût à s'en plaindre.
Huit jours se passèrent de la sorte. Le yieillard se portait un peu mieux , on attendait Théodore d'un instant à l'autre , Cécile seule tremblait que son absence ne se prolongeât davantage ; mais elle se gardait bien de faire part de ses craintes.
Un matin qu'elle était dans la chambre de sa belle-mère , on lui remit une lettre qu'elle ouvrit avec émotion , l'écriture lui en était bien connue ; elle ne contenait que ces mots :
» Je viens de me battre en duel , et j'ai tué mon « adversaire , ce qui me force à quitter la France « sur le champ. Je vous recommande ma mère et « ma fille. Adieu Cécile, vous méritiez d'être « plus heureuse , ne pensez plus à moi , adieu « pour jamais. »
Cécile demeura comme anéantie ; elle n'eut pas la force de soustraire ce billet à sa belle-mère , les deux pauvres femmes éclatèrent alors en sanglots. Au même instant un grand bruit se fit entendre
(laii.> la pitM'i' Ntiisiin' . (ifcilr retrouva ses lorcrs j>our t (luiir dans la cliainl)!!' de son jm'Ic . rllr ti-ouva lo vieillard à moitié hors do son lit . Iroissiint avec rage entre ses mains un pacjuet de lettres qu'il venait de recevoir.
— Le misérable! s'écriail-il . ma lillc ! ma pauvre «lie!...
Il n'en put dire davantage; le sang , que l'excès de la colère venait de porter à la tète avec violence , étouffa sa voi\ . il retomba privé de sentiment. Cécile courut à lui , et le soutint dans ses bi-as en appelant au secours ; les domestiques arrivèrent , on avertit le chirurgien de Sassenage ipii vint en toute hâte , et pratiqua sur le champ une abondante saignée. Le malade resj)ira plus librement. Cécile pensa alors à lire les papiers qui avaient jiroduit sur son père une si fâcheuse impression. Le premier était relatif à la succession d'Apremont, (jui s'élevait à près de deux cents mille francs; le second était nn compte détaillé des dettes de Théodore, dont la somme était bien plus considérable.
Cécile comprit qu'elle était ruinée , elle éleva vers le ciel ses yeux humides , et dit connue Job :
« Mon Dieu , vous nous aviez donné ces biens . «< vous nous les ôtez; que votre saint nom soit « béni !.. »
Et elle poursuivit sa lecture.
La lie était demeurée au fond du calice ; c'était une lettre d'un notaire auquel Monsieur de Belmore avait écrit depuis peu pour demander des renseignements , et qui lui dévoilait sans détour tous les déportements de Théodore , sa passion pour le jeu , ses prodigalités , ses désordres de tout genre. 11 finissait par la catastrophe du duel qui venait de nécessiter son départ ; c'était le marquis de Saint-Albain qui avait été tué par lui en voulant venger son honneur. La Marquise venait de disparaître à la même époque , sans qu'on fût encore parvenu à découvrir le lieu de sa retraite ; les uns disaient qu'elle s'était cachée pour éviter la honte d'un pareil éclat ou pour se soustraire au ressentiment de la famille de son mari ; d'autres , plus méchants , prétendaient qu'elle avait suivi son misérable séducteur.
Cécile , accablée par tant de coups , ne trouvait plus de larmes pour de si poignantes douleurs. Un soupir de son père la tira de l'état de stupeur dans lequel elle demeurait plongée, elle se rappela combien ses soins étaient nécessaires au vieillard , et , ramenée au sentiment de l'existence par celui de l'amour filial , elle se leva comme si la fièvre ne l'eût pas dévorée elle-même , déchira en mille