‹ L'expiation, ou, Cécile d'ErlanChapitre 4 sur 11 · KM · texte numérisé non relu

KM

nioi(i';iu\ la litlif (i(i n«)iaiiv, la jela au feu, t'ouiiiu' pour ili'lniirt' a tout jamais l'acrusiilioM porlée l'outiv sou uiari , si'iia les autres papiers, peusaut ipi'ils lui scraieiil hieutôt néeessaires, et vint s'établii- an chevet du lit de M«)usieur de lieliuore. Madame d'KrIau y ét^iit aussi, elle tut elïrayee de l'état de Cécile , et la coujura de s» calmer.

Soyez tran(|uilie, ma mère, Dieu me donnera tout le coura{jfe dont j'ai besoin , répondit-elle.

Mais elle jn-iait le Seigueui" de la délivrer de eette triste vie.

Le chirurgien étant retourné quelque temps après , le malade fut saigne de nouveau , ce qui parut lui donnei' plus de liberté dans les mouvements; mais ses facultés intellectuelles demeuraient paralysées. Cécile ne quittait plus son jière, elle trouva cependant le temps d'écrire à Paris pour tâcher d'avoir des nouvelles de Théodore ; mais la plupart de ses lettres demcuièrent sans réponse. Le docteur Théveuard et Madame d'Apremont s'efforcèrent seuls de lui donner quelques consolations, mais l'un et l'autre ignoraient le sort de Monsieur d'Erlan , ils savaient seulement qu'il avait quitté Paris le jour même de la mort de Monsieur de Saint-Albain , ils s'abstenaient d'entrer dans au-

cun détail à ce sujet et de parler d'Elvire ; et , quelque désir qu'éprouvât Cécile de connaître toutes les circonstances de son malheur , elle leur sut gré de cette retenue. Il n'y eut pas de démarches que la pauvre femme ne fit encore pour savoir ce qu'était devenu son mari , mais tous ses soins furent inutiles. Seulement au bout de trois semaines elle reçut une lettre de Cherbourg , où on lui marquait qu'un homme de vingt-cinq à trente ans , dont la taille et les traits du visage se rapportaient en entier au signalement qu'elle avait donné , était arrivé à Cherbourg , accompagné d'une jeune et belle femme , et qu'ils s'étaient embarqués ensemble sur un bâtiment qui avait fait voile pour l'Amérique. Cécile fut convaincue que ces deux voyageurs n'étaient autres que Théodore et Elvire ; son cœur en fut déchiré, et cependant elle éprouva une certaine consolation , parce qu'elle avait craint qu'il ne se fût donné la mort.

L'état de Monsieur de Belmore empirait de jour en jour , il n'avait pas recouvré l'usage de ses facultés , et le chirurgien ne donnait aucun espoir.

Un matin que Cécile venait de prier pour son père avec plus de ferveur encore que de coutume , il lui sembla qu'il la regardait avec tendresse , elle s'approcha pour s'assurer s'il la reconnaissait , il

Il I

prit sa main (luil sorra avoc afleolioii , H pronoi^a CCS iiioUs :

Ma fille !

— Mon |K'iv ! vous voila mieux niliii ' dil la pauvre Icnime tout éniue.

J'ai donc élé bien malade? répondil \v vieillard: je sourtVe horriblement , (|ue m'est-il arrivé ?

Il parut se reeueillii* un instant . i)uis il s'écria :

— Ah ! oui . je m'en souviens , l'intUnic î comme il nous a trompés î Cécile , qu'avez-vous l'ail de ces papiers? il me les faut, je veux que vous appreniez à connaître le scélérat dont vous avez t'ait ruon gendre: mais je ferai rompre ce mariage...

Cécile , tout en larmes , suppliait son j)ère de se calmer.

— Pleure maintenant , malheureuse eidant . disait le vieillard ; si tu avais suivi mes conseils . lu n'aurais jamais élé sa femme . tu n'aurais pas fait le malheur de mes derniers jours.

— Mon Dieu 1 mon Dieu ! c'en est trop, s'écria Ocile dans une indicible angoisse.

— Va , je sais bien cpie tu n'es coupal)le (pie de trop de lionté , reprit le vieillard ; viens dans mes bras, pauvre créature abandonnée! encore si ton |>ère te restait pour te prêter son appui !.. mais je sens qne je vais te quitter aussi.

— Ah ! ne parlez pas ainsi , dit-elle avec amertume , vous guérirez , vous allez déjà mieux.

— Non, non, je ne m'abuse pas, répondit le vieillard , mes moments sont comptés. Approche-toi davantage encore , ma Cécile , mets ta main dans la mienne, toi qui fus toujours une bonne et tendre fille , reçois la bénédiction de ton père ; mais , celui qui t'a rendue si malheureuse, je le maudis..

— Grâce ! grâce ! mon père , s'écria Cécile en se jetant à genoux , rétractez ces affreuses paroles.

— Non, non, répondit l'inflexible vieillard.

— Mon père , mon père , vous voulez donc me voir mourir à vos pieds, continua Cécile avec l'accent du désespoir.

— Bon grand papa , ne fais pas pleurer maman, dit la petite Marie , qui était présente à cette scène.

— Mon père ! pitié pour mon enfant ! votre malédiction retomberait sur cette innocente ! disait Cécile , en serrant sa fille sur son cœur.

Le vieillard s'attendrit , une larme mouilla sa paupière.

— Que le ciel vous bénisse toutes deux , pauvres orphelines , dit-il , en étendant sa main décharnée sur la tête de l'enfant.

— Pour cela , mon père , dites que vous pardonnez à Théodore , continua Cécile toujours à genoux.

— Quo Difii lui |iai(loMiu' coiniiM* iin»i ! «!il-il apK^s un inoniont «le siltiic»'.

1^1 j('Uiu> rciMiiic siiisil la main <i(i vicillani qu cllil»ais;i avi'c traii>|>()rt ; Marie ^riiiii»a sur Ir lit t\v son faraud |K*re . »'l <*olla si's |>eliU'S lèvifs sur son IroiU. 1/arrivt'i' du cliirur^icu viul nu'ttr»' lin à «t'ilo st't'uc ; il fui surpris do raniélioralion survenue dans léUil (lu malade, el il lui dil tiu il lu taiderail pas à pouvoir se lever el se promener dans le |Mm- ; mais Monsieur de Belniore lui ré|K)ndit ave<^' doneeur tpi'il ne l'esiH'rait pas, el le pria de faire averlir le euiv du villajfe. ddui-ii , qui elail venu fréquemment au cliàleau depuis la maladie de Monsieur de Belmore , ne larda pas à arriver; il s'enlretint longlemps avec le malade, el lui administra les derniei's sacrements. Le vieillard demanda ensuite un notiiire , el , nialjrré les instances de Cécile , qui le suppliait de remettre à un autre jour le soin de ses att'aires temporelles . il fil son testament , et dicta plusieurs lettres avec une présence despriupii paraissait du meilleur aujrure. L'es|»érance conmieneail à lenlrer dans tous les eiL'urs , le malade seul ne se faisait pas illusion ; vers le soir il dil à sa fille de faii-e les prières à haute voix . el il les récitait api*ès elle : lorsqu'ils

furent arrivés à ces paroles de l'oraison dominicale, DiTiiEiL. L'Expiation. 8

pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés , il ajouta : « et en particulier à mon fils Théodore. »

Puis d'une voix plus faible :

« Mon Dieu ! ayez pitié de mes pauvres enfants !»

Elle continua , mais le vieillard ne répéta point les dernières paroles de l'oraison , la jeune femme se pencha vers lui pour voir s'il était fatigué , il avait cessé de vivre.

La santé de Cécile , depuis longtemps affaiblie , succomba sous ce dernier coup ; une fièvre ardente la dévora , on crut qu'elle allait suivre son père au tombeau ; Cécile elle-même commençait à en être persuadée , une secrète joie s'empara de son âme , elle avait tant souffert que la mort lui paraissait désirable , et elle se disposait avec confiance à paraître devant Dieu. Cependant lorsqu'elle pensait à sa fille , à sa chère Marie , qui allait rester orpheline , alors son cœur se serrait , et elle versait des larmes de tendresse et de douleur. Elle demanda sa chère enfant , l'embrassa , la bénit , et pria Dieu de la protéger , puis elle tomba dans une espèce de léthargie ; ses yeux étaient fermés , sa respiration suspendue , elle ne donnait plus aucun signe de vie. Les domestiques qui l'entouraient éclatèrent en sanglots , car Cécile était adorée.

Pentianl n» tomps clK» ml un sonp' (|iii la n-m- |>lit à la lois (!»• ctnisolatioii l'I (!•' hTivur.

Il lui S(>iiil>la ({ue son âiiic sr (ItUuhail df mui for|ks. fl ({iu> , soiiU'imo par son auge garilirii . elle s't'Ievail ilaus l'i'spafc avec des lraii.s|K)rl-s de Juie iiidieililes. Puis iiiic «111:1111 lui sembla aussi Mioiiter vei's le ei»! louic rayuiuiunte de gloire, el (U'eile i\iH)nnut <jue c'èUiit sa elière lille , el elle la re«,nil sur son si'iii avec un bonheur au-dessus de U)ule expression. Et toutes deux montaient toujours plus haut, déjà elle voyait I»' ciel ouv»il comme i>our les recevoir, et la Sainte-Vierge «[ui leur souriait d'un sourire inetVable, lorsqu'en jetanl un dernier regard sur la terre , elle aperçut un homme enchaîné par le démon , qui se débatlait poui la rejoindre , et cet homme était Théodore, et le démon riait de ses efforts impuissants : par instant il lâchait sa proie , et la ressaisissait aussit4)t. Puis tout-à-coup un gouffre , horrible comme le cratî're d'un volcan , s'entrouvrit sous les pas de cet homme . et le démon y précipita sa victime, le gouffre se referma, et des millions de voix infernales répétî'rent ce mot : toujours ! lotijours l Alors Cécile s'éveilla remplie d'effroi : et . saisissant son crucilix , elle le baisji avec amour . et se mit à prier avec une ferveur exli*aordinaii*e.

« Divin Jésiis ! disait-elle , qui êtes mort pour » le salut des hommes , je vous demande la con- » version de mon mari. Ne permettez pas qu'ayant » été si malheureusement séparée de lui sur la » terre , je le sois encore dans le ciel ; je m'offre » pour expier ses péchés , abreuvez-moi de souf- » rances; mais pardonnez-lui. »

Et il lui sembla que Dieu agréait ce sacrifice.

Dès ce moment ses forces commencèrent à revenir , et cependant elle souffrait de vives douleurs dans tout le corps.

Cet état dura près de trois mois , et sa patience angélique ne se démentit pas un seul instant ; elle pensait constamment à son rêve , et , quoiqu'elle ne le regardât pas comme une vision surnaturelle , elle s'offrit de nouveau en sacrifice , persuadée que par la ferveur de ses prières , et en appliquant à Théodore le mérite de ses bonnes œuvres et de ses souffrances unies à celles de notre Seigneur Jésus- Christ, elle pourrait obtenir qu'il fût sauvé. Sa confiance en Dieu était si grande que , toute indigne qu'elle se crût de ses bontés , elle ne désespéra pas un instant qu'il ne l'exauçât tôt ou tard ; et , plus ses douleurs étaient violentes , plus elle lui semblaient un gage assuré de sa réunion future avec Théodore au sein de l'éternelle félicité.

(A>|>ciuiaiit les tirauciors de Monsieur (t'Krlan luiiiuu'iueivnt leurs poursiiiles , (^-eile encore malade fui t»l>li^'ée de prendre eonnaissiuicc de ses alVaires, elle le (il a\ec une i»rndence et une sugaeiié dont personne ne l'aurait crue capaMe; mais «•onnni- il si' trouva de nouvelles dettes sur les<juelles on n'avait pas eonjpté d'abord , elle eut hientùl la triste eonvietion que toute la fortune de Théodore tl la sienne réunies sulliiaient à peine pour tout payer. Ce fut une découverte terrible , car elle était mère , et elle redoutait pour sa lille la misère qui ne l'eUrayait pas pour elle-même : mais elle pria pour son enfant , et se confia dans la bonté de celui qui est le j^'i-e des pauvres; et quand ses amis et son hon)nie d'affaires lui conseillèrent de faire séparer sa fortune de celle de Monsieur d'Erlan . elle répondit que l'honneiu- lui était plus cher que tous les biens de ce monde , et que puisque c'était la seule fortune qu'elle laisserait à sa fille, elle voulait au moins le laisser intact. Le château de Chantlor fut donc mis en vente avec toutes ses dépendances . dans lesquelles était comprise la |>etite maison que Théodore avait lonjrlemps habitée avec sii mère.

Ce fut un moment cruel celui où il fallut quitter pour toujours cette terre qui appartenait depuis si

longtemps à sa famille , où la plus grande partie de sa vie s'était écoulée si douce et si heureuse , ce lieu où Théodore l'avait aimée, où sa fille était venue au monde , où elle laissait les dépouilles d'un père chéri. Malgré sa faiblesse elle voulut parcourir encore une fois tous ces sentiers , où jadis elle avait guidé le pauvre aveugle. Chaque allée, chaque banc de pierre , chaque arbre , pour ainsi dire , était consacré par un souvenir. En arrivant sous les vieux chênes où elle avait aperçu Elvire pour la première fois, ses forces faillirent lui manquer, elle fut obligée de s'asseoir sur ce même banc de verdure où s'était reposée la belle Marquise, les souvenirs se pressaient en foule dans son pauvre cœur; mais il ne s'en échappa ni murmure ni désir de vengeance.

Dès que Cécile fut un peu remise , elle alla cueillir des fleurs sur ces beaux rosiers qu'elle même avait plantés , et elle en orna comme autrefois la statue de la Vierge. Cécile , qui avait peu regretté sa fortune , pleura longtemps son oratoire champêtre , puis elle s'écria :

« Mon Dieu ! je vous offre ce sacrifice , pour lui, toujours pour lui. »

Alors , souriant au milieu de ses larmes , elle se dit ;

« No siiis-jf pus invu siiijplt' de ivj:ivlli r si \'\\omi'iil limaiTt' de colle (|ue je conUMiipU'iai hientAl dans le ciel ! »»

ÏAi soir elle alla iirier sur le tombeau de soniK'ie. I.a nouvelle de son proehain départ s'était réjiandue dans le village , les pauvres (|u'elle avait si généreusement secourus se pressaient en l'ouïe autour d'elle pour lui témoi^qier leurs regrets , et la conjurer de ne pas s'éloigner d'eux.

Cécile retourna au chAteau épuisée par ses émotions, et dès la pointe du jour Madame dKrlan . sa mère et sa fille , se mirent en route pour la ferme de Vannée qui était le bien dotal de la mère de Théodore, et la seule ressource qui resti\t à cette malheureuse famille.

riîVPlTRE \l.

Après six heures de route par des chemins moiilueux et difficiles , la famille d'Erlan et la tidèle Annette , qui n'avait pas voulu abandonner sii maîtresse . arrivèrent à Yannec.

C'était une grosse ferme, au pied dune montagne escarpée , dans un endroit sauvage et prescpir désert. Le logement réservé pour les maîtres ne ressemblait en rien au château de Chandor . ni même à la |)etite maison de Théodore ; il consistait en trois chambres délabiées . mal éclairées par de petites fenêtres , et garnies de quelques meubles . qui tombaient presque de vétusté. Cécile réserva la meilleure de ces chambies pour sa belle-mère . y pla(;a tous les petits objets de toilette qu'elle avait apportés, s elVor(;ant de lui faire ivtrouver à

Vanncc ces commodités de la vie , dont il est si difficile de se sevrer dans un âge avancé.

Madame d'Erlan s'était d'abord montrée vivement affectée des malheurs qui étaient venus fondre sur sa famille ; mais depuis quelque temps elle en avait perdu jusqu'au souvenir. Souvent en se mettant à table elle demandait à sa belle-fille pourquoi l'on n'avait pas mis le couvert de Théodore , une autre fois elle se plaignait de ne l'avoir pas embrassé de tout le jour , disant que l'amour de la chasse l'entraînait trop loin. Elle passait des jours entiers sans proférer une parole , se montrant insensible à tout, reconnaissant à peine Annette et Cécile elle-même. Les grâces enfantines de Marie et son petit babil avaient seuls le pouvoir de la distraire. Cette aimable créature croissait en beauté et en sagesse , elle avait la tournure et la figure de son père , et les grâces modestes , l'angélique bonté de Cécile. Son intelligence était beaucoup plus développée que celle des autres enfants de son âge. A peine âgée de cinq ans elle devinait les chagrins de sa mère , et s'y associait vivement ; il y avait quelque chose de triste dans l'expression de son doux visage , à force de voir pleurer , la pauvre enfant semblait avoir perdu la folâtre gaieté de son âge.

Cécile voyait avec chagrin la mélancolie précoce

de cette enfant si leiidiviinMit aimée . olle s'effoiv;! (U' la (listniirc, et de lui cacher ses peines, luisant avec elle quel(|n«'s urornenadcs dans la cani|»aj.'nc autant (|ue ses forces le lui permettaient , et l'envoyant aussi se |vromener avec Annelte ; mais Marie avait toujours Inniucoup de répugnance à ipiitter sa mère , et (piand celle-ci était malade . l'enfant ne voulait pas la laisser une minute , s'elfoi-çanl de lui rendre tous les petits services dont elle était capable.

Le changement d'air, et peut-être aussi le calme dont sa mère paraissait jouir depuis son arrivée à Vannée , produisirent un bon effet sur la santé de Marie , elle reprit ses couleurs rosées et sa gaieté première, mais sîins rien perdre de cette sagejjse prématurée qui faisait l'admiration de tous ceux qui l'approchaient. La santé de Cécile s'était aussi un peu améliorée , grâce à la résignation toute chrétienne avec lacpielle elle supportait ses j>eines de cœur , et au saint espoir qu'elle nourissait d'obtenii de Dieu le salut de son mari. Quand elle craignait de n'être pas assez avancée dans la pratique des vertus et des bonnes œuvres pour mériter une «i grande gn\ce, elle redoublait de ferveur et de piété, désirant presque de nouvelles souffrances pourexpier les plaisirs coupables auxquels Théodore

s'était livré, sans penser, la pauvre femme! que le chagrin qu'elle éprouvait de n'avoir de lui aucune nouvelle, et les soucis que lui causait l'aliénation mentale de sa belle-mère étaient des peines plus cuisantes que les jeûnes et les pénitences des cloîtres.

Cependant Cécile n'avait pas encore bu jusqu'à la lie le calice d'amertume.

Un jour Marie se plaignit d'un violent mal de tête, on crut que le grand air lui ferait du bien , et , comme elle n'en ressentit aucun bon effet , on la mit au lit. Les douleurs devinrent plus aiguës , la pauvre mère désolée fit partir en toute hâte le fils de son fermier avec ordre d'amener un médecin. Le médecin arriva vers le soir , il trouva l'enfant bien malade et donna peu d'espérance. Il passa la nuit à la ferme. Le lendemain la petite allait un peu mieux. 11 consola la mère , lui promit de revenir bientôt , et partit. Madame d'Erlan se jeta sur un canapé pour se reposer un peu ; à peine commençait-elle à s'endormir que des plaintes étouffées la réveillèrent en sursaut.

— Qu'as-tu, chère enfant? dit-elle en s'approchant du berceau de sa fille.

— Je souffre , maman , répondit Marie ; mais il ne faut pas vous effrayer pour cela.

{ t«5 ) I^ doulonr lui arnicliâil »ios cris.

— Kt |MMirtjiioi lU' in"aj)|H'lais-tn pas, mon aii^:»'? disait la mère.

— C'est (jue je ne voulais point vous n'veiller , vous n'avez pas dormi de toute lauuii, et vous devez être bien fatiguée, ma Ijonne jHîlite maman.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écriait Cécile , ayez pitié de moi.

Deux heures ne «'étaient pas écoulées que le fermier courait de nouveau après le médecin ; mais tous les soins furent inutiles, l'enfant s'en allait à vue d'd'il , et la pauvre mère éprouva dhorrihles pressentiments. A genoux pivs du berceau , le cu'ur percé d'un glaive de douleur, comme la Sainte- Vierge au pied de la croix , elle élevait au ciel s«s yeux kiignés de larmes.

« Mon Dieu ! prenez ma vie , s'écriait-elle . ti sauvez nion enfant : »

Puis elle suivait d'un œil hagard les ravages dr la maladie sur ce petit corps naguère si fi'ais et si l)eau , et cei>endant elle ne pouvait croire qu'il pût devenir la proie de la mort.

Vers le soir la iw\Tv i>arut céder . l'enfant reprit connaissance.

— Ma chère maman , embrossez-nioi , je vou> prie, dit-elle d'une voix faible.

La pauvre mère la pressa sur son cœur en fondant en larmes.

— Pourquoi pleurez-vous? dit Marie , je ne souffre plus autant; mais, si je meurs, j'irai trouver le bon Dieu , et je le prierai tant qu'il vous appellera aussi dans le ciel avec mon papa.

Cécile eut beaucoup de peine à retenir ses pleurs, Annette voulut la faire sortir de cette chambre.

— Non , non , laisse-moi , dit-elle , je ne la quitterai pas un instant.

Mais déjà l'enfant n'entendait plus ce qui se passait autour d'elle ; immobile , les yeux tournés en haut , ses petites mains croisées sur sa poitrine , elle paraissait respirer avec effort; une sueur froide couvrait son visage , et Cécile contemplait avec d'inexprimables angoisses tous ces signes funestes; et , chaque fois qu'elle collait ses lèvres sur le front décoloré de ce bel ange , elle le trouvait plus froid ; et de moment en moment la respiration devenait plus faible , puis elle cessa tout à fait , et la pauvre mère n'embrassa plus qu'un cadavre. Alors elle éclata en sanglots et en gémissements, et , frappant la terre de son front, elle s'écria :

« Mon Dieu ! ce malheur est au-dessus de mes » forces , et cependant , ô mon Dieu , que votre » volonté soit faite ! »

Et (|uand le jour fui veuu , vWo revtHit ille-inôuK* (V |H'til vov\Ms do la roW dr uiousseliue des jours de lèle , elle lui mit sur la l4.He une eouroinie de roses blanches, eonune elle avait jUMisé (juelie ferait au {zraud jour de la première eoniniunion , puis elle s'assit en attendant le moment latid de la séparation dernière , et elle s'entretenait avec son enfant, eomuje si Marie eût encore pu lui répondre. esi»é!"ant du moins (pi'elle l'entendait du haut du ciel ; et , quand on eut arraché de ses hras ces restes précieux , elle se dit :

M Tout est consommé, je n*ai plus rien à redouter ici-bas.

SECOND!- PAHÏM:.

L'fJtpialion.

CIlAriTHt \ll.

Deux ans plus tard, au mois d'octobre 1793. le docteur Thévenard se promenait pensif au jardin du Luxembourg, lorsqu'une exclamation de surprise, mêlée de joie, vint le tirer de sa rêverie. Il se retourna , et aperçut sur un banc de pierre deux femmes qu'il eut beaucoup de peine à reconnaître . tant elles étaient cbangées. La plus jeune s'appiocha de lui , et lui tendit la main en lui témoi«rnaiit tout le plaisir qu'elle éprouvait à le revoir: Tautn le regarda avec des yeux égarés.

— Vous ici, Madame, dit le docteur a OH-ii»' . et je n'en savais rien !

— Ce n'est pas faute de vous avoir cherché , répondit-elle.

Elle lui raconta alors qu elle était venue à Paris

afin de le consulter pour sa belle-mère , et qu'elle y demeurait depuis trois mois.

Pendant que Cécile parlait , le docteur l'examinait avec attention. Le visage de la jeune femme , un instant coloré par le plaisir de revoir un ancien ami , avait repris par degrés la pâleur qui lui était devenue habituelle ; ses membres étaient amaigris par de longues souffrances . sa robe de soie noire , usée par un long service , annonçait une économie voisine de la pauvreté , et cependant le front de Cécile était calme et serein.

Un cri de la vieille , ou plutôt une espèce de grognement sourd interrompit l'entretien ; Cécile s'empressa de frotter les bras et les jambes de sa belle-mère , qui cessa bientôt de se plaindre.

— Vous le voyez , dit-elle au docteur , voilà la seule chose qui lui procure quelque soulagement ; mais il n'est jamais que momentané , et il faut que je me hâte de retourner à la maison pour la faire mettre au lit , autrement les douleurs deviendraient si fortes qu'il lui serait impossible de marcher.

— Y a-t-il longtemps , Madame , que vous êtes dans cet état ? demanda le docteur en suivant Cécile qui donnait le bras à sa belle-mère.

Mais il n'obtint aucune réponse.

— Hélas , Monsieur , dit la jeune femme , ma

paiiviv int'ir ne v«ms ircuimail pas , vWr a 1 rsjirit cU'raiigt' depuis iiuoli|iii' temps , ol elle a tant soufleit que c'est sans douli' un iKUilieiir pour elle. Vous avez la boulé de nous acconipa^cner , eouliimal-clie apivs un nionienl de silence ; je vous en suis bien reeonnaissanle , cai- j'esjKTc que vous pourrez la soulager.

Arrivés dans la rue de Yaugirard , Cécile Vourna à gauche, et, enfilant un corridor obscur :

— C'est un peu haut , dit-elle , il faut monter jusqu'au cinquième.

— N'importe , répondit le docteur.

Ils entrèrent dans une petite chambre mal meublée , mais proprement tenue.

— Voici mon hôtel , dit-elle en souriant.

Le docteur parcourut de l'œil cette misérable demeure , et . se rappelant à la fois le château de Chandor et le magnifique hôtel du faubourg Saint- Germain , il regai'da Cécile d'un air de compassion ; mais il ne remarqua sur son visage ni confusion ni regrets , elle était toute occupée du soin de coucher sa belle-mère.

Le docteur examina la malade , et , déchirant une page de son portefeuille , il écrivit une ordonnance.

— Envoyez chercher de suite cette potion , dit-il à Cécile , je reste pour en voir leflet.

— J'y vais , dit-elle.

— Quoi ! vous-même ! s'écria le docteur.

— J'ai de bonnes jambes , répondit Cécile , je serai bientôt de retour.

Au bout de dix minutes elle rentra dans la phambre , toute essouflée de sa course. Le docteur était triste et pensif, il lui prit la main , et la fît asseoir près de lui.

— Et vous aussi , lui dit-il , vous êtes victime de la révolution ?

— Non , dit Cécile ; mais pendant notre séjour à Paris nous avions fait des dettes , et il a fallu les payer.

— Et l'héritage de votre tante ?

— Il n'en est rien resté.

— Et le château?

— Il est vendu.

— Pauvre femme ! pauvre femme ! s'écria le docteur ; il a donc dévoré toute sa fortune ! Mais votre patrimoine , qu' est-il devenu ? ses dettes n'étaient pas les vôtres. Enfin, ajouta-t-il d'un ton brusque , que vous reste-t-il donc pour vivre ?

— Cinq cents francs de rente , dit Cécile avec calme , c'est assez pour deux femmes , et , sans la maladie de ma belle-mère

— Cinq cents francs ! interrompit le docteur ,

mais c'esl à poino dc(|in»i vous ein|xk'hertle inuurir dc faim , vous ne pouvez i>as même avoir une servante.

Il lui (li'iiiaiida alors ({ui>l(}ues détails. Cécile lui raconta en pleurant la mort de Monsieur de Belmore , son établissement à Vannée , la perte de sa chère Marie.

Le docteur sortit tout ému en prometUmt de revenir bientôt , mais la journée entière se passa , et il ne reparut point.

Cécile travailla jus(ju'à dix heures suivant son habitude, puis elle tira d'un petit cabinet noir un matelas et une couverture , les étendit à terre prèt> du lit de sa belle-mère , fit une longue prière , et s'étendit sur le grabat.

11 était à peine jour lorsqu'on frappa à la porte. C'était le docteur ; il se récria en voyant cette pauvre couche.

— Madame , dit-il brusquement , vous ne pouvez pas rester ici , vous manquez de tout , même d'air ; ce logement est trop petit pour être sain , vous avez du courage, n'est-ce pas?

— J'ai de la résignation , dit Cécile.

— C'est la même chose , dit le docteur. Ecoutezmoi donc attentivement : la maladie de votre mère est incurable, et vous êtes vous-même dans un état

qui demande de grands ménagements ; nous placerons Madame d'Erlan dans une maison de santé, qui réunit toutes les conditions désirables , bon air , bonne nourriture , soins assidus , elle ne manquera de rien ; pour vous, Madame, continua- t-il avec une espèce d'émotion , je sais une maison où l'on vous recevrait avec transport ; mais vous ne voudriez peut-être pas y venir. Ce qu'il y a de certain , c'est que vous ne pouvez refuser celle de votre tante , Madame d'Apremont. Toute sa famille a émigré , mais elle habite encore sa terre de Verneuil , elle m'a souvent parlé de vous avec amitié , et je suis sûr qu'elle sera heureuse de vous recevoir.

— Elle est bien bonne , dit Cécile , et vous aussi, mon cher docteur ; je n'ai pas de termes pour vous exprimer ma reconnaissance , que Dieu vous récompense de vos bonnes intentions ! mais je ne quitterai pas ma belle-mère.

— Et que voulez-vous en faire ? interrompit le docteur.

— La soigner jusqu'au dernier moment , dit Cécile.

— Mais elle ne vous reconnaît seulement pas ?

— Vous vous trompez , vous allez voir.

Elle remplit un verre de tisane, l'offrit à Madame d'Erlan , en lui disant de sa voix la plus douce.

— 11 faut lioiic, maman , cela vous fera du Iticii. I^i vieille femme se souleva sur st)ri lil , re^rartla

Cécile et sourit en lui disant :

— Merei , Théodore.

Elle avala la tisane , et laissa retomber sa tête sur son chevet.

— C'est ainsi qu'elle me nomme toujours depuis deux ans , dit Cécile ; mais elle ne donne ce nom qu'à moi seule.

— Ma foi, Madame, c'est une sinifulière preuve de sa raison que vous me donnez là , dit le docteur. Croyez-moi , làisons-la transporter aujourd'hui même à la maison de santé , elle s'en trouvera bien , et vous aussi.

— Et qui lui donnerait le bras à la promenade ? qui la ferait manger? La mère de mon mari serait livrée à des mains étrangères ! et, si un rayon d'intelligence venait à l'éclairer tout à coup, elle ne retrouverait pas un visage ami sur qui son affection pût se reposer ! son enfant ne serait plus là pour l'aider à rassembler ses souvenirs confus !

— Vous voulez donc demeurer sa garde malade jusqu'à la fin ?

— C'est mon devoir, dit-elle.

— Soit , interrompit le docteur. Eh bien ! Madame , éi)ousez-moi , nous la soignerons de concert.

Cécile le regarda avec surprise , le visage du bon docteur offrait un tel mélange d'embarras, de colère et de bienveillance qu'elle ne put s'empêcher de rire.

— Vous vous moquez de moi , Madame , dit le docteur et vous avez raison , car j'ai plus du double de votre âge. Si j'avais un fils , je vous l'aurais offert de préférence ; mais il ne me reste pas même un petit neveu.

— Assez de plaisanterie , mon cher docteur , dit Cécile , qui avait repris un air sérieux.

— Je ne plaisante pas , Madame , dit-il en s'animant davantage ; si je connaissais un autre moyen honnête de vous offrir ma fortune , je m'en serais servi , car je n'ignore pas que j'ai toujours été laid, et l'âge ne m'a pas embelli sans doute.

— Mais , docteur, ce n'est point de votre figure ni de votre âge qu'il s'agit , interrompit Cécile.

-7- De grâce , Madame , laissez-moi parler , dit le docteur d'un ton plus brusque que jamais ; une fois pour toutes il faut que je dise tout ce que j'ai sur le cœur. Je n'ai jamais été amoureux de vous , Madame , ni de personne peut-être ; mais lorsque je vous voyais si douce, si dévouée pour vos parents, si bonne pour votre mari qui ne le méritait guère, soit dit entre nous , je me disais : voilà la femme

qu'il m'aurait fallu ; et , si j'avais le Ixuiiiciir dru lii)uvt'r un»' pari'illc . jr la rendrais si hcureus*' qu'elle ne pourrait s'enipèeher île niaiiuer; et j'en voulais à Monsieur d'Krlan de sa eonduite à votre égard. Loi-sque je vous ai n*lrouvée hier dans un état de niist're , pardonne/.-nioi l'expression , je me suis dit : eoininent |»uis-je l'aire poui- la tirer de là? A t'oree de penser j'ai trouvé deux moyens, le premier ne vous a pas convenu , i-estait le second.

— Mais vous savez bien , Monsieur....

— I^iissez-moi terminer , interronq)it encore le docteur , vous parlerez ensuite. Je me suis dit : elle portera mon nom , et je lui servirai de \>èvc ; nous rachèterons Cliandor , puisqu'elle aime ce séjour; nous nous y retirerons , car . à vrai dire , je suis dégoûté de cette ville de Paris , j'ai horreur de tout ce qui s'y passe , et je ne soupire qu'apivs le re|>os. Nous nous retirons donc à Chandor , et je ne consacre plus mes soins qu'à Madame d'Erlan et aux pauvres des environs; j'occupe l'appartement de ce pauvre Monsieur de Belmore , Cécile reprend sa chambre de jeune tille , elle retrouve tous ses jolis jHîtits riens , les oiseaux qui venaient chanter à sa lenétie , les rosiers chargés de Heurs , et son oratoire du bosquet; et bientôt les couleurs renaissent sur ses jouas, le sourire sur ses lèvres , elle rede-

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