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vient belle et gracieuse comme elle était , il y a six ans ; et sa vieille mère aussi à force de soins et de bien être
— Quoi ! ma mère aussi ! vous croyez ? s'écria Cécile , dont l'imagination s'était prêtée un instant aux illusions du docteur.
— Vous consentez donc , Madame , s'écria celuici transporté de joie.
— Quelle folie ! dit Cécile , tirée de sa rêverie , vous savez bien que c'est impossible.
— Et pourquoi , s'il vous plaît ?
— Mais vous oubliez donc que je suis mariée? dit-elle.
— Et vous, que vous êtes veuve? reprit le docteur.
— Que voulez-vous dire ? demanda Cécile en palissant.
— Quoi ! Madame , ignorez-vous encore que le bâtiment qui portait Monsieur d'Erlan en Amérique a fait naufrage.
Cécile ne répondit rien ; mais tous ses membres s'agitèrent convulsivement, et, cachant sa tête dans ses mains elle demeura immobile , comme si la vie s'était retirée de son corps.
Le docteur l'examinait avec inquiétude. Au bout de quelque temps Cécile releva la] tête , quelques
ni ;
larnios brilhiu'Ut encoiv à ses paupières ; mais son front avait reeoiivré toute sa sérénité.
— Ce que vous me tlites-là est impossible . ditelle ; heureusement que e'est impossilde.
— l.a nouvelle qu'on m'a tloimée n'est peut-iHre pas vraie, dit le doeteur, qui remettait à un autre jour le soin de la détromper. Je reviendrai bientôt . Madame : et . si vous aviez besoin de moi , voici mon adresse , je suis toujours à votre service.
Et il sortit en disant :
— Se peut-il qu'elle aime encore un tel homme î Dès que le docteur fut parti , Cécile se prosterna
devant un petit crucitix en vermeil , seul ornement de sa pauvre chambre.
a Non. Seigneur, disait-elle, vous n'auriez pas permis quil mourût lorsqu'il n'avait pas eu le temps de se repentir de ses fautes , lorsqu'une autre femme usurpait encore son amour ; non , ce n'est point en vain que je gémis et que je vous implore depuis si longtemps. »
Cécile se releva plus calme , elle apprêta le déjeuner de sa belle-mère , puis elle se mit à travailler , car depuis son arrivée à Paris elle avait senti le besoin d'ajouter par son labeui* à son modique revenu; et Thérèse, la lille de la portière, s'était chargée de lui procurer de l'ouvrage.
Madame d'Erlan cousait une chemise d'homme lorsque le docteur vint la voir l'après-midi : il n'eut pas de peine à deviner le but de ce genre d'occupation.
— En vérité , Madame , voilà qui est trop fort , s'écria-t-il tout en colère , vous voulez donc vous tuer tout à fait ; faible et nerveuse comme vous êtes , il vous faut de l'exercice et de la distraction , et non un travail continuel , comme celui auquel vous vous livrez ; cela ne peut pas durer , Madame , cela ne peut pas durer , vous dis-je.
— Il le faut bien cependant , dit Cécile avec un doux sourire.
— Il le faut, dites-vous? il faut que vous vous tuiez, n'est-ce pas? pour gagner quinze sous par jour, moins peut-être, que sais-je? comme si vous n'aviez point d'amis sur la terre.
— Mais , mon cher docteur , combien de pauvres ouvrières qui travaillent comme moi , et bien davantage encore , et qui ne se tuent pas pour cela.
— Fort bien , mais ces ouvrières y sont habituées dès leur enfance , puis elles dorment la nuit , elles n'ont pas de malade à soigner.
— Elles ont des enfants qui les réveillent quelquefois , et , pour ce qui est de l'habitude du travail , vous savez bien que je l'ai toujours aimé.
— Mais vous n'étiez pas poitrinaire alors . eria le doeteur de sa plus grosse voix.
— Kst-ce que je le suis maintenant? demanda Céeile prescpie joyeuse.
Le doeteur fit un geste d'impatience.
— J'ai dit cela pour vous effrayer , reprit-il plus doucement.
Cécile sourit.
— Croyez-vous donc que j'ai peur de la mort?
— Je me souviens que vous la craigniez beaucoup autrefois.
— C'est que je ne connaissais pas la vie . répliqua-t-elle avec un soupir.
— Il n'est que trop vrai que vous en avez fait depuis une cruelle expérience, reprit tristement le docteur.
Il se leva , et se mit à parcourir la chambre de long en large.
— Et cependant aucune femme ne méritait mieux d'être heureuse , continua-t-il en se parlant à lui-même , aucune n'était plus dévouée et plus pure , aucune n'avait plus de douceur et de bonté . et aucune ne fut plus à plaindre peut-être dans ce siècle si fécond en malheurs; voilà des choses qui me feraient douter de la providence.
— De grâce ! ne parlez j>as ainsi . docteur . dit Cécile , vous ne savez ce que vous dites.
— Ah ! voilà qui est plaisant ! s'écria le docteur d'un ton brusque. Quoi , Madame , vous n'êtes pas bonne , vous n'êtes pas vertueuse ? osez dire que non.
— Peut-être , répondit la jeune femme en riant. — Vous ne vous êtes pas sacrifiée pour votre mari,
il n'a pas été ingrat , il n'a pas mangé votre bien , vous n'avez pas tout perdu , santé, fortune, parents, amis ; tout en un mot !
— Vous êtes vous-même la preuve du contraire, dit Cécile avec une admirable douceur. Oh ! croyezmoi , mon vieil ami , j'ai bien souffert , il est vrai , et cependant je suis moins malheureuse que vous ne pensez. Dieu a été bon pour moi , il a toujours mêlé des consolations à mes peines ; et , connaissant ma faiblesse , il n'a pas voulu que je fusse éprouvée au-dessus de mes forces. Quand je perdis mon père , Dieu ne permit pas qu'il mourût sans avoir pardonné à Théodore ; quand il me reprit ma fille , ce fut pour la faire jouir plus tôt du bonheur du ciel ; en m' enlevant ma fortune , il me donna le dégoût du luxe et des vanités de ce monde. Puis il rend bienveillants tous ceux qui m'entourent ; la bonne Annette a partagé longtemps mon infortune, notre fermière de Vannée était remplie de soins et de complaisances pour moi , tous ses enfants m'ai-
( l-i5 ) inaioul. Ici nn>riu\ Thérèse, la lilk' du portier, que je connais à poinc , ma rendu mille petits services, elle a Tair de s'intéresser à mon sort. On dit (jue les hommes sont méchants , Dieu permet que je n'en rencontre que de hons. N'est-ce pas lui qui vous a lait venir au Luxembourg le seul jour où je m'y suis promenée? N'est-ce pas lui qui vous rend pour moi comme une seconde providence?
— Moi ! je n'ai rien fait pour vous , interrompit le docteur tout ému.
— Ne donnez-vous pas vos soins à ma pauvre mère? n'avez-vous pas écouté avec intérêt le récit de mes souffrances ? ne vous ai-je pas vu y compatir et chercher le moyen de les soulager? Oh ! je ne saurai jamais vous dire tout ce qu'il y a i>our vous de reconnaissance dans mon cœur , et tout ce qu'il y a aussi de bonheur par moments.
— Mais vous avez été presque toujours malade depuis deux ans et vous l'êtes encore , vous avez souffert des douleurs atroces.
— C'est vrai, dit Cécile ; mais je vais mieux , et puis , quand mon corps souffre ainsi , mon ûme ressenl au contraire une joie intérieure ; il y a quelque chose en moi qui me dit que je suis aimée de Dieu , que l'heure de la délivrance approche ; je suis dans l'état d'une femme qui désire passionnément
d'être mère , et qui en est aux dernières douleurs de l'enfantement , car il faut que vous sachiez tout , mon cher docteur , je vais vous confier un secret que je n'ai encore dit à personne , ajouta-t-elle avec une ingénuité charmante ; c'est que , dans un moment où j'allais mourir , j'ai demandé à Dieu de me faire expier dans ce monde les fautes de mon mari afin de le retrouver dans le ciel , et Dieu est si bon que je suis sûre qu'il m'a exaucée , et voilà pourquoi je vous disais l'autre jour qu'il était impossible que je fusse veuve.
— Cela n'a pas le sens commun , s'écria le docteur de sa grosse voix , cherchant à déguiser son émotion ; mais vous l'aimiez donc comme on n'a jamais aimé, cet homme là? vous l'aimez encore avec passion.
— Je l'aime toujours de tout mon cœur , répondit-elle avec simplicité ; seulement il me semblait autrefois qu'il me serait impossible d'en vivre longtemps séparée , que son indifférence était la mort ; je l'aimais passionnément , mais je l'aimais pour moi autant que pour lui. Je ne l'aime plus que pour lui seul maintenant , je donnerais avec joie jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour lui ; mais je me soumets très volontiers à ne plus le revoir dans cette vie , pourvu qu'il soit heureux dans l'éternité ;
cependant , ajoula-t-ello apivs un moment de silence , j'ai la persuasion (pu* je le iwcirai avant dt* mourir.
— Sublime lolie ! murnmra \v docteur, si has que Cécile ne put l'entendre .
Il n'osait pas lui répéter que Théodore était mort. La jeune l'enmie die son côté jiaraissait plongée dans une rêverie profonde. Le docteur prit congé d'elle en lui disant qu'il reviendrait le lendemain.
La vieille Madame d'Erlan n'avait pris aucune part à la conversation , elle roulait dans ses doigts de mauvais cbiflbns de papier dont elle faisait de petites boules comme les enfants , les arrangeant ensuite symétriquement sur sa couverture ; et , lorsqu'elle eut fini , elle fit entendre un murnmre de satisfaction , et les montra à Cécile ; celle-ci lui sourit comme elle eût fait à un enfant de quatre ans , et elle se dit :
« Que deviendrait-elle sans moi ! »
niAriTiu^ xiii.
I>î leDdcinain le docteur obligea Cécile à uti-epter une somme d'argent à titre de prêt ; elle eut de la peine à y consentir , mais il lui représi'nta qu'une nourriture plus substantielle étiiit indisjn'usable à Madame d'Erlan ; et dailleui-s , ajoutii-t-il . à l'époque où nous vivons, il est prudent de diviser son avoir pour en retrouver toujours une partie au l»esoin ; rendez-moi donc le service de garder cet argent , à condition que vous prendrez ce dont vous avez besoin. Le bon docteur n'avait trouvé que ce moyen de vaincre la délicatesse de Madame d'Eilan : il contiimait à la voir cliaque jour; il respirait auprès d'elle un parfum d'innocence et de vertu qui le charmait , elle seule le retenait à Paris , tiuit il
était indigné d'ailleurs du spectacle que présentait alors la France.
Au commencement de la révolution le docteur Thévenard l'avait saluée avec transport , comme une ère d'émancipation et de liberté ; il en avait adopté les idées généreuses ; mais , dès que les partisans frénétiques de l'égalité se furent souillés de sang , il se sépara d'eux avec horreur , ne se donnant même pas la peine de cacher ses sentiments. Toutefois il avait rendu service à tant de gens de tout parti et de toute condition , sa réputation de talent était si bien établie qu'on se servait de lui sans s'occuper de ses opinions ; il passait pour un savant original et bourru , mais nullement dangereux. Sous cette rude écorce le docteur cachait une âme aimante et généreuse. Capable de tout entreprendre pour le bien , il gémissait sur les malheurs de sa patrie et sur les passions des hommes ; sur leur orgueil , leur ambition , et il ne trouvait de bonheur qu'auprès de Cécile dont les douces vertus le réconciliaient avec l'humanité; il se sentait meilleur auprès d'elle , et en sortait toujours le cœur plus joyeux et plus disposé à faire le bien. Elle était si bonne, Cécile ! son âme pure soupçonnait si peu le mal,
« Oh ! ne me plaignez plus , disait-elle par fois