‹ L'expiation, ou, Cécile d'ErlanChapitre 6 sur 11 · SI · texte numérisé non relu

SI

à son ami, lors(|U(' li>iir iiitiiiiitr fut (icvciiuc plus jrraiule: si vous saviez tomlutii je suis heureuse « maintenant (|ii(' Dieu a rempli mon âme du feu de son amour ; eroye/-nioi , mon ami , le bonheur e'esi l'amonr, je l'ai pensé de lout tenips; mais eelui que j'éprouve eneore pour Théodore n'a rien de comparalileà la doueeur de cet amour immense qui me ravit , de cet amour qui ne connaît ni déceptions ni jalousies , et (pii , loin de s'afïaiblir par la possession , ne doit l'aire (juaugmenler dans le ciel. Que m'importent les maux que je dois souffrir ici-bas , pourvu que je sois toujours unie à Dieu , et qne je ne l'offense jamais ! »

Mais quoique Cécile fut si résignée pour ellemême , elle n'en était pas moins sensible aux peines d'autrui; aussi le docteur lui cachait-il avec soin les scènes sanglantes qui signalaient chaque jour de cette époque désastreuse; il craignait de lallliger parées détails pleins d'horreur , et il avait fortement recommandé à Thérèse de les lui laisser ignorer auUint que possible.

Le docteur ne perdait pas de vue son projet favori , il ne j>ouvait douter de la mort de Théodore, et il ne désespérait pas d'en convaincre Cécile; mais il sentit qu'il fallait du temps, et il était pressé de lui assurer une position meilleure,

et de se procurer à lui-même le repos après lequel il soupirait; il chargea donc un homme d'affaires de l'acquisition du château de Chandor , et , quand tout fut terminé , il retourna près de Cécile.

— Madame, lui dit-il, j'ai une nouvelle proposition à vous faire. Cédez-moi votre ferme de Vannée dont le sol est parfaitement exposé pour essayer dans notre pays un nouveau mode d'agriculture , et prenez en échange la petite maison et le terrain qui appartenaient autrefois à Monsieur d'Erlan , si cet arrangement vous convient , vous me rendrez un grand service , et nous pourrons partir tous ensemble lundi prochain .

Cécile ne se méprit point sur l'intention du docteur, et, sentant toute la délicatesse de son procédé , elle ne savait comment lui en témoigner sa reconnaissance; l'idée d'habiier cette maison de Théodore , d'y retrouver tous les souvenirs du jeune âge , d'y donner à sa belle-mère l'appartement commode que celle-ci occupait jadis , tout cela remplissait son cœur d'une joie enfantine qui la faisait rire et pleurer tour à tour, elle remerciait Dieu avec ferveur , et trouvait que le temps marchait trop lentement

Le dimanche suivant, le docteur Thévenard en-

ira tlu'Z elle de ^raïul mutin , il paraissait Irible ri découragé.

— {}uv vous est-il arrivé de faclieux ? deinatida (A'cile avec inquiétude

— Une de mes vieilles connaissances est tombée malade, dil-il . on m'a envoyé chercher, cette malheureuse circonstance relardera peut-tHre notie départ.

— Que la volonlé de Dieu soit l'aile î repondil la jeune femme.

— C'est pour vous surtout que j'en serais likhé. reprit le docteur , vous paraissiez si joyeuse de ce voyage.

Dans le môme moment Théix'se entra dans la chambre et dit tout bas à Cécile :

— On va dire la messe dans une maison du voisinage ; si vous voulez l'entendre , je garderai voir»' vieille mère.

Cécile serra la main de Thérèse en signe de consentement.

Voyez, que Dieu est bon! dit-elle au dcyctedès que la petite lillc fut sortie , à peine j'éprouve une contrariété qu'il m'envoie une consolation.

— Ce que vous faites n'est pas prudent . dit le docteur , il y va peut-être de votre vie.

— Qu'importe? répondit Cécile.

Ils sortirent taus les deux.

— Je vais chez mon malade , Monsieur de la Roche , qui demeure dans la rue du Helder ; si son état n'a rien de dangereux nous pourrons partir , dit le docteur.

Ils se séparèrent ainsi. Thérèse conduisit Madame d'Erlan dans une petite maison de chétive apparence ; une douzaine de femmes étaient rassemblées dans la cour où l'on avait dressé à la hâte un autel portatif. Un vieux prêtre vint y célébrer la messe , et Cécile l'entendit avec toute la ferveur des premiers chrétiens dans les catacombes.

A peine le saint sacrifice était-il achevé , qu'une foule d'hommes armés se précipitèrent dans la maison en proférant d'horribles blasphèmes. On éteignit les cierges , on cacha les ornements , puis les femmes se dispersèrent. Madame d'Erlan tremblante regagna sa demeure.

Le même soir un grand garçon de mauvaise mine vint apporter une lettre qu'il laissa chez la portière. Thérèse la monta de suite à Cécile, elle était du docteur ; il mandait que Monsieur de la Roche allait beaucoup mieux , et qu'elle pouvait se tenir prête pour partir le lendemain , qu'il viendrait la prendre à dix heures. La pauvre femme fut toute joyeuse , car depuis la scène du matin elle

l'prouvait un plus vil" désir di- s'éloi^Micr d.- Paris.

A l'heure marquée Cécile guelUiit à la fenêtre larrivée de la voiUiie , sa mère étail habillée pour la roule, tout son petit hajçage était prél. KUe avait sur elle le crueilix en vermeil et les six mil!,' frane» eu or (jue lui avait confié le docteur, tout sou \in\fQ. était aisément contenu dans une petite malle de cuir. Onze heures sonnèrent et le docteur n'avait point paru. Cécile apprêta à dîner à sahellemère. A quatre heures elle commença à s'inquiéter sérieusement , et elle résolut d'aller voir ellemême ce que devenait son vieil ami.

Profitant du sommeil de Madame d'Erlan . qui s'était endormie sur son fauteuil , elle s'achemina vers la place des Victoires , regardant à droite et à gauche si elle ne rencontrerait point le docteur sur sa route. Une grande agitation régnait ce jour là dans la ville ; on voyait de tous côtés des groupes d'hommes armés de piques et de mauvais fusils , qui chantaient la Marseillaise, des femmes à moitié nues qui dansaient au tour d'un arbre avec des bonnets rouges sur la têU^ en poussant des cris désordonnés. Cécile fut plusieurs fois sur le point dr rentrer chez elle , tant elle éprouvait de dégoût. Cependant le désir d'avoir des nouvelles du doc-

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teui' l'emporta ; elle continua sa^ route , et arriva enfin sur la place des Victoires.

La maison du docteur était cernée de toute part ; des hommes avides de sang et de pillage envahissaient déjà l'escalier , une foule de curieux et de désœuvrés remplissaient la cour et se pressaient devant la porte.

— Qu'est-il arrivé? demanda Cécile à une femme, qui regardait comme le& autres tout en donnant à téter à son enfant?:

— C'est un suspect qu'on arrête , répondit la femme , un médecin , je crois.

— Et des fameux encore , ajouta sa voisine , l'épicière du coin ; je le connais bien moi , à tel compte qu'il a soigné mon homme dans sa maladie de Fan dernier , et que , sans lui je crois bien que Jean Martin ne vendrait plus de cassonnade à l'heure qu'il est.

— Il faut croire tout de même que c'est un aristocrate, répondit l'autre femme.

— Aristocrate ou non , c'est un brave homme, qui visite pour rien les pauvres gens , et nous n'en avons pas trop comme ça : si on les arrête , je ne sais ce que nous deviendrons.

— Le voilà qui est pris , cria la première femme. Oh ! la vilaine mine !

Cécile fut oMigôe de s a{)pu)'er contre le mur pour se soutenir.

— Où est-il donc? dît répicière; ce gros pafciu<i (pii est devant moi ni'empc^che de voir.

— Il est Va dans la cour entre les gendarmes, dit lauDe Icnnne.

I/épicièrc monta sur la borne.

— Ah ben oui ! dit-elle , c'est (îros-Jean , son domestique; si celui-là était i)endu , ce serait un petit malheur.

— Tiens , pourquoi n'arrête-t-on pas le médecin ? reprit la première femme , on disait qu'on était venu pour (;a.

— C'est que peut-être il n'est pas chez lui , dit l'épicière; eh ! bien, tant mieux ! si le pau\Te homme pouvait leur échapper, je n'en serais pas fâchée pour mon compte.

— Etes-vous siire que ce ne soit pas le docteur ? demanda Cécile en rassemblant tout son courage.

— Très sûre, ma petite, répondit l'épicière, je le connaîtrais bien peut-être , puisqu'il a soigné mon mari.

— Dieu soit béni! murmura la jeune femme. Ainsi donc tous ces gens là vont se retirer maintenant?

— Possible. Ah ! diable ! non, les voilà qui posent

des sentinelles , apparemment pour le prendre lorsqu'il reviendra.

— Mon Dieu ! conduisez-moi vers lui , dit Cécile du fond de son cœur , tout en se glissant le long du mur de la cour , afin de sortir de la foule.

Dès qu'elle se trouva libre au milieu de la place, elle se recueillit un instant.

« Si le docteur retourne chez lui , il est perdu , se dit-elle , il faut donc l'en empêcher ; mais comment m'y prendre ? où peut-il être maintenant ? »

Elle se rappela Monsieur de la Roche et la rue du Helder , mais elle ne savait point le numéro de la maison.

« Si je vais le chercher, nous pouvons nous croiser en route, et c'en est fait de lui ; si je reste à guetter son retour, comment puis-je avoir l'œil à la fois sur toutes les rues qui débouchent sur cette place , afin de le prévenir à temps , et qui sait si on ne l'arrêtera pas jusque chez son ami ? »

Son inquiétude ne lui permettait pas de rester en repos , elle s'élança dans une des rues qui pouvaient conduire au logement de Monsieur de la Roche. A peine eut-elle fait une centaine de pas qu'elle aperçut le Docteur qui s'avançait tranquillement les mains dans ses poches , comme un homme

qui n'a licn à rraindrc. Cécile prit vivement son bras, et lui faisant rebrousser chemin :

— Par ici, par ici, lui dit-elle.

— Que vous est-il donc arrivé , pauvre petite dame? demanda le docteur retournant sur ses pas.

— Venez toujours , vous le saurez tout à l'heure.

Et elle l'entraînait dans les rues les moins fréquentées, et, quand ils eurent marché ainsi pendant quelques minutes, et qu'elle se crut assez éloignée de la place , elle entra dans l'allée sombre d'une vieille maison.

— Enfin , Madame , me direz-vous ce que cela signifie? demanda le docteur tout essouflé.

Elle lui raconta alors en peu de mots et à voix basse tout ce qu'elle avait vu et entendu , et elle le supplia de quitter Paris sur le champ , et de fuir en pays étranger.

Le docteur l'écoutait dans un morne silence. Il ne pouvait guère douter du sort qui l'attendait, s'il était traduit devant le tribunal révolutionnaire; et cependant il ne pouvait se résoudre à émigrer.

— Je n'ai rien à me reprocher , dit-il , qu'ils me jugent, s'ils veulent.

— N'attendez aucune justice de ces scélérats , n'ont-ils pas condamné le roi et tant d'autres aussi

innocents que vous ? mon cher ami , partez pendant qu'il en est temps encore.

Et voyant qu'il hésitait de nouveau.

— Je vous le demande au nom de notre amitié ; enez, voilàlessix mille francs que vous m'avez confiés , partez sur le champ.

— Voulez-vous venir avec moi en Angleterre? Madame ? demanda le docteur.

— Non , ma mère et moi nous retarderions votre fuite, et nous vous serions à charge , d'ailleurs pourquoi quitterais-je mon pays sans nécessité ?

— Eh ! bien , Madame , nous allons partager cet argent, dit le docteur , mille écus me suffisent pour un premier établissement, et ensuite j'ai mon état.

— Je ne veux rien garder , dit Cécile.

— Alors je reste ici , reprit-il d'un tsn ferme , j'aime mieux m'exposer à être arrêté que de vous savoir dans la misère.

— Donnez-moi mille francs et partez , dit la jeune femme, à qui les minutes paraissaient des heures.

Il lui laissa mille francs , et prit le reste de la s,omme. Alors tous les deux sortirent de l'allée et gagnèrent la boutique d'un fripier, à qui le docteur croyait pouvoir se fier ; il échangea son habit noir à la française et sa perruque poudrée contre un cos-

( <6« ) tiiuîc d'ouvrier ; la tournure peu distin^çuée du hou docteur se prèlait à ce dcjj:uiseiuent. Ainsi travesti, il lit ses adieux à Cécile, lui promit de lui donner de ses nouvelles , et s'achemina vers la harrière du Roule. La jeune femme le suivit de loin , priant Dieu de le couvrir de sa protection , et , quand elle vit (pi'il était sorti de la ville sans être arrêté , elle roj^agna sa demeure.

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