‹ L'expiation, ou, Cécile d'ErlanChapitre 7 sur 11 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

11 était presque nuit lorsque Madame d'Erlan rentra chez elle. La petite Thérèse était assise sur le seuil de la porte, la tête appuyée entre ses mains.

— Bonsoir , mon enfant , lui dit Cécile de sa douce voix.

La jeune fille tressaillit , leva la tête , et poussa un cri joyeux.

— Est-ce hien vous , ma honne dame? dit-elle, je n'espérais plus vous revoir.

— Et pourquoi cela , ma chère petite? demanda Cécile en lui serrant la main.

— Parce que ne vous voyant plus rentrer J'avais peur que les méchants gendarmes ne vous eussent arrêtée, comme ils ont fait de votre pauvre maman.

— Que dites-vous ? s'écria la jeune femme , en s'élançant vers l'escalier.

— Ah! continua Thérèse, j'ai eu bien peur, allez, et ma mère encore plus; mais où courez-vous donc?

Cécile, en arrivant en toute hâte à son cinquième étage , trouva la porte fermée ; un frisson mortel parcourut tous ses membres.

— Voici votre clef, cria la portière qui montait avec Thérèse ; hélas! ma bonne dame, j'aurais payé de ma bourse pour empêcher ce malheur ; mais enfin faut-il bien se consoler , d'autant mieux que la pauvre femme ne pouvait plus vivre longtemps , puisqu'elle était toujours malade ; et, quant à vous, il n'y a plus rien à craindre , car j'ai dit à ceux qui l'ont arrêtée que cette vieille maman demeurait toute seule avec sa servante, qui était sortie pour les provisions.

Mais Cécile entendait à peine , et ne pouvait retenir ses sanglots. La. portière et sa fille la firent entrer dans sa chambre.

— Où est-elle? où est-elle? s'écria la jeune femme , en voyant le fauteuil que Madame d'Erlan occupait d'ordinaire. Dites-moi ce qu'elle est devenue.

— Hélas ! ma pauvre dame , elle est en "prison ^

rt'poiulit la norlit'iv ; mais l'ulin tous ceux «|ui y vont n'en iiu'iiivnt pas, il y en a (piicn reviennent, quoique par le tenjps qui court ce soit une mauvaise maladie.

— En prison ! ma mère en prison ! s'écria Cécile ; mais au nom du ciel de quoi peut-on Taecuser? elle , pauvre femme infirme , et depuis longtemps tombée en enfance.

— Est-ce qu'ils font attention à cela maintenant ? reprit la portière : coupable ou innocent , noble ou non . tout le monde y passe ; il y en a tant, que c'est uneborreur comme on n'en a jamais vue !

Elle raconta ensuite longuement à Cécile comment des gendarmes étaient venus cerner la maison environ une beure après son départ , qu'ils avaient demandé la citoyenne d'Erlan, qu'étant montés dans la cbambre , ils avaient trouvé la pauvre vieille buvant un verre de tisane que Tbérèse venait de lui donner ; ils l'avaient arrêtée au nom de la loi , et avaient voulu s'emparer d'elle ; mais la dame avait fait résistance , et s'était cramponnée à son fauteuil, en criant.

« Tbéodore , je veux Tbéodore. »

On l'avait alors enlevée de force , après avoir enfoncé le secrétaire et chercbé partout s'il n'y avait ni argent ni papiers.

Ce récit fit couler de nouveau les larmes de Cécile.

— Pauvre femme ! disait elle , qui ne connaissait que moi , et qui ne me reverra plus ! Hélas ! quelle âme compatissante en prendra soin ? qui lui donnera les secours indispensables dans son état?

Elle se perdait ensuite en conjectures pour deviner qui l'avait dénoncée , mais inutilement. Seulement Thérèse se rappelait d'avoir vu au milieu des gendarmes le même garçon qui avait apporté la veille la lettre du docteur. Elle offrit à Madame d'Erlan de passer la nuit auprès d'elle ; mais celleci la remercia , et les deux femmes se retirèrent.

Dès que Cécile se trouva seule , elle supplia le Seigneur d'avoir pitié de sa belle-mère , d'envoyer son ange la visiter dans sa prison , d'accorder à la pauvre vieille un sommeil paisible et les soins qui lui étaient nécessaires ; il lui sembla que ses vœux étaient exaucés. Elle s'étendit ensuite sur son matelas , et s'endormit bientôt , car elle était accablée de fatigue.

Dès qu'il fut jour Cécile se leva , bien résolue à se faire emprisonner avec sa belle-mère, si elle ne pouvait obtenir son élargissement; mais elle ne savait à qui s'adresser pour cela. Elle demanda à la portière dans quelle prison Madame d'Erlan avait

V J67 ) t^U' coiuluiic ; ni TIutôso ni sa môro ne pun'nl lui (louiitT (II' n*iist'i^iuMiuMils |M)silirs, cllrs lui dirent Si'uU-nu'iit (juil y avait ili'S prisonniii-s ù la Forti*. ù la (lunriirgrrio, vl nit'^uie clans dfs niaiM)ns |wirliculières. car on arrtHail tant df gens que les prisons ne iHHivaienl sulîire. hii uste , ajouUi la |»orlière , adressex-vous à ce médecin qui vient vous voir si souvent , i^a paraît un brave hoinnie . il doit on savoir plus long ({ue nous.

Os |Kiroles rappelèrent à Cécile le complet abandon où elle se trouvait. Sans doute le Ikju docteur, s'il ei*Jt été encore à i*aris , lui eût servi en pareille circonstance de conseil et dappui ; et cependant elle se sentiiit heureuse de l'idée que lui au moins avait échappé aux bourreaux.

Sans autre espoir que Dieu seul . mais pleine de confiance en lui, elle se dirigea vei-s|a Conciergerie. A ras|)eet de ces mui's noircis, de ces lenéli-es grillées ^ de ce sombre bâtiment où tant d'iiuiocentes victimes venaient l'aire une halle sur le chemin de l'échafaud, Cécile sentit son cicur se serrer, des larmes de [tiiié coulaient de ses yeux ; elle s adiv'ssa au geôliei* , le suppliant de lui dire si sa mère , Madame d'Krlan , y était enfenut'e. Elle en lut rudement repoussée ; cet homme déjeûnait lorsque Cécile avait sonné et il n'aimait point à être

dérangé pendant ses repas , la pauvre femme se présentait dans un mauvais moment. Elle se retira toute troublée de la réponse grossière qu'on lui avait faite.

Comme Cécile s'éloignait , le cœur gros de soupirs, elle aperçut une jeune fille qui s'en allait aussi de son côté les yeux noyés de larmes , elles se jetèrent l'une àl'autre un regard de compassion, et Madame d'Erlan continua son chemin vers la Force , toute triste et presque découragée.

Quand elle fut arrivée devant cette autre prison, la jeune femme s'appuya contre le mur ne sachant que faire , hésitant à sonner de peur de s'entendre dire des injures ; cependant plusieurs femmes étaient là qui semblaient attendra , parlant entre elles à voix basse, et Cécile comprit que ces femmes avaient aussi des parents prisonniers dont elles cherchaient à avoir des nouvelles ; et , ayant sonné plusieurs fois sans qu'on leur eût ouvert, une d'elles plus impatiente ramassa une pierre et la lança avec force contre la porte. Alors un homme en sortit armé d'un bâton avec lequel il chassa toutes ces pauvres créatures , et , comme Cécile ne s'était pas enfuie dans l'espoir d'obtenir des nouvelles de sa mère , elle reçut sur l'épaule un rude coup qui lui arracha un cri de douleur ; le brutal se mit à rire

d'un ritv irucl , et il s'appr^Uiit à rni|i|KT tic nouveau , inais la stMitiiii'IU* rtliiil U' liras de ce inrrhaiil luMMiiu' en n'pirdaiil (iécile d'un air de eompassioii.

Quoi(|ue Cécile eiU été plus inallrailée encore à la Force cjuà la (Àjncierjferie, elle s'en éloigna moins découragée ; par une bizarrerie du cu'ur humain la douleur pliysiciue al»sorl>e quelcpiefois les |>eines morales, et puis le regard du soldat lui avait t'ait du bien : il faut si peu de chose pour réconforter les malheureux! La pieuse chrétienne éprouvait njénie une sainte joie en se rappelant ces paroles de l'évangile : « Bienheureux ceux qui soutirent ]KM*séeution pour la justice. » et la jicnsée que son dessein était agréable à Dieu et qu'une journée pareille hâterait l'expiation qu'elle s'était proposée la remplit de l'orce.

L'esprit tout occupé de ces réflexions , la jeune femme arriva presque sans s'en apercevoir à la j>orte de l'Abbaye , et là au moins elle acquit la conviction que Madame d'Erlan n'y était pas renfermée. La nuit s'approchait, et Cécile n'avait point mangé de tout le jour , elle retourna à sa demeure, s'entretint quehpie temps avec la portière , soupa de boii appétit , pria Dieu pour la France . jK)ur tous ceux qui souffraient et i>our sa mère en parti-

culier, et se coucha tranquillement, bien résolue à recommencer le lendemain ses recherches.

Il était à peine jour que Cécile était sous les murs de la Conciergerie, attendant avec patience une occasion favorable. A six heures elle vit arriver la même jeune fille qu'elle avait remarquée la veille , celle-ci s'avançait rapidement , portant un petit paquet de linge et un panier renfermant des provisions. Le guichet de la prison s'ouvrit aussitôt, la jeune fille échangea quelques mots avec une personne de l'intérieur , lui remit son paquet et son panier , et s'éloigna d'un air moins triste que la veille ; Cécile la suivit , déterminée à lui demander comment elle était parvenue à parler au geôlier.

La jeune fille parcourut deux ou trois rues, puis, tournant brusquement à gauche, elle entra dans le corridor d'une grande et sombre maison et franchit trois étages. Cécile monta hardiment après elle, il lui semblait qu'elle ne pouvait en être repoussée; son regard de la veille , ce regard si triste et si doux , était toujours présent à son esprit.

Madame d'Erlan frappa à la porte : une petite fille de six ou sept ans , pâle et frêle , qui vivait là privée d'air et de soleil , vint lui ouvrir.

— Que demande Madame? dit l'enfant avec politesse.

('.écilc m* siivuil trop »jiu' rr|Kiinlif.

— Parlt'i'à vos paionls . <lit-<llc . :l|nv^ un im»mcnt d'hésiUitioii.

— iCi'liu , ci'iu la pelile . viens voir vc (|u On h-

VfUl.

/x'iia paiiil. v\. rt'connaissant (ahmIl», elle til nn mouvement de surprise.

— Vous t'tes étonnée de me voir, Mademoiselle . dit la jeune l'emme , cl je le suis autant que vous de ma hardiesse ; mais vous pouvez nu* rendrr un ^M'und servie»'.

— Veuillez vous asseoir , Madame . dit Zélia en la faisant entrer dans un grand salon piesque dénué de meubles, je m'estimerais heureuse de |)ouvoir vous être utile, mais je n'ose Tespérer.

— Vous pouvez parler au geôlier de la Conciergerie , reprit Céeile.

— Comment le savez-vous? interromjiit vivement Zéliu. d'ailleurs je n'ai j)oint vu le geôlier.

Céi'ile rougit beaucoup.

— Hélas! dit-elle , ma pauvre mère est en priscui je ne sais où. et j'espérais

Des larmes eoui>cTent sa voix.

— Pardonnez-moi , Madame , dit Zélia avec une grâce charmante . dans ce malheureux temps on n'ose i>arler de suite à cœur ouvert. Je n'ai point

menti en vous disant que je n'avais pas vu le geôlier; mais je me suis adressée à sa femme, et, moyennant quelques pièces d'or , j'obtiens par fois de donner de nos nouvelles à ma pauvre tante , et de lui faire passer un peu de linge, voilà tout mon secret.

Madame d'Erlan remercia la jeune fille , elle lui raconta tout ce qu'elle avait inutilement tenté pour découvrir la prison de sa belle-mère.

— J'ai encore une grâce à vous demander , lui dit-elle , mettez-moi en rapport avec cette femme , j'ai heureusement un peu d'or dont je puis disposer.

— Je le veux bien , dit Zélia ; si cela vous convient , nous irons ensemble demain matin , écrivez à Madame votre mère , si elle est prisonnière à la Conciergerie , cette femme lui fera passer votre lettre.

— Hélas ! dit Cécile , se serait inutile , ma pauvre mère est dans un état qui ne lui permet point de lire.

— Est-ce qu'elle serait aveugle? demanda Zélia.

— Non , mais l'âge et les malheurs ont beaucoup affaibli son intelligence.

Ah ! mon Dieu ! s'écria la jeune fille , et quel jour l'a-t-on emprisonnée?

— Il,y a trois jours, répondit Cécile.

Olli' dame est à la OjiKicijjjiru' . tlii /• Ii;i EIK» t'ourul dans la pirce voisim* cl eu rapjMnl;' une Icllro (lu'ello liaisa avant i\v rouvrir.

— lù'outez ce quo in\'(ril ma bonne lanlc. Et l'Ile lut le paragraphe suivant.

« Notre nombre augmente tous les jours, hier on » a amené une dame î\gée, dont le malheureux état •> m'a rempli de eompassion ; elle ne comprend ') rien de ce qui se passe autour d'elle, elle n'a pas " nu^me pu dire son nom et ne prononce guère que » celui de Théodore, qui est apparemment le nom » de son lils ou de son mari. Au commencement » elle avait peur de tout le monde; mais bientôt M elle s'est habituée à ma figure , elle reçoit mes 0 soins avec plaisir, et je ne l'en laisserai pas w manquer tant que Dieu me prêtera vie. »

— Que le ciel soit béni ! s'écria Cécile, et votre tante aussi, c'est à elle que je vais écrire pour h» remercier de tant de bonté.

— Oh! c'est un ange que ma tante , dit Zélia. Elle raconta alors à Cécile qu'elle avait été

élevée au couvent des Ursulines auprès de cette t<'mte, qui en était supérieure. A l'époque où ces pauvres religieuses lurent chassées de leur retraite, sœur xMarie de l'Incaination était venue habiter auprès de sa sœur, madame de Moussac. Depuis la

mort de cette dame elle servait de mère à ses deux nièces, Zélia et Charlotte. Son arrestation les rendait une seconde fois orphelines, leurs biens étaient séquestrés et elles n'avaient avec elles qu'une ancienne femme de chambre de leur mère.

Cécile écouta ce récit avec intérêt, elle combla d'amitiés la jeune fille, et l'etourna chez elle pour écrire sa lettre et pour préparer le paquet de linge qu'elle voulait envoyer à Madame d'Erlan.

Le lendemain Cécile et Zélia se rendirent à la prison. La geôlière ouvrit le guichet, et, moyennant la pièce d'or que Cécile glissa entre ses mains, cette femme se chargea de remettre le tout à son adresse,

— Maintenant , dit Zélia à sa compagne pendant qu'elles retournaient ensemble ^ il faut unir nos efforts pour obtenir leur mise en liberté.

— J'y ai déjà beaucoup pensé , répondit celle-ci , mais je ne sais comment m'y prendre ? prions le ciel qu'il nous inspire , je viendrai vous voir tous les jours et nous nous communiquerons nos idées.

Elles formèrent ensemble mille projets, mais tout ce qu'elles imaginaient se trouvait impraticable lorsqu'il s'agissait d'en venir à l'exécution.

Un matin Zélia vint trouver Cécile de bonne heure , elle était belle et parée , son visage était radieux.

J'ai une bonne noiivcllc ;i \oiis annoncri* . dit- «•II»' : Jost'phiiK' ^ l'éUiil U' nom (!»• sa Ifinint* de ehanilire a l'ail la connaissance d'un lionnne (}ui ponira nous être utile. C'est le don)esli(|ue d'un citoyen , connue on les nomme aujouidlmi . «jui a beaucoup de crédit auprès de plusieurs membres du comité de salut public. Pour une somme de cent francs ce domesti(|ue doit nous introduire auprès de son maître; cetluunnie, (pii n'est pas mécliant. diton, pourra-t-il résistera nos prières ?Vene^, macbère Cécile . ne perdons pas de temps , faites un peu de toilett4? et mettons-nous en route ; le citoyen se lève ordinairement à buit beures , il sort à neuf et ne rentre plus de tout le jour, il ihut le prendre à la volée; tout est convenu depuis bier au soir, le domestique nous attend . Josépbine va nous conduire.

Êtes-vous sûre de ce domestique? dit Cécile; j>eut-étre est-ce un fripon qui ne cbercbe qu'à nous soutirer de l'argent ?

— C'est la seule chance que nous ayons, ré|)ondit la jeune lille.

— Vous avez raison , ma chère.

Elles sortirent ensemble ; Cécile priait dans le tond de son cœur , Zélia cherchait des phrases touchantes pour attendrir le citoyen Brutus , Joséphine marchait devant elles pour leur montrer le chemin.

Elles arrivèrent ainsi à la place de la Révolution ; la guillotine y était en permanence ; les pauvres femmes détournèrent la tête avec horreur , Joséphine les pressa d'avancer.

— Nous ne sommes plus qu'à deux pas, dit-elle. Un homme d'assez mauvaise mine les attendait à

la porte d'un bel hôtel ; il les reçut d'un air arrogant , les passa en revue avec une attention qui les fit rougir , se fit compter par Joséphine les cent francs qu'elles devaient payer d'avance , et introduisit les deux jeunes femmes d'un air mystérieux dans une petite pièce élégamment meublée.

— Je vais voir si le citoyen est levé , leur dit-il. Il les enferma à double tour et sortit. Zélia

tremblait, tout son courage l'avait abandonnée; Cécile au contraire avait retrouvé toute sa fermeté ou pour mieux dire sa résignation habituelle , car, naturellement faible et timide , sa force ne venait jamais que de sa confiance en Dieu ; c'était elle maintenant qui encourageait Zélia par les pensées consolantes de la pureté de leurs intentions et de la protection divine,

Après un quart-d'heure d'attente des pas d'homme se firent entendre dans une pièce voisine , puis la voix du domestique; elles écoutèrent attentivement , et crurent distinguer ces paroles.

— Va te proinoner avec les sollieilnlioiis , nia une voix (iiii lit tressaillir Céeile : il lui seiiiMa «ju'clle l'avait entemliie (iiieUiue pari. — Je ne suis jwint en veine de ^^alanteiie , j'ai bien antre chose à penser anjonrd'luii.

I^ domesti(pie reprit la parole; mais, connnc il pariait beaucoup plus bas que son maître , Zélia ne distingua que ce mot « compassion. »

— Non , mille fois non, cria le maître d'un ton de colère , que le diable t'emporte avec ta compassion ! je ne me compromettrai pas pour le l'aire j)laisir.

Tout rentra dans le silence, le domestique vint ouvrir la porte du cabinet.

— Sortez , leur dit-il à voix basse , le citoyen n'a pas voulu m'écouter , il est de mauvaise humeur ce matin , mais ça ne durera pas. et demain il vous parlera et fera tout ce que vous voudrez , car c'est un bon enfant au fond.

La jeune fdle se leva et prit le bras de Cécile qui était pâle comme la mort, et dont les lèvres tremblaient dun mouvement eonvulsif.

— Sortons, dit Zélia.

Et elle l'entraîna dans la cour. Ce fut là qu'elles retrouvèrent Joséphine et le domestique qui sellait le cheval de son maître.

DuTEiL DE LV RociiÈRE. L'expialioti. 12

— A demain , mes petites amours , leur dit-il d'un ton insolent.

— A demain , répéta Joséphine.

Les trois femmes voulurent sortir , mais elles furent repoussées par une foule nombreuse , qui obstruait le passage. C'était une troupe d'hommes et de femmes déguenillés , qui se poussaient en criant. Les gendarmes avaient refoulé cette multitude, et la charrette qu'ils escortaient avait avancé de quelques pas ; cette charrette contenait une douzaine de femmes et de jeunes filles que l'on conduisait au supplice.

Ces mêmes hommes, qui s'opposaient à la marche de la fatale charrette, avaient applaudi bien souvent à de pareilles exécutions ; mais, soit que quelque ami caché fût parvenu à ameuter le peuple en faveur des victimes de ce jour , soit que ce même peuple , rassasié de sang innocent , fût enfin las de le voir répandre , il opposait alors une sorte de résistance à l'accomplissement de l'œuvre sanguinaire.

Cécile et Zélia étaient montées sur un banc de pierre pour voir ce qui se passait ; des cris de triomphe retentirent dans les airs , c'était la foule, qui, s'étant resserrée tout-à-coup, était parvenue à son tour à faire reculer les chevaux.

Zélia cria de joie avec tout le monde , et toutes

(K'iix It' corps |nMuliéeii avant , al)SorlK't's dans une st'iilt» il nu'ino itonsée, elles alUiulaicnl avec une anxiété inilicii)le le résultat de celte lutte dune foule d'honnncs contre un iietit nombre de .sat4?llites, du bon droit contre la cruauté et l'injustice.

Cependant la cbarrctte avan(;ait, quoique lenlcnienl et forcée à des haltes fréquentes ; mais elle avan(;ait enlin malj^qé les hurlements, les trépi^qiements, les vociférations de la foule, et chaque pied de terrain qu'elle jj;agnait était comme autiint de coups de poignards pour le cœur des deux jeunes femmes. Elles ne pouvaient détourner leurs yeux de ce drame terrible , leur âme tout entière y était attachée.

Bientôt elles purent distinguer la touinure et presque les traits des victimes ; plusieurs étaient jeunes et belles, quelques-unes étaient couronnées de fleurs comme au jour de leurs noces ; trois religieuses portaient le costume de leur ordre; elles avaient une contenance ferme et modeste, (jui contrastait dignement avec l'agitation de tout ce qui les entourait. La plus âgée des religieuses récit;iit d'une voix lente et solennelle les prières des agonisants , et ses compagnes faisaient les répons. L'émotion de Cécile et de Zélia était au comble, quand les pieds d'un cheval frappèrent le pavé; une voix cria gare , le claquement d'un fouet se mêla

aux clameurs de la foule , et la mèche du fouet effleura la joue de Cécile ; c'était le citoyen Brutus qui, sortant à cheval, cherchait à se frayer un passage. Cette diversion fut nuisible à la bonne cause : l'attention un instant détournée et les groupes divisés , la charrette put avancer presque librement , et ses conducteurs en profitèrent pour lui faire franchir en deux minutes plus de terrain qu'elle n'en avait gagné en demi-heure. Alors, un cri déchirant se fit entendre , les victimes étaient arrivées en face de l'autel , et Zélia venait de reconnaître sa tante au milieu d'elles.

La religieuse tressaillit au cri de sa nièce , lui tendit les bras avec un sourire plein de tendresse et de résignation, et, les élevant ensuite vers le ciel, elle résuma dans ce geste sa consolation et ses espérances.

Et, pendant cette scène rapide, une vieille femme, jusqu'alors accroupie sur la charrette , se redressa tout-à-coup , et , promenant sur la foule des yeux hagards , elle cria d'une voix lugubre :

— Théodore ! Théodore !

Et Cécile reconnut en frémissant sa malheureuse belle-mère; et le citoyen Brutus, qui n'était encore qu'à quelques pas de là , se retourna aussi à ce cri ; le visage de cet homme apparut à Cécile , et la jeune femme tomba à terre , privée de sentiment.

CIIVlMTIli: w.

Une heure après Cécile et Zélia , en proie à la plus vive douleur, donnaient un libre cours à leurs larmes. Une pluie battante, survenue tout-à-coup, avait dissipé la foule, et la charrette, avançant alors sans obstacle, le bourreau avait accompli son œuvre de sang.

— Les monstres !.. criait la jeune fille , que leur crime leur soit compté à jamais î tpie tout ce sanj.' innocent retombe sur eux!

— Ah ! ne maudissez pas, chère amie, dit Cécile . prions pluUH, prions à la fois pour les bourreaux et pour les victimes.

Elles récitèrent ensemble lollice des morts. L'exaltation de Zélia se calma i)eu à peu . Madame

d'Erlan enviait le sort de ces religieuses, dont elle avait admiré la contenance noble et calme.

« Quand pourrai-je aussi me reposer dans votre sein , ô mon Dieu ? s'écriait-elle ; quand pourrai-je vous contempler face à face? mais mon heure n'est point encore venue, et cependant je l'ai revu!... c'est donc lui que j'allais solliciter pour sa mère ! il ignorait qu'elle aussi était traînée à l'échafaud ;. . . mais quel rôle joue-t-il donc dans le drame sanglant de cette révolution? peut-il être l'allié, l'ami des pourvoyeurs de la guillotine!.... Je l'ai revu!.... je savais bien que je le reverrais avant de mourir !. . . je puis mourir maintenant!...

Et la pauvre femme se sentit si faible qu'elle crut un instant que son vœu allait être exaucé.

— Il faut cependant bien que je vous quitte , ma chère enfant , dit-elle à Zélia lorsqu'elle fut un peu mieux, la nuit approche et il y a loin d'ci chez moi.

— De grâce ne nous séparons plus , interrompit la jeune fdle , ce logement n'est-il pas assez grand pour nous trois? que deviendrai-je maintenant sans vous, moi, pauvre orpheline ! Cécile, ayez pitié de ma pauvre petite sœur, servez-nous de mère à toutes deux , soyez notre appui , comme ma bonne tante fut celui de votre pauvre maman.

— IJolas! en (juoi piiis-je vous tHn* utile? répoudit (ItViic en reiiilnassarit, je crains plutôt de vous devenir à eliar^'e. eai' ji' ne nie porte pas bien ; cependant, puisque yi)us le désirez, je resterai avec vous.

Zélia satisfaite du consentement de Cécile , envoya Joséphine chercher le petit mobilier de son amie, et le soir même madame d'Erlanl'ut instiillée dans une chambre contiiruë à celle qu'occupaient ensemble les deux sieurs.

La jeune femme ne dormit point de toute la nuit ; les scènes terribles de cette triste journée, et surtout r image du cavalier qu'elle avait entre vu demeuraient toujours présentes à son esprit. Dès que le jour fut venu elle s'habilla à la hâte et se dirigea vers l'hôtel du citoyen Brutus , se rappelant que c'étiiit à neuf heures du matin qu'il sortait de chez lui pour n'y rentrer que le soir. Qu'attendait-elle de cet homme, en supposant même que ce fût Théodoie? se faire reconnaître à lui . reconquérir son amour, pouvaitelle raisonnablement l'espérer? Cécile n'avait pas fait toutes ces réilexions; poussée pai* un désir irrésistible de le revoir . elle marchait à la hâte, comme si elle eût craint de ne pas arriver à temps. Évitant la place où sélait j)assée l'atfreuse catasti'ophe de la veille . elle arriva enfin après un long

détour à la porte de l'hôtel , et demanda à la portière si le citoyen Brutus était chez lui.

Tu prends mal ton temps , ma petite , répondit celle-ci d'un ton goguenard en la regardant avec insolence ; le citoyen n'est pas rentré depuis hier , et je ne te conseille pas de l'attendre plus longtemps , car il ne reviendra qu'à la nuit.

Cécile rougit et se retira sans répondre , mille pensées sinistres traversaient son esprit; cet homme ne courait-il pas aussi des dangers? n'y avait-il pas à craindre pour tout le monde dans ce temps de terreur? On craint toujours pour ce qu'on aime , et plus elle réfléchissait à cette voix sonore , qui retentissait encore dans son cœur , quoiqu'elle n'eût prononcé que des paroles de colère, à cette taille élancée , à ce cri lugure : « Théodore ! Théodore ! » qui avait été cause que le citoyen Brutus s'était retourné vivement, et plus elle se persuadait que cet homme était son Théodore, que la' pauvre femme aimait d'autant plus qu'elle avait plus souffert pour lui.

En voyant rentrer Cécile , Zélia fut frappée de l'agitation de son amie, et lui en demanda la cause avec tant d'instance et de tendresse que celle-ci ne put s'empêcher de lui confier une partie de son histoire ; Zélia l'écoutait avec le plus vif intérêt ,

( 18'^ ) mais sans pouvoir se persuader «pic !«' eitovm Bniliis et Tlu'odore l'iissi'iit le iin^iiie lioniiiR'.

— .N'est-il pas invraiseinl»ial»le, disait-elle, (pu- Monsieur d'KiIau bien élevé , plein de belles <pialilé's, tel que vous venez de le dépeindre , enfin (car Cécile avait évité de raconter tout ce (jui pouvait nuire à la réputation de son mari ); n'est-il pas invrdiseinl>lable (|ue Monsieur d'Krlan ait des amis au comité de salut publie ! ( j*oyez-moi , ma chère, une ressemblance trompeuse vous a sans doutt» abusé; ce n'est pas le nom de Théodore (pii a frappé cet homme et l'a fait se retourner en arrière, mais cette voix étrange, ce cri déchirant, si capable de toucher tous les cœurs. Cependant , ajouta-telle , pour éclaircir vos doutes sans nous exposer à la grossièreté de cette vilaine portière, faisons interroger le domestique de cet homme; Joséphine pouiTa en tirer quelques renseignements.

Cécile goûta cette idée , elles appelèrent la femme de chambre et lui dirent de quoi il s'agissait. Joséphine sortit aussiuM pour s'acquitter de la commission , mais lorsqu'elle revint elle n'eut rien à dire de satisfaisant. Le citoyen Brutus n'avait pas rei>aru chez lui , et l'on ne savait ce qu'il étiiit devenu. Madame d'Erlan résolut de le chercher dans tout Paris. Donnant la main à la j)etite Char-

lotte , qui ne demandait pas mieux que de sortir , elle faisait tous les jours de longues courses dans les quartiers les plus fréquentés , se mêlant à toutes les foules , souvent témoin de scènes terribles ou scandaleuses, qui lui faisaient détourner la tête avec horreur ou dégoût ; mais ses courses furent inutiles. Un soir qu'elle rentrait chez elle à la nuit tombante , seule et harassée de fatigue , elle fut assaillie par une troupe d'hommes à figures sinistres ; l'un d'eux portait au bout d'une pique une tête sanglante , un autre des lambeaux de chair encore palpitants , et tous chantaient la Marseillaise avec des voix rauques et avinées. Cécile voulut s'esquiver ; mais un de ces hommes la saisit brutalement par le bras en lui disant :

— Es-tu donc une aristocrate que tu as peur de braves citoyens comme nous?

— Je ne suis qu'une pauvre femme pressée de rentrer chez moi pour prendre soin de mon ménage , dit Cécile d'une voix tremblante.

— Chante la Marseillaise pour que nous te croyions , reprit l'homme.

— Crie vive la République , dit un autre.

— Baise ce petit mignon , hurla celui qui portait la pique en abaissant vers Cécile la tête coupée.

La pauvre femme poussa un cri d'horreur, le

saii^ avait scmillf son visajzc , l'ili: Itiiua li's yeux pour ne plus rien voir, se houclia les oreilles pour II»' plus entendiv il" indécentes grossièretés; et les forcenés s'éloignèrent en poussant des éclats de rire.

Dès (|uc Cécile fut seule , elle ramassa toutes ses forces pour l'egagncr sa demeure. Zélia l'attendait sui' le seuil de la porte, fort incpiiètede cette longue absence. La jeune femme lui raconta vivement son affreuse aventure , se dépouilla de ses vêtements trichés et lava son visage et ses mains , car ce sang lui faisait horreur; puis elle se mit au lit avec une lièvre qui l'y retint pendant trois jours.

Zélia la supplia alors de quitter la France ; il y avait longtemps que la jeune fdle avait formé ce projet , ayant à Lausanne un oracle émigré qu'elle espérait pouvoir rejoindre; mais n'osant faire ce voyage toute seule, et ne voulant pas d'ailleurs se séparer de Cécile , elle parvint à la convaincre que celui qu'elle avait cru reconnaître ne pouvait être Monsieur d'Erlan, et toutes deux ne s'occupèrent plus que des moyens d'émigrer.

Munies d'un passeport que Joséphine leur avait obtenu , vêtues très simplement et suivies de Charlotte et de la femme de chambre, qui portait leur bagage tout entier dans deux sacs de nuit , elles se rendirent à pied à la voiture publique pour laquelle leurs places étaient arrêtées.

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