CHAPITRE \VI
Après plusieurs incidents et des craintes souvent bien fondées les voyageuses arrivèrent enfin à Lausanne. Elles s'informèrent de suite de la demeure de Monsieur de Saint-Vincent, et Zélia apprit que son oncle avait quitté cette ville depuis près de deux mois, maison ne put lui dire pour quelle autre résidence.
— Que je suis malheureuse , dit-elle à Cécile . qu'allons-nous devenir maintenant ?
— Notre bourse est presque vide , répondit la jeune femme . nous n'avons plus de ressources que dans le travail.
Et toujours ferme et résignée , elle alla aussitôt
prendre des renseignements auprès de son hôtesse.
La jeune femme pensait avec raison que le séjour
de Lausanne serait trop cher , Zélia fut de cet avis, et elles se décidèrent à aller habiter Vevay , village situé à quelques lieues de là , dans une position pittoresque sur les bords du lac.
Nos voyageuses y louèrent une petite maison en bois, entourée d'arbres fruitiers et de quelques plates-bandes de fleurs qui réjouissaient la vue ; il y avait aussi un petit pré qui pouvait suffire à la nourriture d'une chèvre, tout cela sur le flanc du village à quelques pas de l'église. Les deux jeunes femmes étaient enchantées de leur habitation , l'air pur qu'elles y respiraient , le calme de ces lieux qui contrastait si fortement avec l'agitation convulsive de Paris, la figure bienveillante des villageois , qui ne passaient jamais auprès d'elles sans les saluer , tout leur faisait éprouver un sentiment de bien-être dont elles n'avaient pas joui depuis longtemps. Lorsqu'après un hiver rigoureux le printemps réveille la nature , on goûte par moments une pure volupté qui se glisse au fond de l'âme et rend heureux seulement de respirer et de vivre ; ce sentiment peut donner une idée de l'espèce de joie qui remplissait alors le cœur des deux amies.
Elles achetèrent de suite les meubles qui leur étaient indispensables : deux lits de sangle , six chaises grossières , une table de bois blanc et quel-
ques ustensiles de cuisine; ees emplettes lerniiiiées il resUiit tort peu de ehose dans la bourse eoinn)une.
Le lendemain était un dimanehe , ce fut pour elles un grand bonheur d'assister au saint sacrifice de la messe et aux offices divins dont elles étaient privées depuis si longtemps , leur cœur s'épancha devant Dieu avec amour et reconnaissance. Lorscpic les saintes cérémonies lurent terminées elles se rendirent chez le curé du village . c'était un vieillard res|)ectable , plein de zèle et de charité , les deux amies lui confièrent leur position précaire et le désir qu'elles avaient de gagner de quoi vivre ; il les accueillit avec bienveillance et leur dit qu'il leur trouverait de l'ouvrage autant qu'elles en voudraient , car les bonnes ouvrières étaient rares dans le pays où presque tous les habitants sont cultivateurs. Il leur en procura en effet dès le lendemain . toutes deux se mirent au travail avec ardeur , et , quoique le salaire fût modique . elles virent qu'il leur sulïirait parce (jue les denrées étaient à bon marché.
Les six premiers mois de leur séjour à Vevay s'écoulèrent dans la paix la plus profonde : un travail assidu , quelques promenades dans le jardin . et les devoii's religieux en remplirent tous les ins-
tants. Le curé venait les voir de temps à autre , il avait avec elles de longues conversations , et , s'étant assuré de leur moralité et de leur instruction , il leur conseilla d'établir une école pour les jeunes filles du village. Cette idée sourit beaucoup à Zélia, que son état de couturière humiliait profondément. Madame d'Erlan au contraire tenait à la liberté d'esprit que lui laissait le travail manuel , elle aimait à penser à Théodore , à causer avec lui en idée , ou à se perdre dans le sein de Dieu sur les ailes de la prière ; mais le curé revint plusieurs fois à la charge, il insista en disant que c'était un grand service qu'elles rendraient au pays et une œuvre de charité. Cécile s'était résignée à la perte de sa fortune , de sa santé, de ses parents les plus chers , elle offrit encore à Dieu le sacrifice de ses pensées habituelles.
La plus grande pièce de la maison fut transformée en salle d'étude , cinq petites filles amenées par le curé vinrent y prendre des leçons de lecture, d'écriture, d'ouvrages à l'aiguille. C'était surtout à former leur cœur et leur caractère, à leur enseigner la doctrine et la morale de notre sainte religion que Cécile s'appliquait davantage. Zélia la secondaient parfaitement , elle avait des talents et une activité naturelle qui la rendaient très propre à cet
<"0t état, ot.l ailleurs elle savait s. taire r.aind.v et resjKïc'UM' ,1. Ums ces enfants . dont le nombre s éleva bien vite jus(|uà trente. Madanie criùlan an conlraii-c. avec sa donecur anj^éliq.u. ^ sa paticnee :« toute épreuve , ne savait (jue se faire aimer , mais elle obtenait l>eaueonp par l'amour.
La journée, depuis sept heures i\u nmtiu jus.|u a sept heures du soir, était consacrée à rinstiuciion des élèves, et la santé de Cécile ne soulïrit nullement de cette assiduité; elle se fortifiait au contraire de jour en jour, comme si Dieu eût voulu témoigner qu'il la bénissait dans la nouvelle carrière qu'elle avait embrassée, en lui donnant la force nécessaire pour en remplir les devoirs. Peutêtre aussi que cette application desprit à des travaux divers lui faisait du bien en modérant sn,i imagination. Quoi qu'il en soit , sa toux avait entièrement disparu , et les fraîches couleurs do la jeunesse animaient de nouveau son visage.
L'établissement prospéra, les élèves tirent de rapides progrès, et les bonnes gens du village aimaient et respectaient cette jeune lemme qui témoignait à leurs enfants tout l'amour d'une mère. Laliondance régnait dans la petite mai.son. Cécile était souvent étonnée et presque effrayée de l'espèce de bonheur dont elle jouissait :
Dl'TEIL DE LV IlOCUfcRE. LVxpialion. l;;
« 0 mon Dieu ! mon Dieu ! comment finira tout ceci ? disait-elle quelque fois dans les courts" instants qu'il lui était permis de consacrer à l'oraison, ne suis-je donc plus entre vos mains une victime d'expiation ! mais alors pourquoi ne m'appelleriezvous pas aussi vers vous !
Et, comme. sainte Thérèse, elle était tentée de s'écrier : « ou souffrir ou mourir ! »
Mais cette paix devait être bientôt troublée, Monsieur de Saint-Vincent était retourné à Lausanne pour y régler quelques affaires , il y apprit qu'un jeune fille, qui se disait sa nièce, l'avait cherché dans cette ville , et il ne tarda pas à découvrir le lieu de sa retraite.
Après avoir reconnu et enibrassé Zélia et Charlotte , il leur déclara qu'elles devaient se disposer à le suivre en Angleterre , où Madame de Saint- Vincent l'attendait. Ce fut un grand chagrin pour Cécile, qui s'était habituée à regarder Mesdemoiselles de Moussac , l'une comme sa sœur , l'autre comme son enfant. Lorsqu'elle se trouva seule le soir du départ de ses jeunes compagnes elle sentit qu'elle n'était pas aussi détachée des amitiés terrestres qu'elle se l'était figuré , mais elle reconnaissait combien ce changement de position était avantageux pour celles qu'elle regrettait si vivement ;
«'t , l)énissant le Sci^qu'ur . illc le piiail iM (lisant :
« O mon Dieu, répandez sui* elles vos gn\ces les plus ahondanles! puisse leur ereur demeurer j)ur eomnie le lys tpii vient d'éeloïc , et n'ùtrc jamais brisé i>ar eelui qu'elles aimeront! que leurs yeux ne connaissent jamais d'autres larmes que celles d'un chaste amour et de la tendre charité ! »
Cécile aurait désiré diminuer le nombre de ses élèves , car sa tAche lui paraissait désormais audessus de ses forces , mais aucune d'elles ne voulut la quitter; elle se trouva donc surchargée de travail. Elle ne perdit cependant pas courage , et . ayant choisi pour l'aider deux jeunes fdles . les plus raisonnables et les plus instruites, elle put eoiitiimerses leçons.
Quoique le prix payé par chaque élève fut très modique, Cécile était si simple dans ses goûts, il lui fallait si peu de chose pour vivre que son revenu surpassait encore ses dépenses. Elle donnait beaucoup aux pauvres; et, si elle n'avait plus le temps de les visiter , ils savaient tous le chemin de l'école et s'y rendaient le soir pour y recevoir des secours et de bons conseils, et c'était pour la sainte femme un des moments les plus doux de la journée.
CIIAIMTIIK Wll.
Quelques années s'écoulèrent de la sorte dans la pratique de tous les devoirs , dans l'exercice de toutes les vertus , et le nom de Madame d'Erlan fiétait prononcé qu'avec vénération dans le village. Elle recevait de temps en temps des lettres de Zélia qui avait trouvé dans Madame de Saint-Vincent toute l'affection d'une mère, et qui avait épousé un de ses cousins ; la petite Charlotte grandissait à vue d'œil , et promettait d'être charmante.
Cécile ne savait que très confusément ce qui s'était passé en France depuis son départ , persornune s'occupait de politique à Vevay , elle moins que tout autre. Cependant les événements les plus importants avaient précipité leur cours. Le torrent '\c la révolution française débordait sur toutes ses
rives , et l'on annonça un jour que la Suisse était envahie , puis le lendemain que l'armée française arrivait dans le canton. L'alarme était générale, les riches enfouissaient leur argent, les pauvres emportaient le peu qu'ils possédaient, aucune élève ne vint à l'école ce jour là. On allait , on venait , on s'interrogeait les uns les autres, et Cécile vit accourir vers elle un jeune garçon, qui était le frère d'une de ses meilleures écolières.
— Ma bonne dame , lui cria-t-il , ma mère m'envoie vous dire qu'il faut que vous vous sauviez avec nous, et que vous fassiez de suite vos paquets, parce que les français seront ici dans quelques heures, et qu'ils mettront tout à feu et à sang.
— Les français ! s'écria Cécile avec un sentiment mêlé de joie et de crainte.
— D'autres disent les Autrichiens , je ne sais pas au juste , mais il faut toujours se sauver. Dépêchezvous , mon père sera ici avec son charriot dans, une heure au plus tard.
-^ Remerciez votre père , dit Cécile , mais j& ne suis pas encore décidée à fuir.,
— Voulez-vous que j'envoie Mina pour vous aider ? ajouta Fritz , ma. mère ne doit plus avoir besoin d'elle , depuis le point du jour tout est sens dessus dessous chez nous, mon père a muré la cave,
ma mère a l'ail un las de j);u|ul'Is. Atlirii , décidi'/vous , venez avec nous , ma lionne dame.
— Fi'ilz? cria Cécile.
. Mais le petit garçon ne rentendit pas, il couiîiil de toutes ses forces vers sa demeure. G'ciie rentiii le cœur gros, indécise sur le j)arti qu'elle avait ;i prendre. Fuir devant ses compatriotes , elle , (pii aurait été si aise de les voir , de leur parler de la France ! et cependant on disait ({u'ils mettraient tout à feu et à sang , et les scènes aUïeuscs de I*aris lui revenaient en mémoire.
Elle était assise , la tête cachée entre ses mains , encore en proie à l'incertitude, lorsque William arriva avec son charriot.
— Vite , vite, ma bonne dame , nous n'avons pas un instant à perdre , on aperçoit déjà l'avant-garde. ma femme et mes enfants nous attendent sur la route.
William avait l'air beaucoup plus effrayé que son fils , ses yeux étaient hagards , ses vêtements en désordre , et la sueur ruisselait de son front. Cécile prit avec elle le peu d'argent qu'elle possédait, son crucifix en vermeil , une caisse qui contenait un peu de linge et quelques Hntcs. Le bon feimier lui donna la main pour monter sur le charriot ; puis il mit les chevaux au grand trot , et ils l'ejoignin ni
Madame William , à qui la peur donnait des ailes malgré son robuste embonpoint. Celle-ci monta dans le char avec précipitation , Fritz et Mina se placèrent auprès d'elle , et Cécile , comprenant à l'effroi de ces bonnes gens tout ce que leur procédé à son égard avait de généreux , les remercia avec effusion.
— Que dites-vous donc? interrompit Madame William , n'était-il pas bien juste que nous pensions à vous , qui avez eu tant de bonté pour notre chère Mina ! et puis j'ai idée que Dieu doit protéger ceux qui sont avec vous, et que votre présence doit porter bonheur.
— Pas toujours ! dit Cécile avec un soupir. Mina baisa la main de sa maîtresse.
Fritz regardait de tous côtés.
— Qu'est-ce donc que je vois sur la hauteur , dit-il ; n'est-ce pas une troupe de soldats qui s'avance?
— Sainte Vierge Marie ! s'écria Madame William, toute tremblante.
Et la bonne dame se mit aussi à regarder ; mais elle n'aperçut que des villageois qui fuyaient dans tous les sens , quelques-uns à cheval , les autres à pied ; plusieurs chassaient devant eux leurs bœufs et leurs moutons ; les femmes emportaient leurs
l'iilants dans leiiis bras, un jfuiu,' Iuuiiihl' avait |tii> sa vioillo mère sur ses épaulrs, t't paraissait |>r»M à sueromher sous le poids.
— (.\"<[ .la('(]iu'liii(' l:i (»;il':il\ lit|iii- . «lit l;i fi'l'-
miènv
— Pauvre i'einnie 1 murmura Madame d'^rlaii (jui la coimaissait de lonjzuc date , jamais cet eiil'ant si t'rèle ue j)ourra la mettre en sûreté.
Et Cécile regarda Madame William avec un tel air de compassion et de prière (|ue celle-ei dit sur le ('liam[» :
— Je vous comprends, ma bonne dame, il y aura de la place pour Jacqueline sur le charriot ; Fritz, dis à ton père darrèter un instant?
— Voilà (|ui vous portera bonlieur, s'écria Cécile toute joyeuse.
La paralytique l'ut [dacée dans le char, et son tîls se mit à courir devant la voiture. Un instant après on entendit le tambour.
— Les soldats approchent . qu'allons nous faire ? demanda le fermier.
— Au galop, au galop, cria Madame William plus morte que vive.
— Mais le bruit semble venii- de ce cAté , dit William en étendant son fouet dans la direction de la route qu'ils allaient suivre.
— Retournons en arrière.
— Pour aller où ? au village ; mais les troupes qu'on apercevait ce matin y sont peut-être déjà? et celles-ci y arriveront dans une heure.
— Sainte-Vierge ! c'en est fait de nous ! s'écria la fermière,
— Nous sommes entre les mains de Dieu et il ne nous abandonnera pas , dit Cécile d'un air calme , vous venez de faire une bonne action..
Dans ce moment le fils de Jacqueline s'approcha tout essoufïé , et, s'élançant sur le siège , il prit les rênes des mains de William en disant :
— Marchons , il n'y a pas un instant à perdre.
— Mais les troupes sont là , objecta le fermier,
— Laissez faire Jacquot , dit Cécile, je le connais, il ne- manque ni de courage ni d'adresse.
— Et c'est un brave garçon , s'il en fut jamais , murmura la paralytique.
A mesure que le charriot avançait le bruit du tambour se faisait entendre plus distinctement, mais tout à coup Jacquot tourna brusquement à droite, et, à la grande surprise de William, la voiture avança quoique avec peine au milieu des broussailles qui se relevaient derrière elle, et bientôt quelques chênes nouvellement abattus lui laissèrent
iiii choiiiiii jtralicalik'. ils liri'iil ainsi (iiU'Njiirs cnilaiiies (ic pas au inilieii de la i'oirt.
— Que ilevioiulroiis-nous? deinanda William tu voyant la voiture arr«>téc celte l'ois par un olistacle insurmontable.
— Nous attendrons , dit Jaccjuot , et (juand les français seront passés nous reprendrons notre routr. faisons silence.
En etl'et une demi-heure plus tard William put retourner sur ses pas avec le ehariiot, et après avoir suivi quehpie temps la grande roule , il la tpiilla de nouveau i>our traverser la foret par le chemin montueux qui menait chez sa belle-mère.
La voilure trop chargée ne pouvait avancer que très lentement , Cécile descendit pour soulager les chevaux, et les enfants suivirent son exemple. Ils se mirent aussitôt à courir et à s'amuser ensemble. Cécile les suivait livrée à de tristes réflexions. N'était-elle pas toujours dans un pays étranger , sans parents , sans appui î Ne fuyait-elle pas à l'approche des français ! Peut-être dans le nombre de ces soldats si redoutés elle aurait rencoulré un ami. dont elle serrerait la main avec émotion . qui lui parlerait des montagnes de son pays; un sentiment secret dont elle ne pouvait se rendre compte lui faisait regretter de s'éloigner du village, elle se
reprochait sa prudence qu'elle taxait de poltronnerie ; puis elle se nnit à faire des vœux pour ses compatriotes , mais elle pria le ciel de leur inspirer la modération dans la victoire , et de ne pas permettre qu'ils fissent auciun tort à ces bons villageois, dont elle avait reçu une si généreuse hospitalité.
Après avoir marché pendant près d'une heure, Fritz et Mina poussèrent un cri de joie en disant :
— Nous y voici.
Et Cécile vit bientôt le charriot s'arrêter à la porte d'un grand enclos au milieu duquel s'élevait une tour carrée , entourée de décombres de bâtiments en ruine ; la tour seule paraissait encore solide et habitable. Une vieille paysanne sortait de cette tour , Fritz et Mina coururent l'embrasser , ils avaient pénétré dans l'enclos par une des brèches du mur ; la barrière de cet enclos fut ouverte , et la vieille femme embrassa sa fdle et son gendre. Leur arrivée ne la surprit point , car William avait fait partir pendant la nuit son valet de ferme et sa servante avec ses troupeaux et des provisions de bouche. La présence des étrangers ne l'étonna pas non plus , elle comprit de suite qu'ils venaient aussi lui demander un asile , et la vieille Marguerite était une femme pieuse et charitable , seulement elle se disait :
«« (luiiiiiH'iil [Miun-ai-JL' luire pour lu;;L'r Utnl ilr luoiidi' ! >'
(^ctte rcflcxioii lu* rL'iij|Hrli;i pa.s dr liiirf Ih)ii accueil à ses nouveaux hôtes, et surtout à Cécile, (jue Madame \\ illiam lui nomma tout de suite, et doiil Mina lui avait souvent i)arlé.
La nuit qui suivit cet événement, le sommeil d»' (A'cile l'ut agité et plein de trouble ; elle vit en songe des soldats l'ran»;ais, non pas brillants et beaux de l'éclat du triomphe , comme ils se présentaient ordinairement à son imagination . mais pâles et couverts de blessures, et parmi eux le citoyen Brutus avec sa fatale ressemblance , et tous étaient poursuivis avec acharnement par des monstres à ligure hideuse, tels que ceux qu'elle avait vus à Paris portant des têtes au bout de leurs piques. Cécile se réveilla en sursaut et sortit pour respirer 1 air pur du matin , car sa tète était brûlante. La jeune femme se promena dans l'enclos , qui était autrefois un beau parc , mais qu'on avait entièrement défriché depuis que le château n'était plus hal)ité. Un bouquet de bois , plein de fraîcheur et dombrage, donnait encore une idée de ce que devait être jadis le parc de Reidchensiein. Le soleil se levait radieux, les oiseaux chantaient sur les branches, les Heurs répandaient leur parfum. Tout à
coup des détonations fréquentes d'armes à feu se firent entendre , Cécile écouta ce bruit meurtrier avec un malaise indéfinissable ; non point par une crainte personnelle , mais elle se disait que chacun de ces coups, que la sérénité de l'atmosphère laissait parvenir presque distinct à ses oreilles, pouvait être la mort d'un hamme ; et cette pensée la remplissait de compassion , elle maudissait l'ambition et la cupidité qui enfantent les discordes , non qu'elle fit grand cas de la vie , (la sienne avait été mêlée de tant d'amertumes ! ) mais elle se demandait si tous ces guerriers qui affrontaient la mort étaient bien préparés à paraître devant Dieu , et ce qu'elle avait entendu dire de la licence des camps la remplissait d'effroi et de pitié. La pieuse femme pria alors le Seigneur d'épargner le sang de ces hommes ou de faire briller à leurs yeux mourants un vif rayon de grâce qui pénétrât leur cœur d'espérance et de repentir.
Quand Cécile eut prié de la sorte, elle retourna à la ferme oii régnait déjà la frayeur. Au bout de quelques heures la fusillade se ralentit, le bruit s'éloigna et on cessa bientôt de l'entendre. Reidchenstein était si bien caché dans une profonde forêt qu'il ne reçut la visite des maraudeurs d'aucun parti , et le lendemain Jacquot , qui était allé
à la découverlo l't (jui toimaissail partaiU'mciil le I>av;>, vint apporltM* riicureiisc nouvelle i\m' les Iroiipes avaient quille Vevay , et que les habitants conmiençaicnt à y retourner.
Le jour suivant, les réfugiés de Reidchenstein remercièrent la bonne Mar^'uerite de l'asile qu'elle leur avait donné , et se niirent en route pour revenir aussi dans leurs foyers.
Cécile sentait son cœur renaître à l'espoir , elle pensait à rassembler ses jeunes élèves , comme la poule rassemble après l'oraire ses poussins sous ses ailes; et en traversant de nouveau la forêt, invitée par la beauté du temps et la fraîcheur des lieux . elle descendit de la carriole , et prit un sentier qui lui sembla devoir abréger le chemin. A l'un des tournants du sentier son pied glissa sur un terrain humide, et elle heurta contre un obstacle d'une autre nature que les pierres ou les troncs d'arbre. (Cécile baissa les yeux et poussa un cri d'horreur : elle voulut s'élancer pour courir vers ses compagnons de voyage , mais ses jambes tremblantes lui refusèrent ce service. Ce que Cécile avait heurté était le cadavre d'un militaire, el le terrain qu'elle foulait aux pieds lui parut imbibé de sang. Un jieu plus loin gisait encore un autre soldat. Elle se rappela alors les coups de fusil de l'avant-veille , el
elle comprit qu'un engagement avait eu lieu dans cet endroit. Son premier mouvement avait été de craindre et de fuir ; le second fut tout entier à la compassion et à la charité :
« Pauvres gens ! pauvres gens!» s'écria-t-elle.
Et recouvrant tout à coup l'usage de ses membres :
« Qui sait , se dit-elle , si quelqu'un d'eux ne conserverait pas encore un reste de vie? Oh! s'il m'était donné de pouvoir être utile à un seul !
Et , se baissant vers les corps sanglants , elle les examina avec attention , mais ils avaient cessé de vivre , une troupe de noirs corbeaux croassait audessus d'eux dans les airs. Cécile se mit à réciter à demi-voix l'office des morts : à peine avait-elle achevé le second verset qu'un long soupir vint frapper ses oreilles ; la jeune femme tressaillit et s'arrêta tout court , mais elle n'entendit plus que les battements de son propre cœur et le croassement des corbeaux.
« Ce n'est pourtant point un rêve » , se dit-elle.
Elle écouta de nouveau et ne distingua que le bruit très faible encore de la carriole qui s'avançait, mais elle vit à ses pieds comme une trace de sang, conduisant à une espèce de mare qu'elle avait déjà remarquée, elle la suivit et arriva près d'un petit
arbiv M)iis K'(|iU'l l'UÙl rU'iulii un ^iiiiiicr de liaiilistalure. Il avait les yeux termes et elle ne put disliiijfuer ses traits , cai- la nuit coininein;ait à veiiii et le visage de cet homme était tellement souillé de sang et noirci pai' la poudi'c qu'il eût été méconnaissable aux regai'ds de sa mère. Tout ce (|u'ellf put remarquer c'est qu'il paraissait jjrrand et tort . et qu'il portiiit l'unilorme d'otïicier t'rant-ais. Elle lui prit la main et trouva (ju'il n'était pas raide et froid comme les autres; et, avec le couraj^e inetVable de la charité , elle approcha son visage du visage sanglant de cet homme pour voir s'il respirait encore ; il lui sembla qu'un léger souffle avait ellleuré sa joue , et elle tressaillit comme la jeune mère au premier mouvement du fruit de ses entrailles. Dans ce moment la carriole roulait avec bruit, se rapprochant de ce théâtre d'horreur. Cécile jeta un grand cri pour appeler. On vint à elle.
« 11 vit encore, il faut le sauver, » cria Madame d'Erlan à ses compagnons de voyage.
II fallut toutes les prières de la bonne dame . et tout l'ascendant que lui donnait sa réputation de vertu, pour les déterminer à se charger d'un homme qu'ils regardaient comme mort ou mourant, et comme leur ennemi , puis(|u'il venait sans doute de ravager leur village. Enfin le malheureux fut trans-
DuTHEii. DE I.AROffeBF. L'Erpiation. l'i
porté dans la carriole. La fraîcheur de la nuit commençait à se faire sentir, Madame d'Erlan le couvrit de son schall , et recommanda d'éviter les cahots avec grand soin. Elle avait pris la tête du militaire blessé sur ses genoux , et , à la clarté de la lune qui] aidait les voyageurs à se guider, elle épiait un soupir, un mouvement, quelque signe de vie ; elle pensait en même temps à ce qu'elle pourrait faire pour cet homme dans le cas où elle aurait le bonheur de l'arracher à la mort ; l'état dans lequel il se trouvait exigeait les plus grands soins , sa maladie et sa convalescence seraient fort longues sans doute; et il n'y avait à Vevay aucun hôpital, aucune maison de santé où l'on pût, même en payant , lui procurer les secours dont il avait besoin. Cécile comprenait qu'elle ne pourrait garder cet inconnu dans sa maison et qu'il lui faudrait quelqu'un pour le soigner pendant qu'elle serait occupée de ses élèves. Ces réflexions l'occupèrent longtemps , mais elle se dit :
« Donnons toujours à cet homme les secours les plus nécessaires , Dieu m'inspirera ensuite ce que je dois faire , et d'ailleurs j'en parlerai demain au curé. »
Pendant ce temps la carriole , sortie de la forêt , marchait beaucoup plus vite , et l'on arriva enfin
( 2fl )
(levant la maison do MadMiiir dljlau, (|ui rlail la pieniière sur la roule. La porle avait vté enroncée , mais il y avait si |>eu de chose à piller dans ce mo destc mobilier ciue tout le ravage consistait dans un talileau de la vierge dont le cadre avait Hé brisé , et dans ({ueUiues entailles faites à coups de siibrc, et de dt'pit peut-être , à l'armoire de lK)is blanc, qui fi«' renfermait ([ue des vt^tements d»femme.
On déposii le blessé sur le lit de Cécile , le seul qu'elle possédât , car elle avait depuis longtemps donné à Jacqueline celui qui servait jadis à Charlotte et à Zélia.
Cécile crut devoir laver le visage du militaire pour en examiner les blessures en attendant le chirurgien qu'elle faisait appeler. A mesure que sa main légère débarrassait ce visage de la couche épaisse de poussièi-e et de sang coagulés dont il était couvert, des traits d'une beauté mâle et régulière, quoique empreints d'une pâleur livide, frappî'rent les regards de la jeune femme, et un trouble indétinissable s'empara de ses sens.
— « Mon Dieu ! mon Dieu î dit-elle , éloignez de mon esprit une trompeuse illusion ; donnez de la force à une pauvre créature pour qu'elle puisse accomplir son œuvre de charité ! »
Dans ce moment le chirurgien entra suivi de Jacquot et d'une femme du voisinage; il connaissait Madame d'Erlan depuis qu'elle était arrivée àYevay.
— Encore une bonne œuvre , Madame . dit-il en entrant dans la chambre ; mais , mon Dieu ! comme vous êtes pâle ! vous même auriez besoin de secours.
— Non , non . dit Cécile en faisant eÔbrt pour pai'ler , oh ! de grâce . ne nous occupons que de lui.
— Allons , allons , calmez-vous , répondit le chirurgien étonné du trouble extraordinaire de la jeune femme , lui qui savait par expérience combien elle montrait ordinairement de courage auprès des malades . laissez-moi examiner le blessé. Il a d'abord une forte entaille à la joue gauche . mais cette blessure n'aurait pas suffi pour mettre hors de combat un pareil gaillard.
Le chirurgien essaya alors de déboutonner l'habit du blessé qui poussa aussitôt un soupir douloureux.
— Vous lui faites mal. dit Cécile, il est peut-être blessé à la poitrine.
— Raison de plus pour y regarder . répondit le chirurgien.
— Laissez-moi faire . dit-elle.
Et prenant un canif elle fendit les boutonnières.
lit' sorte (jiu' l li;il»il s ouvrit tout iialurellL'iiU'iil «'l Ton vit uiK" \\h\w contre laciuollc In clieniise était collée.
— Ote/-vous de là , Madame , dit le chirurgien à Cécile en remaniuaut le ireniblement convulsif dont elle était saisie, vous me gêneriez beaucoup.
Madame d'Erlan obéit sans mot dire , et tomba à genoux sur le prie Dieu cpii se trouvait à un autre coin de la chambre , sous l'image de la Sainte- Vierge.
— Maintenant , dit le chirurgien , Jactfaot , mon gardon , aide-moi à fendre les manches ; Françoise . donne-moi des ciseaux, voilà qui va bien; à présent tachez d'ôter ce maudit habit pendant que je vais soulever le malade.
Le militaire jeta un cri de douleur.
Par un mouvement semblable à une commotion électrique . Cécile se trouva debout à côté du lit.
— Enfin nous en voici délivrés , dit le docteur en jetant au milieu de la chambre Thabit , qui le gênait.
Une lettre sortie de la poche de cet habit tomba aux pieds de Cécile , elle la ramassa vivement . et lut sur l'adresse :
« Au citoyen Théodore d'Erlan. »
Théodore ! répéta-t-elle avec un cri déchirant. — Qui m'appelle? dit le blessé d'une voix faible. Cécile tomba évanouie.