‹ L'expiation, ou, Cécile d'ErlanChapitre 9 sur 11 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

niAlMTHK WIII.

Huit mois après cet événement , Cécile travaillait auprès (lu lit de Théodore dans une mansaide. où le jour ne i)énétrait que par une petite fenêtre . alors toute couverte de ces dessins bizarres que la gelée forme sur les viti-aux , et cependant il n'y avait point de feu dans le petit jjoële en fonte placé au milieu de la chambre. Enveloppée d'une vieille pelisse . elle était assise sur une espèce de canapé qui lui servait de lit , ses joues étaient creuses , et son teint d'une pâleur maladive. Elle travaillait avec ardeur et ne levait la tête que pour regarder Théodore, qui paraissait dormir encore. Au Ixiut de (juelque temps il poussa un soupir.

— Souffrez-vous , mon ami ? lui dit-elle.

— Toujours , répondit-il , sans regarder sa

femme , qui jetait sur lui des regards pleins de tendresse ; l'air de cette chambre est glacial , le temps s'est encore refroidi cette nuit , ne pourriezvous pas allumer le poêle ?

— Tout à l'heure , mon ami , répondit-elle.

Et elle reprit sa place sur le canapé et travailla plus vite encore qu'auparavant.

— Et pourquoi pas tout de suite ? reprit Théodore , dont l'état de maladie augmentait l'impatience naturelle , j'ai froid , vous dis-je.

Cécile détacha sa pelisse , et la mit sur le lit. Théodore la regarda d'un air mécontent,

— C'est du feu que je vous demande, répéta-t-iL Les yeux de la pauvre femme se remplirent de

larmes. Son mari s'en aperçut enfin.

— Qu'avez-vous , Cécile? lui demanda-t-il d'un ton plus doux.

Je n'ai plus de boi& , répondit-elle tristement , et plus d'argent pour en acheter.

— Plus de bois et plus d'argent ! répéta-t-il , il fallait me laisser mourir de mes blessures, Madame, votre vie serait encore aisée , et moi je ne souffrirais plus.

— Oh ! ne parlez pas ainsi , Théodore , dit Cécile d'une voix si douce qu'elle eût attendri les rochers ; d'ailleurs je vais avoir fini mon ouvrage,

je le porlerai à dix licures. j'achèlerui des rajrots . et vous aurez du feu.

— Et vous, vous mourir/, à l:i làclu' , dil siui mari en la voyant {/grelotter et cependant travailKisi vite que ses joues avaient repris ({uelques couleurs. Cécile, laissez là cet ouvrage, et allez vendre un meuble , un bijou . ce (jue vous pourrez avoir, cela nous fera subsister (piehpie temps et je recevrai enfin la réponse tpie j'attends de l'aiis.

— Il ne me reste absolument rien, dit Cécile, j ai tout vendu . tout juscju'à mon crucifix de vermeil.

Monsieur d'Erlan parut anéanti.

— Non , s'écria-t-il en se soulevant violeunneni sur son lit, ce dénuement est trop aflreux . il faut en finir , ou je ne suis pas un homme.

— Au nom du ciel , calmez-vous , dit Cécile . vous allez rouvrir votre blessure.

— Tant mieux! je ne veux pas mourir de misère, et il est bon que je meure. Je suis un mauvais génie attaché à vos pas , vous devriez me maudire, car c'est moi qui ai causé tous vos malheurs: mais au moins vous ne pourrez pas me reprocher de vous avoir trompée : je vous l'ai dit souvent , vous êtes libre , Madame , vous ne me devez rien , ni soins , ni afVection , car je vous ai abandonnée volontairement et sans motif.

— Encore ! murmura Cécile sans pouvoir retenir ses larmes.

— Je ne parle pas ainsi pour vous affliger , dit Théodore, mais pour vous engager à améliorer votre sort en le séparant du mien.

— L'homme ne peut séparer ce que Dieu a uni , dit Cécile.

— Ah ! oui , voilà le grand mot lâché , ce sont vos sentiments religieux qui seuls vous retiennent auprès de moi ; et dans le fait il ne peut en être autrement , je n'ai pas mérité votre amour ! vous me soignez parce que vous croyez remplir un devoir , par compassion , que sais-je ! mais vous ne m'aimez plus, peut-être ne m'avez-vous jamais aimé ? recevoir plus longtemps de tels secours serait une lâcheté de ma part.

— 0 mon Dieu! mon Dieu ! c'en est trop, s'écria Cécile. Oh ! Théodore , vous êtes sans pitié.

Et , renversée à demi sur le petit canapé , elle donna un libre cours à ses larmes.

Théodore contempla quelque temps en silence cette pauvre femme, si dévouée, si courageuse; l'irritabilité nerveuse qui l'agitait se calma peu à peu , un sentiment de remords pénétra dans son âme , il appela Cécile , elle courut à lui les yeux encore humides, le sourire sur les lèvres.

— Que voulez-vous, mon ;imi? lui (iil-fll»'.

— Vous (ioinaïuliT jKudoii . dit TImhxIoiv eu lui lendnut la luaiu.

Je suis uue eulaul, répoudil décile en haisaul celle luaiu , j'aurais dû coinpicndi'e (jue, (juand on souflVe, c'esl la dt)uleur qui parle et non la penser ijui se i*évèle. Dix heures soruieut , ajouta-l-<:'lle eu se frappaul les mains l'une conlrc l'autre avec uue grande expression de joie, je cours porter mon ouvrage, dans une heure nous aurons du feu.

— Pauvre Cécile ! si je ne vous avais pas ohligée à «piitter Vevay , où vous étiez connue et aimée , si je ne vous avais pas fait dépenser tant d'arjrent dans ce voyage aux eaux cpii n'a fait que me rendre plus malade, vous n'auriez jamais connu celle hoirihle misère.

— Ne parlez plus de cela . mou ami , c'était la volonté du ciel . mais espérons , la réponse que vous attendez de Paris sera sans doute favorable , la providence ne nous abandonnera pas.

Et la pauvre femme sortit , l'estomac vide depuis près de vingt-<|uatre heures, mais le cœur plein de joie de ce retour d'affection auquel elle était si i)eu habituée.

Une vie de désordre el le lunudte des camps avaient aigri le caractère dilliciie du commandant

( 222 ) d'Erlan, ses blessures et la misère augmentaient encore son irritabilité naturelle , il ne se passait pas un jour , pas une heure peut-être sans que Cécile eût à souffrir des emportements ou des caprices de son mari , et jamais elle n'y répondait que par les soins les plus tendres et par une angélique douceur. Elle n'avait plus connu la paix depuis le jour où elle avait retrouvé , comme par miracle , son mari gisant dans la forêt , et où elle l'avait arraché à la mort , mais elle n'en regardait pas moins ce jour comme le plus heureux de sa vie.

Après un quart-d'heure de marche dans les rues de Genève , Cécile arriva chez la dame qui lui avait confié de l'ouvrage ; le froid l'avait saisie pendant la route, et elle avait grand'faim. Une femme de chambre vint lui ouvrir, elle lui dit l'objet de sa visite.

— Madame est indisposée et elle est encore au lit, répondit cette fille, donnez-moi votre ouvrage.

— J'aurais besoin de lui parler , reprit Cécile timidement.

— Repassez dans une heure , peut-être Madame sera-t-elle levée ; mais , si son mal de tête continue, vous ne pourrez la voir que demain.

Cécile sortit se disant :

« Mon Dieu ! que vais-je devenir si cette dame

ne me reçoit pas dans mw heure? je n ai plus m jK)is ni pain à Ja maison, je meurs de laim , mais enrore moi, je ne suis pas malade, jf p»'U\ allendre , mais lui î lui !.. »

Dans ee monu-nl uu«' p«lile lille d'une douzainr d'années , pâle et maladive, s'avan(:a prrs de Cécile, et lui demanda l'aumûne.

Hôlas î (pie U' bon Dieu le bénisse, dit-elle.

pauvre enlant ! pour moi je n'ai rien , rien du tout à te donner.

La petite lille regarda Cécile , et passa son ehemin sans insister davantage ; peut-être avait-elle deviné, à l'accent avec lequel ces paroles avaient été prononcées, une misère plus grande (juc la sienne.

« Pauvre créature! pensa Cécile, elle aussi souffre de la i'aim , elle aussi peut-é'tre tremble pour les jours d'un purent chéri. »

Et elle suivit des yeux la petite tille et la vil bientôt s'avancer près d'une autre dame, et essuyer un nouveau refus; Cécile sentit son cœur se serrer.

Au même moment un vieillard, cpii marchait avec peine en s'appuyant sur le bras de sa gouvernante, passa près de la pauvresse , et lui mit dans la main une pièce de monnaie en lui disant de prier Dieu pour lui; la petite lille toule joyeuse entra aussitôt chez un boulanger, et Cécile se dit à elle-niémc :

« Si je ne puis obtenir d'être payée dans une heure, pourquoi n'imiterais-]e pas cette enfant? h

A cette pensée elle sentit une vive rougeur lui monter au visage.

« Pour moi jamais , se dit-elle , mais pour Théodore!... Et pourquoi ne m'humilierais-je pas jusque là pour l'empêcher de souffrir? pourquoi l'orgueil serait-il plus fort que l'amour? 0 mon Dieu ! ne le permettez pas! Mon Dieu ! je suis prête à tout pour vous servir , vous et lui. »

Cécile se trouvait à la porte d'une église.

« Puisque la providence me conduit ici , je vais y attendre que l'heure soit écoulée , se dit-elle , car je ne saurais retourner près de lui les mains vides. »

Elle s'agenouilla devant l'autel de la sainte Vierge.

Cette chapelle était déserte , un froid humide s'y faisait sentir , la pauvre femme souffrait des tiraillements d'estomac provenant du besoin de prendre de la nourriture , elle n'en continua pas moins à prier avec ferveur, elle avait tant de grâces à demander à Dieu ?

Bientôt une espèce d'engourdissement s'empara de ses sens , ses paupières se fermèrent , sa tête s'affaissa, mais son cœur veillait encore et ses ièvres murmuraient des prières. Il lui sembla voir

la cha|R'lle s'illuiiiiiKM- d'une clarté inorveilleuse , des pari'uins plus suaves (jue l'Arabie n'en a jamais prt>duiLs s'exhalaient de toutes parts, la saintf Vierge . plus l)elle mille lois ipie tout ce (pi'oiil pu rôver iei-lKis de jilus jiarl'ait les Convie et les Haphaël, lui souriait d'une nianière ineflahle , et lui adressiiit des paroles mystérieuses que ses oreilles n'entendaient point . mais dont elle eomprenait intérieurement le sens qui la |K'nétrait de joie.

Dans ee moment une voix rauque se fit entendre et Cécile ouvrit les yeux; mais elle ne vit rien (juc la st^Uue de Marie éelairée par une petite lampe d'argent. La nuit était survenue, et Cécile ne comprit point comment ce jour entier s'était écoulé plus vite qu'une seconde ; mais le souvenir de sa vision demeurait dans son cœur.

« Si ce n'est qu'un rêve, pensa-t-elle , il doniie au moins une idée de la félicité des cieux. »

Et il lui send}la que toutes ses souffrances passées n'étaient plus rieji , ({ue la sainte Vierge lui avait annoncé sa tin prochaine ainsi que l'accomplissement de son vœu le plus cher; et, pleine de confiance , elle remerciait avec ardeur la consolatrice des affligés loi*sipie la voix rauipie se fît entendiv de nouveau , elle lui intimait l'ordre de sortir de l'église parce qu'on allait en fermer les poi'tes.

Cécile sortit en toute hâte , car elle se rappelait l'état dans lequel elle avait laissé Théodore , mais en arrivant sous le porche elle tomba en défaillance.

niAlMTlUi XX.

Cependant Théodoir avait longtemps aUcndii si temme. Une heure après le départ de Cécile il sinquiétait déjà de ne pas la voir de retour. Que d»'viendrait-il sans elle! il savait l)ien qu'elle ne l'abandonnerait jamais , quelques tourments (|u'il lui eut causés , il la connaissait trop pour concevoir cette appréhension ; mais l'inquiétude et le remords avaient envahi son cœur. Pour la première t'ois depuis de longues années il se mit à réfléchir sur les vertus et la tendresse à tout épreuve de Cécile , et il les comparaît à sa propre conduite. Tn voile épais semblait se détacher de ses yeux, et lui laissait voir à découvert son âme toute entière. Il se lit horreur. Toutes les circonstances de sa vie déréglée, ses débauches , ses emportements, l'insensibilité

avec laquelle il avait abandonné sa vieille mère , sa femme et son enfant, lui revinrent en mémoire. Une espèce de frayeur humainement inexplicable s'emparait de cet homme qu'aucun péril n'avait jamais fait trembler; son isolement l'effrayait, il soupirait après l'arrivée de Cécile pour qu'elle le protégeât contre ses propres terreurs , pour que cet ange lui servit de bouclier contre la colère céleste. Un bruit se fit entendre dans le corridor , Théodore tressaillit , il crut un instant que c'était elle ; mais on frappa un coup à la porte ; un seul coup , et un petit homme , enveloppé dans un manteau doublé de fourrure, entra sans façon dans la chambre.

— Où êtes-vous donc , ma pauvre amie? cria-til sans répondre à Théodore , qui lui demandait le motif de sa visite. Qu'avez-vous fait de Madame d'Erlan? ajouta-t-il d'un ton brusque en s'avançant près du lit.

— Docteur , docteur , c'est donc vous , dit Théodore en reconnaissant l'habile chirurgien qni lui avait fait recouvrer la vue.

— Eh ! bien oui , c'est moi , qu'y a-t-il là d'extraordinaire ? J'ai su que cette pauvre femme souffrait , que je pourrais lui être utile , et je suis venu. Ce n'est pas pour vous au moins, commandant

(i'Erian , car, sur mon lionncur, vous auriez pu crever nulle fois sans que j'eusse fait un pas pour l'emptVhei-.

Dans tout autre moment Théodore aurait ri ou se serait sérieusement fà(;hé d'uiK' paieille réponse, mais il était trop inquiet lui-même, troj) préoccupé de l'absence prolongée de Cécile pour pensera autre chose.

— Ma femme est sortie , répondit-il.

11 y avait bien longtemps qu'il n'avait dit ma femme, en parlant d'elle.

— Tant pis ! je suis pressé de la voir , reprit le docteur , car j'ai de bonnes nouvelles à lui apprendre.

— Et par tous les diables , parlez donc , docteur, je vous assure qu'elle et moi , nous avons grand besoin de bonnes nouvelles.

— C'est ce qu'il me semble , dit le bon homme en jetant un coup d'œil sur cette chambre toute nue : et cependant son amie intime , Zélia d'Albon , me disait , il y a quinze jours , qu'elle l'avait laissée dans l'aisance.

— Cela était vrai avant qu'elle ne m'eût rencontré pour me sauver la vie , mais le malheur est venu avec moi , dit le commandant avec un soupir ; je l'ai trouvée fraîche et rajeunie , et maintenant

elle vous ferait compassion , tant elle est maigre et pâle ! elle vivait dans un état prospère , et nous manquons de bois et de pain !

— Est-il possible ! s'écria le docteur.

— Et tout cela par ma faute, continua Théodore, comme forcé de s'accuser par le remords qui le déchirait ; je suis son mauvais génie , et cependant si vous saviez combien elle a été bonne pour moi !

— Trop , mille fois trop , dit le docteur , je sais cela mieux que vous.

— Et comment ai-je répondu à son dévouement ? maintenant même tandis qu'elle sacrifiait de nouveau sa fortune et sa vie , je puis le dire , croiriezvous, docteur, que jusqu'à ce matin je n'ai point pensé à toutes ces choses , et que je l'ai traitée plus durement qu'un forçat à la chaîne , . . . Oh ! je suis un monstre d'ingratitude !

— C'est encore vrai, dit le docteur ; vous avez été un des plus mauvais maris que j'aie jamais connu ; mais elle , c'est le cœur le plus pur , le plus tendre, le plus dévoué qui existe sur la terre ; il n'y a pas de sacrifice dont cette femme ne soit capable , pas de vertu au-dessus de ses forces , son exemple m'a converti , elle m'a rendu chrétien dans le cœur , moi qui croyais à peine à Dieu autrefois. Savez-vous ce que Cécile faisait tandis que vous couriez le

iiiuiuIl' avec ma ««Mjuiiu' do nièce, à (jiii Diou |iardoiiiie! elle travaillait do ses mains pour faire vivn* votre mère , devenue idiote à force de cliajrrin . «juand elle fut iufoiinée du désoitlre de votre vie et des excès auxquels vous vous ubandonniez.

— Est-il possible ? ma pauvre mère ! s'écria Théodore.

— Oui, votre mère ; oh ! vous ne savez pas cela, commandant ?

— Je savais (prelle -t-tait morte et voilà tout . murmura Théotlore.

— Oui., morte idiote , morte sur l'échafaud et peut-être par voti'e faute , commandant , car vous ])0uviez la sauver.

— Moi ! cria le malheureux.

— Oui , vous , citoyen Brutus ; si votre cœur eut été accessible à la pitié , vous n'auriez pas refusé d'écouter deux malheureuses femmes qui venaient vous implorer pour sauver votre mère; ces deux femmes que vous avez repoussées c'était Cécile et Zélia. cette dernière m'a tout raconté; le citoyen Bruius et le commandant d'hlrlan ne sont-ils pas le même hoimne ?

Théodore garda le silence ; mais son visage était contracté , et une sueur froide coulait de son front. Le docteur en eut pitié , il s'approcha du lit. tiita

îe pouls du malade, et , s' éloignant sans rien dire, il appela l'hôtesse , lui fit allumer le poêle , et envoya chercher un bouillon.

— Prenez cela, dit-il à Théodore.

— Je ne puis pas, j'étouffe, répondit celui-ci.

— Il le faut cependant, dit le docteur , car vous aurez besoin de force pour entendre mon récit.

Le docteur Thévenard ferma soigneusement la porte , prit l'unique chaise qui se trouvait dans la mansarde, et, s' asseyant près du lit, il raconta sans aucun ménagement les détails de la mort de Monsieur de Belmore , celle de la petite Marie , les longues souffrances , les angoisses , le dévouement héroïque de Cécile auprès de sa belle-mère , dans quel état de misère il les avait rencontrées au Luxembourg , l'emprisonnement et la fin déplorable de la vieille Madame d'Erlan , tout , jusqu'à la. proposition de mariage qu'il avait faite.

Théodore l'écoutait en silence , la tête baissée , l'œil sec et le cœur déchiré , en proie à mille tortures morales ; mais quand l'indiscret docteur révéla le secret que Cécile n'avait confié qu'à lui seul , lorsqu'il dit le rêve de Cécile , et comment elle s'était offerte en holocauste pour expier les fautes de son mari , celui-ci ne put résister à son émotion , la glace de son cœur se fondit à cet excès

d'amour , ses larmes coulrreiit d'abord fiilencieuRomcnl \c lonj; de ses joues , bieiilAt il ne put eoulenir la violeiiee de sa douleur et de si's re^rels , les sanglots le suttbquèrent, et il éclata en frémissements.

1^ docteur s'arrêta toutcouil, il ne put voir \r profond repentir de eetbonnne sans en être touché.

— Kiitiu . dit-il a|»iès une longue pause, ses niallieurs touchent à leur terme , puisque vous revenez à de meilleurs sentiments.

Théodore fit un eftbrtpour }>arler, mais ses pleurs l'étoutï'aient encore , il y eut un long silence.

— La fortune cesse de vous maltraiter maintenant, dit le docteur jiour le consoler, car l'amitié reprenait ses droits , et la compassion succédait au mépris dans le cœur du bon vieillard ; d'abord j'ai la conviction que vous ne tarderez pas à guérir.

Théodore garda le silence.

— Qui vous empêchera alors de retourner en France et de la rendre heureuse ? je vous apporte de l'argent, et Madame d'Erlan va hériter de sa tante, la marquise d'Apremont.

Théodore ne répondait toujours point.

— Ah ça, est-ce que je parle à un sourd? cria le docteur en reprenant le ton de brusquerie qui lui était ordinaire, à quoi pensez-vous donc, Monsieur?

Dans ce moment trois heures sonnèrent , Théodore tressaillit.

— Il lui est arrivé malheur , s'écria-t-il , sans cela elle serait ici depuis longtemps , je vais courir la chercher.

Et il fit un mouvement pour se jeter au bas du lit.

— Non , non , dit le docteur en le retenant , votre blessure pourrait encore se rouvrir, où est allée Madame d'Erlan ?

— Chez Madame Bertorat, dans la rue Rousseau, je crois.

— Bien , je vais aux renseignements , tenez-vous tranquille ou je ne réponds plus de votre guérison.

Le docteur sortit , laissant le commandant en proie à une grande inquiétude , et une heure après il rentra seul.

— Qu'allez-vous m'apprendre? demanda Théodore en s' efforçant de paraître calme.

— Rien autre chose , sinon que Madame d'Erlan a paru en effet dans la maison que vous m'avez indiquée , et qu'elle devait y retourner à onze heures , mais on ne l'a plus revue , je pensais qu'elle pouvait être rentrée,

— ■ Si elle est morte je me brûle la cervelle , dit le commandant.

— Vous êtes fou , répondit le docteur en levant

( 235 ) les épaules , ear il ne pouvait couipreiRlre le stiitiment cpii l'aisail ainsi passer Théodore d'une complète indilïérenee à rafleelion la plus ardente . votre femme reviendra certainement , je vais m'entendre avec votre hùtesse i)Our lui laire préparei un logement plus convenable.

A peine éUiit-il sorti que ïhédore s'habilla à la hâte , et , puisant des forces dans le sentiment énergique qui l'animait, malgré la fièvre que de trop fortes sensations venaient de rallumer dans son sein , il se mit à parcourir la ville dans tous les sens.

11 revint chez lui à cinq heures et n'y trouva personne , un horrible pressentiment torturait son âme , il lui semblait qu'il ne reverrait plus sa chère Cécile. 11 s'assit un instant pour reprendre haleine, mais le repos lui était insupportable , il sortit de nouveau , poursuivi par ses terreurs imaginaires , courant comme un insensé. Bientôt il se mit à la demander à tous ceux qu'il rencontrait , la leur dépeignant le mieux qu'il pouvait ; mais il régnait tant de désordre dans sa mise , dans ses regards et dans ses questions, que les passants s'éloignaient de lui ou se hâtaient de s'en débarrasser par une vague et courte réponse qui ne lui apprenait rien. Lanuil arriva, froide, obscure, mais elle n'interrompit

point ses recherches opiniâtres. En passant devant une église il aperçut un homme qui tenait une lanterne à la main.

— N'auriez-vous pas vu une femme jeune encore , pâle et vêtue de noir? lui cria-t-il.

— En voici une que j'ai bien de la peine à soutenir , répondit cet homme ; si vous êtes charitable , aidez-moi à la porter jusqu'à la maison voisine.

— C'est elle , s'écria Théodore en s'élançant vers Cécile , qui était assise sur la première marche du perron de l'église , immobile et si pâle qu'on l'eût prise pour une morte.

— Ma femme ! ma femme chérie !

Et il la prit dans ses bras comme il aurait enlevé un enfant, et plein de joie il se mit à courir vers sa demeure , comme un ravisseur qui craindrait d'être poursuivi.

Le bon docteur était aux aguets ; tout en grondant le commandant de son imprudence , il l'aida à monter Cécile dans l'appartement qu'il lui avait fait préparer au premier étage. La jeune femme , à peine revenue de sa défaillance, pressée dans les bras de Théodore qui l'appelait des noms les plus tendres et reconnaissant la voix du docteur , son vieil ami , qui lui prodiguait des secours , se croyait encore sous le charme d'une douce vision.

[.c honhciir (ju fllo ne n'avait plus (jiie dans le rici s'oUVail pour elle siii- la l«'rrc , sans qu'elle juil y croire. Kllc cm plcma de joie . et ses larmes la suffoquaient.

— Modérez vos transports, dit le docteur à .Monsieur dFjlan . l'éniolion ([u'elie ressent est trop vive, elle n'est pas sans danger.

Théodore se tut aussitôt, mais il tenait dans sa main la petite main de Céeile, et la serrait doucement connne aux premiers jours de leur union . et Céeile réjmndait à cette étreinte , et remerciait le ciel de ce bonheur inespéré ; puis , quand le docteur se fut retiré et qu'ils se trouvèrent seuls, il se mit à genoux devant elle.

— Dis-moi que tu me pardonnes, lui disait-il. Mais elle se penchant vers lui et l'entourant de

ses bras avec amour.

— C'est Dieu que tu as otfensé , c'est à lui seul qu'il faut demander pardon.

Kl il s'écria :

— Mon Dieu ! mon Dieu !

Lui qui n'avait point prié depuis tant d'années !

Cécile pria avec lui, et, l'embrassant de nouveau , elle l'aida à se mettre au lit , car il soutirait de sa blessure, et elle lui lit prendre quelques aliments qu'ils partagèrent.

Huit jours après , le commandant d'Erlan , sa femme et le docteur , bien installés dans une bonne voiture , se mirent en route pour la France. Cécile remerciait Dieu , qui tient dans ses mains le cœur des hommes, et, tournant ses regards vers cette France chérie qu'elle allait revoir bientôt , vers cet ami si dévoué , qui avait tout fait pour elle et qui ne voulait plus la quitter , ou les reposant avec délices sur ce mari si tendrement aimé , qui répondait maintenant à tout son amour , elle se demandait si elle pourrait supporter tant de bonheur ; et, dans ce moment où tous les souhaits qu'elle pouvait former ici-bas se trouvaient accomplis d'une manière inespérée , elle sentit encore dans son àme un peu de tristesse. Alors se rappelant les paroles mystérieuses qui l'avaient un instant enivrée de la félicité des élus , elle regarda le ciel et soupira.

( IIAPITRE \\l

Nos vovagcurs marchaient à petites journées, car Monsieur dErlan n'était point entièrement rétabli. Cécile au contraire paraissait jouir d'une santé parfaite ; son teint reprenait de fraîches couleurs et ses yeux brillaient d'un vif éclat; il est vrai que dans certains moments son cœur se mettait à battre avec tant de force qu'il paraissait prêt à se briser; mais cette incommodité ne durait guère, et Cécile y faisait à peine attention. Théodore la contemplait avec ravissement , et , tout surpris de sentir renaître au fond de son Ame un amour qu'il avait cru éteint à jamais, il s'étonnait de ses désordres passés , et se reprochait doublement son m-

Lonstance.

H avait témoigné le désir de retourner à Paris ,

et Cécile y consentait ; mais le docteur fut d'avis de revoir d'abord le Dauphiné , disant que l'air natal leur ferait du bien à tous.

Le lendemain de leur arrivée à Grenoble , il eut avec le commandant une conférence secrète , et il annonça qu'il allait faire un court voyage» Cécile ne chercha pas à pénétrer ce mystère.

Le jour suivant, s' étant levée de bonne heure, elle s'approcha du lit de Monsieur d'Erlan qui dormait encore , elle contempla quelque temps cette mâle et belle figure qu'elle avait trop aimé , et elle se disait :

— 0 mon Dieu ! qu'il retourne à vous en esprit et en vérité , comme vous avez déjà permis qu'il revienne vers moi , et votre servante n'aura plus rien à désirer ici-bas.

Théodore se réveilla , il aperçut Cécile debout à côté de son lit , les yeux humides de larmes.

— Qu'avez-vous , ma bien-aimée , lui dit-il en lui prenant la main qu'il baisa doucement; que désirez-vous qu'il soit en mon pouvoir de vous donner?

— Rien , que d'être toujours ensemble dans ce monde et dans l'autre , répondit-elle.

Théodore comprit la pensée de Cécile.

— Je voulais vous voir avant d'aller à la messe que j'entends sonner maintenant.

— l*iiis(iiii' vous voulez sortir, je vous aecoin|>agiitrai , dit Théodore.

— - Ne craignez-vous pas que l'air du matin soit trop Irais jmur vous? reprit-elle toute joyeuse.

— Non , non , j'ai tant perdu d'années loin de toi que je ne veux plus perdre un seul instant.

Il se leva aussitôt et l'aeeompagna à l'église. Elle s'agenouilla devant l'autel , il se tint debout derrière elle la contemi>lant avec amour , et joignant (luelquefois ses prières aux siennes.

Lorsqu'ils sortirent de l'église , le soleil était radieux , l'air doux et pur.

— Faisons un tour de promenade , ditThéodoie.

— Volontiers, répondit-elle.

Et ils suivirent ensemble le bord de l'Isère.

— Te rappelles-tu d'avoir déjà pai'couru ce sentier , mon bras sur le tien comme à présent ? dit Cécile.

— Oui , répondit Théodore, je m'en souviens , nous étions bien heureux alors.

— Et ne le sommes-nous pas encore maintenant ? dit-elle avec une grâce charmante; vois, mon ami. rien n'est changé dans ces lieux , et le même sentiment déborde encore de nos cœurs.

— Mais ma conscience ! dit Théodore en soupirant.

DuTEii. VLLK RocntRE. L'expiuUon. 16

Cécile tressaillit d'un saint espoir.

— Dieu est tout miséricordieux, dit elle... Voistu là bas ces grands chênes qui bordent le chemin , il y a dix ans qu'en nous promenant ici , nous nous reposâmes sous leur ombrage.

— Oh ! vous avez une mémoire redoutable , dit Monsieur d'Erlan avec tristesse, vous vous rappelez les moindres circonstances.

— Oui , de tous nos beaux jours , reprit Cécile.

— Mais ces dix années d'intervalle que ne puisje les effacer de notre souvenir , les retrancher de ma vie !

— 0 mon ami, il ne tient qu'à toi de me donner plus de bonheur dans un seul jour que je n'ai éprouvé de chagrin dans ces dix années. Que seront ces dix ans quand nous aurons vécu ? pas une minute pour l'éternité !

— Je vous comprends , dit Théodore , et je vous promets d'y penser.

En parlant ainsi ils arrivèrent au pied des chênes déjà couverts de feuilles printanières , et ils s'assirent tous deux, Monsieur d'Erlan le front appuyé sur les deux mains dans l'attitude d'un homme qui médite profondément , Cécile les yeux élevés vers le ciel , le visage radieux d'espérance et de charité.

Un instant après des bruits de pas se firent en-

tomliv sur la roule , cl Ci-cile vil à quelciuu di.s- UiiKc un lioiiinie, qui vonail le long de TIsÎTe, cl devant elle une grande lennne maigre el juile, qui la regardait avee des yeux hagai-ds. Les traits de cette femme paraissaient d'une régularité parfaite , ot cependant son visage était hideux à voir, tant l'expression en était méchante. Elle était eoiifée d'un chapeau de paille grossière, d'où s'échappaient de longues mèches de cheveux, moitié blancs, moitié noirs; sa jupe de salin, dont on i)Ouvait à peine deviner la couleur primitive, ne descendait quà mi-jambe , et de nombreuses efiilures formaient dans le bas une espèce de frange couverte de boue ; ses pieds étaient nus dans des sabots , et un vieux tichu de soie à moitié roulé couvrait seul sa poitrine. A côté d'elle , sur une borne , se trouvait un fagot de menu bois qu'elle venait d'y poser.

Cécile fut effrayée de l'expression de malveillance des regards que cette femme fixait sur elle . et voulut en détourner les siens ; mais ils y restaient attachés par une espèce de fascination , qui n'était sans doute que le résultat d'un souvenir confus.

— Que faites-vous là, paresseuse? travaillez . travaillez . je travaille bien , moi , cria cette femme d'une voix étrange.

Monsieur d'Erlan tiré de ses réflexions par ces

( 244 ) cris sauvages, qui n'avaient presque rien d'humain , leva la tête , et voyant ce personnage extraordinaire qui s'était avancé de quelques pas , il lui fit signe de s'éloigner. La femme inconnue le regarda avec une attention profonde , et tout à coup ses cheveux se hérissèrent , ses yeux roulèrent dans leur orbite , elle grinça des dents, et, prompte comme l'éclair , elle s'élança d'un bond sur Monsieur d'Erlan , et l'enlaçant de ses bras raidis , elle le mordit au visage , au cou , partout où elle put , comme un loup enragé qui cherche à dévorer sa proie.

Cécile jeta des cris perçants ; Monsieur d'Erlan , surpris par cette attaque imprévue , employait toute sa vigueur musculaire pour contenir cette furie, qui s'acharnait sur lui avec une force dont aucune créature féminine ne paraîtrait capable. Cet homme qui venait le long de l'Isère accourut , il tenait à la main un gros bâton ^ dont il asséna un coup terrible sur la tête de cette malheureuse. Elle poussa un rugissement semblable à celui d'un lion blessé par des chasseurs ; mais elle ne lâcha point sa proie, l'homme redoubla sans pitié , et cette fois le sang coula en abondance , les forces de cette femme l'abandonnèrent , elle tomba presque morte sur le chemin.

Yous êtes blessé , cette créature vous a fait bien

(iu mal? dit Cérilc à Tlu'odorc eu clierchant h voir les morsures.

— Ce n'est lieu , répondit Monsieur «l'Krian d'une voix étounec, en eaeiiant son visage de son mouchoir, allons-nous-en tout de suite.

Mais il était toutpiUc et il fut obligé de s'appuyer contre un arbre.

— Quelle est donc cette femme? pounjuoi montrait-elle tant d'acharnement? demanda Cécile, toute tremblante.

— Cette femme est folle , répondit l'honmie au bâton ; mais jamais je ne l'ai vue si furieuse.

Cécile regarda celui qui lui parlait. C'était un honmie de taille moyenne , à large poitrine . aux membres robustes , qui portait le costume des ouvriers du pays, mais sans en avoir l'accent ; ses cheveux, d'un rouge vif, tombaient à plat sur un front étroit ; ses petit yeux , verts comme ceux des chats, brillaient d'un éclat sauvage; il y avait dans toute sa physionomie une expression repoussante d'orgueil et de brutalité , qui faisait mal à voir.

— Partons, partons, dit Monsieur d'Erlan.

— Et cette pauvre créature, dit Cécile, que va-telle devenir?

— C'est mon affaire, répondit l'homme qui avait frappé la folle , cett43 femme est la mienne ]iour

mon malheur , elle n'en mourra pas , elle a la vie dure.

Monsieur d'Erlan ne dit pas un mot pendant tout le trajet , et , à peine arrivé à l'hôtel , il se renferma dans sa chambre pour reposer ou pour rester seul , il paraissait terrifié. Cécile , frappée de la profonde tristesse de son mari , de la fureur et des traits de la folle qu'elle croyait avoir connue et qu'elle s'effrayait de reconnaître , pleine de compassion d'ailleurs pour le misérable état dans lequel elle l'avait laissée, donna à un domestique l'ordre de se rendre sur la route qu'elle venait de parcourir et de s'informer du nom et de la demeure de cette femme qu'elle lui dépeignit. Cette créature dégradée et repoussante , tombée sous le joug d'un paysan brutal , pouvait-elle être la belle , la brillante Elvire? et d'autre part comment Cécile pouvait-elle s'expliquer l'impression que lui avaient fait les traits de cette femme , l'étrange émotion , la faible résistance de Monsieur d'Erlan à l'attaque d'une inconnue , et maintenant sa mystérieuse et sombre douleur! Oh! si c'était El vire, quels regrets , quels remords , quel supplice ne devait-il point éprouver ! Ne voudrait-il pas la tirer de cette abjection, de cette misère qui sans doute l'avaient rendue folle ? et la charité chrétienne ne faisait-elle pas un devoir

à Cécile ello-iui'im' (l\'mjtl()yoi' lous lis lUiiNeiis pour chercher ù reiKhc la raison à celle lualheureuse? Kt si la beauté d'Elvire, revenant avec la raison , provoquait de nouveau les égarements de

Théodore? Cécile fondait en larmes, cUe flottait

entre divers partis, son cœur était énm de pitié d une pail , et de l'autre déchiré par une jalousie hien légitime ; mais l'ardente charité reprit enfin le dessus , elle s'immola dans son jiropre cœur , et sii résolution éudt i)rise lorscprelle vit rentrer le domestique qu'elle avait envoyé à la découverte.

— Savez-vous , lui dit-elle , la demeure de cette pauvre femme ? pouvez-vous m'y conduire ?

— Que Dieu m'en préserve! Madame; c'est une maison maudite , c'est la maison du bourreau , ditil avec un geste de dégoût.

Cécile demeura interdite, mais après un moment de condjats intérieurs elle reprit :

— Et où est située cette maison ?

— Tout au bout du faubourg, répondit le domestique sur la figure de qui se peignait rétonnement, elle a des fenêtres et une porte rouges.

C'est bien, dit Cécile , en congédiant cet homnic.

Puis elle s'approcha de la chambre de Monsieur d'Erlan , il y régnait le plus profond silence ; la jeune femme espéra que son mari pourrait dor-

mir , et , sans perdre plus de temps , elle descendit dans la rue.

De nombreux promeneurs s'acheminaient vers le faubourg pour aller respirer l'air de la campagne , Cécile baissa son voile afin de n'être pas reconnue ; elle tremblait, agitée de mille sentiments tumultueux ; mais , soutenue par l'ardente charité qui les dominait tous, elle marchait d'un pas rapide vers la demeure maudite , de peur que le courage ne vint à lui manquer, si elle se donnait le temps de réfléchir «

CIIAPITRI' \\l.

La maison rouge était isolée , les autres habitations semblaient avoir reculé à son aspect. Arrivée devant la porte, Cécile s'appuya un instant contre un pan de mur en ruine , car son cœur l»attait avec tant de force qu'elle était obligée d'en comprimer les élancements. Enfin, s" armant de courage , après avoir élevé son âme à Dieu . elle frappa un grand coup à la porte.

Déjà de retour, Balthasar, cria une voix glapissante.

Et une vieille femme vint ouvrir.

A l'aspect d'une créature humaine autre que Balthasar, la virago s'arrêta stupéfaite.

— Que voulez-vous? dit-elle; vous êtes sans doute étrangère ? vous vous trompez en frappant ici.

La folle était couchée sur un peu de paille au fond de la chambre.

— Je ne me trompe point , répondit Cécile , je veux parlera cette pauvre femme que je vois là-bas.

Et elle franchit le seuil sans trop frémir.

— Ne l'approchez pas, cria la vieille, elle est furieuse, et mon fils Balthasar n'est pas ici pour la contenir.

Les longs cheveux de la folle, tout souillés de sang, tombaient en désordre sur sa poitrine. Une longue ceinture d'un cuir très épais , fortement attachée au premier anneau d'une chaîne de fer, dont l'autre bout était scellé dans le mur , lui serrait le milieu du corps , mais ses pieds et ses mains étaient libres. A l'approche de Cécile elle se leva menaçante et s'élança d'un bond, comme un tigre sur sa proie ; mais la chaîne de fer la retint. Alors elle tordit ses bras et écuma de rage , elle était hideuse. Cécile recula d'horreur.

Je vous l'avais bien dit , cria la vieille , après un instant d'hésitation ; mais au fait que voulez-vous ?

— Savoir le nom de cette pauvre folle , et lui être utile , si je le puis, répondit Cécile.

— C'est la femme de Balthasar , dit la vieille, et nous n'avons besoin de personne.

Madame d'Erlan ne savait que répondre, elle ajouta cependant de sa voix la plus douce :

— .1 ai rencoiUiv ce malin votre l)ru , tt j'ai cru rcconiiailie en la voyant les traits altérés d'une ancienne amie.

— Elviie n'est pas d'ici, reprit la vieille.

— Elvire ! oh ! oui, c'est elle, c'est Madame de Saint-Albain , s'écria Cécile. Elvire, ne me reconnaissez-vous pas ?

— Non , dit la folle ; mais votre voix est douio . elle ne me fait pas peur comme celle de lîathasai- , j'aime à vous entendre parler , approchez-vous de moi.

— ■ N'en faites rien, cria la vieille, elle est njaligne comme un singe, c'est pour vous mordr»qu'elle vous appelle.

Cécile tendit la main à Elvire , celle-ci la prit entre les siennes , mais elle ne lui lit aucun mal.

— Donnez-vous la peine de vous asseoir sur le canapé , Madame , lui dit-elle en montrant sa paille, je suis charmée de vous voir; si vous voulez faire quelques courses dans Paris, mon équipage est à votre disposition; j'ai aussi une loge à l'opéra, elle est toute à vx)tre service : seulement je ne pourrai pas vous accompagner aujourd'hui parce que jai la migraine , une migraine horrible, là, voyez-vous.

Et elle porta la main sur le trou qu'elle avait à la tête.

— Vous souffrez donc bien? dit Cécile.

— Beaucoup , Madame ; un peu moins cependant depuis que vous êtes ici , ajouta-t-elle avec un gracieux sourire, qui laissa voir ses dents blanches et rangées comme un collier de perles.

Cécile retira involontairement sa main , elle reconnaissait cette fatale beauté qui lui avait fait tant de mal.

— Ne vous en allez point encore , je vous en conjure , Madame ; asseyons-nous toutes deux , j'ai tant de choses à vous dire.

— Si vous avez la patience de l'écouter , dit la mère de Balthasar, elle \ous en débitera de toutes les façons.

— De quoi vous mêlez-vous , vieille' folle ? dit Elvire à sa belle-mère ; sortez, je vous l'ordonne. Vous ne savez pas ce que c'est que cette femme , reprit-elle , c'est un espion que monsieur de saint- Albain a placé près de moi , mais je suis trop fine pour m'y laisser prendre.

Elle poussa un cri.

— Mon mal de tête devient plus violent, dit-elle, je souffre beaucoup.

— Voulez-vous que j'essaie de vous soulager ? répondit Cécile.

Elle demanda des ciseaux à la vieille , coupa les

cheveux qui entouraient la plaie , prit de l'eau cpii chauilait devant le feu , enleva le sang coagulé , et déchira son mouchoir pour appliquer une conipress4*. Elle demanda encore un coussin et une couverture pour que la folle pût reposer , et la vieille obéit , subjuguée par la douceur et le courage de cette jeune femme.

— Couchez-vous , Madame , dit alors Cécile , et tenez-vous tranquille ; si vous pouviez dormir, cela vous ferait grand bien.

La folle se coucha en effet, reposa sa tôte sur lu coussin, qui lui parut moelleux , Cécile étendit sur elle la couverture et s'assit près du grabat; dix minutes après Elvire dormait d'un profond sommeil.

— Prenez bien garde de l'éveiller maintenant , dit Cécile à la vieille.

— Mais qui êtes- vous enfin , demanda celle-ci , pour venir commander chez nous , chez nous où personne n'entre jamais?

— Je vous l'ai déjà dit , répondit Cécile , je suis une ancienne amie de cette pauvre femme ; mais, vous-même, pourriez-vous me dire par quel enchaînement de circonstances la marquise de saint- Albain est devenue votre belle-fille ?

— Et le sais-je bien moi-même ! dit la vieille en gromelant; Balthasar exerçait à Paris son état ,

qui alors lui rapportait beaucoup, il est habile dans le métier parce qu'il l'a pratiqué dès l'enfance , vu que c'était l'état de mon homme ; un soir il entra chez nous tout fier , suivi de cette jeune femme plus morte que vive , mais belle comme les amours et habillée comme une princesse ; il me dit : mère, en avez- vous jamais vu de pareille ? eh ! bien , elle sera ma femme.

Ce qui fut dit fut fait, dès le lendemain ils allèrent à la mairie ; mais elle était déjà comme folle. Quelque temps après le travail donnait moins , il se trouva trop d'employés à Paris , on envoya mon garçon à Grenoble ; et cette femme alla toujours de mal en pis, je n'en sais pas davantage.

Cécile frissonnait en entendant la vieille parler du terrible métier de son fils , comme elle eût pu le faire de tout autre ; elle se contint cependant pour ne pas blesser la susceptibilité de cette femme, et lui demanda si elle avait essayé quelque remède, si elle avait consulté quelque médecin pour sa bru.

— Non , dit la vieille y ça coûte de l'argent, et ça ne sert à rien. Quand elle n'est pas furieuse j'en tire ce que je puis , elle apporte un peu de bois et balaie la maison ; mais si je ne lui criais à tout moment : « Travaillez , travaillez paresseuse » , elle

ne Ici'iiil rit'ii du malin au soir; oli ! <''<'sl une laineuse eliar^'e «jucnous avons là.

— Et si l'on vous proposait de vous en débarrasser pour la taire soigner; y consentiriez-vous?

— Ce serait un grand bonheur pour nous, car elle nous coûte beaucoup à nourrir , et les affaires ne vont plus comme autrefois; et puis , quand Balthasar n'est pas ici , souvent elle me fait peur , car elle est méchante ; mais lui ne voudra [leut-être pas; il y tient par gloriole parce qu'elle éUiit une grande dame , et il est orgueilleux et entêté conmie un démon.

— Quand pourrai-jc parlera votre fds? demanda timidement Cécile.

— Je ne crois pas qu'il revienne avant la nuit ; mais si votre intention est vraiment de vous charger de cette malheureuse , je pourrai lui en glisser un mot d'avance pour préparer la chose.

— Eh bien ! faites-le , et je me montrerait reconnaissante à votre égard , dit Cécile.

En prononçant ces mots elle jeta un dernier coup d'œil sur la folle qui dormait toujours , et se sentit heureuse de lui avoir procuré ce soulagement. La jeune femme sortit alors de la maison du bourreau sans rougeur au visage , sans honte dans le cœur , sans penser même à baisser son voile , joyeuse de

la bonne action qu'elle avait faite , et préoccupée de la suite qu'elle voulait y donner. Oh ! si elle pouvait rendre Elvire à la raison , à la vertu même ! et qu'y aurait-il d'impossible avec le secours du ciel? Cécile n'avait-elle pas entendu parler de fous qui ont été radicalement guéris par un bon traitement , et l'on n'avait rien essayé pour Elvire , rien que des coups , des paroles dures , toutes choses , qui , à elles seules , seraient capables de donner la folie. Oh! je la sauverai, se disait Cécile, j'implorerai le docteur pour sa pauvre nièce , il est bon , il lui pardonnera ses fautes , je les pardonne bien , moi ! il lui rendra la santé , une position dans

le monde, sa beauté même, et alors Cécile

s'arrêta tout court ; une pensée jalouse revenait la torturer. Alors ils s'aimeront de nouveau peutêtre, ils partiront encore tous les deux... 0 mon Dieu , ayez pitié de moi !

Cécile rentrait dans la cour de l'hôtel, elle monta dans sa chambre et se jeta à genoux , la nature se débattit quelque temps , mais sa voix fut étouffée sous la voix puissante de la charité. Cécile se ' rendit ensuite dans la chambre de Monsieur d'Erlan , il avait la fièvre , son visage était bouleversé et portait en plusieurs endroits l'empreinte des dents d'Elvire.

Vous î^les ivslôc liii'ii lonjilt'iiips dehors? «lit-

il à Cécile en lui teiuiaiit la main.

— Auriez-vous besoin de moi , mon ami ? ditelle aussitôt.

— J ai toujours l>esoin de vous, et plus encore quand je suis ajçité de pensées mauvaises ; n'êtesvous pas mon bon ange ?

— Oh! merci de ces douces paroles, dit Cécile en Tcmbrassant , ouvrez-moi votre cœur avec confiance , nous pleurerons ensemble.

— Votre affection m'est toujoui-s agivable , répondit Monsieur d'Erlan; mais que voulez-vous dire , et nous comprenons-nous bien ?

Son trouble était extrême en prononçant ces

mots.

— Vous dirai-je ce que vous savez déjà , Théodore? moi aussi, je l'ai reconnue.

— Eh bien ! vous voilà vengée , répondit-il froidement.

— Dieu me préserve d'une pensée si coupable ! s'écria Cécile , je ne veux que la plaindre et la soulager.

— Ne parlons plus de cette femme , dit Monsieur d'Erlan , son nom souillerait votre bouche.

Cécile demeura interdite.

— Vous ne l'aimez donc plus , murmura-t-elle

DOTEIL DE L\ROCiifeBE. L'E-Jrpiation. 17

si bas que Théodore le devina plutôt qu'il ne l'entendit.

— L'aimer encore ! s'écria-t-il impétueusement , aimer ce que l'on méprise , une femme perdue , sans cœur et sans frein ! Maudit soit le jour où je la connus ! il a retranché de ma vie dix années de bonheur.

L'indignation de Théodore était sincère , il détestait Elvire autant qu'il l'avait aimée jadis, l'homme revient facilement de l'indifférence à une affection véritable ponr la femme qu'il n'a pas cessé d'estimer ; il ne remonte jamais du mépris à l'amour; mais que savait Cécile de toutes ces choses ! elle avait souvent vu le mal et ne l'avait jamais compris , il était pour cette âme pure comme nne page écrite en caractères étrangers sur lesquels on peut bien faire quelques conjectures , mais qu'on ne saurait déchiffrer; l'attention ne s'y arrête même pas. Cécile ne savait rien de l'histoire de son mari pendant ces dix années qu'il regrettait si amèrement, elle n'avait jamais osé l'interroger à ce sujet; elle ignorait qu'arrivés en Amérique, Théodore et Elvire s'étaient bientôt dégoûté l'un de l'autre, et que leur union passagère n'avait été qu'un enfer anticipé ; il ne peut y avoir de plaisirs durables dans les amours illégitimes. Elvire la pre-

( 259 mière avait abaïuioniu' son amant pour s'attacher à vm autiv.

— Théodore, dit Cécile ainvs un inoinenl de silence, j'ai trouvé la demouiv de cette pauvre FJvire, elle est bien nialheureuse.

Monsieur d'Erlan fut touche de cette inaltérahle

bonté.

— Voudricz-vous lui donner (luclques secoui-s? dit-il avec douceur ; tout ce ([ue nous possédons vous appartient de droit et de lait. Prenez, disposez de tout; mais ne prononcez plus devant moi le nom de cette inl;\me.

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