MOLIÈRE
Attendez, il faut marquer davantage tout cet endroit; écoutez-le moi dire un peu: « Et qu'il ne trouvera plus de matière pour... — Plus de matière! Eh! mon pauvre marquis, nous lui en fournirons toujours assez, et nous ne prenons guère le chemin de nous rendre sages pour tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit. Crois-tu qu'il ait épuisé dans ses comédies tout le ridicule des hommes ; et, sans sortir de la Cour, n'a-t-il pas encore vingt caractères de gens où il n"a point louché? X'a-t-il pas, par exemple, ceux qui se font les plus grandes amitiés du monde, et qui, le dos tourné, font galanterie de se déchirer l'un l'autre ? N'a-t-il pas ces adulateurs à outrance, ces flatteurs insipides qui n'assaisonnent d'aucun sel les louanges qu'ils donnent, et dont toutes les flatteries ont une douceur fade qui fait mal au cœur
à ceux qui les écoutent ? N'a-t-il pas ces lâches courtisans de la faveur, ces perfides adorateurs de la fortune, qui vous encensent dans la prospérité et vous accablent dans la disgrâce ? N'a-t-il pas ceux qui sont toujours mécontents de la Cour, ces suivants inutiles, ces incommodes assidus, ces gens, dis-je, qui pour services ne peuvent compter que des importunités,et qui veulent que Ton les récompense d'avoir obsédé le Prince dix ans durant ? N'a-t-il pas ceux qui caressent également tout le monde, qui promènent leurs civilités à droite et à gauche, et courent à tous ceux qu'ils voient avec les mêmes embrassades et les mêmes protestations d'amitié ? « Monsieur, votre très <( humble serviteur. Monsieur, je suis tout à votre « service. Tenez-moi des vôtres, mon cher. Faites état « de moi. Monsieur, comme du plus chaud de vos « amis. Monsieur, je suis ravi de vous embrasser. Ah ! « Monsieur, je ne vous voyais pas. Faites-moi la grâce « de-m'employer. Soyez persuadé que je suis entière- (( ment à vous. Vous êtes l'homme du monde que je « révère le plus. Il n'y a personne que j'honore à « regarde vous. Je vous conjure de le croire. Je vous « supplie de n'en point douter. Serviteur. Très humble « valet. » Va. va, Marquis, Molière aura toujours plus de sujets qu'il nen voudra, et tout ce qu'il a touché jusqu'ici nest rien que bagatelle, au prix de ce qui reste. » Voilà à peu près comme cela doit être joué.
Le personnage dont Molière récite ici le rôle, le chevalier raisonnable, est le porte-parole de l'auteur. C'est évident. Mais, pour que nul n'en doute, Molière, par l'artifice que nous venons de voir, enlève le rôle à son camarade et s'en charge lui-même. Prétexter que Brécourt « ne marque pas assez l'endroit» et l'inviter à « le lui écouter dire un peu », c'est, en effet, une manière fort ingénieuse de dire aux spectateurs : « Ne vous y trompez pas ; c'est ma pensée à moi Molière que va déAelopper le chevalier, et, comme je tiens à revendiquer hautement la responsabilité de tout ce
qu'il avancera, je Aeuxqiie cette profession de foi littéraire passe par ma propre bouche. »
Puisque Molière défend une thèse qui est sienne, il composera nécessairement son discours de telle façon que la thèse soit bien démontrée ; ce sera pour lui, à ce qu'il semble, un souci aussi important que d'être dramatique. Or, que AT'ut-il faire au juste? Veut-il indiquer quelquesuns des caractères qu'il compte porter plus tcuxl sur la scène"?
Xon, et la preuve, c'est que des personnages dont il esquisse en ce moment le portrait, il en reprendra plus tard un seul : le donneur d'embrassades frlAoles. Encore, celui-ci, ne le mettra-t-il pas précisément en scène : car dans le Misanthrope nous entendrons bien Alceste reprocher à Philinte d'avoir embrassé avec effusion un homme dont à peine sait-il le nom ; mais nous n'assisterons point nous-mêmes à cette embrassade, et le travers critiqué ici sera une pai'tie seulement, lune des moindres, du personnage de Philinte.
Molière veut démontrer d'abord combien la matière de la comédie devient abondante dès qu'elle se propose de peindre la vie.
Pour le prouver, doit-il énumérer les principaux sujets à traiter? Mais cette énumération serait infinie ! Prendre des exemples dans des milieux di^-ers? Mais sa démonstration serait alors peu probante. Car, lorsqu'il aurait dit : « Que de personnages je pourrais peindi-e encore ! L'hypocrite, l'avare, le bourgeois gentilhomme, le paysan mal marié, la femme savante ! » lorsqu'il aurait dit cela, peut-être auraiton à lui répondre : « la belle affaire que de trouver cinq ou six caractères intéressants quand on va les chercher dans des milieux différents ! »
Ce que Molière doit faire, c'est choisir des exemples dans un seul et même milieu, dans un milieu, autant que possible, restreint, dans un milieu, s'il se peut, homogène, et montrer que même un milieu de ce genre peut fournir au poète comique des personnages innombrables. Ainsi fait-il. 11 ne « sort pas de la Cour », comme il le remarque. Pas de milieu plus restreint que la cour ; pas de milieu plus homogène, puisque la convention y règne en souveraine et impose à tout le monde, avec les mêmes habits,
les mêmes mœurs : et eepeiiflaiit clans ce milieu que de personnages divers!
Molière veut prouver, en second lieu, combien les sujets fournis à la comédie par la nature sont féconds en effets comiques. La Aie est une source inépuisable de sujets : voilà la première thèse de l'auteur de V Impromptu. Chacun des sujets tirés de la A'ie est une source inépuisable de gaieté : voilà la seconde thèse.
Pour démontrer celle-ci, que faut-il faire? Prendre un des ridicules cités un seul exemple suffira à la démonstration , et indiquer par quelques détails tout ce qu'on en peut tirer de comique. Ainsi procède Molière: « Voyez, dit-il, comme l'on peut amuser une salle rien qu'en faisant agir un personnage auquel on donnerait pour tout caractère d'être un embrasseur. A chaque rencontre nouvelle, la comédie recommencera ; et ce sera toujours le même ridicule, mais ce ne sera jamais le même geste, ni le même ton, jamais donc la même comédie. »
Molière, on le voit, a démontré admirablement sa double thèse, et, n"eùt-il eu comme dessein que de la démontrer, il n'aurait pas composé autrement qu'il l'a fait le discours du chevalier.
— Alors, dirons-nous que l'éloquence du chevalier est celle de Molière et que son discours est une simple page de critique reA^ctue pour l'apparence de la forme dramatique ? — Non, car Molière aurait encore composé cette tirade telle qu'il l'a composée si son unique dessein avait été de l'approprier à la scène.
Et d'abord, il n'oublie pas le rôle qu'il tient, celui du chevalier. Ce personnage est le porte-parole de l'auteur, mais il n'en a pas moins un caractère que l'auteur respecte, et l'éloquence de Molière est ici, comme le veulent les lois du drame, celle de son héros.
Quels ridicules, en effet, le chevalier cite-t-il. sinon ceux qu'il a rencontrés dans le milieu où il fréquente ? Quels gestes est-ce qu'il pai-odie, sinon ceux qu'il a vus ? Quelles paroles rapporte-t-il, sinon celles qu'il a entendues? En un mot, pourquoi prend-il ses exemples seulement dans le monde des courtisans, sinon parce qu'il vit à la cour? Que ces exemples conviennent parfaitement à la démonstration que Molière veut donner de sa thèse, tant mieux I Mais ce
n'est plus maintenant ce qui importe. Une seule chose est à considérer quand on juge ce discours au point de \iie dramatique : celle de savoir si le chevalier parle des choses dont peut parler un homme de son milieu et de son caractère. Or, évidemment, il ne parle que de celles-là.
De plus, il en parle comme il en doit parler. Le style est ici celui du personnage. Ce chevalier a trop de goût pour n'être pas un des familiers de Mme de la Sablière et pour n'avoir pas des relations avec M. de la Rochefoucauld. Il leur a entendu réciter des portraits et des maximes. Luimême leur en a récité de sa façon. Aux cinq esquisses de personnages ridicules qu'il propose à Molière, enlevez seulement le tour oratoire. Au lieu de : « Molière n'a-t-il pas ceux qui se font les plus grandes amitiés du monde... ? N'a-t-il pas ceux... ? mettez : « Il va des gens qui se font les plus grandes amitiés du monde et qui, le dos tourné, font galanterie de se déchirer l'un l'autre. 11 y a des adulateurs à outrance, des flatteurs insipides qui n'assaisonnent d'aucun sel les louanges qu'ils donnent, et dont toutes les flatteries ont une douceur fade qui fait mal au cœur à ceux qui les écoutent, etc. ». Par cette légère correction, vous obtenez des sentences d'une observation aussi pénétrante, d'un ton moins acerbe et d'un style plus naturel que celles qui remplissent le fameux livre des Maximes.
Style et pensée, l'éloquence de ce discours est donc bien celle qu'on doit attendre du personnage.
Et deux choses achèvent de rendre le morceau très dramatique.
D'abord, le chevalier met en action le dernier sujet de comédie qu'il indique. De là toute une mimique et un perpétuel changement d'intonations. Avec un profond salut et un ton respectueux : « Monsieur, votre très humble serviteur. » Sans lever le chapeau, d'un ton cordial et familier : « Tenez-moi des vôtres, mon cher. » Avec un simple petit geste de la main : « Serviteur ». etc..
De plus, ce discours est une pièce de l'intrigue. Intrigue est un mot un peu impropre : car V Impromptu de Versailles n'est qu'un tableau, un tableau du monde des acteurs, de la vie des coulisses. Mais le tableau est très complet, très animé et très bien composé. Une partie essentielle en devait être la leçon de déclamation donnée par le chef
(3e la troupe à l'un de ses camarades. Nous l'aA'ons ici, et il en résulte que quand Molière enlève son rôle à Brécourt pour le dire lui-même, il le fait sans doute surtout pour bien assumer la responsabilité de la thèse qui va être soutenue, mais quen outre il ajoute ainsi un épisode important à sa peinture de la vie des coulisses.
Concluons : dans un cas où ■Molière voulait développer ses idées sur son art et où il semblait donc autorisé à substituer son éloquence à celle de son personnage, il a cependant composé son discours : 1° en le conformant au caractère du personnage ; 2 " en y mettant de l'action et même du spectacle ; 3'^ en en faisant une pièce essentielle du tableau qui ici tient lieu d'intrigue. Le miracle, cest qu'il ait réussi en même temps, non seulement à bien expliquer sa poétique, mais encore à prendre la parole en son propre nom.
Prière d']phigénie.
(Racine, Iphigénie. Acte IV, se. 4.
Iphigénie et Clytemnestre ont appris le secret d' A gamemnon par le mot dArcas : « il l'attend à l'autel pour la sacrifier ». Comme la victime tarde à se présenter, son père vient lui-même la clierclier. Clytemnestre le reçoit et appelle sa fille. Alors commence une scène fameuse, la plus éloquente peut-être qu'il y ait dans notre théâtre tragique, 011 successivement l'on entend la plainte dlphigénie demandant la vie, l'exhortation d'Agamemnon lui conseillant le courage, les imprécations indignées de Clytemnestre défiant le père harbare de venir arracher une fille aux bras de sa mère. Trois discours, trois éloquences.
.le ne dirai rien du plan général de la scène. Je n'expliquerai point, après tant d'autres, combien il était plus naturel de faire parler les trois personnages dans l'ordre où ils parlent ici, et non pas dans l'ordre ori Euripide d'abord, puis Rotrou, son imitateur, les avaient fait parler : Clytemnestre la première, Iphigénie la seconde, Agamemnon le dernier.
Étudions seulement la prière dlphigénie.
IPHIGÉNIE
Mon père, Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi. Quand vous commanderez, vous serez obéi. Ma vie est votre bien. Vous voulez le reprendre;
Vos ordres sans détours pouvaient se faire entendre.
D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis,
Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis,
Je saurai, s'il le faut, victime obéissante,
Tendre au fer de Calchas une tète innocente,
Et, respectant le coup par vous-même ordonné,
Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné.
Si pourtant ce respect, si celte obéissance,
Paraît digne à vos yeux d'une autre récompense.
Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis.
J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis,
Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie
Pour ne pas souhaiter quelle me fût ravie.
Ni qu'en me l'arrachant, un sévère destin
Si près de ma naissance en eût marqué la fin.
Fille d'Agamemnon, c'est moi qui, la première,
Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père.
C'est moi qui, si longtemps le plaisir de vos yeux.
Vous ai fait de ce nom remercier les dieux,
Et pour qui, tant de fois prodiguant vos caresses,
Vous n'avez pas du sang dédaigné les faiblesses.
Hélas I avec plaisir je me faisais conter
Tous les noms des pays que vous allez dompter;
Et déjà, d'Ilion présageant la conquête,
D*un triomphe si beau je préparais la fête.
Je ne m'attendais pas que, pour le commencer,
Mon sang fût le premier que vous dussiez verser.
Non que la peur du coup dont je suis menacée,
Me fasse rappeler votre bonté passée.
Ne craignez rien. Mon cœur, de votre honneur jaloux,
Ne fera point rougir un père tel que vous ;
Et, si je n'avais eu que ma vie à défendre,
J'aurais su renfermer un souvenir si tendre.
Mais à mon triste sort, vous le savez, Seigneur,
Une mère, un amant attachaient leur bonheur.
Un roi digne de vous a cru voir la journée
Qui devait éclairer notre illustre hvménée.
6i LE THEATRE CLASSIQUE
Déjà, sûr de mon cœur à sa flamme promis,
11 s'estimait heureux : vous me Faviez permis.
Il sait voire dessein, jugez de ses alarmes.
Ma mère est devant vous, et vous voyez ses larmes.
Pardonnez aux efforts que je viens de tenter
Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.
.le ne comparerai pas cette prière à celle de ripliigénie grecque, admirable morceau, dont on voudrait seulement retrancher cette allusion si peu naturelle à l'éloquence d'Orphée par où elle débute et cette réflexion si froide sur la mort par où elle se termine. De ce discours pathétique, Racine, parce qu'il avait changé profondément le caractère du personnage et supprimé le rôle du petit Oreste. ne pouvait guère tirer qu'une leçon générale : celle de donner à son héroïne un langage naturel, c'est-à-dire conforme à son caractère.
La prière de llphigénie de Rotroului a servi davantage. Elle lui a indiqué çà et là ce qu'il fallait dire et plus souvent ce qu'il fallait ne pas dire. Ce discours est un bon -exemple de ce que l'éloquence au théâtre ne doit pas être. Rotrou. en effet, y a visé à l'éloquence en soi et a rencontré habituellement, comme il arrive en pareil cas, la déclamation. 11 a cherché, non des mots qui fussent ceux du rôle, mais des mots qui, passant la rampe, soulevassent les applaudissements ; et. ayant fait parler Iphigénie après Clytemnestre. il s'est soucié de lui faire dire, pour la progression, des choses plus fortes, sans trop se préoccuper de savoir s'il convenait qu'Iphigénie les dît. De là un discours où les mots intéressants sont, sans doute, nombreux (Racine saura les utiliser), mais qui dans son ensemble n'en est pas moins une pure insanité : c'est, en effet, un discours plein de contradictions, incapable de toucher et tel qu'aucune Ipbigénie n'a jamais pu le prononcer :
Grand prince, car d'oser vous appeler mon père, A votre intention ce titre est bien contraire, Et vous avez pour moi trop d'infiumanilé, Pour ne renoncer pas à celte qualité ;
Voilà, certes, une façon énergique de souffleter un père qui veut vous sacrifier. Mais quand elle a parlé ainsi,
DISCOURS Go
qu'est-ce qu'Iphigénie peut bien ajouter? Par ce sanglant outrage elle s'est interdit toute supplication, ou, si elle supplie, comme elle le fera, ce sera une contradiction inadmissible. — « Beau début en^ soi cependant, songe Racine, et qui traduit bien la pensée des spectateurs. J'en ferai, en le modifiant, le début du discours de Clytemnestre, quand, Agamemnon ayant repoussé la prière de sa fille, la mère éclatera en imprécations. » — « Et peut-être, songe encore Racine, n'est-il pas mauvais qulphi génie elle-même juge son père sévèrement. Mais il faudra trouver « la manière » que Rotrou n'a pas su trouver. »
S'il uoiis soauienl pourtant que Je suis la première Qui vous ail appelé de ce doux nom de père, Qui vous ait fait caresse, et qui sur vos genoux Vous ait servi longtemps d\in passe-temps si doux,
Fort bien, ceci, à un détail près, d'ailleurs important : Iphigénie devrait rappeler beaucoup moins les caresses qu'elles a faites que celles quelle a reçues.
Xe vous étonnez pas que cette mort m'étonne; Je ne V attendais pas du bras qui me la donne; Et je me plains bien moins, en mon mauvais destin. D'un tel assassinat que d'un tel assassin.
Oh ! les belles antithèses ! mais combien sentant la rhéthorique î
La mort est un écueil fatal à tous les hommes: Xous g sommes sujets dès l'instant que nous sommes. Oui, Seigneur, la première et dernière des lois Est la nécessité de mourir une fois :
Je mourrai sans regret, mais par une aventure Qui semble bien contraire aux lois de la nature ;
Qu'Iphigénie regrette de -perdre la vie de la main de son père, mais non de perdre la vie, par la raison qu'elle est mortelle, voilà un sentiment inconcevable chez une jeune fille ; car, s'il est naturel de mourir un jour, il ne l'est pas de mourir jeune.
Qe LE THEATRE CLASSIQUE
El ma mère a sujet cl un junte étomiement En vous voyant pour moi si peu de sentiment ; Vous reconnaîtrez l)ien les douleurs de sa couche, Et certes mon malheur très justement la touche.
Ceci est bien : Ipliiiîénie touchée de la douleur de sa mère plus que de la sienne. Mais de quelle façon saugrenue elle va insister !
Quand vous semblez en moi désavouer son fruit Comme si vous doutiez que vous rayez produit.
Quelle fille peut dire cela en face de son père?
Ai' je quelque intérêt aux affaires d'Hélène ? Est-ce à moi d'épouser son amour ni sa haine,
C'est un mot de llpliigénie d'Euripide. 11 est très naturel et très poignant, réduit à cette question. Mais Tlpliigéniede Rotrou va tirer de cette idée, avec une impitoyable logique, tout ce quon peut en tirer. D'abord, elle reprochera à Hélène son inconduite, puis, ayant été impudique, elle sera cruelle :
De défendre son cœur des vœux de ses amants Et de répondre aux dieux de ses déporlements ? Si quelqu'un doit périr, si Diane Vordonne, Ménélas, son époux, n'a-t-il pas Hermione ? Qui plus quelle est leur sang, et qui de ses parents N'a plus de part que moi dans tous leurs différends?
Est-il concevable qu'lphigénie réclame la mort de sa cousine? Ce mot ne lui enlève-t-il pas toute notre sympathie? — « Et cependant,, songe Racine, c'est bien là un mot qu'il faudrait dire à Agamemnon. Je le lui ferai dire par Clytemnesire : « Si du crime crHélène on punit sa famille, Faites chercher-à Sparte Hermione, sa fille; laissez à Ménélas racheter d'un tel prix Sa coupable moitié dont il est trop épris, etc. »
D'avoir recours aux pleurs, d'implorer votre grâce Un si vil procédé sent trop son âme basse; C'est une lâcheté que le ciel me défend : En cela connaissez que je suis votre enfant.
Ces vers sont peu coiiciliables avec le début de la prière. Mais en soi cette fierté est naturelle chez le personnage. Il ne faut que mieux lutiliser.
Plus vous me témoignez de nêlre plus mon père. Plus je m'efforcerai de prouver le contraire; Le sang qui sortira de ce sein innocent Prouvera malgré vous sa source en se versant.
Cette fois, Iphi génie dépasse la mesure et détruit ainsi tout l'effet de son discours. Seulement, ce mot de la fin, qui a été mis là parce que c'est un mot qui provoquera 1<îs applaudissements, on peut le conserver, à la condition de le transporter à la plac^* qui lui convient, c'est-à-dire à la fin du discours d'Agamemnon. (Voir Racine, vers 1241 et suiv. : Montrez, en expirant, de qui vous êtes née, etc.)
Plein de contradictions et de mots forcés, ce discours d'Iphigénie, quoique souvent intéressant, n'est pas un discours qui convienne à Ipliigénie, et il ne peut jouer aucun rôle dans l'action ; il ne sert à rien. ou. si Rotrou lui fait produire des effets, ils ne sont pas naturels.
La prière de l'Ipliigénie racinienne est une pièce essentielle de l'action. L'effet qu'elle produit est immense, et il est d'autant plus intéressant qu'il est double.
Quand Iphigénie a terminé sa plainte, Agamemnon prend la parole. Pour dire quoi ? Pour conseiller à sa fille de se résigner. Elle a offert de mourir, s'il le fallait, courageusement : il accepte. Au lieu d'ébranler la résolution du père, les prières de la fille l'ont donc consolidée ; au lieu d'affaiblir l'égo'isme de l'ambitieux, elles l'ont fortifié. Alors Clytemnestre éclate en imprécations et blesse profondément son mari. Puis Achille survient qui l'exaspère. Ipliigénie, en se défendant, a donc travaillé à sa p'erte.
Oui, mais quand Achille l'a quitté, Agamemnon réfléchit. 11 songea tout ce qui vient d'être dit. Il S' rappelle surtout les paroles de sa fille, et alors celles-ci, agissant de loin, triomphent de tous les obstacles, même de l'impression funest<} produite par la colère inopportune d'Acliille. Le premier effet de la prière d Ipliigénie avait été d'encourager pour un moment Tégoisme d'Agamemnon. Le second effet est, au contraire, de triompher un peu plus tard de cet
-égoïsme. Et nous sentons que cela est naturel, que la prière dlphigénie devait nécessairement produire ces deux conséquences opposées.
Que contient-elle donc qui la rende susceptible d'abord de p(?rdre l'héroïne, puis de la sauver, d'abord d'encourager l'égoïsme d'Agamemnon, puis de le vaincre ?
Mon père !
Tel doit être le premier mot de cette prière, et Racine le met en relief en le plaçant à la rime. A supposer que de lui-même le poète n'ait pas compris qu'lphigénie dcA'aitdire d'abord tout simplement : « Mon père î » Rotrou le lui aurait fait comprendre en mettant dans la bouche de son héroïne la singulière apostrophe que nous aA^ons vue.
Cessez de vous troubler, vous n'éles point trahi :
« Quel calme, se dit d'abord l'égoïste Agamemnon ! C'est elle qui va mourir, c'est moi qui veux cette mort, et c'est moi qui suis troublé, elle qui me rassure ; elle souffre donc moins que moi, et je m'étais exagéré la douleur qu'elle aurait à périr. » — Oui, mais tout à l'heure Agamemnon se dira : « Quelle force de caractère ! et comme elle m'a donné l'exemple de dompter mes passions ! »
Quand vous commanderez, vous serez obéi. Ma vie est votre bien, vous voulez le reprendre; Vos ordres sans détours pouvaient se faire entendre' D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis, Je saurai, s'il le faut, victime obéissante, . Tendre au fer de Calchas une tête innocente, Et, respectant le coup par vous-même ordonné. Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné. Si pourtant ce respect, si cette obéissance Paraît digne à vos yeux d'une autre récompense,
Le premier mouvement d'Agamemnon est de se réjouir égoïstement de la soumission de sa fille : « Eh quoi ! je doutais de la légitimité de ma décision : mais ma fille vient de me dire elle-même que sa vie était mon bien. Ayant peur de soulever une épouvantable tempête, j'aA'ais dissi-
mulé mon dessein : mais il n y a aucune tempête ; la victime accepte son sort. 11 est très facile de faire ce que je croyais presque impossible : tuer sa fille. » — Oui, mais tout à l'heure Agamemuou se tiendra à lui-même un tout autre langage, quand il se rappellera ce quiphigénie lui dit ici. Or. ici Iphigénie, tout en étant respectueuse et soumise, met franchement Agamemnon en face de sa responsabilité. Elle ne parle point, elle, ni des dieux, ni de loracle, ni de la Grèce ; elle ne met point en doute que, si elle meurt, c'est son père, son père seul, qui l'aura voulu ; elle le lui dit expressément plusieurs fois : quand vous commanderez... vos ordres... le coup par vous-même ordonné.
Agamemnon sera d'autant plus ému tout à l'heure d'avoir été ouvertement accusé par sa fille d'être le seul auteur de sa mort, que. si elle accepte ses ordres, elle ne s'abstient pas de les juger: or, elle les juge coupables : elle obéira, mais elle se considère comme une « victime » ; elle tendra sa tête au fer de Calchas, mais elle sait que cette tête est « innocente » ; elle rendra le sang qu'elle a reçu, mais en le « reprenant » Agamemnon aura mal payé l'amour et la soumission dont il a été l'objet. Agamemnon est donc ici jugé et condamné : s'il ne le comprend pas tout de suite, il finira par le comprendre et par avoir honte. Et alors son orgueil lui-même lui conseillera de sauver cette fille, si intelligente et si soumise, par laquelle il est singulièrement flatteur d'être obéi.
Si d'une mère en pteurs vous plaignez les ennuis, J'ose vous dire ici qu'en Vélal où je suis Peul-èlre assez d'honneurs environnaient ma vie Pour ne pas souhaiter quelle me fût ravie, Xi qu'en me Varrachant un sévère destin Si près de nia naissance en eût marqué la fin ^
L'égoïste Agamemnon se dit d'abord : « Elle ne tient donc pas beaucoup à la vie, puisqu'elle en regrette surtout les honneurs ! » Tout à l'heure, éclairé par son orgueil même, Agamemnon comprendra combien la vie doit être chère à
1. Dans ces deux derniers vers, l'Iphigénie de Racine, en estimant quil n'est pas naturel de mourir jeune, dit tout le contraire de ce que dit à un moment l'Iphigénie de Rotrou.
sa fillo, puisqu'elle aime dans la vie ce que lui aussi y aime : les honneurs.
Fille d'Agamemnon, c'esl moi qui la première.
Seigneur^ vous appelai de ce doux nom de père;
Cesl moi qui, si longtemps le plaisir de vos yeux,
Vous ai fait de ce nom remercier les dieux,
El pour qui tant de fois prodiguant vos caresses
Vous îi avez point du sang dédaigné les faiblesses.
Hélas ! avec plaisir je me faisais conter
Tous les noms des pays que vous allez dompter ;
El déjà, d'Ilion présageant la conquête.
D'un triomphe si beau je préparais la fête.
Voilà la partie de cette prière qui tout à l'heure produira le plus d'effet sur Agamemnon. 11 songera qu'Iphigénie est sa fille, sa fille chérie, le premier enfant qu'il ait aimé, et il songera en même temps que c'est une fille fière de son père, qui se réjouit de la gloire de celui-ci et s'associe à ses projets ambitieux. Immolera-t-il cette enfant qu'il a tenue sur ses genoux, et qui de toutes les personnes qu'il connaisse est celle qui sait le mieux le flatter ? L'orgueil et l'affection sont également intéressés chez Agamemnon à sauver Iphigénie. — Oui, mais au premier moment l'ambition n'entend qu'une chose : c'est qu'il sera beau de conquérir llion, comme Iphigénie elle-même en convient : or, la mort d'Iphigénie est la condition de cette conquête.
Je ne ni attendais pas que, pour la commencer ,
Mon sang fût le premier que ajous dussiez verser.
Non que la peur du coup dont je suis menacée
Me fasse rappeler votre bonté passée.
Ne craignez rien : mon cœur, de votre fionneur jaloux.
Ne fera point rougir un pjère tel que vous;
El si je n'avais eu que ma vie à défendre,
Taurais su renfermer un souvenir si tendre.
Mais à mon triste sort, vous le savez, Seigneur,
Une mère, un amant, atlactiaient leur bonheur.
Un 7'of digne de vous a cru voir la journée
Qui devait éclairer notre illustre hyménée.
Déjà sûr de mon cœur à sa flamme promis,
Il s'estimait heureux : vous me laviez permis.
// sait voire deasein : jugez de ses alarmes. Ma mère est devant vous, et vous voyez ses larmes . Pardonne: aux efforts que je viens de tenter Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.
« Iphigéuie, songe Tégoïste Agamemnon, ue me demaûde la vie que pour épargner des pleurs à sa mère et à sou fiancé : mais, que m'importe Achille ! Que m'importe même Clytemnestre ! Ipliigénie ne pouvait rien dire en terminant qui fût plus susceptible de confirmer ma résolution. » — Plus tard. Agamemnon songera à tout ce que la fin de cette prière contient de délicate tendresse.
Ainsi. Ipliigénie n'a pas dit un mot qui ne fût capable de déchaîner dans le cœur d" Agamemnon une double série de sentiments, tendant les uns à la perdre, les autres à la sauver. Ce sont les premiers qui se feront jour d'abord, mais ce sont les seconds qui enfin triompheront. Et tout de suite les spectateurs sentent, plus ou moins confusément, ce qui se passe dans le cœur d'Agamemnon quand il entend sa fille, et comme il doit être partagé. L'intérêt est donc ici porté à son comble et les ressorts de l'action aussi tendus qu'ils peuvent l'être.
Si la plainte d'Iphigénie produit des effets très différents, c'est qu'elle est pleine de choses, et elle n'est pleine de choses que parce que le personnage s'y met tout entier. C'est en effet la partie de son rôle oii se manifestent le mieux les traits nombreux d'un caractère très riche : une intelligence fine qui ne se laisse point duper par les sophismes dont s'enveloppe l'égo'isme d'Agamemnon et qui cependant lui fait comprendre qu'Agamemnon puisse céder à ces sophismes; — un courage qui lui fait accepter une mort dont mieux que personne elle voit l'injustice ; — une possession d'elle-même qui lui fait prendre dès le début la direction de l'entretien et en impose à son père ; — un orgueil frère de celui d'Agamemnon et qui lui permet de s'expliquer la conduite paternelle, de l'excuser même; — et, avec toutes ces qualités un peu Airiles, une sensibilité toute féminine, extrêmement délicate, qui dans son malheur lui fait plaindre plus qu'elle-même ceux à qui son malheur [arrachera des larmes. Ce sont là des qualités fort diverses»
mais loin d'agir l'une après l'autre, elles se pénètrent. Et de là ce que l'éloquence dlphigénie a sans cesse de singulièrement complexe, la soumission se mêlant au reproche, et le courage se tempérant d" émotion.
Discours de PoJyeucte allant à la mort.
Corneille. Polyeiicle. XcieX, scTS.)
Félix a fait une dernière tentative auprès de son gendre : feignant de vouloir le baptême, il lui a demandé de consentir à vivre pour l'instruire: mais, pour vivre, il faut que Polyeucte dissimule ses sentiments jusqu'au départ de Sévère. — Un chrétien, a répondu Polyeucte, ne dissimule pas. — Là-dessus s'est présentée Pauline, qui. rappelant à son mari les efforts victorieux quelle a faits pour dompter un ancien amour l'a invité à apprendre d'elle-même comment « on force son propre sentiment ». Mais Polyeucte lui a retourné son argument : puisqu'elle se dit capable d'héroïsme, qu'elle apprenne donc de lui à mourir. Le père et la fille, comprenant que seule la pitié fera peut-être quelque impression sur le chrétien obstiné, sont tombés à ses genoux. Polyeucte résiste à ce dernier assaut :