‹ L'explication françaiseChapitre 9 sur 23 · ARISTE · texte numérisé non relu

ARISTE

Cette farouche humeur, dont la sévérité

Fuit toutes les douceurs de la société,

A tous vos procédés inspire un air bizarre,

Et, jusques à l'habit, rend tout chez vous barbare.

SGANARELLE

Il est vrai qu'à la mode il faut m'assujettir,

Et ce n'est pas pour moi que je me dois vêtir.

Ne voudriez-vous point, par vos belles sornettes,

Monsieur mon frère aîné, car, Dieu merci, vous l'êtes

D'une vinf^taine d'ans, à ne vous rien celer,

Et cela ne vaut pas la peine d'en parler;

Ne voudriez-vous point, dis-je, sur ces matières.

De vos jeunes muguets m'inspirer les manières?

M'obliger à porter de ces petits chapeaux

Oui laissent éventer leurs débiles cerveaux;

Et de ces blonds cheveux, de qui la vaste enflure

Des visages humains offusque la figure?

De ces petits pourpoints sous les bras se perdants ?

Et de ces grands collets jusqu'au nombril pendants?

De ces manches qu'à table on voit lâter les sauces

Et de ces cotillons appelés hauts-de-clinusses ?

De ces souliers mignons, de rubans revêtus,

Qui vous font ressembler à des pigeons pattus?

Et de ces grands canons où, comme en des entraves,

On met tous les matins ses deux jambes esclaves,

Et par qui nous voyons ces messieurs les galants

Marcher écarquillés ainsi que des volants?

Je vous plairais sans doute, équipé de la sorte ;

Et je vous vois porter les sottises qu'on porte.

Quelle place cette description occupe-t-elle dans VEcole des maris ?

Elle se trouA'e dans la première scène, où le poète ne se propose rien d'autre que de nous faire connaître les deux prmcipaux personnages, les deux frères : Ariste, le sage, et Sganarelle. le sot égoïste. Des événements qui formeront la trame de l'action, il n'est, point encore question.

Pour que nous fassions connaissance avec les deux personnages d'une façon dramatique, qu'est-ce que Molière a imaginé? Que leur entretien est une discussion animée, une lutte. Mais une discussion sur quoi ? Sur un objet assez important pour que la discussion puisse se prolonger

un peu, se passionner, et pour que les personnages, par conséquent, puissent s'engager à fond et bien manifester leur caractère. Sur un objet, pourtant, d'assez peu d'importance pour que nous ne soyons pas mis, comme on dit, sur une fausse piste. Supposons que la matière de la querelle soit l'hypocris-ie : aussitôt nous croirons que l'hypocrisie est le sujet de la pièce. Mais si la querelle porte sur la façon de se vêtir, aussitôt nous comprendrons que le sujet de la pièce n'est point là. qu'il y a là seulement matière pour une scène d^exposition.

D'une importance parfaitement bien appropriée au rôle qu'une scène d'exposition doit jouer, l'objet sur lequel Molière fait se disputer les deux frères a une autre qualité : c'est un objet concret et que les spectateurs ont sous les yeux.

Dès lors, la description de Sganarellc est un spectacle ; car elle est t^ut accompagnée de gestes. D'une part, il montre du dojgt sur la personne de son frère les choses dont il se moque : ce chapeau trop petit. Ariste l'a sur la tête: ce pourpoint exigu, Ariste l'a autour du corps; ces souliers revêtus de rubans, Ariste les a à ses pieds ; ces canons embarrassants, Ariste les a autour des jambes. D'autre part, le railleur souligne d'un geste expressif chacune de ses moqueries : sa main monte légèrement audessus de sa tête pour simuler le vent qui s'échappe des débiles cerveaux des galants ; elle décrit un vaste cercle autour de sa figure pour donner une idée de la dimensiou énorme de leurs chevelures : elle descend jusqu'à son nombril pour indiquer la longueur de leurs collets, et pour imiter l'allure de leurs jambes emprisonnées dans les canons il fait quelques pas eu écarquillant les siennes. Sa description est ainsi toute en action puisqu'elle exige une double série de gestes : gestes pour désigner les diverses parties du vêtement, gestes pour les tourner en ridicule.

Mais cette description n'est pas seulement une action physique, elle est une action morale. Chaque mot de Sganarellc. en effet, est une offense, et qu'il cherche à rendre aussi désagréable que possible, voulant pousser son frère à bout, le faire enrager, le faire sortir des gonds. Dès lors, je n'ai pas besoin de dire que le costume des

muguets est ici vu, non pas par Molière, mais par Sganarelle, et que la description porte profondément la marque du personnage. Cest-à-dire de quelle espèce dindividu? D'un égoïste habitué à tout ramener à sa commodité, qui dans les habits qu'il choisit clierche donc, non à charmer les yeux des autres et les siens) par quelque souci d'élégance, mais tout simplement à satisfaire ses aises ; — d'un homme de méchant caractère, qui tient à blesser son frère, même sur une matière de mince importance ; — d'un homme qui ne manque pas d'esprit, car la malignité lui en donne et lui fait trouver des comparaisons fort pittoresques ; — dun liomme pourtant très grotesque.

Car il y a ceci de plaisant que Sganarelle veut faire rire d'Ariste et que c'est de lui-même qu'on rit. Pourquoi donc? Parce que sa critique étant exagérée manque son but. Parce qu'il veut faire enrager son frère et réussit simplement à l'amuser. Parce qu'il a de l'esprit et s'en sert pour dire des sottises. Parce qu'il veut démontrer les ridicules d'un habit et étale ceux de sa personne. Vainement cherchons-nous, en effet, dans le costume d'Ariste les ridicules qu'on nous signale. Mais ces ridicules, nous nous rendons bien compte que le même costume les prendrait immédiatement si Sganarelle s'en revêtait. Or, Sganarelle exige que nous nous le représentions déguisé en homme à la mode, et il a la naïveté de croire qu'il nous plairait « équipé de la sorte ».

11 n'y a donc rien de plus plaisant que cette description, comme il n'y a rien qui soit davantage de l'action, ni rien qui explique mieux le caractère du personnage ; et c'est même parce qu'il le sentait susceptible de le bien expliquer que Molière en a fait le morceau capital de son exposition.

Les portraits ne semblent pas des moyens très dramatiques : car au tliéàtre nous aimons que les personnages agissent devant nous, et non qu'on nous les définisse. Les portraits sont cependant fort nombreux dans la comédie de Molière. C'est que pour Molière la grande règle de toutes les règles était de plaire, et que les portraits étant alors très à la mode il ne voulait pas négliger un tel élément de succès. C'est qu'il se proposait de peindre les hommes de son temps, et puisque les hommes du dix-septième siècle faisaient des portraits, il fallait bien que les personnages d€ Molière en fissent pour être de leur temps. C'est surtout qu'entravé par la règle des unités il ne pouvait ni mettre en scène beaucoup de personnages, ni promener ses personnages dans l'espace et dans le temps : les portraits lui permettaient d'ajouter à sa galerie de ridicules quelques bons originaux sans qu'ils figurassent parmi les personnages la vieille Emilie peinte par Alceste ; Cléonte, Timante. Géralde, Bélise, Adraste, Cléon peints par Célimène ; ils lui permettaient aussi de présenter ses héros sous un autre jour que celui de leur intérieur Harpagon jugé par la domesticité du voisinage dans le portrait que fait de lui Maître Jacques).-

Molière met le portrait à toutes les places. A l'exposition : portrait de don Juan par Sganarelle Fesîin de Pierre^ I, i^ ; portrait du marquis, de Climène par Élise {Critique de V École des femmes, i et ii) ; portrait de Trissotin par

Clitandre [Femmes savantes. I, m). Au cœur de la pièce ; portraits d'Hapaguoii par La Flèche et par Maître Jacques [Avare, II, v et III. v) ; portrait d'Acaste par Ifii-mêiTie {Misanthrope. 111, i ; portrait de Thomas Diafoirus par son père Matade imaginaire. H, vi). Au dénouement : portrait d'Argan par Béline (Malade imaginaire, III, xviii).

Mis à toutes les places, le portrait se fait chez Molière dans les conditions les plus diverses. Plusieurs fois — et cette idée est fort ingénieuse — c'est en face de l'intéressé : c'est devant Argan que Béline peint Argan ; c'est à Harpagon que Maître Jacques raconte ce qu'on dit d'Harpagon, et M. Diafoirus explique combien son fils Tlioraas manque d'imagination en présence de Thomas lui-même et de tous les personnages intéressés à ses projets matrimoniaux : du beau-père, de la bellcrmère, de la fiancée, du rival, de la servante. D'autres fois, le portrait se fait dans l'intimité d'une conversation amicale : tel est le portrait de Trissotin par Clitandre parlant à Henriette. Une fois, c'est le personnage lui-même, Acaste, qui décrit les mérites de sa taille et de son esprit.

Bien plus grande encore est la variété dans la manière : car nous avons tour à tour des portraits tracés par des valets, comme Sganarelle du Festin de Pierre, La Flèche et Maître Jacques de' /'^ rare; par des mondains, comme Acaste du Misanthrope et Clitandre des Femmes savantes ; par des sots, comme M. Diafoirus ; par des personnes d'esprit, comme Alceste et Célimène.

Et nous voilà amenés à dire ce que doit toujours être le portrait dans une pièce de théâtre.

11 commence, ou il continue, ou il achève pour nous la connaissance du personnage dépeint, et il y réussit souvent d'autant mieux qu'il nous fait A'oir ce personnage d'un point de vue qui n'est pas le nôtre.

Ce point de vue, c'est celui du personnage qui parle. Un portrait, au théâtre, doit porter la marque du personnage qui le fait, et dès lors il peint deux hommes à la fois : celui qui est l'objet delà peinture et celui qui en est l'auteur. • C'est même souvent sur celui-ci que le portrait nous renseigne le mieux. Au cours de son Athatie, Racine nous a fait plusieurs portraits (très rapides) de l'héroïne : ils sont surtout intéressants pour la connaissance des personnages

qui peignent Athalie. Demandez à Abner ce qu'il pense de sa reine : il vous répondra :

Dieu dans ce cœur cruel sail seul ce qui se passe.

Au caractère d'Athalie Abner déclare donc ne rien comprendre, et en parlant ainsi il exprime sans doute, dans une certaine mesure, la propre pensée du poète, qui est que Dieu seul connaît à fond le cœur des hommes ; mais il manifeste surtout sa naïveté. Dans le cœur d'Athalie, Mathan se flatte, au contraire, qu'il n'y a pas pour lui de secret :

Elle flotte.- elle hésite, en un mot elle est femme.

Admirable définition, a-t-on dit ! — Elle est admirable, en effet, parce quelle manifeste toute la fatuité de Mathan. qui prétend connaître très bien Athalie et donne délie la définition la plus simpliste. Cette définition peint admirablement Mathan, puisqu'elle peint imparfaitement Athalie.

Le portrait au théâtre doit en outre servir à l'action, tendre à une fin. être un moyen employé pour agir sur quelqu'un. Quand il réalise cette condition, il nous fait connaître non plus seulement deux personnages, mais trois : celui qui est peint, celui qui peint, celui pour qui la peinture est faite et sur lequel elle produit tel ou tel effet. Qu'est-ce que nous apprend, par exemple, le portrait de Trissotin par Clitandre ? La pédanterie de Trissotin, la vivacité desprit de Clitandre, le bon sens et lenjouement d'Henriette, la conformité de ses goûts avec ceux de son fiancé.

Portraits d'Harpagon par La FJèche et par Maître Jacques.

(Molière, V Avare. Acte II, se. 4. — Aete III, se. \.)

Portraits au cœur de la pièce.

Priée par Harpagon lui-même de faire réussir le projet qu'il a formé d'épouser Alariane, Frosine vient l'entretenir de ses premières démarches. Elle arrive pleine d'entrain, bien sûre qu'elle retirera de cette affaire la récompense convenable. Tirer une récompense d'Harpagon ! La Flèche éclate de rire en apprenant qu'on peut avoir une pareille espérance, et il s'empresse de faire connaître à la naïve Frosine le seigneur Harpagon.

LA FLÈCHE

As-tu quelque négoce avec le patron du logis?

FHOSINE

Oui, je traite pour lui quelque petite alTaire, dont j'espère une récompense.

LA FLÈCHE

De lui? Ah! ma foi, tu seras bien fine, si tu en tires quelque chose ; et je te donne avis que l'argent céans est fort cher.

FROSINE

Il y a de certains services qui louchent merveilleusement.

LA FLÈCHE

Je suis votre valet, et tu ne connais pas encore le seigneur Harpagon. Le seigneur Harpagon est de tous les humains l'humain le moins humain, le mortel de tous les mortels le plus dur et le plus serré. Il n'est point de service qui pousse sa reconnaissance jusqu'à lui faire ouvrir les mains. De la louange, de l'estime, de la bienveillance en paroles et de l'amitié, tant qu'il vous plaira; mais de l'argent, point d'affaires. Il n'est rien de plus sec et de plus aride que ses bonnes grâces et ses caresses; et donner est un mot pour qui il a tant d'aversion, qu'il ne dit jamais: Je vous donne, mais Je vous prête le bonjour.

FROSINE

Mon Dieu ! je sais l'art de traire les hommes I J'ai le secret de m'ouvrir leur tendresse, de chatouiller leurs cœurs, de trouver les endroits par où ils sont sensibles.

LA FLÈCHE

Bagatelles ici. Je te défie d'attendrir du côté de l'argent l'homme dont il est question. Il est Turc làdessus, mais d'une turquerie à désespérer tout le monde; et l'on pourrait crever, qu'il n'en branlerait pas. En un mot. il aime l'argent plus que réputation, qu'honneur et que vertu ; et la vue d'un demandeur lui donne des convulsions : c'est le frapper par son endroit mortel, c'est lui percer le cœur, c'est lui arracher les entrailles : et si... Mais il revient : je me retire.

Ce portrait est un des ressorts les plus importants de l'action. Avertie comme elle vient de l'être, Frosine renon-

cera-t-elle à son entreprise ? ]Xon, mais elle redoublera d'astuce. Pour ouvrir la main qu'on lui dit être incapable de s'ouvrir, elle va déployer les derniers secrets de cet art de chatouiller les cœurs, dans lequel elle se prétend maîtresse. Mieux elle sait que toute éloquence est ici inutile, et mieux elle tâchera de faire produire à son éloquence des effets décisifs. Tout l'entretien d'Harpagon et de Frosine sera donc influencé par le portrait que La Flèche a tracé du vieux ladre, et la curiosité du spectateur, pour être moins intéressée que celle de Frosine, n'en est pas moins très éveillée : nous aussi, comme Frosine, avertis par le portrait de La Flèche, nous attendons Harpagon à l'épreuve, nous voulons saA'oir si la grandeur exceptionnelle du serA'ice rendu n'attendrira pas du coté de l'argent « Thomme dont il est question ».

On voit tout de suite combien ce portrait est utile à l'action. Combien Harpagon y est merveilleusement peint, on le voit vite aussi, pourvu qu'on prenne gai'de qu'il nous est présenté d'un point de vue très spécial. Ce point de Aue, c'est celui de La Flèche, et le point de vue de La Flèche, c'est celui d'un drôle qui n'a qu'un critérium pour mesurer la valeur des gens. Donnez-vous, ou ne donnez-vous pas de pourboires ? Suivant le cas, vous avez l'estime ou le mépris de La Flèche. Le seigneur Harpagon n'a jamais donné un denier de pourboire : cela suffit, le A^oilà jugé aux yeux de La Flèche, — et même aux nôtres. Mais voilà La Flèche jugé du même coup.

Cette scène du portrait a été empruntée par Molière à YAuluIaire, mais combien modifiée !

Dans la pièce latine, les cuisiniers introduits chez Euclion pour préparer le repas de noces s'entretiennent de l'aA'arice du maître de la maison. Chacun dit son mot et conte son histoire. L'un prétend que le vieillard assigna un jour en justice un milan qui lui avait volé un reste de rôti. Un autre soutient qu'avant de dormir il se met un sac devant la bouche, pour ne pas perdre son- souffle. Un autre le déclare sec comme une pierre-ponce. « Crois-tu, demande quelqu'un, qu'on pourrait lui soutirer une gratification en lui rendant serAice ? » Et tout le monde de rire aux éclats.

De cet entretien des cuisiniers que sert-il ?Rien du tout.

Molière s'en empare et en fait une pièce de l'action : cette idée de rendre un service à l'avare pour en obtenir une récompense, cette idée qu'un cuisinier jetait dans l'air comme une simple plaisanterie. Frosine la met à exécution ; ce portrait de l'avare, que les cuisiniers se faisaient entre eux sans qu'il servît à rien, La Flèche le fait pour qu'il serve à quelque ctiose. pour que Frosine soit détournée de son entreprise ; et Frosine, loin d'en être refroidie, n'en est que plus ardente à poursuiAre son dessein.

Le portrait d'Harpagon par La Flèche est d'ailleurs assez différent du portrait d'Euclion par les cuisiniers.

C'est que Molière utilise celui-ci plus loin. 11 l'utilise, en le refondant entièrement.

HARPAGON

Pourrais-je savoir devons, maître Jacques, ce que l'on dit de moi ?

MAITRE JACQUES

Oui, monsieur, si j'étais assuré que cela ne vous fâchât point.

Non, en aucune façon.

MAITRE JACQUES

Pardonnez-moi ; je sais fort bien que je vous mettrais en colère.

HARPAGON

Point du tout ; au contraire, c'est me faire plaisir, et je suis bien aise d'apprendre comme on parle de moi.

MAITRE JACQUES

Monsieur, puisque vous le voulez, je vous dirai franchement qu'on se moque partout de vous, qu'on nous jetle de tous côtés cent brocards à votre sujet, et que l'on n'est point plus ravi que de vous tenir au cul et aux chausses, et de faire sans cesse des contes de votre lésine. L'un dit que vous faites imprimer des almanachs particuliers, où vous faites doubler les qualre-temps et les vigiles, afin de profiter des

jeûnes où vous obligez votre monde; l'autre, que vous avez toujours une querelle toute prête à faire à vos valets dans le temps des étrennes ou de leur sortie d'avec vous, pour vous trouver une raison de ne leur donner rien. Celui-là conte qu'une fois vous fîtes assigner le chat d'un de vos voisins, pour vous avoir mangé un reste d'un gigot de mouton; celuici, que l'on vous surprit, une nuit, en venant dérober vous-même l'avoine de vos chevaux ; et que votre cocher, qui était celui d'avant moi, vous donna, dans l'obscurité, je ne sais combien de coups de bâton, dont vous ne voulûtes rien dire. Enfin, voulez-vous que je vous dise ? on ne saurait aller nulle part où Ton ne vous entende accommoder de toutes pièces. Vous êtes la fable et la risée de tout le monde ; et jamais on ne parle de vous que sous les noms d'avare, de ladre, de vilain et de fesse mathieu.

HARPAGON, en battant maître Jacques.

Vous êtes un sot, un maraud, un coquin et un impudent.

MAITRE JACQUES

Eh bien ! ne l'avais-je pas deviné? Vous ne m'avez pas voulu croire. Je vous avais bien dit que je vous fâcherais de vous dire la vérité.

HARPAGON

Apprenez à parler.

Ce portrait est, comme l'autre, un ressort de l'action : Molière en fait une épreuve nouvelle, à laquelle il soumet l'avarice d'Harpagon et cl'oii elle sort triomphante. Cest Harpagon lui-même qui demande à Maître Jacques de lui apprendre ce qu'on dit de lui. Maître Jacques le lui apprend, et Harpagon n'en est pas corrigé ; il n'en est qu'irrité.

Peut-être ne s'est-il pas reconnu.

Que contient, en effet, ce portrait? Une série d'anecdotes. Or, ces liistoires ne sont pas authentiques. Probablement y a-t-il un peu de vrai au fond de quelques-unes, par exemple

au fond de l'histoire des A^alets renvoyés la veille des étreniies ou même de l'histoire de l'avoine mesurée aux chevaux. Mais celles qui ne sont pas dénuées de toute vérité ont été bien arrangées et les autres sont de pures fables. Qui croira qu'Harpagon ait assigné un chat ou qull ait fait imprimer des almanachs particuliers ?

Ces contes en disent, sans doute, trr>s long sur l'avarice inouïe du personnage, quoiqu'ils n'en disent rien qu'indirectement. Ce qui prouve la ladrerie d'Harpagon, ce n'est pas, en effet, qu'il ait fait des almanachs particuliers, puisqu'il n'en a pas fait ; c'est qu'on puisse, sans épuiser jamais la verve des conteurs, mettre sur son dos avec une vraisemblance suffisante des histoires de cette nature. La preuve est écrasante ; mais Harpagon ia récuse, parce que les histoires qu'on lui conte sont ou inventées de toutes pièces ou très embellies, et Maître Jacques est battu comme un simple menteur.

rs'e voit-on pas maintenant que Maître Jacques se peint lui-même mieux encore qu'il ne peint son maître ? Toutes les histoires qu'il rapporte sentent d'une lieue leur origine. Ce sont là, s'il en fut, histoires de domestiques, de valets et de servantes, de cochers et demaitr^s d'hôtel. C'est ainsi qu'on daube les maîtres dans la loge de la concierge et dans la boutique de l'épicière. C'est ainsi qu'on les juge sur les étrennes qu'ils vous donnent, et surtout sur la façon dont ils vous nourrissent, sur les économies qu'ils font avec les reliefs des repas. Dans ces propos, on met de l'esprit, car on en a chez le peuple ; on y met aussi de l'imagination, chacun voulant trouver mieux que le conteur précédent. — Et comme il n'est pas de palefrenier qui ne se croie placé au centre de l'univers, Maître Jacques, alors qu'il se borne à répéter ce qui se dit de son patron dans le milieu fort borné où il fréquente, Jslaître Jacques prend naïvement ce milieu pour le monde entier. H ne dit pas, en effet : « Voici comment se moque de vous la domesticité du quartier » ; il dit : « Voici comment on se moque partout de aous. »

Maître Jacques est rossé, sous prétexte qu'il est un sot, un maraud, un coquin et un impudent. Maître Jacques n'est ni un maraud, ni un coquin, ni un sot. Mais c'est un impudent, une mauvaise .langue, un cancanier, un garçon très porté sur sa bouche et un vaniteux.

Portraits de Chrysale et de Philaminte, par Henriette; de Trissotin, par Clitandre.

(Molière, Les Femmes Savantes. Acte I, se. 3.)

Portraits à l'expositioii.

Clitandrc aime Henriette, dont il est aimé. Ils veulent s'épouser. Le succès de leur projet dépend de Philaminte, la mère, non de Chrysale, le père, et Philaminte ne voit qne par les veux du pédant Trissotin. C'est donc Pagrément de Philaminte que Clitandre doit avoir, et, pour lui plaire, il doit faire sa cour à Trissotin. Mais il ne peut se résigner à flatter un pareil cuistre. Voilà ce que nous apprenons dans la scène m de Pacte V^' des Femmes Savantes. Elle se compose de trois portraits.

D'abord, les portraits de Chrysale et de Philaminte, par Henriette.

CLITANDRE

Mais, puisqu'il m'est permis, je vais à votre père, Madame...

HENRIETTE

Le plus stir est de gagner ma mère.

Mon père est d'une humeur à consentir à tout ; Mais il met peu de poids aux choses qu'il résout;

Il a reçu du ciel certaine bonté d'âme,

Qui le soumet d'abord à ce que veut sa femme.

C'est elle qui gouverne, et, d'un ton absolu,

Elle dicte pour loi ce qu'elle a résolu.

Je voudrais bien vous voir pour elle et pour ma tante

Une âme, je l'avoue, un peu plus complaisante,

Un esprit qui, flatlajiLt les visions du leur,

Vous pût de leur estime attirer la chaleur.

Par le portrait qu'elJe nous trace de son père et de sa mère, qu'est-ce que Henriette nous apprend sur elle-même ? Qu'elle a du bon sens et du coup d'œil. puisqu'elle connaît fort bien son entourage ; qu'elle a un esprit pratique, puisqu'elle indique très sagement à son fiancé la conduite qu'il doit tenir; qu'elle a assez de tendresse filiale pour révéler les travers de ses parents sans leur manquer de respect. En effet, elle ne dit pas que son père ne compte point, mais seulement qu'il met peu de poids aux choses qu'il résout ei que le plus sur est de gagner sa mère; c'est par la bonté de sou âme qu'elle explique la faiblesse de Chrysale. Sur sa mèi'e. elle est bien ol)ligée de prononcer un mot assez dur, le mot visions; mais ce n'est qu'un mot: et puis, dans le reproche elle comprend aussi la tante : part<igé, il dcAient moins grave; de plus, Clitandre est assuré de l'estime de Philaminle. laquelle est par cela même déclarée loyale et hounête : ce qui manque à Clitandre, c'est seulement « la chaleur » de cette estime.

Ce doulde portrait des parents de Henriette est remarquable de précision, de bon sens, de délicatesse, de tact : Henriette s'y peint tout entière.

De Cbrysale et de Pbilaminte que nous dit-il cependant? Rien que de juste, mais rien que de sommaire. H nous donne des deux pei'sonnages un crayon €xact, mais rapide, qui excite notre curiosité, sans la déflorer. C'est bien là le portrait qui convient pour présenter deux personnages dont l'entrée en scène ne tardera- pas.

A linvitation qui lui est faite de flatter les visions de Pbilaminte et de Bélise, CUtanfU'c répond en exposant ses idées sur l'éducation des femmes.

4i LE THEATRE CLASSIQUE

CLITANDRE

Mon cœur n'a jamais pu, tant il est né sincère,

Même dans votre sœur flatter leur caractère;

Et les femmes docteurs ne sont point de mon goût.

Je consens qu'une femme ait des clartés de tout :

Mais je ne lui veux point la passion choquante

De se rendre savante afin dètre savante;

Et j'aime que souvent, aux questions qu'on fait,

Elle sache ignorer les choses qu'elle sait:

De son étude enfin je veux qu'elle se cache;

Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache,

Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots,

Et clouer de l'esprit- à ses moindres propos.

Je n'examinerai pas la question de savoir si Clitandre est ici le porte-parole de Molière lui-même. Je me bornerai à constater combien cette déclaration de principes, pour être générale, est cependant dramatique. Clitandre parle à Henriette, qui vient de l'engager à ménager sa mère. 11 veut dire toute sa pensée et pourtant il ne veut pas tracer un portrait blessant de Philaminte devant sa fille; aussi prendil un détour : au lieu de juger Philaminte. il juge la femme savante en général. D'ailleurs, il ne pouvait pas ne pas s'expliquer avec Henriette, à la première occasion, sur la science des femmes. H ne dit donc rien qui ne soit très bien en situation. Et comme c'est un homme sincère et d'esprit vif^ il s'engage à fond : je consens, Je ne lui veux point ^ faillie que, je veux que. Cette franchise, cette vivacité de ton. qui sont tout à fait conformes au caractère du personnage, enlèvent toute froideur à ses déclarations.

Bientôt, d'ailleurs, il sort des généralités pour faire un portrait, celui de Trissotin.

Je respecte beaucoup madame votre mère;

Mais je ne puis du tout approuver sa chimère,

Et me rendre l'écho des choses qu'elle dit,

Aux encens qu'elle donne à son héros d'esprit.

Son monsieur Trissotin me chagrine, m'assomme;

Et j'enrage de voir qu'elle estime un tel homme,

Qu'elle nous mette au rang des grands et beaux esprits l'n benêt dont partout on siffle les écrits, Un pédant dont on voit la plume libérale D'officieux papiers fournir toute la halle.

Glitaiidre ne ménage pas ses mots : « ïrissotin le chagrine, l'assomme, le fait enrager; c'est un benêt, c'est un pédant ». Mais rien de plus naturel que cet emportement. Clitandre ne peut attaquer Philaminte devant Henriette : 11 déverse donc toute sa bile sur Trissotin. 11 déteste, d'ailleurs, celui-ci pour son pédantisme. Enfin, sans soupçonner encore en lui un prétendant à la main de Henriette, il le sait capable de contrarier son amour et de lui aliéner Philaminte. De là sa violence, que l'intervention de Henriette va encore accroître.

HENRIETTE

Ses écrits, ses discours, tout m'en semble ennuyeux, Et je me trouve assez votre goût et vos yeux ; Mais, comme sur ma mère il a grande puissance, Vous devez vous forcer à quelque complaisance. Un amant fait sa cour où s'attache son cœur; Il veut de tout le monde y gagner la faveur. Et, pour n'avoir personne à sa flamme contraire Jusqu'au chien du logis il s'elïorce de plaire.

CLITANDRE

Oui, vous avez raison; mais monsieur Trissotin

M'inspire au fond de l'âme un dominant chagrin.

Je ne puis consentir, pour gagner ses sufl'rages,

A me déslionorer en prisant ses ouvrages ;

C'est par eux qu'à mes yeux il a d'abord paru.

Et je le connaissais avant que l'avoir vu.

Je vis dans le fatras des écrits qu'il nous donne

Ce qu'étale en tous lieux sa pédante personne,

La constante hauteur de sa présomption,

Cette intrépidité de bonne opinion,

Cet indolent état de confiance extrême

Qui le rend en tout temps si content de soi-même.

Qui fait qu'à son mérite incessamment il rit, Qu'il se sait si bon gré de tout ce qu'il écrit, El qu'il ne voudrait pas changer sa renommée Contre tous les honneurs d'un général d'armée.

Ce qui explique raclianioment de Clitaudre contre le pédant, c'est que Hiniriette n'approuve pas sou fiaucé de vouloir heurter Pliilamiiite et que cependant elle n'a absolument rieu à dire en faveur de Trissotin : ses écrits l'eunuient; ses discours aussi; elle a pour lui les yeux et le goût de Clitaudre; cependaut celui-ci est maladroit de ne pas avoir à son égard quelque complaisance. Là-dessus on s'attend qu'elle signale quelque beau côté par où Trissotin pomi'ait être estimé. Mais elle ne trouve rien à louer en lui, et il lui faut se réfugier dans cette remarque générale qu'un amant doit s'efforcer de plaire m '-me au chien flu logis.

Dès lors, Clitaudre est stimulé à redoubler ses attaques contre le cuistre, d'une part par la résistance que Henriette lui oppose et d'autre part par le pkisir de comprendre qu'elle est, au fond, <le son avis. 11 s'en donne donc à cœur joie, faisant un deuxième portrait de Trissotin. plus particulier que le premier en ce qu'il parle seulement de ses ouvrages, plus général en ce qu'il peint tout pédant, et non pas le seul Trissotin. Merveilleux portrait où la sotte présomptiori est décrite avec une justesse, une verve, une ironie incomparable.

Cette fois Henriette ne peut qu'approuver sans réserves, enchantée de voir sa propre pensée exprimée aAec tant de netteté, heureuse de se sentir si bien d'accord avec son fiancé, amusée de tant d'esprit ; ajoutons : et sensible à tant de tact : car Philaminte n'a pas été mise en cause. Elle sourit donc et déclare le portrait ressemblant (nous sommes, par cela même, avertis que Trissotin sera tel que Clitaudre vient de nous le dépeindre" :

HENRIETTE

C'est avoir de bons yeux que de voir tout cela.

Encouragé par cet éloge, Clitaudre continue de plus belle, et il nous promet que la figure du personnage vaudra son esprit :

CLITANDRE

Jusques à sa figure eucor la chose alla,

Et je vis, par les vers qu'à la tête il nous jette,

De quel air il fallait que fût fait le poète ;

Et j'en avais si bien deviné tous les traits,

Que. rencontrant un homme un jour dans le Palais,

Je gageai que c'était Trissotin en personne,

Et je vis qu'en elTet la gageure était bonne.

HENRIETTE

Quel conte I

CLITANDRE

Xon ; je dis la chose comme elle est.

Le double portrait de Chrysale et de Philaininte avait été fort court : celui de Trissotin, on le voit, est. au contraire, fort long. C'est que Chrysale et Pliilanainte vont bientôt nous être présentés et que nous attendrons jusqu'au troisième acte la venue de Trissotin : l'entrée de celui-ci a donc besoin d'être plus longuement préparée. C'est aussi qu'il est le personnage sur lequel le poète veut détourner toutes nos antipathies. Mais, si chacun de ces trois portraits d'exposition se trouve a\oir ainsi l'étendue qu'exige le rôle du personnage. Molière n'a mis aucun artifice à obtenir ce résultat. 11 a laissé la scène suivre le coui's naturel que lui impose le heurt des caractères.

Deux amoureux se concertent pour faire réussir leur projet de mariage. Ils sont très épris l'un de l'autre et ils ont les même goûts. Mais ils ne sont pas tout à fait d'accord sur le plan à suivre. De là une discussion, affectueuse, mais vive; de là une scène, qui, pour être composée presque entièrement de portraits, n'en est pas moins une scène d'action.

Portrait d'Argan par Béline.

(Molière, Le Malade imaginaire. Acte 111, se. l'i.)

Portrait au dénouement.

Béralde essaie de persuader à Argan que Béline sa femme est une coquine, mais Argan ne Y(^ut rien entendre. Toinette se charge alors de le convaincre. Elle feint de croire à la tendresse de Béline; elle reproche à Béralde de soupçonner une femme sur laquelle il n'y a rien à dire; elle propose à Argan de confondre l'incrédule par une épreuve décisive : qu'il fasse le mort, il verra hien l'amour de sa femme. Argan. après quelques difficultés, consent. 11 s'étend sur une chaise et Béline entre.

TOiNETTE [s écrié)

Ah 1 mon Dieu I ah ! malheur 1 quel étrange accident !

BÉLINE

Qu'est-ce, Toinette ?

Ah ! Madame !

Qu'y a-l-il ?

TOINETTE

BELINE

TOINETTE

Votre mari est mort.

BÉLINE

Mon mari est mort ?

TOINETTE

Hélas 1 oui. Le pauvre défunt est trépassé.

BÉLINE

Assurément ?

TUINETTE

Assurément. Personne ne sait encore cet accidentlà, et je me suis trouvée ici toute seule. Il vient de passer entre mes bras. Tenez, le voilà tout de son long dans cette chaise.

BÉLINE

Le Ciel en soit loué ! Me voilà délivrée d'un grand fardeau. Que tu es sotte, Toinette, de taffliger de cette mort I

TOINETTE

Je pensais, Madame, qu'il fallût pleurer.

BÉLINE

Va, va, cela n'en vaut pas la peine. Quelle perte est-ce que la sienne, et de quoi servait-il sur la terre ? Un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant, sans cesse un lavement ou une médecine dans le ventre, mouchant, toussant, crachant toujours, sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens, et grondant jour et nuit servantes et valets.

TOINETTE

Voilà une belle oraison funèbre.

11 est absolument inutile de démontrer, tant la chose est évidente, que ce portrait est une pièce capitale de l'action, provoque un coup de théâtre, à la fois attendu et surprenant, qu'il commence le dénouement. Demandons-nous donc tout de suite s'il est ressemblant.

La définition qui nous est donnée ici d'Argan par Béline estelle complète ? Non, puisque aucune bonne qualité ne lui est reconnue ; or, Toinette lui en accorde au moins une : « Vous êtes bon au fond ». lui dit-elle quelque part.

Savons-nous par Béline qu'Argan est un maniaque ? Nullement. Si le prétendu défunt était un vrai malade, s'il était obligé de prendre pour se guérir tous les remèdes qu'il prend sans en avoir besoin, s'il était rendu fatigant et malpropre par un mal incontestable, celle qui se croit sa veuve ne s'exprimerait pas autrement.

Aussi n'est-ce pas l'égoïsme d'Argan qu'elle étale ici, c'est le sien. Elle 1 "étale doublement : d'abord, en montrant que, sans se préoccuper de savoir si Argan était un malade vrai ou imaginaire, elle l'a pris en horreur pour le i)eu d'agrément qu'il lui offrait: ensuite en dévoilant ainsi son énorme cupidité : en effet, pour qu'une femme si facile à dégoûter ait accepté de jouer si longtemps la comédie de la tendresse auprès d'un homme si incommode, fallait-il qu'elle aimât l'argent ?

Et voyez comme elle reste hypocrite. Quel est son dernier mot .5* C'est de reprocher à Argan d'avoir pendant sa vie grondé nuit et jour servantes et valets. Si a'Ous ne comprenez pas tout de suite pourquoi elle met cette pointe finale au portrait d'Argan, vous n'avez qu'à lire la suite de la scène :

BÉLINE

// faut, Toinette, que tu nïaides à exécuter mon ^ dessein, et tu peux croire qu'en me servant, ta récom- i pense est sûre. Puisque par un bonheur, personne n'est encore averti de la chose, portons-le dans son lit, et tenons cette mort cachée, jusqu'à ce que j'aie fait mon affaire. Il y a des papiers, il y a de l'argent, dont je me veux saisir; et il n'est pas juste que j'aie passé sans fruit auprès de lui mes plus belles années. Viens, Toinette; prenons auparavant toutes ses clefs.

ARGAN (se levant brusquement) Doucement.

BÉLINE

Ahi î

Le portrait cVArgau par Béline ne peint donc à fond que Béline.

Ne nous apprend-il rien sur Argan lui-même ? Il nous révèle surtout l'inconcevable profondeur de sa crédulité.

Car quel effet produit sur lui la singulière oraison funèbre quil entend prononcer? Est-ce qu'il bondit aussitôt sous l'outrage? Point. Il ne bouge pas de sa chaise, il attend son reste ; il n'est pas encore convaincu : il ne se rend à l'évidence que lorsque Béline, voulant passer à l'exécution, plonge la main dans ses poches pour lui voler ses clés. Alors seulement il se lève, et, plus étonné que furieux, il demande :

Oui, madame ma femme, c'est ainsi que vous m'aimez ?

Ce portrait d'un mari par sa femme est donc admirablement dramatique : il les peint tous les deux, mais elle mieux encore que lui, et lui moins par ce qui lui est dit que par sa patience à le supporter.

DISeOURS

Si pour raconter les événements, si pour décrire les hommes et les choses, Tauteur dramatique doit emprunter les yeux de ses personnages, il ne doit pas leur prêter, quand ils pérorent, ses idées, ses procédés d'argumentation et de déAcloppement , en un mot son éloquence. Autant de héros, autant d'éloquences. Le dramaturge, eùt-il lui-même le plus beau génie oratoire, composera, à l'occasion, un discours incapable de persuader quand il fera parler un méchant orateur: mauvais pour qui le jugerait d'après les principes de l'art de bien parler, ce discours sera bon, pour qui le jugera d'après les lois de Tart dramatiq^ue.

Cette diversité d'éloquence qu'on trouve chez les dramaturges, parfois dans une seule pièce, peut, d'ailleurs, être très utile, comme Quintilien l'a bien vu. aux orateurs de profession. D'autant que dans les pièces de théâtre les discours produisent toujours, et presque tout de suite, leurs effets, ou heureux, ou malheureux, ou complexes. Or, à quoi peut-on mesurer l'éloquence, sinon à ses effets ? Dès lors, quelle meilleure école d'éloquence que celle où, après avoir vu les moyens employés par un orateur pour obtenir un résultat, ou voit bientôt après si ces moyens aboutissent à un succès ou à un échec? Aussi, en jugeant l'éloquence très particulière d'un personnage est-on souvent amené à dire des choses intéressant l'éloquence en général.

On ne le fait toutefois qu'indirectement, et les questions

5i LE THÉÂTRE CLASSIQUE

que Ion doit so poser dune façon expresse pour npprécier un discours pris dans un œuvre dramatique sont seulement les suivantes Hj Est-ce bien le caractère du personnage qui exige qu'il parle ici. quil parle aussi longuement, qu'il dise ce qu'il dit, quMl le dise dans Tordre où il le dit et de la façon dont il le dit?îfce discours, d'autre part, a-t-il sa place légitime dans l'action, lui fait-il faire un pas ? en d'autres termes produit-il quelque impression sur ceux qui l'écoutent ? les pousse-t-il à quelque résolution important au dénouement? et. si cet effet se produit, est-il vraiment la conséquence naturelle du discours prononcé ?

Discours du Chevalier dans « l'Impromptu de Versailles »

(Scène 4.)

Que l'éloquence au Théâtre doit être, non celle de l'auteur, mais celle de son personnage, Molière l'a montré avec une clarté singulière dans un passage bien connu de son Impromptu de Versailles.

C'est une pièce que le poète fit au début de sa carrière pour expliquer et défendre son art. Son rLcole des femmes ayant soulevé d'acerbes critiques, il y répondit dans la Critique de VÉcole des femmes. La Critique ayant redoublé la colère de ses ennemis, il leur répliqua dans r//?zpromptu de Versailles.

11 y met en scène sa propre troupe. Il nous transporte au foyer de son théâtre et nous montre ses camarades occupés avec lui à répéter une pièce que le Roi leur a donné l'ordre de jouer. La répétition, sans cesse interrompue, offre à Molière loccasion, d'une part, de peindre la vie des coulisses, — et c'est là le coté pittoresque de l'œuvre, — d'autre part, — et c'en est le côté critique, — de combattre ses adversaires.

A un moment, Molière A^eut expliquer qu'il n'y a pas de genre plus fécond que la comédie telle qu'il la comprend.

La répétition de la pièce est commencée. Trois personnages sont en présence. Ce sont des hommes du monde discutant sur l'art de Molière. Deux sont des marquis ridicules, l'un représenté par l'acteur La Grange, l'autre repré-

sente par Molière lui-même. Le troisième est un chevalier raisonnable représenté par Tacteur Brécourt.

Le marquis représenté par Molière soutient que Molière est maintenant épuisé. Le chevalier proteste et affirme la fertihté d'une comédie qui prend ses sujets dans la vie. Seulement Brécourt est supposé manquer ici de vigueur dans son débit. Molière l'interrompt pour lui en faire l'observation ; puis, voulant lui montrer comment le rôle doit être joué, il dit lui-même toute la tirade.

Page 1