JOAD, JOAS
JOAS, courant dans les bras du grand prêtre. Mon père !
JOAD
Eh bien, mon fils?
JOAS
Qu'est-ce donc qu'on prépare?
JOAD
11 est juste, mon fils, que je vous le déclare.
Il faut que vous soyez instruit, même avant tous.
Des grands desseins de Dieu, sur son peuple et sur vous.
Armez- vous d'un courage et d'une foi nouvelle :
Ilest temps de montrer cette ardeur et ce zèle
Qu'au fond de votre cœur mes soins ont cultivés
Et de payera Dieu ce que vous lui devez.
Sentez-vous cette noble et généreuse envie ?
JOAS
.Je me sens prêt, s'il veut, de lui donner ma vie.
JOAD
On VOUS a lu souvent l'histoire de nos rois : Vous souvient-il, mon fils, quelles étroites lois Doit s'imposer un roi digne du diadème?
JOAS
Un roi sage, ainsi Dieu l'a prononcé lui-même, Sur la richesse et l'or ne met point son appui, Craint le Seigneur son Dieu, sans cesse a devant lui. Ses préceptes, ses lois, ses jugements sévères, Et d'injustes fardeaux n'accable point ses frères.
JOAD
Mais, sur l'un de ses rois s'il fallait vous régler, A qui choisiriez-vous, mon fils, de ressembler?
JOAS
David, pour le Seigneur plein d'un amour fidèle, Me paraît des grands rois le plus parfait modèle.
JOAD
Ainsi dans leurs excès vous n'imiteriez pas L'infidèle Joram, l'impie Okosias ?
JOAS
0 mon père !
JOAD
Achevez, dites : que vous en semble ?
JOAS
Puisse périr comme eux quiconque leur ressemble!
{Joad se prosterne à ses pieds.; Mon père, en quel état vous vois-je devant moi ?
JOAD
Je VOUS rends le respect que je dois à mon roi. De votre aïeul David, Joas, rendez-vous digne.
JOAS
Joas! Moi?
JOAD
Vous saurez par quelle grâce insigne, D'une mère en fureur Dieu trompant le dessein, Quand déjà son poignard était dans votre sein, Vous choisit, vous sauva du milieu du carnage. Vous n'êtes pas encore échappé de sa rage : Avec la même ardeur qu'elle voulut jadis Perdre en vous le dernier des enfants de son fîls, A vous faire périr sa cruauté s'attache Et vous poursuit encor sous le nom qui vous cache. Mais sous vos étendards j'ai déjà su ranger Un peuple obéissant et prompt à vous venger. Entrez, généreux chefs des familles sacrées. Du ministère saint tour à tour honorées.
La première partie de cette scène a soulevé des critiques.
Il semble, a-t-oii dit, que le grand prêtre, avant de donner àÉliacinunbrevetde roi, lui fait passer un examen pour savoir s'il est compétent. Or, à quoi sert cet examen? La situation du candidat n'est-elle pas telle que, même s'il répond mal, il ne peut pas être refusé? En effet. Aussi bien le grand prêtre n'a-t-il aucune crainte : il sait que le candidat sera bon ; il prévoit toutes ses réponses. Mais alors, s'il les prévoit, pourquoi les provoque-t-il ?
Ces critiques ne sont pas fondées.
D'abord il était à craindre que Joas ne fût étonné de la révélation qui lui serait faite, qu'il ne demandât des explications et des preuves. Or, sa surprise est en réalité très brève : on remet à plus tard de lui donner des explications et il n'éprouve pas le besoin d'en recevoir tout de suite. Pourquoi donc? Où donc trouve-t-il les preuves de son illustre origine? 11 les trouve', il les trouve éclatantes, dans l'éducation qu'il a reçue et que l'interrogatoire du grand prêtre vient de remettre tout entière sous ses yeux : oui, il le comprend bien, il est le roi, puisque c'est en roi qu'on
l'a élevé ; c'est parce qu'il était le roi qu'on lui a lu si souvent l'histoire de BaAid et celle d'Ochozias ; c'est parce qu'il était le roi et qu'il fallait faciliter sa restauration que jusqu'à présent on lui a dissimulé son origine ; tout ce qu'on lui a fait faire depuis son entrée au temple s'explique maintenant par ce seul mot : vous êtes le roi.
Ainsi l'interrogatoire de Joas a pour premier objet de lui donner les preuves de son origine royale.
11 a ensuite pour objet de lui inspirer les sentiments exigés par la situation. .
Le grand prêtre comprend qu'en ce moment solennel on doit définir au roi les devoirs de la royauté. Mais de quelle bouche est-il à propos qiic le roi les entende définir, sinon de sa propre bouche? Et quand les définira-t-il le mieux, si ce n'est quand il se croit encore le dernier des Israé- Mtes?
Le grand prêtre comprend aussi que le nouveau roi doit être mis en demeure de choisir entre les exemples laissés par ses ancêtres. Mais quand Joas fera-t-il le mieux son choix, sinon quand il ignore encore les liens qui l'unissent à David et à Ochozias? Et puisqu'il doit répudier l'héritage moral de son grand-père et de son père, n'est-il pas délicat de lui faire maudire les noms d'Ochozias et de Joram avant qu'il sache qu'il a leur sang dans les veines?
Rien n'est donc plus intelligent, plus ingénieux, plus adroit, mieux imaginé que l'interrogatoire de Joas ; rien ne sert mieux les desseins du grand prêtre.
Non moins heureux est le bref discours qui termine la scène.
En faisant reconnaître Joas à Athalie, le grand prêtre ne dira qu'une chose à l'usurpatrice: c'est qu'elle a dans la personne de cet enfant un roi et un fils : « Voilà ton roi, ton fils, le fils d'Ochozias » ; rien d'autre n'importe à Athalie. En faisant reconnaître Joas aux chefs des lévites, le grand prêtre insistera sur un fait : c'est que leur roi est « le dernier né » des enfants d'Ochozias ; ainsi Dieu a sauvé ' celui qui semblait dcA'oir périr le plus A*ite ; ainsi Athalie n'a pas hésité à massacrer même l'enfant à la mamelle ; et voilà qui doit remplir les lévites de confiance envers Dieu, de haine envers la meurtrière, de pitié envers la victime. £n révélant à Joas lui-même le secret de sa naissance,
qu'est-ce que le grand prêtre lui dit de préférence ? D"abord, que Dieu Ta « choisi », ensuite, qu'il n'est pas encore hors de danger, mais qu'un peuple de lévites est armé pour le venger. Joas doit bien savoir qu'il est l'élu de Dieu et l'obligé des prêtres.
Pénétrant psychologue, incomparable manieur d'hommes, le grand prêtre tient à chacun le langage qui lui convient.
Don Juan paye de politesses son marchand, Monsieur Dimanche.
(Molière, Don Juan. Acte IV, se. 2.)
On annonce à Don Juan que son marchand, à qui il doit de l'argent, Monsieur Dimanche, demande à lui parler. Le valet Sganarelle veut qu'on le fasse attendre. « Non, au contraire, dit Don Juan, faites-le entrer. Il est bon de payer les créanciers de quelque chose ; et j'ai le secret de les renvoyer satisfaits, sans leur donner un double. » Sur ce mot, qui excite vivement la curiosité^ des spectateurs, Monsieur Dimanche est introduit.
D. JUAN, faisant de grandes civilités.
Ah ! monsieur Dimanche, approchez. Que je suis ravi de vous voir, et que je veux de mal à mes gens de ne vous pas faire entrer d'abord ! J'avais donné ordre qu'on ne me fît parler personne, mais cet ordre n'est pas pour vous, et vous êtes en droit de ne trouver jamais de porte fermée chez moi.
M. DIMANCHE
Monsieur, je vous suis fort obligé.
D. JUAN, parlant à ses laquais.
Parbleu ! coquins, je vous apprendrai à laisser
monsieur Dimanche dans une antichambre, et je vous ferai connaître les gens.
M. DIMANCHE
Monsieur, cela n'est rien.
D. JUAN
Comment 1 vous dire que je n'y sais pas, à monsieur Dimanche, au meilleur de mes amis !
M. DIMANCHE
Monsieur, je suis votre serviteur. J'étais venu...
D. JUAN
Allons, vite, un siège pour monsieur Dimanche.
M. DIMANCHE
Monsieur, je suis bien comme cela.
D. JUAN
Point, point, je veux que vous soyez assis contre moi.
M. DL\UNCHE
Cela n'est point nécessaire.
D. JUAN
Otez ce pliant, et apportez un fauteuil.
M. DIMANCHE
Monsieur, vous vous moquez, et...
D. JUAN
Xon, non, je sais ce que je vous dois, et je ne veux point qu'on mette de différence entre nous deux.
M. DIMANCHE
Monsieur...
D. JUA>"
Allons, asseyez-vous.
M. DLMANXHE
II n'est pas besoin, Monsieur, et je n'ai qu'un mot à vous dire. J'étais...
D. JUAN
Metlez-vous là, vous dis-je.
M. DIMANCHE
Non, Monsieur. Je suis bien. Je viens pour...
D. JUAN
Non, je ne vous écoute point si vous n'êtes assis.
M. DIMANCHE
Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je...
D. JUAN
Parbleu! Monsieur Diraanclie, vous vous portez bien.
Oui, Monsieur, pour vous rendre service. Je suis venu...
D. JUAN
Vous avez un fonds de santé admirable, des lèvres fraîches, un teint vermeil et des yeux vifs.
M. DIMANCHE
Je voudrais bien...
D. JUAN
Comment se porte madame Dimanche, votre épouse ?
M. DIMANCHE
Fort bien, Monsieur, Dieu merci.
D. JUAN
C'est une brave femme.
M. DIMANCHE
Elle est votre servante, Monsieur. Je venais...
D. JUAN
Et votre petite fille Claudine, comment se portet-elle?
M. DIMANCHE
Le mieux du monde.
D. JUAN
La jolie petite fille que c'est ! Je l'aime de tout mon cœur.
C'est trop d'honneur que vous lui faites. Monsieur. Je vous..
D. JUAN
Et le petit Colin? Fait-il toujours bien du bruit avec son tambour?
M; DIMANCHE
Toujours de même, Monsieur. Je...
D. JUAN
Et votre petit chien Brusquet ? Gronde-t-il toujours aussi fort et mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous ?
M. DLMANCHE
Plus que jamais, Monsieur, et nous ne saurions en chevir.
D. JUAN
Ne vous étonnez pas si je m'informe des nouvelles (le toute la famille, car j'y prends beaucoup d'intérêt.
M. DIMANCHE
Nous vous sommes. Monsieur, infiniment obligés. Je...
D. JUAN, lui tendant la main.
Touchez donc là. monsieur Dimanche. Êtes-vous bien de mes amis ?
Monsieur, je suis votre serviteur.
D. JUAN
Parbleu ! je suis à vous de tout mon cœur.
M. DIMANCHE
Vous m'honorez trop. Je...
D. JUAN
Il n'y a rien que je ne fisse pour vous.
M. DIMANCHE
Monsieur, vous avez trop de bonté pour moi.
D. JUAN
Et cela sans intérêt, je vous prie de le croire.
M. DIMANCHE
Je n'ai point mérité cette grâce, assurément. Mais Monsieur...
D. JUAN
Oh ça I monsieur Dimanche, sans façon, voulezvous '^ouper avec moi !
M. DIMANCHE
Non, Monsieur, il faut que je m'en retourne tout à Theure. Je...
D. JUAN, se levant.
Allons, vite un flambeau pour conduire monsieur Dimanche, et que quatre ou cinq de mes gens prennent des mousquetons pour l'escorter.
M. DIMANCHE, se levant de même.
Monsieur, il n'est pas nécessaire, et je m'en irai bien tout seul. Mais...
[Sganarelle ôte les sièges promplement.)
D. JUAN
Comment ! je veux qu'on vous escorte, et je m'intéresse trop à votre personne; je suis votre serviteur, et de plus votre débiteur.
M. DIMANCHE
Ah ! Monsieur...
D. JUAN
C'est une chose que je ne cache pas, et je le dis à tout le monde.
M. DIMANCHE
Si...
D. JUAN
Voulez- vous que je vous reconduise ?
M. DIMANCHE
Ah 1 Monsieur, vous vous moquez. Monsieur...
D. JUAN
Embrassez-moi donc, s'il vous plaît. Je vous prie encore une fois d'être persuadé que je suis tout à vous, et qu'il n'y a rien au monde que je ne fisse pour votre service.
(// sort.)
SGANARELLE
Il faut avouer que vous avez en Monsieur un homme qui vous aime bien.
M. DLMANCHE
Il est vrai, il me fait tant de civilités et tant de compliments que je ne saurais jamais lui demander de l'argent.
Si Ion avait à faire une étude d'ensemble sur la pièce, ou même sur le IV*^ acte, il conviendrait de dire pourquoi cette scène a été mise là, avant la scène où Don Juan reccAra la visite de son père et avant celle oii il recevra la visite de sa femme.
Aucun « lien de nécessité », pour employer la langue du temps, nunit les trois scènes : ce n'est pas parce que le créancier Aient aujourd'hui au domicile de Don Juan que le père et la femme doiAent nécessairement y Aenir après lui ; et si ces trois aM sites retardent le souper où l'on s'attend à A'oir arriA'cr le Commandeur, ce n'est pas là encore entre les trois scènes un lien bien solide.
Mais elles sont unies par des liens plus délicats et plus importants.
D'abord, leur rapprochement nous ménage le contraste dramatique d'une scène qui appartient franchement à la comédie et de deux scènes qui confinent à la tragédie.
A ce premier contraste le rapprochement des trois AÙsites de Monsieur Dimanche, de Don Louis et de Done Ehùre en ajoute un autre d'un intérêt bien plus Aif : c'est de nous montrer Don Juan tour à tour loquace et silencieux, loquace aAcc Monsieur Dimanche et silencieux aA'ec Don Louis, puis avec Done Elvire, parlant aA'ec tant de verA'C
DIALOGUES 12o
à son créaDcier que celui-ci est empèclié de dire rol)jet de sa visite et ninterrompaut pas dun seul mot le sermon de son père ni les reproches de sa femme, ayant dai Heurs chaque fois lattitude la plus habile, la plus moqueuse et la plus spirituelle. Le personnage nous apparaît, dès lors, comme aussi fécond . en ressources que plein d'à-propos et de sang-froid.
Mais ce ne sont pas seulement des formes différentes d'une même ingéniosité d'esprit qui nous sont présentées ainsi chez Don Juan au cours de ces trois scènes consécutives, ce sont des vices analogues. A l'acte III, on nous avait fait voir l'impie et le sacrilège, l'homme qui nie Dieu et l'homme qui se moque des morts. Ici, on nous fait voir l'homme qui ne paie pas ses dettes, l'homme qui souhaite la mort de son père, l'homme qui se raille de la femme qu'il a aimée, c'est-à-dire l'homme pour qui n'existent même pas les vertus exigées par la nature. L'improbité, le mépris des affections de la famille, voilà des vices frères, et voilà donc entre les trois grandes scènes de l'acte lY un lien très fort, puisqu'il est fourni par le caractère du personnage.
Étudions maintenant le mouvement de la scène où Monsieur Dimanche est payé de belles paroles.
Elle se divise en quatre parties.
Dans la première, D5^n Juan invite son visiteur à s'asseoir.
Quel est ici son dessein?
D'abord il veut empêcher Monsieur Dimanche de dire l'objet de sa visite et il veut employer le temps pour qu'à son départ le visiteur ait l'impression que sa visite a été suffisamment longue, qu'il ne peut pas la prolonger sans indiscrétion. Or, soit pourempècherMonsieur Dimanche de parler, soit pour tirer le temps en longueur, Don Juan trouve une excellente ressource dans toutes les petites cérémonies dont il accompagne l'invitation faite au visiteur de s'asseoir : gronderies adressées aux laquais, ordre d'avancer un siège, puis d'en chercher un autre. Ai-je besoin de faire observer combien est dramatique toute cette mise en scène : ce va-et-vient des laquais, ces sièges avancés et enlevés, ces attitudes de Don Juan grondant celui-ci, faisant un geste à celui-là, s'asseyant lui-même, désignant le siège installé à son côté ?
12i LE THÉÂTRE CLASSIQUE
Mais le principal dessein de Don Juan est de flatter la vanité de Monsieur Dimanche, qui, s"il n'est point un Monsieur Jourdain, est du bois dont on fait les Monsieur Jourdain. Or. flatter la vanité d'un inférieur, c'est une chose fort difficile. Quelques-uns se croient bien habiles en affectant de dépouiller avec cet inférieur tout ce qui constitue leur supériorité, en feignant d'épouser ses avis, ses sentiments, ses préjugés et jusqu'à son langage. D'autres simagineut être plus adroits, et ne sont pas moins gauches, en élevant cet inférieur jusqu'à eux. en lui tenant le langage qu'ils tiendraient avec leurs égaux, en lui parlant de ce dont ils leur parleraient. Don Juan est un flatteur beaucoup plus expérimenté : il sait bien, lui. que pour flagorner un inférieur on doit le traiter en égal, mais en lui faisant sentir constamment que c'est un supérieur qui le traite en égal : car s'il cesse de le sentir, qu'y a-t-il de flatteur pour lui dans cette égalité ? Don Juan fait donc comprendre à Monsieur Dimanche que si lui-même ne met aucune différence entre son marchand et lui, les autres en mettent une : « Je ne veux point qu'on mette de différence entre nous deux. » Il lui fait comprendre que si lui-même connaît la valeur de Monsieur Dimanche, ses valets ne la connaissent point. Et quand il parle à ses laquais il le fait d'un ton qui rappelle à Monsieur Dimanche qu%c'est mi fort grand seigneur qui l'invite à s'asseoir près de lui : « Otez ce pliant et apportez un fauteuil ».
La deuxième partie de la conversation est employée par Don Juan à demander des nouvelles de toute la famille Dimanche. C'est la partie la plus fameuse et la plus plaisante de la scène.
Ce qui déconcerte Monsieur Dimanche en le flattant, ce qui lui clôt la bouche en chatouillant sa vanité, c'est que Don Juan parle de la famille comme il fait, non pas de tout" lé monde en bloc, mais de chacun en particulier, c'est'^uil noublie personne, c'est qu'il dise de ces choses dont la précision prouve qu'il a vraiment remarqué l'intérieur où il est entre et qu'il s'y est intéressé, c'est qu'il nomme par leurs noms la petite Claudine, le petit Colin et le chien Brusquet, c'est qu'il ait fait attention au tambour de l'un et aux morsures de l'autre. C'est aussi qu'il parle des gens avec tant de tact : de Madame Dimanche ne disant
rien de précis, ce qui serait une impertinence et sentirait son galantin, louant son honnêteté cordiale, non sa beauté ; de la petite Claudine faisant un éloge général et complet ; chez le petit Colin, au contraire, ne relevant qu'un détail amusant.
Le mouvement de cette partie de la scène est à examiner de très pi'ès.
On sent tout de suite un mouvement général de progression : à mesure que la sympathie de Don Juan descend à des personnages plus humbles, les résistances de Monsieur Dimanche perdent de leur force. Il dit d'abord : Je suis venu, je voudrais bien, je venais. 11 dit ensuite : je vous, puis simplement, à deux reprises : Je... je... L'effort pour venir à 1 objet de la visite est de plus en plus timide.
Voilà dans son ensemble le mouvement général de cette partie de la scène.
Mais, à l'examiner de près, on découvre des nuances, un certain va-et-vient, et dans tout cela toujours une merveilleuse justesse.
Quand Don Juan a demandé une première fois des nouvelles de Monsieur Dimanche, celui-ci répond par un mot de politesse : mais aussitôt après il tente de parler de son argent :
D. JUAN
Parbleu ! Monsieur Dimanche, vous [vous portez bien.
Oui, Monsieur, pour vous rendre service, je suis venu...
Quand Don Juan, regardant son homme en face, a loué ses lèvres fraîches, son teint vermeil et ses yeux vifs. Monsieur Dimanche ne remercie plus : il soupçonne qu'on se moque de lui et il en vient immédiatement à son affaire :
D. JUAN
Vous avez un fonds de santé admirable, des lèvres fraîches, un teint vermeil et des yeux vifs.
M. DIMANCHE
Je voudrais bien...
Don Juan n'insiste donc pas et passe à Madame Dimanche :
D. JUAN
Comment se porle madame Dimanche, votre épouse ?
A la question qui lui est posée sur son épouse, Monsieur Dimanche ne peut pas ne pas réponike poliment et il ne peut même pas cette fois revenir tout de suite à son affaire :
M. DIMANCHE
Fort bien, Monsieur, Dieu merci!
Don Juan va donc en profiter pour tirer du sujet abordé un moyen d'allonger la conversation et il reparlera de Madame Dimanche. Monsieur Dimanche répondra par un mot courtois, mais cette fois il se sentira en droit de reparler de Tobjet de sa Aisite :
D. JUAN
C'est une brave femme.
M. DIMANCHE
Etle est votre servante, Monsieur. Je venais...
Don Juan n'insiste pas davantage et il passe à la petite fille Claudine. Étonné et enchanté qu'on lui parle de sa fille, Monsieur Dimanche ne songe plus pour un instant à son argent. Aussi Don Juan s'empresse-t-il de revenir à la charge :
D. JUAN
Et votre petite fille Claudine, comment se porteî-elle ?
M. DIMANCHE
Le mieux du monde.
D. JUAN
La jolie petite fille que c est .'Je l'aime de tout mon cœur.
Comme, cette fois, Monsieur Dimanche, après un mot qui montre combien il a été touché de l'intérêt porté à sa petite fille, revient à ses moutons, Don Juan change de chapitre; il passe au petit Colin :
M. DIMANCHE
C'est trop d'honneur que vous lui faites, Monsieur. Je vous...
D. JUAN
Et le petit Colin? Fait-il toujours bien du bruit avec son tambour ?
L'honneur fait au tambour du petit Colin n'est pas de nature à émouA'oir Monsieur Dimanche au point qu'après un mot de réponse (très bref, notez-le) il ne revienne à son affaire :
M. DI. MANCHE
Toujours de même, Monsieur. Je...
Don Juan laisse donc le petit Colin et passe au chien Brusquet. Ici, Monsieur Dimanche oublie son argent, ne songe qu'à donner des nouvelles du chien et répond avec plus de satisfaction qu'il ne l'avait fait encore. C'est qu'il est vraiment confondu. Que Don Juan eût l'idée de s'informer même du petit chien, non, Monsieur Dimanche ne s'y attendait pas. Don Juan reparlera-t-il donc du chien? Point : car, si l'on peut parler deux fois de Madame Dimanche et deux fois de la petite Claudine, ce serait se moquer que de parler deux fois du chien Brusquet. Dans un mot de conclusion, 11 renouvelle la tactique de tout à 1 heure : il fait sentir à Monsieur Dimanche que celui qui 1 e traite ainsi en ami est un supérieur, non un égal ; il lui fait comprendre combien c'est une chose extraordinaire qu'un gentilhomme daigne s'informer de la femme et du chien d'un marchand :
D. JL'AN
El votre petit chien Brusquet? Gronde-l-il toujours aussi fort et mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous'^ x
M. DIMANCHE
Plus que jamais, Monsieur, et nous ne saurions en chevir.
D. JUAN
Xe vous étonnez pas si je m'informe des nouvelles de toute la famille, car j'y prends beaucoup d'intérêt.
Dans la troisième partie de la scène, Don Juan se borne à accablez' Monsieur Dimanche de protestations amicales auxquelles le marchand répond en risquant parfois un mot pour changer le cours de la conversation :
D. JLAN, lui tendant la main.
Touchez donc là, Monsieur Dimanche. Êtes-vous bien de mes amis?
M. DIMANCHE
Monsieur, je suis votre serviteur.
D. JUAN
Parbleu ! Je suis à vous de tout mon cœur.
M. DIMANCHE
Vous m'honorez trop. Je...
D. JUAN
// nij a rien que je ne fisse pour vous.
M. DIMANCHE
Monsieur, vous avez trop de bonté pour moi.
D. JUAN
Et cela sans intérêt, je vous prie de le croire.
M. DIMANCHE
Je n'ai point mérité celle grâce, assurément. Mais, Monsieur...
Evidemment, c'est là un moment de transition et Don
Juan prépare quelque coup. Ce coup, il le prépare en réalité dès le début de rentretieu.
Un des plus grands plaisirs qu'il éprouve, de son propre aveu, en séduisant une femme, c'est de « la mener doucement où il a envie de la faire venir ». Ainsi fait-il avec Monsieur Dimanche. L'empêcher de parler en l'accablant de politesses, cela n'est rien. L'important, c'est que le créancier s'en aille, c'est qu'il parle le premier de s'en aller^ c'est qu'en le congédiant son débiteur ait l'air de lui rendre service :
D. JUAN
Oh ça ! Monsieur Dimanche^ sans façon, voulez-vous souper avec moi!
M. DIMANCHE
Non. Monsieur, il faut que je ni en retourne tout à r heure. Je...
D. JUAN, se levant.
Allons vile un flambeau pour conduire Monsieur Dimanche.
A'oilà où Don Juan A'oulait en venir : amener Monsieur Dimanche à demander lui-même qu'on le laissât partir. Mais pour cela il fallait que l'invitation à souper n'eût pas l'air d'être une moquerie : il fallait qu'elle parût tellement naturelle à Monsieur Dimanche que pour la décliner il ne trouvât pas d'autre excuse que celle-ci : « Je suis obligé de m'en retourner » ; il fallait qu'elle fût préparée. Elle a été préparée par la scène entière ; elle en est l'aboutissement : c'est vers cette invitation que toute la scène se dirige.
Don Juan ne prend pas congé de Monsieur Dimanche sans lui donner une nouAclle preuve de son amitié : il le fait escorter, et, renouAclant la tactique déjà deux fois employée, il lui fait bien sentir que s'il ne donnait pas l'ordre de l'escorter personne ne songerait à le faire : « Je veux qu'on vous escorte ». Celui qui traite Monsieur Dimanche en ami n'est pas un égal.
Don Juan a une dernière adresse, qui est en même temps une raillerie d'un comique irrésistible : il aborde lui-même
le sujet que Monsieur Dimanche n'a pas osé aborder, il l'aborde au moment où celui-ci désespérait de plus pouvoir le faire ; pendant une minute le créancier a l'illusion qu'on va enfin lui rendre son argent :
D. JUAN
Je suis voire serviteur, eî de plus voire débiteur.
M. DUMANCHE
Ah ! Monsieur. ..
D. JUAN
C'est une chose que Je ne cache pas, et je le dis à tout le monde.
M. DIMANCHE
Si...
Cette audacieuse allusion à ce qui était l'objet de la visite de Monsieur Dimanche nest qu'un prétexte pour le payer d'une suprême politesse :
D. JUAN
Voulez-vous que je vous reconduise ?
M. DIMANCHE
Ah ! Monsieur, vous vous moquez. Monsieur...
D. JUAN
Embrassez-mot donc, s'il vous plaît. Je vous prie encore une fois d'être persuadé que je suis tout à vous, et qu'il n'y a rien au monde que je ne fisse pour votre service.
{Il sort.)
Monsieur Dimanche tire naïvement lui-même la moralité de cette aventure :
SGANARELLE
// faut avouer que vous avez en Monsieur un homme qui vous aime bien.
M. DIMANCHE
// est vrai, il me fait tant de civilités et tant de com-
plimenls que je ne saurais jamais lui demande?^ de Vargent.
Si Monsieur Dimanche u'ose pas demander son argent, c'est parce que son amour-propre est agréablement chatouillé par ces caresses de grand seigneur. Voilà pourquoi Molière ne veut pas qu'on le plaigne : comme La Fontaine, il est impitoyable pour la vanité.
Duel de finesse entre deux vanités Assuérus et Aman.
(Kacim.. /\sl/i('r. Acic 11, se. ,">.)
AssiKM'iis N iciil (le se l'aire relire, peiulanl une imil d iiisoniuie, lt>s amiiiles de son ivune. ()ii lui a lu le iveil d'un Mllt>ulaldeul il avait failli èln* vielinie el quil avait presque oublie. Il deuuuule quelle réeonipeust» l't^'ul eelui qui (léeouvril le ('oinplol el. appreuaul ipie ee iiraud s(M'viee uc lui poiul féeoiupenst'. il sallliue de sou iuufalilude. s'en excuse sui' les eudtari'as du \\'ô\\c el sur la làehele des eourlisaus, h>ui(tui's pivis à réelauiei' qu'on puniss(\ mais jamais disposés j^ sollieiler des r(''('ouipeus(»s pour auli'ui. Par bonheur le sauveur du roi \il eueore. l.a nouvelle (ju'il apparlienl il la nation délestée attriste bitMi Assnéi'us. mais W prinei* ajoult* uénéreusemeni : <^ puis(|u'il \\\'',\ sauve. qu(d (ju'il soit, il n'importe! v^ (>| pniir décider quelle r('>C(Hnp(MiS(> doit être act'ordée, il diMuaude ipion appeIK" un de st^s conseillers. .Vnum (*sl là ; on l'iulroduil.
Les speclateui's. avant ([ue l'enlrelitMi s'euiiaiii\ savent donc quel eu sera lobiel : la ptM'sonue i|u'Assnérus viMil récompiMistM' est Mai"doelh>e. .\man l'iunorcM'a. mais nous, nous ne l'i^uorereus pas : la surprise stM'a pour lui, non pour nous. Hacine n Csl pas de léccde de ces draïuatui'ues qui t'ont les mysleiieuv a\ce l(>s sptM'tatenrs ; il (*st de l'iM'ole d(> ceux qui u\eltenl K' public dans le S(>crel. (Vest (pie ptuir lui le S(>ul iuléi'èl qui t'ompte est l'intérêt psycln>lo,iiique : ne pas savoii* do quoi il est (piestion et l'a|>pi'eudre Ituil à coup, ipiel >ol plaisir ! .Mais prévoir l'erreur el la C(»nl'usii)u
(l'Aman, voilii qui f-\ \ iniimnl un pl.ii-ir inlilli;.'<'iil ; or*, la f;on(lili(H) (le rc plaisir, c'csl qiu- uoii- connaissious les projets (l'AnHuérus.
La SCèlKî (;sl doue loil \i\ci\ pn'-par(''('.
Ell<; l'csl (I autaul mieux (ju Aman se h-ouvc; là, non j)ar hasard, mais, nous le savons, amc/ié par le (jcsscjn de l'ain; un<; non veiht démacrlic auprès du roi |)our liâlcr l;i perte; des Juifs, .laiïiais il n'avait élé plus plein d<; liain(; (jii en ce moment on il \a lui-mènjc jjropriser que des lionneur-s iacroyahlos soient déf;oru(*s à son euuenii.
Voyons comrnenl la scène, sodévcloppc.
ASSUÉnus Apprortio, \i(t\]V(t\\K npj)iji du Irorio (Jo lori rrinîtrf, Amo do rrios conseils, cÀ qui s(;ul tant dit lois iJu sceptre dans ma main a soulage le poids. 58o
(Jn reproctie secret emtîarrasse mon Ame. je sais combien est pur le zèle qui t'enflamme : Le mer)son^e jamnis n'entra dnns les <liscours, ht mon inl/;r(H seul est le but ()\i lu cours. Dis-irjoi doDc. Oue doit l'aire un prince iriagnarjime 585 Oui veut combler d'lionn(Mjrs un sujet qu'il estim(î? Par quel ga^e éejalard, et digne d'un grand roi, Puis-je récompenser le mériter et In loi ? \e dorine point de borne à ma reconnaissance. Mesure les cons(;ils sur ma vaste [)uissanf:e. 5<)0
AssuériJH firoelame qn il luiit le mensonjrcî ci en efJVt il aime la vérité. C'est un des traits imj)orlanls de son caractère, c'est même celui ofi Racine insisle |c |,lu-: car e est par celui-là sni-loiil (|ue peut êlre syrnpalliicpje un personnage qui à tant dé<.'ar(ls joue un rôle susceplildc de le rendre odir-ux ou ridicule, et c'est par celui-là rpie dcNicul vrai-emldah|e le r<'virement conire Aman a l.i fin du dranie : ce prine<' éjiris de véril''' ne p.'irdomieia [^a- (|u On l'ait trompé, qu'on lail joué, quon lui ail fait signer la rnori defoul un peujde jjour des niolifs mensongers (jui dissimulaient une vengeance jmrticuliere.
— Mais alors pourqurn cet .irui <|c la vérilè ne dil-il pas tout simplerneul à l'intègre Aman : «.l'avais ouldié de lécoin-
penser Mardochée qui m'a sauvé la vie ; comment dois-je lui témoigner ma reconnaissance? »
Assuérus, avec ses bonnes qualités, n'en est pas moins un vaniteux. La vanité est le seul trait de son caractère qui soit nettement indiqué dans la Bible et Racine Ta conservé avec soin. En récompensant son bienfaiteur Assuérus n'entend pas oublier les intérêts de son orgueil : il veut que la récompense fasse du bruit et qu'elle atteste la grandeur de son pouvoir plus encore que la grandeur du service rendu; ce n'est pas sur la valeur du bienfait que la récompense doit être mesurée, c'est « sur la vaste puissance du prince », et, comme il est sincère, il ne s'en cache point. Dès lors, Assuérus s'est fait ce raisonnement : Si ^e dis à Aman : «que faut-il donner à Mardochée pour m'avoir sauvé la vie ? » j'aurai l)eau ajouter : «ne mets pas de borne à ma reconnaissance », Aman, le loyal et intègre Aman, ne pourra pas ne pas mesurer un peu la récompense à la nature du service rendu. Or, ce n'est point là ce que je veux. Je acux que la récompense soit extraordinaire. 11 faut qu'on en parle dans mon empire. Je laisserai donc dans le vague la nature du service qui doit être récompensé ». Ainsi a raisonné l'orgueil d' Assuérus. et cet orgueil, pour avoir rusé de la sorte, va être confondu : car Aman proposera une récompense qui plaira peu à Assuérus.
Voyons maintenant quel effet produit sur Aman la proposition du roi.
AMAN, tout bas.
C'est pour toi-même, Aaian, que tu vas prononcer. Et quel autre que toi peut-on récompenser?
Est-il vraisemblable qu'Aman se croie désigné ? Oui, et trois choses expliquent son erreur : 1° le singulier éloge qu'Assuérus vient de faire de- son fidèle ministre (v. 578- 580. 58-2-584; ; 2^ la grandeur de la récompense qui semble être demandée ; 3° la généralité avec laquelle est défini le serA'ice rendu : ce qu'Assuérus déclare vouloir récompenser, ce n'est pas tel acte accompli par tel homme, c'est « le mérite et la foi » « d'un sujet qu'il estime » ; ce sujet, quel peut-il être, si ce n'est pas Aman ?
Aman peut donc s'y tromper. 11 ne devait pas, toutefois.
uéccssairement s y tromper. Il ne se serait pas trompé, s'il avait mieux connu le caractèi'e de son maître, s'il l'avait connu comme sans doute il le connaissait au temps où il édifiait sa fortune. Mais aujourd'liui, parvenu au faîte du pouvoir, aveuglé par l'orgueil. Aman fait de faux calculs, ne voit pas toujours juste. En cette occasion-ci il commet une erreur. Jl la commet par orgueil. Aussi sa vanité va-t-elle être confontlue bien plus encore que ne le sera celle d"Assuérus.