MO-\OLOGUE DE SÉVERIN
Mon Dieu I qu'il me lardoit que Je fusse despesché de cesluy-cy, afin de reprendre ma bourse! J'ai/ faim, mais Je veux encor espar gner ce morceau de pain que J'avois apporté : il me servira bien pour mon soupper, ou pour demain mon disner, avec un ou deux navets cuits entre les cendres. Mais à quoy despends-Je le temps, que Je ne prends ma bourse, puisque Je ne voy personne qui me reqarde? 0 m' amour ! l^ es-tu bien portée y... Jésus, qu'elle est légère ! Vierge Marie! qu'est-ce cy qu'on a mis dedans? Hélas! Je suis deslruict, Je suis perdu, Je suis ruyné ! Au voleur! au larron! au larron ! prenez-le ! arrestez tous ceux qui passent ! fermez- les portes, les huys. les fenestres ! Misérable que Je suis ! où cours-Je ? à qui le dis-Je? Je ne sçay ce que Je fais, ny où Je vas! Hélas ! mes amys.Je me recommande à vous tous ! secourez-moi. Je vous pjie ! Je suis mort! Je suis perdu! Enseignezmoi qui m'a desrobbé mon âme, ma vie, mon cœur et toute mon espérance ! Que n'ay-Je un licol pour me pendre ! car J'ayme mieux mourir que vivre ainsi. Hélas ! elle est toute vuyde. Vray Dieu! qui est ce cruel qui tout à coup m'a ravy mes biens, mon honneur et ma vie ? Ah ! chélif que Je suis ! que ce Jour m'a esté malheureux! A quoy veux-Je plus vivre, puisque J'ay perdu mes escus, que j'avois si soigneusement amassez, et que J'aymois et tenais plus chers que mes propres yeux ! mes escus. que J'avois espargné retirant le pain de ma bouche, n'osant manger mon saoul, et qu'un autre Joyt maintenant de mon mal et de mon dommage !
Qiiest-ce que Molière admiiv dan? chacun de ces denx monologncs? La vérité et la prnfondeui' de certains mots, la vivaeifc et la force comiqne dn morccan.
Qu'est-ce qui le choque? 1'^ La maigreur du développement. Supprinu'Z, en effid. du monologue d'Euclion la longne apostrophe aux spectateurs : que reste-l-il? Presque
rien. Or, il n"est pas iiaturc4 quiine passion si violente s'exprime sèchement. — "2" Des invraisemblances. Quelquesunes sont voulues (et ce ne sont pas celles-ci que Molière condamne le plus sévèrement : ainsi, quand Euclion interpelle les spectateurs et fait à leur détriment des mots desprit. Plante sait bien qu'il est en pleine convention, mais il y reste volontiers, sûr qu'il provoque de la sorte le rire à torrents. Mais, d'autres invraisemblances sont inconscientes. Elles viennent de ce que Tauteur n'a pas su entrer, comme on dit, dans la peau de son personnage. Ainsi, pourquoi ces accumulations de synonymes chez Plante : « pej'ii, inlerii. occidi ! heu me miseriim, misère perii ! maie perclilus, pessiim ornalus eo » ! et celle-ci cIk^z Lai-ivey : « Au voleur I au larron ! au larron ! » Est-ce là de la passion ? >^on. c'est de la rhétorique. —3° La confusion du développement. Les sentiments qui s'agitent successivement dans le cœur d'un avare volé sont nombreux : il y a chez lui de la douleur, du désespoir, de la colère, du dépit, etc. Mais dans quel ordre se succèdent ces sentiments? Plante n'en sait rien ; Larivey, non plus.
Où portera dès lors l'effort de Molière corrigeant ses modèles? 11 approfondira tout, et pour cela il cherchera le caractère exact et les causes précises de chacun des sentiments par où passe l'avare volé. De plus, il liera tout : il cherchera l'ordre véritable des sentiments ; il tentera de mettre dans le monologue d'Harpagon ce qui manque le plus dans ceux d'Euclion et de Séverin : un mouvement naturel.
Harpagon, criant au voleur, dès te Jardin.
Au voleur I au voleur ! à l'assassin ! au meurtrier ! Justice, juste ciel ! Je suis perdu, je suis assassiné, on m'a coupé la gorge, on m'a dérobé mon argent. Qui peut -ce être? Qu'est-il devenu? Où est-il? Où se cache-l-il? Que ferai-je pour le trouver? Où courir ? Où ne pas courir ? N'est-il point là ? X'est-il point ici? Qui est-ce? Arrête. (A lui-même^ se prenant par le />r(3s). Rends-moi mon argent, coquin!... Ah 1 c'est moi!... Mon esprit est troublé, et j'ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fois. Hélas I mon
pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami, on m'a privé de toi ! Et puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie ; tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde. Sans toi, il m'est impossible de vivre. C'en est fait, je n'en puis plus, je me meurs, je suis mort, je suis enterré. N'y a-t-il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris? Euh? que dites- vous? Ce n'est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu'avec beaucoup de soin on ait épié l'heure ; et l'on a choisi justement le temps que je parlais à mon traître de fils. Sortons. .Je veux aller quérir la justice, et faire donner la question à toute ma maison : à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés I Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Eh ? de quoi est-ce qu'on parle là ? de celui qui m'a dérobé ? Quel bruit fait-on là haut? Est-ce mon voleur qui y est? De grâce, si l'on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l'on m'en dise. N'est-il point caché là parmi vous ? Ils me regardent tous et se mettent à rire. Vous verrez qu'ils ont part, sans doute, au vol que l'on m'a fait. Allons vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des gènes, des potences et des bourreaux. Je veux faire pendre tout le monde; et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après.
Quelle improssioii laisse à une première lecture ce morceau vigoureux? Que tout cela est abondant et profoud; que, malgré l'énormité de certains mots et Tétrangeté de lapostrophe aux spectateurs, tout cela est vraisemblable, cest-à-dirc conforme à ta passion du personnage ; enfin, que tout cela se suit bien, que les différentes parties se lient étroitement, et dans chaque partie les détails.
Première pliase. L'app«'l au secours :
Au voleur ! au voleur! à l'assassin! au meurtrier ! Juslice, juste ciel ! Je suis perdu, je suis assassiné, on m'a coupé la gorge, on m'a dérobé mon argent.
Le premier inouvemeiit de cehii qu-on vieut de voler est de crier : au voleur ! de celui dont la maison brûle est de crier : au feu ! de celui qui se noie est de crier : au secours!
Un jeune enfant dans Veau se laissa choir En badinant sur les bords de la Seine... Par cet endroit passe un maître d'école ; L'enfant lui crie : Au secours ! je péris !
Chose qui paraît incroyable, le fabuliste qui a servi de modèle à La Fontaine n'a pas trouvé ce mot si simple. Mais les modèles de Molière nont pas été beaucoup mieux inspirés que celui de La Fontaiiie. Chez Larivey, l'homme volé crie bien : au voleur! mais seulement après s'être lamenté sur son mallieiir ; le mot au voleur ! n'csi donc pas à sa place. Chez Plante, l'homme volé crie, non pas : au voleur ! mais : arrêléz-le (tene) ! c'est le mot que Ton crie quand on a vu s'enfuir le coupable, ce qui n'est pas le cas d'Euclion ; le imd est donc impropre ; et il n'est même pas à sa place.
Chez Molière, rapi)el au secours est bien placé, et la profondeur de la passion s'accuse p^ir uji choix de mots de plus en plus forts. Api'ès avoir crié : au voleur ! Harpagon criera l'assassin ! puis : au meurtrier ! (AujounThui, le plus fort des deux mots est assassin, parce, qu'à l'idée d'homicide il associe celle de préméditation, de guet-apens : mais au dix-septième siècle, le plus fort était meurtrier parce qu'à ridée d'homicide il associait celle de violence). De même, après avoir crié qu'il est perdu. Harpagon crie qu'il est assassiné, puis qu'on lui a coupé la gorge, et après avoir appelé les hommes à son secours, il appelle aussi le ciel. Deuxième phase. Incertitude douloureuse sur le point où doit se porter la recherclie :
Qui peul-ce être ? Ou'est-iL devenu ? Où est-iL ? Où se cache-t-iL? Que ferai-je pour le trouver? Où courir? Où ne pas courir? X'est-iL point là? N'est-iL point ici"! Qui
esf-ce ? Arrêîe. (A lui-même, se prenant par le bras;. Bendsmoi mon argent, coquin /... Ah ! cesl moi!... Mon esprit est troublé, et f ignore où Je suis, gui Je suis, et ce que Je fais.
Ce développement est dans les trois monolognes. Mais, ehose remarquable, c'est dans le monologue de Molière que le tronble du personnage est le pins extravagant puisque Harpagon s'arrête lui-même, et cependant c'est chez Molière seul qne ce tronble paraît vraisemblatde. Pourquoi donc? Parce qne chez Plante et chez Larivey le développement est tout à fait maigre, et même imprécis, sans doute parce qu'ils n'ont pas très bien compris la nature, ou plutôt la cause du sentiment qu'ils ont prêté à leur héros. Ce qui exaspère jusqu'à la démence la douleur de l'homme volé, c'est la certitude que l'argent existe, qu'il y a un voleur, que ce voleur est quelque part, mais qu'où ne sait pas où il est. Or, comme MolicTe nous montre bien la fixité de cette idée chez Harpagon : « où èst-z"/ ? où se cachc-t-// ? Que ferai-je pour le trouver?... ]S'<'st-// point-là ? ]S'est-z/ point ici?... » Quel développement abondant! et comme le mol Arrête est bien préparé! L'idée qu'une r<'cherche est possible amène, en effet, celle du Aoisinage, et celle-ci l'idée que le voleur est ici. De plus il faut se représenter qu'Harpagon est debout au milieu de la scène, mais qu'il s'agite A'iolemment surplace, que ses bras vont et viennent de droite à gauche et de gauche à droite : à un moment donné, un bras saisit l'autre, et la mimique du personnage s'ajoute ainsi à l'association naturelle des idées pour rendre vraisemblable l'erreur du Aolé se prenant pour le voleur.
Troisième phase. Désespoir, résultant de la certitude qu'on ne peut pas trouver le voleur :
Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami, on m'a privé de toi! Et puisque tu m'es enlevé. J'ai perdu mon support, ma consolation, ma Joie; tout est fini pour moi, et Je n ai plus que faire au monde. .Sans toi, il m'est impossible de vivre. C'en est fait. Je nen puis plus. Je me meurs. Je suis mort. Je suis enterré.
Le Séveriu de Larivey se borne à soidiaiter quelque part
la mort qui lui paraît désormais meilleure que la vie. (Que nay-je un licol pour me pendre '. car faynie mieux mourir que de vivre ainsi.) LEuclion de Plaute. lui .déclare au début de son monologue qu'il est mort [periil inlerii! et il le répète un peu plus loin niisere perii '.) mais sans insister. Le désespoir dHarpagon est bien autrement profond, puisqu'il va jusqu'à riiallucination. et cependant il est bien autrement vraisemblable. C'est que dans les deux autres monologues l'explosion du désespoir ne se fait pas au moment voulu, c'est aussi quelle est trop rapide. Chez Molière, le développement est bien placé, il est copieux, et il est logique. Tout, en effet, s'y lie. «Mon pauvre argent, mon pauvre argent » : mon et pauvre se disent des choses, mais impliquent l'idée d'affection ; de là on passe naturellement à « mon cher ami » ; de « mon cher ami > on passe sans étonnement à l'apostrophe : « on ma privé de loi ». puis de l'apostrophe à l'hallucination. — Et Molière sait bien que la passion n'empêche point les idées de s'associer, qu'elle raisonne, et que c'est même en raisonnant quelle provoque la folie : « Et puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support. ma consolation, ma joie»; donc « tout est fini pour moi, je n'ai plus que faire au monde » ; donc « il m'est impossible de vivre ». et. puisque je ne peux plus vivre, « c'en est fait », me voilà mourant, puis mort, puis enterré.
Quatrième phase. Après le désespoir et rhallucination, le réveil, le retour au lion seus et à la réflexion:
X'y a-l-il personne qui veuille me rei^susciïer. en me rendant mon cher argent, ou en m' apprenant qui l'a pris? Euh? que dites-vous? Ce n'est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu'avec beaucoup de soin on ait épié l'heure : et l'on a choisi Justement le temps que je parlais à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller quérir la justice et faire donner ta question à toute ma maison : à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi.
Ressuscité par l'absurdité même de l'idée qu'il est mort et enterré. Harpagon a un moment de calme ; il réfléchit ; il cherche un indice et il en trouve uu : le voleur est quelqu'un de la maison. Ce développement, dont l'idée est à peine indiquée chez les modèles de Molière, est merveilleux.: Molière a fort bien compris qu'une fois en possession d'un premier
indice, l'avare n'en cherchera pas nn antre. « Le volenr est qnelqunn de la maison : cela snf fit ; faisons arrêter tont le monde ; le moyen est sur. Pen inlporte qnil soit injnsle. Ou plutôt il n'y a qu'une seule chose injuste : c'est qu'un si grand crime demeure plus longtemps impuni. Allons donc faire donner la question à toute la maison. » Dernière phase. L'apostrophe aux spectateurs :
Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me sembte mon voleur. Eh ? de quoi est-ce qu on parle là? de celui qui m'a dérobé ? Quel bruit fait-on là-haut ? Est-ce mon voleur qui g est? De grâce, si l'on sait des nouvelles de mon voleur, Je supotie que l'on m'en dise. N'est-il point caché là parmi vous? Ils me regardent tous et se mettent à rire. Vous verrez qu'ils ont part, sans doute, au vol que l'on m'a fait. Allons vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des gènes, des potences et des bourreaux. Je veux faire pendre tout le monde ; et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après.
Harpagon s'adresse aux spectateurs, comme Euclion et Séverin. Ce n'est pas douteux, Ijien que Molière n'ait pas expressément nommé les spectateurs, comme fait Plante, mais qu'il se soit contenté d'une expression un peu générale : « Que de gens assemblés ! »
Sommes-nous donc, comme chez Plante, en pleine invraisemblance? Peut-être que non.
Harpagon annonce qu'il va sortir : « Sortons ». Supposons qu'il sorte, en effet, à ce moment-là et suivons-le dans la rue par la pensée. 11 se reud chez le commissaire. Chemin faisant, il rencontre des passants. Que pense-t-il d'eux, que leur dit-il? Exactement ce que dans son monologue il pense des spectateurs et ce qu'il leur dit : « De quoi est-ce que ces gens parlent? de celui qui ma dérobé ? De grâce, si l'on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l'on m'en dise ». A la vue de cet homme égaré, que font les passants ? Ce que font ici les spectateurs : ils se mettent à rire. Alors, comme il fait ici des spectateurs, Harpagon les soupçonne de complicité : « A^ous verrez qu'ils ont part, sans doute, au vol que l'on ma fait ».
Qu'est-ce à dire ? Que l'apostrophe aux spectateurs est la suite naturelle du monologue tel qu'il se serait prolongé dans la rue si Harpagon y était descendu après avoir dit le mot : Sortons. 11 y a ici une convention. La convention est aussi étrange qu'on voudra. Mais il n'y a pas, du moins, de faute contre la vérité des passions, contre la A'raisemblance morale, et c'est l'essentiel.
On conte qu'un acteur, pour dire la fin de ce monologue, se mettait à la fenêtre, s'adressant ainsi, non aux spectateurs, mais aux gens qui passaient dans la rue. Cette interprétation était fort singulière ; elle partait toutefois d'une idée juste.
Ainsi cette apostrophe aux spectateurs qui était chez Plante tout invraisemblable, étant un simple moyen de provoquer le gros rire, et que Larivey avait conservée dans le même dessein, est devenue chez Molière le dénouement logique de la .<cène où l'avare Aolé exprime ses sentiments. Jusqu'au bout le monologue d'Harpagon reste donc, comme il l'a été dès le début, d'une merAeilleuse vérité psychologique : rien ne s'y explique autrement que parle développement naturel de la passion du personnage.
Incomparablement plus vrai et plus profond que sesmodèles. Molièi'e n'en est pas pour cela moins comique. Sans doute la passion de son héros est d une grandeur presque tragique : elle a quelque chose qui est sur le point d'épouvanter ou d'émouvoir. Et cependant nous rions aux éclats ! et cependant Hai-pagon nous semble grotesque î Pourquoi donc ?
D'abord, il y a une disproportion exorbitante entre l'énormité de celte douleur et la médiocrité de son objet. Supposons qu'Harpagon soit ruinépar le vol de sa cassette, comme Euclion lest par le vol de sa marmite. Ce ne serait pas pour cela une raison suffisante de qualifier le voleur d'assassin ni d'être halluciné jusqu'à se croire enterré. Mais Harpagon n'est pas ruiné. Si l'on a pris à Euclion et à SéA'erin tout ce qu'ils avaient, l'on a prisa Harpagon seulement dix mille écus, c'est-à-dire trente mille francs. Or, dix mille écus, qui placés au denier douze produisent deux mille cinq cents francs de rcAcnu, c'est -sans doute une somme dont la perte fait une assez forte brèche même dans une belle fortune de ce temps-là. Néanmoins apiès ce vol
Harpagou rosic riclie. 11 iia poi-<lii que le fruit do quelques années d'épargne, et pour eelte perte relative sa douleui* passe toutes les bornes.
D'ailleurs, l'argent n'est pas perdu. Nous savons, nous, où il est, et qu'il sera rendu. Harpagon l'ignore. Mais étant avertis qu'il n'esl pas réellement volé, nous ne pouAons le plaindre.
Et puis, les voleurs sont très faciles à trouver. Dès qu'il réfléchit une minute, Harpagon comprend que les coupables sont de la maison. Si, au lieu d'entrer en fureur sur ce premier indice, il réflécliissait un momeni de plus, il songerait à ce La Flèche qu'il soupçonnait tout à l'heure acte I, se. ni), à son fils qu'il a vu empruntant à n'importe quelle condition (acte 11, se. i), dont il a reçu des insolences (acte II, se. m; acte IV, se. v), qu'il a soupçonné de vouloir lui voler sa bourse (acte 1, se. v). Quand il se désespère de ne pouvoii' découvrir son voleur. Harpagon nous paraît donc un imbécile indigne de pitié.
Enfin, il est le premier coupable du vol dont il est victime. C'est lui qni en soupronnant La Elècln' et Cléante leur a révélé l'existence du magot ; bien plus, c'est lui qui leur a inspiré le désir de le voler : « Ah ! qu'un homme oomme cela mériterait bien ce qu'il craint ! et qne j'aurais de joie à le voler! » (acte 1, se. m). Volé par sa faute, Harpagon ne mérite que d'être moqué.
Dans le détail, divers procédés interviennent pour accroître encore le rire : 1" le choc des sous : « Justice, juste ciel !,.. Où courir? On ne pas courir? N'est-il point là? N'cst-il point ici ? » et dans ces deux derniers exemples à lallitération se joint un effet amusant de superfluité par la reprise de l'idée sous une forme très semblable ; — 2° la logique produisant l'absurdité : « Je veux faire donner la ([uestion à toute ma maison : à servantes, à valets, à fils, à fille^ et à moi aussi ». Lui aussi est, en effet, delà maison.
Ajoutez la drôlerie des gestes et des intonations, qui, d'ailleurs, variant sans cesse, fout de ce monologue, si plein de vérité et si plein de gaieté, un spectacle extraordinairement scénique.
Harpagon se précipite sur la scène en courant; il en fait plusieurs fois le tour ; et il crie associant les mots deux par deux ; c'est le rythme même de la course ; « au voleur !
au voleur ! à lassassin ! au meurtrier ! Justice, juste ciel I — Je suis perdu, je suis assassiué, — ou m'a coupé la gorge, on m'a dérobé mou argent. »
Puis, il sarrète, face au public. Mais il s'agite sur place comme un pantin. Sa tète et son doigt vont à droite : « X'est-il point là? » vont à gauche : « X'est-il point ici ?» Sa main droite saisit son bras gauche et le secoue : « Arrête».
Revenu de son erreur, il ne bouge plus, il ne crie plus. Bientôt sa tète se penche, son dos se courbe ; il s'affaisse, il tombe, il s'étale tout de son long ( « Je suis mort, je suis enterré. ») En même temps, sa voix pleurniche (« mon pauvre argent »}, puis baisse, halète, s'éteint, meurt. Un moment de silence complet et d'immobilité absolue.
Après quoi, la tète se relève un peu et la voix se ranime. Ensuite, d'un bond l'homme est sur ses pieds : « Euh ? que dites-vous ? » Tout à fait revenu à soi, le voilà qui réfléchit, le front plissé, les bras croisés. D'une voix très ferme, avec un geste très net du doigt, il dit : « et Ton a choisi justement le temps que je parlais à mon traître de fils ». Sur quoi, il court vers la porte... Inutile de pousser plus loin cette analyse.
11 resterait à démontrer — mais est-ce nécessaire? et ne suffit-il pas de l'indiquer — que la valeur scénique de ce monologue fameux s'augmente de sa place dans la pièce : il est préparé par tout ce qui précède et il prépare tout ce qui suit ; il couronne l'acte IV et il amorce l'acte V ; surtout, au moment oii l'action va s'achever, il nous présente, comme dans un tableau d'ensemble, le caractère d'Harpagon sous toutes ses faces, il nous dit toute la profondeur de cette passion à laquelle l'avare est vraiment homme à sacrifier servantes, valets, fils, fille, et lui-même avec.
Je ne sais si l'on trouverait un morceau où se manifestent mieux — je ne dis pas : aussi bien — les différents aspects de la comédie moliéresque. 11 y a ici, autant que nulle part ailleurs chez Molière, cette abondance de développement, cette largeur de touche qui ont fait comparer son art à celui de la fresque ;et cependant il s'y révèle capable des nuances les plus délicates, puisque les corrections faites à ses modèles sont souvent des corrections de détail; en effet, si là où Larivey et Plante sont invraisemblables ou superficiels lui-
même est vraisemblable ou profond, cela résulte plus d'une fois, nous lavons vu, de quelques mots ou ajoutés ou retranchés ou changés de place. Ici, autant que nulle part ailleurs chez lui, la comédie ost sur les confins de la tragédie, et de la plus sombre : peu s'en faut que la gaieté ne le cède à la terreur et à la pitié ; et cependant le rire jaillit à torrents. Ici, autant que nulle part ailleurs dans son théâtre, une part considérable est faite à la farce, aux exagérations prétextées par l'optique théâtrale et même à la convention; et cependant m dépit de certains mots énormes, en dépit de l'arrestation du héros par soi-même et de son apostrophe aux spectateurs, la comédie ne cesse pas ici une seconde d'être comédie de caractère : la vraie cause de tous ces mots drôles, la raison profonde de tous ces jeux de scène bouffons, c'est la passion d'Harpagon, et c'est elle seule qui crée le mouvement du morceau.
Monologue d'Agamemnon.
(Racine. Iphigénie. Aclo IV, se. T.)
C'est dans V^ théâtre de Racine qu'on trouve les exemple? les plus nombreux du monologue qui <innR nffpp. pt^ sj^ff |^y]|('
un personnage rnml>;ifhi (\o QPntjj^^^ntg pnntrfiii'Ag Af /< Tif>
s'aeheminant à np" l^^cMl■^^i..■^ riôfinUî^-n gn^nT. pf|g|a;^n^ d une résolution, à une an tri-. nii-<M^ sp dpinontj^nt sati>; cesse. » Lanson.
Paul Janet a écrit quelques pages remarquables sur les monologues raciniens de ce type. ' La Psychologie des passions et des caractères dans la liltéraliire du dix-septième siècle.) 11 a montré qu'ils avaient à peu près tous la mCMuc coupe. Leur mouvement à tous procède, en effet, de cette loi très simple : « Daus le combat des passions, c'est précisément au moment où l'âme semble prendre parti pour Tune des deux alternatives et s'abandonner exclusivement à lune des passions contraires que l'autre à son tour commence à reprendre son empire et reparaît avec ses séductions oubliées. Est-ce l'amour qui triomphe, voici bientôt la liaine^qui rrpnrnit i nrt rv In hniiiftj l'immir ir fuit mi leiuTre..! Le héros ou l'héroïne vont-ils prendre un parti : on est sur que leur imagmatnm va leur suggérer immédiatement le parti contraire: s'abandonnent-ils à celui-ci. le premier revient immédiatement jusqu'à ce que ce va-elvient s'arrête et qu'une circonstance décisive fasse pencher la balance une dernière fois. »
Paul Janet cite comme exemple le monologue d'Hermioue.
Le monologue d'Agamemnon n'est pas construit autrement.
ACHILLE, à Agamemnon.
Je ne dis plus qu'un mot, c'est à vous de ni'entendre : J'ai votre fille ensemble et ma gloire à défendre. Pour aller jusqu'au cœur que vous voulez percer, Voilà par quels chemins vos coups doivent passer.
(Il sort.)
AGA^NlE.MiNON, Seill.
Et voilà ce qui rend sa perte inévitable. Ma fille toute seule était plus redoutable. Ton insolent amour, qui croit m'épouvanter, Vient de hâter le coup que tu veux arrêter. Ne délibérons plus. Bravons sa violence. Ma gloire intéressée emporte la balance. Achille menaçant détermine mon cœur :
Ma pitié semblerait un effet de ma peur. Holà, gardes, à moi !
EURYBATE
Seigneur.
AGAMEMNON
Que vais-je faire !
Puis-je leur prononcer cet ordre sanguinaire? Cruel I à quel coml^at faut-il te préparer? Quel est cet ennemi que tu leur vas livrer? Une mère m'attend, une mère intrépide Qui défendra son sang contre un père homicide. Je verrai mes soldats, moins barbares que moi, Respecter dans ses bras la fille de leur roi. Achille nous menace, Achille nous méprise. Mais ma fille en est-elle à mes lois moins soumise? Ma fille, de l'autel cherchant à s'échapper, Gémit-elle du coup dont je la veux frapper ? Que dis-je? Que prétend mon sacrilège zèle? Quels vœux en l'immolant formerai-je sur elle ? Quelques prix glorieux qui me soient proposés. Quels lauriers me plairont de son sang arrosés?
Je veux fléchir des dieux la puissance suprême :
Ah ! quels dieux me seraient plus cruels que moi-même ?
Non. je ne puis. Cédons au sang, à Tamitié,
Et ne rougissons plus d'une juste pitié.
Qu'elle vive. Mais quoi I peu jaloux de ma gloire,
Dois-je au superbe Achille accorder la victoire?
Son téméraire orgueil, que je vais redoubler,
Croira que je lui cède et qu'il m'a fait trembler.
De quel frivole soin mon esprit s'embarrasse !
Ne puis-je pas d'Achille humilier l'audace?
Que ma fille à ses yeux soit un sujet d'ennui :
Il l'aime ; elle vivra pour un autre que lui.
Eurybate, appelez la princesse, la reine :
Qu'elles ne craignent point.
Dans le cœur dAgamemnon, c'est dabord la colère qui domine; car l'offense est toute récente : « El voilà ce qui rend sa perle inévilable... Achille menaçant déler mine mon cœur... Holà, gardes à moi ! » L'ordre va donc être donné d'immoler Ipliigénie? Au contraire; il a suffi qne cette décision fût prise pour qu'aussitôt elle fût détestée : « Que uais-Je faire? Puis-Je leur prononcer cet ordre sanguinaire ? » Et la pitié reprend son empire, elle plaide sa cause et elle la gagne: « Cédons au sang, à l'amilié... Qu'elle vire. » Iphigénie est donc sauvée ? Eh non ! il a suffi qne son salut fût résolu pour qu'aussitôt revînt la peur de céder à Achille: « Mais quoi ! peu jaloux de ma gloire, Dois-je au superbe Achille accorder la victoire?» La pitié suggère alors un expédient qui permettra d'épargner Iphigénie sans qu'on ait l'air de céder à Achille et Iphigénie est sauvée ; Agamemnon du moins le croit : « // Vaime ; elle vivra pour un autre que lui .. Qu'elles ne craignent point. »
Ainsi, c'est au moment où l'orgueil semble victorieux que la pitié renaît, et c'est quand la pitié triomphe que l'orgueil relève la tète.
Paul Janet a très bien montré que même la forme extérieure de ces monologues raciniens varie peu.
« D'abord, le personnage commence par s'interroger luimême : « Où suis-je ? » se dit Heruiione. « Titus, que vienstu faire ? » se dit Titus dans Bérénice. « Que faut-il que