‹ L'explication françaiseChapitre 8 sur 23 · Itoa, de même · texte numérisé non relu

Itoa, de même

Ainsi accompagnée de mimique, la description de Pierrot est d'autant plus vivante que le narrateur, pour plus de clarté, fait plusieurs fois une comparaison entre son costume à lui et celui de don Juan. Du moins, il appelle par leur nom et désigne du doigt les pièces de son propre costume auxquelles correspondent plusieurs pièces du costume des courtisans : au lieu de ce qui chez Pierrot est le haut-de-chausse, ils ont une espèce de tablier ; au lieu de ce qui chez Pierrot est le pourpoint, ils ont de petites brassières ; au lieu de ce qui est le rabat chez le commun des mortels, ils ont un .grand mouchoir de cou. Charlotte voit ainsi la place précise de ces dÏAerses pièces et elle peut en comprendre Tusage.

Ajoutez que les expressions de Pierrot sont toutes d'une grande puissance d'évocation. Tantôt il use d'une comparaison familière : ainsi il montre le courtisan mettant sa perruque comme un bonnet. Tantôt il applique par analogie à une pièce du vêtement décrit le nom dont les paysans désignent une pièce, toute différente, de leur propre costume : ainsi il qualifie les manchettes de petits rabats. Tantôt il indique minutieusement la composition de telle pièce : ainsi fait il pour le mouchoir de cou à réziau avec ses quatre grosses houppes de linge. Tantôt, enfin, il fait de l'emphase elle-même un moyen de rendre la réalité : ainsi quand il se voit entrant tout brandi, et Charlotte avec lui, dans les manches de la chemise.

Que concluons-nous ? D'abord, que la description de Pierrot suscite très nettement sous nos yeux le costume de don Juan et que c'est donc une excellente description en soi. Ensuite, que Pierrot, en la faisant telle, éveille chez Charlotte une immense curiosité de voir ce que lui-même a vu, et que c'est donc une description qui produit de l'action. Enfin que Pierrot y a bien mis son caractère ; car c'est bien ainsi que les paysans décrivent, avec beaucoup d'ordre dans le développement, aA'ec toujours beaucoup de gestes expressifs, avec tantôt des mots propres et tantôt des comparaisons pittoresques.

Mais Pierrot a mis encore autre chose dans sa description, et de là un autre effet produit sur Charlotte. Pierrot a été fort intéressé par ce costume ; il n'en a pas oublié une seule pièce ; il sait comment chacune se met. Seule-

ment, il n'en a pas le moins du monde soupçonné l'élégance. Tout cela lui a paru d'une bizarre complication, que son langage ironique fait admirablement ressortir. Or, Charlotte se rend bien compte, elle aussi, de cette complication. Mais, comme elle est femme, elle sent tout de suite très vivement l'élégance de ce linge, de ces houppes, de ces dentelles, de ces rubans, rien que pour les avoir vus à travers la description si minutieuse, si aIac, si précise de Pierrot. Et la voilà extrêmement curieuse de connaître le brillant gentilhomme ! Et la Aoilà de plus en plus détachée de son fiancé ! Elle se dit qu'il y a des choses qu'elle comprend et qu'il ne comprend pas ; elle se sent plus fine que lui ; elle se reconnaît des goûts de dame et ne s'étonnera point trop que don .fuan la veuille pour femme. D'autant que Pierrot, nous venons de le dire, voulant plus clairement décrire le costume de celui qui est déjà son rival dans l'imagination de Charlotte a appelé l'attention de celle-ci sur son costume à lui, sur son grossier pourpoint, sur son haut-de-chausse tout usé, sur son rabat tout uni.

. Encore, ne serait-ce là qu'un demi-mal si ce nigfiud, pour faire de l'esprit, n'avait pas jugé à propos de remarquer quelle piètre mine il ferait s'il se déguisait en grand seigneur. Tout à l'heure au lieu d'évoquer devant sa fiancée l'image de Pierrot transfiguré par l'héro'isme de l'action, il avait la sottise d'évoquer celle de Pierrot batifolant avec des mottes de terre. Maintenant, il suscite à ses yeux le tableau de Pierrot « se perdant » dans les angigorniaux de don Juan. Et sur quel autre tableau la laisse-t-il pour terminer ? Sur celui de Pierrot chaussant les souliers de don Juan et « se rompant le cou avec ». — Que Pierrot garde donc ses sabots. Charlotte, elle, sait bien que ses pieds se remueraient très aisément dans des souliers garnis de. rubans ; et, pour en chausser, elle acceptera très volontiers d'épouser don Juan. C'est Pierrot, sans le vouloir, qui l'aura préparée à agréer la demande du gentilhomme.

Description de l'habit de l'homme à la mode par Sganarelle.

(Molière, Ecole des Maris. Acte I. se. 1.)

Avant de décrire l'habit du courtisan dans Don Jiian^ Molière l'avait décrit dans l'Ecole des maris, mais il neut aucune crainte de se répéter. 11 savait bien qu'il pouA'ait refaire indéfiniment sa description : ce ne serait jamais la même, et un personnage nouveau verrait nécessairement les choses comme les autres ne les avaient pas vues encore Aussi, comme pour montrer que le même objet change avec les yeux qui le regardent, fit-il plus tard une troisième description de l'habit du courtisan : cette fois, ce fut pour évaluer avec plus de précision qu'un commissairepriseur à combien revenaient les rubans dont un jeune homme « se lardait des pieds à la tête » ; cette fois-là, Molière voyait le costume à la mode avec les yeux d'Harpagon.

Étudions la description de Sganarelle.

SGANARELLE

Je voudrais bien savoir, puisqu'il faut tout entendre, Ce que ces beaux censeurs en moi peuvent reprendre.

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