LA JUSTIFICATION DL MONOPOLE I^Q
essayer les premières cultures et d'y ouvrir les voies de communication indispensables.
Cet emprunt au passé a donné, si Ton néglige les détails, les taches, les inconvénients inhérents au système lui-même, des résultats fort appréciables. Il est permis de penser, d'ailleurs, qu'il s'imposait.
Dans les anciennes colonies telles que les Antilles, dans les contrées se rapprochant sensiblement des terres européennes, telles que l'Algérie ou l'Australie, ou bien encore dans de grandes colonies d'exploitation, ouvertes depuis longtemps au commerce et à l'activité d'un peuple colonisateur, sillonnées de voies de communication, pacifiées, administrées, telles que l'Inde ou Java, l'action individuelle de l'agriculteur, du planteur ou du commerçant se conçoit sans peine. Si les sociétés riches de quelques centaines de mille francs, ou mieux de quelques millions, ont des chances particulières de succès dans ces pays (et il en est ainsi d'ailleurs partout), les simples particuliers peuvent y mener à bien des entreprises proportionnées à leurs capitaux et à leurs talents. Tout au contraire, l'action individuelle est bien faible pour entreprendre la mise en exploitation de pays inconnus, presque inaccessibles, situés au centre d'un continent dont les rivages eux-mêmes sont inhospitaliers, — régions aussi difficiles à atteindre en cette fin du XIX® siècle que les Indes, la Chine ou le Japon l'étaient au siècle passé. Il faut ici une force plus puissante, des capitaux plus importants que ceux qu'elle peut grouper.
1 5o L EXPLOITATION DE NOTRE EMPIRE COLONIAL
Mais, aussitôt, des difficultés parliculières se présentent. Il s'agit, en effet, de réunir les capitaux considérables, non 5 ou lo millions, mais 25, 5o, loo et plus, qu'exigent les flottilles, les magasins, les marchandises, les postes, les milices, le personnel réclamés par une entreprise d'un caractère tout spécial. Pour que les fondateurs d'une semblable société puissent promettre aux rentiers, dont ils sollicitent le concours, que l'entreprise, bien dirigée, triomphera des risques à prévoir, des aléas à courir et servira des dividendes, il ne suffit point qu'ils leur exposent les calculs et les probabilités générales dont le capital a rhabitude de se contenter pour les affaires ordinaires. Il est nécessaire qu'ils donnent à Taclionnaire, après l'avoir obtenu eux-mêmes du gouvernement, l'assurance que la société à laquelle il va porter ses fonds profitera seule de ces dépenses de premier établissement, — de prospection, si l'on peut ainsi parler, — c'est-à-dire qu'ils offrent des garanties pour Tavenir. Il serait possible, en effet, si l'on n'y prenait garde, qu'au lendemain même de la mise en marche de l'entreprise, une nouvelle société surgît tout à coup qui, bénéficiant des études faites par les premiers arrivants, profitant de leurs expériences, de leurs travaux d'appropriation, viendrait s'établir sans grands frais à leurs côtés. Ayant ainsi à rémunérer un capital beaucoup moindre que celui de ses devanciers, elle jiriurrait acheter à des prix plus hauts, vendre à des prix moindres et mettre ainsi les « découvreurs » du p.iys dans l'impossibilité de récu2)ércr les dépenses
LES GRAINDES COMPAG:?ÎIES ANGLAISES l5l
faites et de réaliser les bénéfices sur lesquels ils pouvaient légitimement compter.
Ce sont ces considérations, — sans négliger les vues politiques qu'on ne saurait oublier, — qui ont amené les gouvernements à consentir, pour un temps ou sous certaines réserves, des facilités spéciales, des privilèges, presque des monopoles, aux capitalistes qui se sont groupés en vue de l'exploitation des « mondes » récemment découverts.
On peut, d'ailleurs, observer que ce mode de procéder, cette exception apportée au principe de la liberté des entreprises, n'est point aussi « exceptionnelle » qu'elle semble à quelques esprits. Lorsqu'un État veut faire construire ou exploiter une ligne ferrée, lorsqu'une municipalité désire assurer sur son territoire les transports en commun ou la distribution de l'eau, du gaz, de l'électricité, ils doivent, l'un et l'autre, assurer aux compagnies qui se chargent de ces lourdes entreprises des privilèges d'ordres divers qui les préservent de la concurrence et leur permettent ainsi de retrouver, dans une certaine période d'années, l'intérêt et le capital des sommes engagées.
Après ces généralités voici des faits.