LE CRÉDIT FONCIER COLONIAL
qu'il a été mis en liquidation judiciaire en 1892 et que, depuis lors, il vit sous le régime concordataire qui lui a été accordé par ses créanciers.
Sa direction est-elle exempte de tous reproches ? Ce serait trop s'avancer. Elle n'a pas tenu suffisamment compte de la situation très obérée dans laquelle se trouvaient beaucoup des propriétaires qui se présentaient à ses guichets * ; elle a prêté avec trop de facilité, et aussi de trop grosses sommes, aux mêmes emprunteurs ; elle n'a point fait assez large la part des risques auxquels est exposée la monoculture ; quelquefois aussi, les experts l'ont fait consentir à des prêts exagérés ; enfin, elle n'a pas toujours résisté aux influences ou aux sollicitations. Mais il ne paraît pas qu'il faille insister sur ces erreurs, car les inspecteurs chargés à difl*érentes reprises par les ministres des Finances et des Colonies de vérifier les opérations du Crédit foncier ont le plus souvent conclu qu'il ne fallait pas accuser l'imprudence ou l'imprévoyance des prêteurs, mais plutôt les désastres imprévus qui sont venus fondre sur les emprunteurs et les
I. Le gouverneur de la Réunion écrivait au ministre des Colonies en 1886 dans un rapport sur la situation du Crédit foncier et de la Banque : « Du temps où la culture de la canne était rémunératrice, on réalisait les bénéfices obtenus et on partait pour la France vivre des rentes que l'on avait acquises. On vendait sa propriété à un individu vivant ou venu dans le pays presque sans capitaux, et qui tirait de la terre : i® l'intérêt du prix de vente de la propriété ; 2° de quoi vivre, — et Ton vivait largement ! ; 3" de quoi se constituer une fortune à son tour. La terre se transmettait ainsi toujours grevée d'une hypothèque à peu près égale à la valeur exagérée qu'on lui donnait et qui depuis a considérablement baissée. »
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ont mis hors d'ëtat de se libérera La vérité est, en effet, que le Foncier devait subir le contre-coup direct de la crise, si longue et si grave, qui a pesé sur Tindustrie sucrière. On a vu plus haut l'importance do la baisse des sucres ; il faut ajouter la maladie des cannes, les sécheresses, les cyclones. 11 convient aussi de noter qu'une partie des prêts du Crédit foncier a servi à rembourser l'ancienne dette hypothécaire ; que les fonds versés par lui à ses emprunteurs sont allés souvent en France, au lieu d être employés sur les plantations. Enfin, les ventes forcées auxquelles l'établissement a dû faire procéder ont eu encore pour conséquence l'avilissement de la propriété. Le Crédit foncier s'est trouvé dans une situation beaucoup plus défavorable que celle des Banques. Celles-ci prêtaient sur des récoltes qui, même en temps de grande baisse, ne cessaient pas de trouver acheteur; le Foncier, au contraire, prêtait sur des terres qui perdaient leur valeur propre, puisque la denrée qu'elles produisaient était soumise à d'incessants aléas. Chaque année la baisse des propriétés s'accentuait. Ils devenaient de plus en plus rares ceux qui étaient disposés à mettre leurs fonds dans la culture sucrière. Continuer, malgré la baisse persistante des sucres, l'exploitation de son domaine, c'était obéir à la fotalité, demeurer dans l'engrenage; mais acheter une propriété, c'était s'y engager... 11 faudrait encore
I. Notamment le rapport de M. Adam inspecteur des services administratifs et financiers des Colonies (1887).
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ajouter, en faveur du Crédit foncier, qu'il n'avait pas la ressource de se livrer, comme les Banques, à l'escompte du papier commercial et à certaines autres opérations qui, en procurant à celles-ci des bénéfices, leur ont permis de couvrir les pertes occasionnées par les opérations agricoles.
Dans de pareilles conditions, le Foncier, dont les actionnaires n'ont jamais connu les gros dividendes, même à la période des débuts, s'est trouvé au bout de peu d'années réduit à une situation singulièrement grave pour un établissement de prêts. Il a dû accorder d'abord des délais et des facilités à ses emprunteurs ; puis, certains d'entre eux n'étant plus en état de payer leurs annuités, il s'est vu dans la nécessité, pour sauvegarder l'intérêt de ses obligataires, (le poursuivre la vente de ses gages, — gages dont la valeur avait en peu d'années diminué dans une énorme proportion. A la Guadeloupe, à la Réunion, il est arrivé souvent que, faute d'enchérisseur, la Société a été déclarée adjudicataire en subissant une perte considérable sur ses créances. Dans la première de ces iles, elle est devenue propriétaire de 58 habitations comprenant 4 usines, et dans la seconde de 36 habitations comprenant 7 usines * . Ainsi le Crédit foncier, établissement de prêts, se transformait
I . A la Martinique le Crédit foncier ne possède qu'une seule habitation sans usine.
Au total il avait prêté sur les divers immeubles des 3 colonies qui sont aujourd'hui dans ses mains 19780000 francs; il lui restait dû au moment des expropriations 18437000 francs; ces immeubles lui ont été adjugés pour 6 7^5 000 francs.
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malgré lui en une Société foncière d'exploitation, si bien que le gouvernement devait lui reconnaître, par une modification de ses statuts, tous les pouvoirs d'administration d'un propriétaire ^ Ainsi encore, les pertes qu'il subissait le mettaient dans l'obligation de recourir à la garantie coloniale, garantie qui, pensait-on lors de la signature des contrats de i863, ne fonctionnerait qu'exceptionnellement. De ce fait les colonies de la Réunion et de la Guadeloupe ont eu à payer des sommes considérables qui ont été cependant insuffisantes pour assurer lo service des obligations *. On pourrait ajouter que les conseils coloniaux ne se sont pas soumis sans résistance à la loi des contrats et qu'ils ont soutenu contre l'établissement prêteur vingt procès qu'il a généralement gagnés devant le Conseil d'Etat.
Aujourd'hui, le Foncier ne consent plus que de rares prêts à court terme. Son administration se préoccupe surtout de faire rentrer les prêts en cours, d'obtenir dos colonies le versement des « garanties » dont elles sont encore débitrices, enfin, de gérer un gros domaine dont la valeur totale est évaluée à 23 ou 24 millions et qui, bien dirigé, donne des profits fort appréciables.
Il ne peut être question en présence d'une pareille