LE « CHAMP D'OFFRANDES » D ANT1NOË
Celle constatation, une découverte faite au printemps dernier, est venue lui donner une confirmation éclatante et suffirait à démontrer péremptoirement qu’Antinoüs fut, ainsi que j’ai cherché à l'établir au commencement de cette étude, enterré en Égypte selon les préceptes du dogme ancien.
Des sondages pratiqués à travers les différents quartiers de la nécropole d’Anlinoë m’ayant conduit à l’entrée d’une gorge profonde, ouvrant au nord-est de la ville, je reconnus que le cimetière cessait brusquement sur ce point. Pourtant, les couches géologiques du sol bouleversées et la présence de nombreux fragments de poteries retirés des sables attestaient l’existence de monuments antiques; enfin, d’un dernier puits l’on retira de grandes jarres fuselées et nervées, hautes de plus d’un mètre, soigneusement scellées d’un large cachet d’argile, qui jadis, avaient été déposées debout, à trois mètres de profondeur. Chaque sondage maintenant en rencontrait. Serrées côte à côte par files régulières, elles formaient un véritable dallage, s’étendant sur toute la surface de la vallée,
L’EXPLORATION DES RUINES D’ANTINOE
qui, longue d’un kilomètre, varie en largeur entre deux cents et trois cents mètres, ce qui permet d’évaluer leur nombre à près d’un demi-million. Les matières qu’elles contiennent varient à l’infini : dans les unse, l’on retrouve des céréales, des fruits, des gâteaux de miel, des galettes de farine; d’autres, vides, ont renfermé sans doute des liquides, ainsi qu’en témoignent des dépôts tarlreux. D’où proviennent ces vases? Comment expliquer leur quantité extraordinaire ? Ma conviction est qu’ils furent déposés là par des pèlerins venus de toutes les villes de l’Égypte vers la tombe d’Antinoüs, comme autrefois vers la tombe d’Osiris à Abydos.
Ces pèlerinages d’Abydos sont trop connus pour que j’aie à m’y arrêter. A la période de l’Ancien Empire, incalculable était déjà le nombre des vases d’offrande ainsi déposés par les pèlerins dans les sables du désert thinite ; plus tard, sans doute, la coutume tomba quelque peu en désuétude, et ne fut plus qu’une cérémonie pieuse à laquelle prirent part les seuls fervents qui aspirèrent à une sainteté parfaite, quelque chose d’analogue au voyage de Jérusalem pour les chrétiens ou de la Mekke pour les musulmans. Chaque ville n’en avait cependant pas moins nombre d’habitants qui continuaient à se rendre comme autrefois à la tombe divine. Chacun y portait son vase d’offrande, si bien que, dans le désert situé à cinq milles au nord-est de la ville, des fouilles pratiquées récemment en ont reconnu plusieurs millions.
Mais, si la présence de ce « champ d’offrandes » s’explique ainsi à Abydos, il n’en est pas de même à Antinoë, où la tradition ne plaçait aucun pèlerinage. Les grands événements de l’histoire mythique qui s’étaient déroulés dans la région où devait s’élever la cité hadrienne, la victoire d’IIorus sur Set, la conclusion de la trêve intervenue entre les deux dieux avaient eu le village d ' Achemounëin, l’ancienne Chemoutiou, située sur la rive opposée du fleuve, pour théâtre. D’autre part, la nature même des jarres retrouvées, leur forme, la composition de la pâte, mille indices enfin, prouvaient qu’il était impossible de les faire remonter à une époque antérieure à celle delà domination gréco-romaine. C'était donc à la fondation de la ville, que l’institution des pèlerinages qui les avait accumulés là devait forcément se rattacher.