RUBANS DE M. ANTOINE GAUTHIER
qui produisait des galons et des rubans. On conte que, vers le commencement du xve siècle, à la suite des luttes sanglantes entre les villes italiennes, des ouvriers tisseurs de soie vinrent, en nombre, se réfugier à Lyon. Louis XI, qui avait à cœur le développement des industries du royaume, leur donna, en 1466, des lettres patentes. Mais ces immigrés furent mal accueillis par les ouvriers lyonnais ; le roi les installa à Tours, qui devint ainsi un nouveau centre de fabrication de soieries, concurrent de Lyon, d'Avignon et de Nîmes. Sous le règne de François Ier, vers 1 5 36, des ouvriers de Lucques s'établirent à Lyon et y apportèrent des procédés et un outillage perfectionnés, pour produire les étoffes italiennes, si luxueuses et si recherchées. Le Roi leur accorda des privilèges spéciaux, afin de les retenir et, en même temps, dans le but d'implanter solidement en France par une grande prospérité cette industrie nouvelle, il frappa de droits d'entrée les étoffes d'or, d'argent et de soie et les rubans, venant de l'étranger. Le Bolonais Gayotti importait, à la même époque, à Saint-Chamond, le moulinage de la soie, et de nombreux ateliers s'établissaient sur les rives du Gier, du Dorlay et du Janon. Les compatriotes de Gayotti le brûlèrent en effigie ; mais François Ier l'ennoblit. L'industrie du ruban, sans doute fort gênée à Lyon par les statuts des corporations, ne tarda pas à immigrer vers Saint-Etienne, par la vallée du Gier. Le voisinage des moulins pour la soie la fixa temporairement à Saint-Chamond, d'où elle gagna la principale ville de la région et montant, par économie, vers les villages des Cévennes, gagna Saint-Didierla-Séauve. Les premières traces historiques de la rubanerie à Saint-Etienne remontent à i6o5. Cette année-là, les « rybandiers » organisèrent une Confrérie, dans le but de venir en aide à ceux qui seraient dans le besoin, une véritable société de secours mutuels. La Fabrique stéphanoise, où une grande indépendance professionnelle existait, par suite de l'absence de règlements corporatifs, ne tarda pas à prendre une grande extension et à attirer à elle toute l'industrie de la région. La mode, sous Louis XIII, avait mis en faveur les rubans, dans les vêtements d'hommes, aussi bien que dans le costume féminin. On en faisait une véritable débauche. De 1 635, date l'innovation de la célèbre « petite oie », nœud colossal de rubans, placé au bas du corset, et qu'on dénommait ainsi parce qu'il ressemblait, trouvait-on, à l'abattis d'une oie, qu'on va mettre à la broche ; ce terme finit par s'étendre à l'ensemble de tous les rubans qui ornèrent l'habillement. Phénomène extraordinaire pour une création de la mode, la petite oie était encore de mise au milieu du xvine siècle. L'avènement d'un prince jeune, élégant, avide de plaisirs, Louis XIV, n'était point fait pour supprimer dans le costume de cour un élément si fécond d'ornementation. Les rubans, « passefins, non pareilles, cadis, galants et faveurs » s'emploient à l'infini, sur tous les vêtements d'hommes et de femmes, en coques, en touffes, en ruches, en nœuds, de l'épaule aux souliers, sans en excepter la coiffure. Ils font le tour de la taille, recouvrent la naissance de la jupe et se prolongent en une queue, dont la longueur est déterminée par la qualité des personnes. Les bordures de manteaux de cour sont une suite de nœuds de rubans. Le costume de Louis XIV, dans la tapisserie du Légat de Y Histoire dit Roy, nous montre des rubans, fermant au-dessus des genoux la rhingrave ou hautde-chausse en forme de cotillon, importé de Maëstricht. Le luxe en vient à ce point qu'on n'hésite pas à orner de rubans les côtés de l'empeigne des souliers. Aussi Molière,, à qui nul travers moral ou social du temps n'échappe, fait dans son Don Juan la plus plaisante satire contre le costume des hommes à la mode, en 1661 : « Que d'histoires et d'engingorniaux boutent ces messieurs-là les courtisans, dit Pierrot à Charlotte! Ils ont des chemises qui ont des manches où j'entrerions tout brandis, toi et moi. En lieu de haut-de-chausses, ils portent une garde-robe aussi large que d'ici à Pâques ; en lieu de pourpoint, de petites brassières qui ne leur viennent pas
jusqu'au brichet (creux de l'estomac) et, au lieu de rabat, un grand mouchoir de cou à réseau, avec quatre grosses houpes qui leur pendent sur l'estomac. Ils ont itou d'autres petits rabats au bout des bras et de grands entonnoirs de passement aux jambes, et parmi tout ça, tant de rubans, tant de rubans, que c'en est une vraie pitié ; n'y a pas jusqu'aux souliers qui n'en soient tout farcis, depuis un bout jusqu'à l'autre et ils sont faits d'une façon que je me romprais le cou avec. »
Le théâtre ne prévaut point contre la mode. Les rubans continuent à être portés avec fureur. Vers 1690, dans les dernières années du grand règne, le costume masculin montre des rubans à l'épaule droite et aux poignets, rappelant par leur forme et leurs dispositions les anciens galants; en touffes, sous le nom de « Chaconne », qui accompagnent le col de la chemise et de la cravate. Le chapeau est aussi orné d'un nœud de ruban. Les rubaniers et les tissutiers sont devenus des métiers si importants, qu'un arrêt du S avril 1666 les a séparés corporativement d'avec les marchands et les ouvriers de drap d'or, d'argent ou de soie. Aussi, pendant cette longue période, la Fabrique stéphanoise fut-elle dans un grand état de prospérité. En 1 683, on comptait déjà 10.000 métiers et 60 fabricants. La révocation de l'Edit de Nantes n'eut point pour elle les conséquences désastreuses immédiates, qui frappèrent mortellement tant d'autres industries françaises ; la réforme avait fait peu de prosélytes dans la région. D'après un mémoire de M. d'Herbigny, intendant de la généralité de Lyon, les rubaniers de Saint-Etienne et de Saint-Chamond employaient, en 160,8, 192.000 livres ou 1.200 balles de soie indigène, jugée impropre à la fabrique des étoffes, et 400 balles de soie d'Italie. La soie étrangère n'entrait donc que pour un quart dans le tissage des rubans, tandis qu'aujourd'hui elle atteint la proportion de 90 à 95 p. %• Pendant la Régence et au commencement du règne de Louis XV, les rubans tombent en disgrâce ; dans le costume, les boutons décorés ont pris la place des attaches, des cadenettes, des galants et des aiguillettes. Les fabricants ne font plus guère que des fantaisies, inspirées par les événements populaires. On voit apparaître, à la suite du scandaleux procès du père Girard, les rubans « à la Cadière », qui représentent la Cadière donnant un petit coup sur la joue du Révérend; la Cadière et le père Girard en bustes, séparés par une pensée. On célèbre le passage du Rhin, opéré, le 4 mai 1734, par le maréchal de Berwick et les troupes royales, en faisant tisser des rubans « passage du Rhin », ondés comme l'eau d'un fleuve, et où l'on voit dessinés sur le tissu des mousquetaires, en uniforme tantôt blanc, tantôt bleu de ciel, debout, l'arme au bras, près d'une tente de couleur blanche, rubis ou émeraude. La célèbre bataille de Fontenoy, où le maréchal de Saxe battit si galamment les Anglais et les Autrichiens; le combat de Zondorf, de la même campagne, donnent naissance à des rubans « à la Fontenoy » et « à la Zondorf ».
La concurrence de l'Allemagne, de l'Autriche et de la Suisse, coïncidant avec l'abandon des rubans par la mode, provoque une crise industrielle. Bâle, Zurich, Créfeld possèdent des métiers mécaniques, qui permettent de tisser jusqu'à trente .pièces à la fois et produisent ainsi à meilleur marché et plus rapidement que Saint-Etienne, qui n'a que des métiers, haute et basse lisse, à une pièce. Dans une adresse au roi, les rubaniers se plaignent amèrement de cette situation : « Les fabriques de rubans, disent-ils, établies dans les pays étrangers depuis la fin du siècle dernier, ont fait déchoir celle de Saint-Etienne ; cependant celle-ci pourrait se flatter de reprendre bientôt le dessus, si les fabriques de rubans établies en Suisse ne diminuaient considérablement le commerce que les négociants de cette ville pourraient faire non seulement
dans l'Allemagne, mais encore en France et principalement à Paris, où les rubans de Suisse sont préférés, parce qu'on les établit à meilleur marché que ceux de Saint-Etienne. Les Suisses se ménagent cet avantage par deux moyens. Le premier est qu'ils ont les soies propres à leur fabrication à meilleur marché qu'on ne peut les avoir en France; le second est qu'ils font une économie considérable sur les façons par l'usage qu'ils font des métiers battants à plusieurs pièces. » Quelques fabricants intelligents de la région faisant preuve de cet esprit d'énergie et d'initiative, dont l'histoire de la Rubanerie contemporaine offre tant d'exemples, résolurent de remédier à cet état de choses. Vers 1760, Dugas, de Saint-Chamond, chercha et réussit à importer de Suisse quelques-uns des métiers, avec lesquels on obtenait des résultats aussi avantageux. Il en fit, dans le bourg d'Izieux, un essai qui fut infructueux. Deux ans après, un autre fabricant, du nom de Lacour, renouvela, avec aussi peu de succès, la tentative de Dugas. Persévérant et hardi, celui-ci ne renonçait point à son idée première; il était allé en Suisse, avait embauché des ouvriers habiles et, à son retour, il montait à Saint-Chamond plusieurs métiers à la Zurichoise, qui fonctionnèrent aussi bien que ceux de Bàle et de Zurich. En 1757, Lacour, jaloux de la réussite de Dugas, se rendit lui aussi en Suisse, y resta plusieurs mois, pour étudier les procédés de fabrication, et, accompagné d'un ouvrier bàlois d'une rare habileté, nommé Haultzer, revint à Saint-Etienne installer au Crêt-de-Roc trois métiers à la Zurichoise. En 1760, ce nouveau procédé de tissage commençait à se généraliser. Le Gouvernement eut l'heureuse idée d'en encourager l'adoption par l'offre d'une prime de 72 livres, pour chaque métier. Les origines historiques de cette importation, qui exerça sur le développement de l'industrie de la Rubanerie stéphanoise une si grande influence, sont assez obscures. Les écrivains locaux, qui ont fait des recherches sur cette question, se contredisent. De La Tour Varan, dans ses Recherches sur les industries de Saint-Etienne, ouvrage resté manuscrit, en fait honneur à Dugas et à Lacour ; M. Lucien Thiollier, dans une étude sur la Chambre de Commerce de Saint-Etienne et les Industries de la circonscription(i),le revendique, en ce qui concerne Saint-Chamond, pour un fabricant nommé Flachat, ainsi que pour Dugas, et nomme Thiollière et Salichon, comme les premiers industriels, qui établirent à Saint-Etienne des métiers à la Zurichoise. Il ne m'appartient pas de prendre parti dans le débat, mais j'ai tenu, par respect pour la mémoire de compatriotes aussi méritants, à mentionner ici leurs noms.
Cette période de la seconde partie du xvnic siècle fut la plus brillante pour l'industrie de la Rubanerie. Les ouvriers stéphanois se sont perfectionnés dans la pratique des nouveaux métiers et rivalisent bientôt avec les Suisses, s'ils ne les surpassent, par la beauté du tissu et par l'éclat des couleurs. Des inventions ingénieuses dotent l'industrie de procédés et de genres nouveaux. Le peintre Revel, en 1770, trouve la mise en cartes, que complétera Jacquard et qui va permettre la réalisation de merveilles de tissage, inconnues jusqu'à ce jour ; Haultzer ajoute le tambour aux métiers à la Zurichoise et fait, en 1780, le premier essai du ruban satin sur ces métiers. La mode est toute aux rubans ; elle en décore d'un bout à l'autre le costume féminin, quelle que soit la toilette, parée ou négligée, de cour ou de ville. La reine du goût, Madame de Pompadour, a adopté les gracieuses fanfioles que le ruban permet d'y jeter, avec la fantaisie la plus galante. La Tour peint la grande favorite, dans le superbe pastel du Musée du Louvre, « habillée d'un satin blanc où courent les branches d'or, les bouquets de roses et les fleurettes, robe d'argent aux grandes manchettes de dentelles s'ouvrant au
(1) Rapport rédigé au nom de la Chambre de Commerce de Saint-Etienne et adressé à M. le Ministre du Commerce et de l'Industrie. — 10 mai 1891.
coude, au corsage fleuri d'une échelle de rubans, dont le violet pâle est tendre comme le calice d"un pavot lilas » (i). Dans le portrait qu'elle demande à Boucher, « pour laisser d'elle une image qui survécût à sa fortune et l'empêchât de mourir tout entière «(2), ce ne sont que rubans et nœuds, au cou, aux poignets, au cœur du corsage. Voyez le Thé à l'anglaise clie\ le prince de Conti, par Ollivier (3). Le chapeau de paille blanche d'une des invitées est garni de nœuds de ruban mauve ; le fichu de dentelles blanches qui couvrent ses belles épaules, les volants qui flottent sur les manches, se terminent par des nœuds de rubans de la même nuance que ceux du chapeau. La jeune fille de la Lecture, de Jean-Baptiste Hilaire (4), porte sur sa virginale robe de soie blanche une large ceinture rose, nouée sur le côté gauche avec de longs pans effilés, formant quadrille ; sur son chapeau noir, garni de dentelles blanches, elle a mis un nœud de ruban rose. Il n'est pas de coiffure plus gracieuse que celle que Vestier a donnée à sa jeune femme dans le portrait qu'il a fait d'elle (5) : chapeau de paille mordorée, forme bergère, garni de nœuds de rubans, rayés bleu ciel et rose pâle, avec deux plumes blanches sur le côté. En 1 785, une grande élégante du temps, dont le Cabinet des modes a dissimulé malheureusement le nom sous le pseudonyme galant de « la brillante Céphise », inaugure, au Théâtre-Français, une toilette sensationnelle, la toilette de la « robe en chemise », « où l'art faisait honte à la richesse ». Les rubans nakara y jouent le plus grand rôle et contribuent à assurer le succès de l'innovation; ils entourent la calotte de satin bleu, formant «casque à la Bellone»; ils s'épanouissent en nœuds superbes sur le devant et le derrière de la robe ; ils attachent les longues barbes de gaze d'Italie, façonnées et découpées, qui pendent jusqu'au-dessous de la ceinture. Les rubans, de même nuance, à l'arc-en-ciel, rose, bleu, etc., falbalassent le bas du jupon de la « robe à la Turque » et les souliers bleus du costume. Aux sabots chinois, couleur carmélite, on met des rubans à la Jeannette ; aux bonnets à la laitière, des rubans gros vert. Dans rhabillement de cour de cette époque, le vert domine, en nœuds sur le corps du corset et aux souliers. Pour l'habit de cheval, la mode est aux larges rubans roses, formant rosette sur le côté et entourant le chapeau de feutre de laine, couleur queue de serin ; elle enrubanne aussi la crinière et la queue des montures. On ne se contente pas d'employer des rubans dans la toilette féminine ; le parfilage a mis à la mode sa destruction. Mme du Deffand envoie à Mrao la maréchale de Luxembourg ces vers malicieux :
Vive le parfilage !
Plus de plaisir sans lui.
Cet important ouvrage Chasse partout l'ennui.
Tandis que l'on déchire Et galons et rubans, L'on peut encore médire Et déchirer les gens.
Aussi la prospérité des Fabriques de Saint-Etienne et de Saint-Chamond est-elle considérable. En 1786, elles font battre i5.25o métiers, qui produisent pour 17 millions de francs, dont 8 pour l'exportation. La première ville compte 3o fabricants, dont les plus importants
(1 et 2) E. et J. de Goncourt : M"" de Pompadow. (3, 4, 5) Musée du Louvre.