RUBANS DE M
CHARLES REBOUR
sont Neyron, Thiollière- Delisle , Praire, Vincent de Soleymieux et Gallet, commandite par Neyron de Roche. Peyret-Lallier, dans ses notes manuscrites sur les industries de Saint-Etienne, estime qu'à cette époque les bénéfices moyens d'une maison atteignaient jusqu'à 40 p. % et qu'une somme de 7 à 8.000 francs était suffisante pour monter une fabrication considérable, à cause des crédits et des longs termes. Neyron faisait pour 800.000 francs d'affaires par an.
La Révolution ne provoqua point de crise commerciale à Saint-Etienne. En 1791 et 1792, elle a mis à la mode les trois couleurs nationales. On ne voit partout que des rubans blanc, bleu, rose et coquelicot, en larges ceintures, en nœuds de catogan, en garnitures de chapeau, en écharpes de couleurs tendres, négligemment jetées sur le sein à demi-découvert. Un recensement de la population ouvrière en rubans, demandé par les Comités de l'Assemblée constituante, en 1790, la fixe à 4.000 personnes.
Pendant cette période, l'industrie de la Rubanerie a fait des progrès techniques considérables. Thiollière-Duchamp importe à Saint-Etienne, en 1793, le premier métier de velours double pièce. Il l'installa dans sa propriété du Vernay et prit pour associé son neveu, Jean- Baptiste David, très jeune alors et qui fut ensuite son successeur. Le métier de velours double pièce n'est pas d'importation allemande, comme on l'a prétendu ; il fut inventé par un Lyonnais, tué pendant le siège de Lyon. Ce métier n'a été introduit en Allemagne, venant de Saint-Etienne, que longtemps après. En 1795, Laçasse importa d'Angleterre les procédés de cylindrage avec apprêt ; Guigenne fit les premiers rouleaux de gaufrage au grain, avec fonds et à dessins plats; peu après, Robin leur apporta le perfectionnement du dessin en relief, et, un peu plus tard, celui des rouleaux échauffés, sans apprêts. Aussi, en 1800, il n'y a pas moins de 24.800 ouvriers, qui produisent pour 17.774.000 francs. Les guerres de l'Empire, le Blocus continental font tomber, en 181 o, ces chiffres à i3.ooo pour les ouvriers et à moins de 7 millions de francs.
En 181 3, Robin monta à Saint-Etienne le premier métier Jacquard. Hippolyte Royet avait emmené avec lui à Lyon cet habile ouvrier, fort ingambe et actif d'esprit, en dépit de ses 63 ans. Robin réussit à voir, pendant quelques heures, le métier inventé par le grand tisseur lyonnais ; de retour, il le reconstitua de toutes pièces, sans le moindre document. Les essais du Jacquard ne donnèrent point de bons résultats. Les métiers à la barre, plus compliqués que ceux dont se servaient les Lyonnais, présentaient dans l'application des difficultés qu'on regarda longtemps comme insurmontables. Ce fut un simple ouvrier passementier, Antoine Begon, qui parvint, à force de travail et de persévérance, à adopter pratiquement l'invention nouvelle. En 181 8, furent construits les premiers métiers à façonnés, combinés avec la mécanique autrichienne. Un autre passementier, Barlet, réussit le premier à mettre industriellement en œuvre un de ces métiers, par l'invention d'un nouveau mécanisme, qui reçut son nom. En 1827, Reverchon applique la crémaillère aux battants et Preynat opère le passage de la navette, à l'aide d'un crochet; tous perfectionnements de la plus haute importance. Quelle série de noms de passementiers, ouvriers et patrons, je viens déjà d'écrire, dans ce rapide résumé de l'histoire de la Fabrique stéphanoise ! La ville, qu'ils ont enrichie par leurs découvertes et par leur esprit audacieux, a-t-elle témoigné sa reconnaissance à ces concitoyens si méritants? Sur la plus belle place de Bradford, les habitants de cette grande cité industrielle ont érigé, il y a quelques années, un monument, en l'honneur de celui qui le premier a introduit en Angleterre la fabrication du cachemire. En plein cœur de Birmingham, se dresse la statue d'un industriel,
Chamberlain, dont toute la vie a été consacrée à la prospérité et à la gloire de la ville. J'ai toujours rêvé de voir s'élever, un jour prochain, à Saint-Etienne, sur la place de l'Hôtel-de- Ville, un monument consacré à la Fabrique stéphanoise, qui rappellerait à la mémoire et à la reconnaissance de la génération présente et de celles qui lui succéderont les noms et les services des hommes qui l'ont fondée et développée.
La Restauration, pendant laquelle Saint-Etienne produit du taffetas, de l'épingle, du damassé à franges, des satins à apprêts forts, — le passefin, le luisant et le boulogne, si fort à la mode au siècle dernier, ont disparu, — et où l'on commence à faire du 3o, la plus grande largeur n'ayant été jusque là que du 22 ; le règne de Louis-Philippe, où les façonnés forment les 3/5 de la fabrication, sont des périodes prospères. Vers 1 833, la production atteint 5o millions ; Saint-Etienne compte 144 fabricants et Saint-Chamond 10. De 1848 à 1857, l'industrie rubanière atteint un développement inouï. Le chiffre annuel des affaires dépasse en moyenne 100 millions de francs. Par une saute subite de fortune, 1859 est une année de crise douloureuse. Léon Velle a dit en vers émus, avec une pointe de satire morale, dans la Fabrique malade, les souffrances éprouvées par la population ouvrière :
Ah ! docteur, combien je regrette L'heureuse époque, où sans façon, Plus économe et moins coquette, Je mangeais la soupe au bichon.
Loin d'avoir le teint pâle, En ces jours florissants, Je me moquais de Bâle Aux efforts impuissants.
Depuis 1 85 1 , Bàle avait développé sa production. A la suite de mesures regrettables prises par les fabricants syndiqués temporairement dans ce but, les acheteurs parisiens avaient porté leurs ordres dans cette ville ; suivant cet exemple, les Américains et les Anglais prenaient le même chemin. Par une coïncidence malheureuse, à ce moment la mode était aux unis. Les Bàlois agrandirent leurs usines, en construisirent de nouvelles et, aidés par l'absence de tous droits sur les filés de coton et les schappes, portèrent rapidement leur production de 10 millions à 60. Créfeld recevait également une grande extension et la Fabrique de Moscou, protégée par le gouvernement russe, s'organisait sérieusement. La guerre de sécession aux Etats-Unis porta à Saint-Etienne un coup terrible, dont elle fut longtemps à se relever. Quand cet immense marché nous fut rouvert par la paix, la Fabrique de Patterson s'était créée et, à l'abri de droits protecteurs écrasants pour les étrangers, ne tardait pas à faire restreindre aux seuls articles spéciaux de luxe l'exportation des produits stéphanois. Après la guerre francoallemande, l'industrie de la Rubanerie se relève vigoureusement. En 1872, le chiffre des affaires dépasse i3o millions. 1873 est une année de crise; la production tombe à 80 millions. A partir de cette date, rien n'est plus mobile et contrastant que les bilans annuels de la Fabrique ; la prospérité et la misère alternent, pendant des périodes plus ou moins longues, suivant les fluctuations de la mode.
L'Exposition actuelle prouve avec éclat que la Rubanerie stéphanoise est aujourd'hui arrivée à un état de perfection qu'elle n'avait point encore atteint, même aux périodes les
plus prospères. Bien que l'effet qu'elle produit soit superbe, on doit regretter profondément que tous les fabricants n'y aient point participé. Il manque là des noms connus et tenus en haute estime artistique. La manifestation en eût été encore plus imposante et plus grandiose. Il y a des circonstances, où une coopération à une œuvre publique de ce genre doit être motivée bien plus par des considérations de sentiment, de patriotisme, d'amour national ou local, que par des raisons d'intérêt matériel. Si une industrie d'art a vécu aussi longtemps, si elle a résisté à tant de causes de décadence et si elle a toujours été en progressant, c'est qu'il y a dans sa constitution sociale des éléments de première qualité et indestructibles. La Fabrique stéphanoise présente, en effet, à ce double point de vue, une originalité, dont on ne trouverait pas ailleurs d'exemple. De toutes les grandes industries nationales, elle est une des rares, peut-être même la seule, qui ait conservé son régime primitif, tri-séculaire. L'usine, imposée à peu près partout aujourd'hui parles conditions économiques nouvelles, y constitue l'exception et l'atelier de famille, la forme générale de l'organisme corporatif. Sur les 21.000 métiers de rubans et de velours, qui battent actuellement dans la ville et dans la région, 17.000, représentant un capital de 25 à 28 millions, appartiennent aux passementiers et sont mis en œuvre par eux, à domicile, au nombre de deux ou trois, par des compagnons, qui reçoivent comme salaire la moitié du prix de façon. L'ouvrier a ainsi constamment autour de lui sa famille, qui s'occupe aux travaux accessoires du tissage. L'homme et le fils barrent; la femme et la fille bobinent, ourdissent, dévident, appareillent ou échantillonnent, font le ménage et tiennent la maison. Malgré l'éventualité, malheureusement trop certaine, des chômages, le passementier préfère cette vie indépendante et familiale, à la vie de l'usine, plus sûre, mais asservissante. Et quoique le salaire soit moins élevé, il vit, en fin de compte, plus économiquement et avec plus de joie et de fierté. Dans ses moments de repos et de loisirs, le dimanche, il cultive le bout de jardin attenant à sa maison, et qui lui fournit un supplément précieux de légumes frais et de fruits. Le propriétaire de métiers à rubans débat directement avec le fabricant le prix de la façon qui lui sera payée, pour le genre d'article, que celui-ci lui offre à tisser. Le fabricant fournit la matière première, soie ou coton et le carton à dessin pour le tissu, s'il doit être broché. Toutes les autres opérations sont à la charge exclusive du passementier. Comme je l'ai dit au chapitre précédent, le passementier est ainsi bien plutôt un associé, un collaborateur du fabricant, qu'un ouvrier salarié. Non seulement il se prête, avec empressement, à toutes les modifications techniques, réclamées parle tissage d'un article inédit et compliqué, mais il s'ingénie constamment à trouver des procédés nouveaux, à perfectionner sans cesse son métier, pour lequel il a un attachement si profond qu'il semble en faire un être familial ; aux temps antiques, il l'eût sacré dieu lare. On a vu, au cours du résumé de l'histoire de la Fabrique stéphanoise, combien de simples ouvriers ont apporté aux Jacquard des améliorations d'une réelle valeur scientifique et ont fait progresser la technique delà Rubanerie. Cet instinct inné de la mécanique dans la corporation des passementiers est loin d'être perdu. La Chambre de Commerce, la Société nationale d'agricuiture, Sciences et Arts de la Loire, ont eu fréquemment à récompenser des ouvriers, pour des inventions aussi ingénieuses que pratiques : Jean Vachez, à qui sont dus la barre d'ascension et les arbres de pignons à tubes pour les métiers au-dessus de six navettes ; Benoît Boyer, qui a trouvé la « montagne », permettant d'équilibrer le poids du battant ; les frères Nicolas et Jacques Chaize, inventeurs de la lisse sans nœuds pour métiers dits tambour; Joseph Déchaud, dont le casse-trame est appliqué aujourd'hui couramment sur les métiers velours des grandes usines ; Rivolier, qui a rendu pratique le pas ouvert, si longtemps cherché par de nombreux passementiers. Un ouvrier veloutier, Simon Ducongé,
est le premier qui a construit, en 1877, un métier permettant de fabriquer le velours façonné double pièce. C'est à cette organisation familiale de l'industrie, qui laisse le passementier propriétaire de son métier, qui développe puissamment son esprit d'initiative et d'ingéniosité, que la Fabrique stéphanoise, bientôt vieille de trois cents ans, doit le privilège 'de n'avoir pas, dans le monde entier, de rivaux, pour les produits, exigeant une perfection technique, et dans lesquels l'art intervient. Or, l'art est l'élément essentiel du succès et de la fortune de la Rubanerie, qui, sous peine de déchéance, doit renouveler constamment sa production et se montrer toujours novatrice d'inspirations et d'idées.
3e Livraison
25 Août 1891