‹ L'exposition de Saint-ÉtienneChapitre 14 sur 49 · SECTION DE L'ARMURERIE — CARABINE GIEEARD · texte numérisé non relu

SECTION DE L'ARMURERIE — CARABINE GIEEARD

modifications de systèmes connus, étrangers ou français, d'une si grande importance que les fusils qui en sont pourvus peuvent être considérés comme de véritables créations. M. Brun- Latrige montre le « fusil Brun «,1e « National », 1' « Ingénieux » et le « Prodigieux », brevetés en France et à l'étranger. Le premier fusil est à deux coups, à percussion centrale, sans chiens et à canon fixe, ce qui constitue sa grande originalité. Tout en se chargeant par la culasse, les canons ne basculent pas ; ils sont fixés sur une pièce toute en acier. La culasse est mobile ; elle se lève de bas en haut dans l'axe des canons, s'ouvre et se ferme par une clé à crochet. Le mécanisme contient les organes suivants : deux percuteurs de go m/m de longueur, deux ressorts à boudin (modèle Lebel) de q5 m/m détendus; deux gâchettes maintenues au bloc culasse par une goupille transversale ; une clé à levier placée au sommet et au centre du bloc culasse; un extracteur automatique; une tige excentrique faisant fonctionner l'extracteur; un ressort double agissant pour les deux gâchettes. Le second fusil est également à percussion centrale, sans chiens et à course fixe; mais la culasse, au lieu de se lever comme dans l'arme précédente, se retire en arrière, en glissant sur une pièce de bascule en acier; le fusil, en outre, possède le même extracteur que le fusil Lebel. L' « Ingénieux » rentre dans la catégorie des hammerless, fusils sans chiens, mais avec l'innovation que le mécanisme, qui ne comprend que 7 pièces, alors que le type anglais en contient une vingtaine, est logé derrière la bascule, entre cette dernière et le bois de la crosse et non dans la bascule même, comme pour les hammerless ordinaires. Enfin, le « Prodigieux » est un fusil à deux coups, à percussion centrale, sans chiens ni crochets et à canons superposés.

M. Rouchouse expose trois nouveaux hammerless, 1' « Incomparable », le « Populaire » et le « Fin de Siècle ». L' « Incomparable » est un fusil sans chiens, à fermeture double verrou, bande prolongée, clé entre les chiens, dite top-lever, à bande facultative et à extracteur perfectionné. Dans le « Populaire », la percussion s'opère directement par le chien, qu'actionne un ressort droit ; le ressort à boudins est supprimé. L'armement des chiens s'effectue en ouvrant la clé pour faire basculer les canons ; des indicateurs font saillie lorsque les chiens sont armés et une sûreté ramenée en arrière paralyse d'une façon absolue les détentes, la butée s'effectuant perpendiculairement. La troisième arme présente l'innovation de la mise à nu du mécanisme, au moyen d'une plaque de recouvrement s'enlevant et se replaçant avec une extrême facilité. La sûreté est placée en avant de la sous-garde; dès que l'on saisit la poignée, elle rend les détentes libres ; sitôt qu'on l'abandonne, elle les paralyse d'une manière effective. La Société manufacturière d'armes a créé le « Gaulois », fusil sans chiens visibles, à armement automatique par le basculage, percussion centrale directe, extracteur à grand développement, cran de sûreté avec indicateur de chargement, fermeture double verrou et clé top-lever ; la carabine double rayée, 1' « Express », calibre 8 ra/m, employant la cartouche Lebel, spéciale pour la chasse aux bêtes fauves; et une canardière, système Gras perfectionné. MM. F. Courally et Lassaigne ont fait breveter, en 1888 et 1890, deux hammerless, système Anson et Deeley, pour perfectionnement d'éjecteurs et de rebondissants, et 1' « Aigle », fusil sans chiens, à platines rebondissantes et à armement automatique pour le canon. La Manufacture française d'armes présente toute une série d'exemplaires, variés de formes et de richesse d'ornementation de son fusil, 1' « Idéal », à quadruple verrou et à éjecteur automatique. M. Marius Berger a innové, en 1890, dans le « Phénix » et le « Nemrod », l'armement automatique des chiens extérieurs par la simple ouverture du fusil.

Dans toutes les maisons qui viennent d'être énumérées et chez les autres exposants de la section, MM. Rivolier, Verney-Carron, Fontaney, Gabillot, Durif, Darne, Martin et Luzier,

Preynat et Clavier, Roux et Cizeron-Canonier, la fabrication courante des types tombés dans le domaine public ou des systèmes non brevetés, fusils de chasse, carabines de tir, témoigne de grands progrès techniques. Il y a plaisir à voir toutes ces belles armes, de formes élégantes, aux bois de crosse pittoresquement veinés, aux canons de damas d'un travail précieux, bien en mains, légères, qu'on épaule avec aisance et dont les charges vont droit au but.

Une vitrine spéciale de milieu contient l'exposition de la Société stéphanoise, qui a acquis la concession, exclusive pour la France et les colonies, de la fabrication et de la vente des armes à gaz liquéfié. Cette invention, extraordinaire et imprévue, apporte dans l'industrie une révolution technique, qui, de l'opinion enthousiaste de ses partisans, doit supprimer rapidement l'armurerie à feu. Elle serait, par ses résultats et par ses conséquences, quelque chose comme la découverte ou l'introduction en Europe, au temps de la chevalerie du moyen âge, de la poudre à canon ; M. P. Giffard prendrait place, dans l'histoire de l'humanité, à côté de Roger Bacon, d'Albert le Grand et du moine allemand Berthold Schwartz. Les tenants de l'armurerie à feu sont un peu sceptiques. Ils reconnaissent volontiers aux armes à gaz liquéfié l'originalité d'un très curieux joujou de salon ou de jardin ; mais ils lui contestent énergiquement le caractère d'un fusil sérieux pour la chasse et pour le grand tir; et, à plus forte raison, sourient-ils de l'éventualité prochaine de la substitution du canon Giffard aux Hotschkiss, Amstrong, Krupp, Canet, etc. Je ne prendrai point parti dans le débat. Quand j'entends discuter une invention scientifique, le souvenir de Bouillaud, soutenant imperturbablement, en pleine Académie des sciences, qu'il y avait de la ventriloquie ou quelque chose d'analogue dans le phonographe d'Edison, me revient toujours à l'esprit et m'inspire une salutaire crédulité. J'ai d'ailleurs tiré au fusil Giffard et fait à douze mètres un honnête carton. Saint Thomas n'était pas plus prudent ; je serai encore plus discret. La carabine rayée de calibre 6 m/m, mise à la disposition du public, pendant toute la durée de l'Exposition, dans un stand spécial organisé à l'ancien Lycée, se décompose en deux parties essentielles, la cartouche ou magasin renfermant le gaz liquéfié et la carabine proprement dite. Une notice, publiée par la société concessionnaire, la décrit comme suit, dans une prose qui ne rappelle guère celle de Théophile Gautier, mais qui a le mérite d'être d'une précision technologique :

« La cartouche est cylindrique ; elle est obtenue par l'emboutissage d'une tôle d'acier « de qualité supérieure; elle est bouchée à sa partie restée libre par un bouchon vissé qui est « percé d'un trou pour le passage du percuteur ; celui-ci, en venant frapper sur une soupape « qui bouche ce trou hermétiquement, l'ouvre pendant un temps très court et laisse passer une « petite quantité de gaz liquéfié qui, au contact de l'atmosphère, reprend son état gazeux. On « conçoit que si l'on fait varier la course de ce percuteur, on fera varier aussi la quantité de « liquide qui s'échappera par la soupape et que l'on obtiendra, par conséquent, une force de « projection plus ou moins considérable.

« La cartouche séparée de la carabine est absolument fermée, la pression intérieure du « gaz liquéfié maintient la soupape à sa position de fermeture et cette cartouche pourra être « transportée et conservée aussi longtemps qu'on le désirera sans que jamais il se produise un « échappement quelconque du gaz emmagasiné.

« La carabine proprement dite se compose d'une boîte de culasse à l'avant de laquelle « est fixé le canon rayé à 6 rayures et muni d'une hausse de précision. En dessous du canon « se trouve un tenon fileté sur lequel on visse à la main la cartouche que l'on serre à bloc au

« moyen d'une petite clé jointe à chaque arme; la cartouche une fois vissée, la manœuvre de « l'arme est fort simple : il suffit d'ouvrir le robinet en tournant à gauche, d'introduire une « balle, de fermer le robinet, d'armer le chien et, en appuyant sur la détente, le coup part.

« Le chien frappe à la fois sur le percuteur qui ouvre la soupape de la cartouche et sur « la tête d'une vis qui se visse dans le corps du robinet. Nous avons dit que l'on pouvait tirer « avec des charges variables ; en effet, le mouvement du chien est limité par la position de la a tête de la vis de réglage; la course du percuteur dépend de la course du chien. Suivant que « la vis de réglage sera plus ou moins enfoncée, la course du percuteur sera plus ou moins « grande et on réglera avec une extrême facilité la quantité de liquide que l'on voudra dépenser « à chaque coup.

« La vis de réglage enfoncée à bloc, le débit du gaz sera à son maximum. »

Tout cela, incontestablement, est fort original et nouveau. La balistique Giffard n'offre aucune analogie, par les principes scientifiques et par le mécanisme du fusil, avec la balistique des armes à feu. Les avantages qu'elle présente, d'après la même notice, sont nombreux et souriants :

« Suppression du feu, de la fumée, des émanations délétères provenant des fulminates <( et de la poudre. Aucun encrassement et par contre suppression de tout nettoyage, même « après des milliers de coups tirés ; l'arme ne s'encrassant pas, la durée en est indéfinie et « l'entretien presque nul et l'on conçoit aisément la grande supériorité obtenue dans le tir « par une arme toujours propre ; jamais d'emplombage dans les rayures ; aucun danger de « capsules lancées, pas de crachement dangereux, pas d'échauffement, le gaz liquéfié agissant « avec détente progressive; presque pas de recul, pas de raté, rapidité de chargement et de « tir; munitions considérables sous de très petits volumes; extrême bon marché du tir ; conser- « vation indéfinie des charges acquises, aucune action de l'humidité et de l'eau sur les charges « emmagasinées qui se conservent indéfiniment. »

Je souhaite volontiers à l'arme nouvelle la réalisation complète de la promesse officielle de tant de mérites et de vertus. Dans un avenir très prochain, on sera fixé sur l'accueil du grand public, car la société concessionnaire organise, en ce moment, à Saint-Etienne, des ateliers mécaniques, qui doivent fabriquer immédiatement un grand nombre de fusils et carabines Giffard.

La loi du 18 août 1 885 autorisant en France la fabrication et la vente des armes de guerre, l'Exposition en contient un certain nombre, de différents types publics. Dans la vitrine de la Société manufacturière d'armes, ce sont des fusils Gras du modèle réglementaire, des fusils imitation Lebel, sans répétition, avec la réduction du calibre, la rayure spéciale du canon et la fermeture ; chez M. Rouchouse, des fusils Chassepot transformés en Gras, des Gras réglementaires, des Kropatchek, du modèle en service dans la marine française, des Remington tirant la cartouche Gras, une mitrailleuse même; chez MM. F. Courally et Lassaigne, des Gras et des Colt. MM. Clair frères montrent une arme à tir rapide de leur invention, une carabine automatique pouvant lancer 10 balles par seconde. M. Marins Berger expose un fusil à deux coups, dit « Fusil de gendarme corse », exécuté pour le compte du Ministère de la guerre. Enfin, dans le pavillon de la Société des Hauts-Fourneaux, Forges et Aciéries de la marine et des chemins de fer sont des fusils du système Daudeteau, dont elle est concessionnaire. Le calibre de cette arme, à tir rapide et de petit calibre, est de 8m/m ; la balle en

entre dans une période de renaissance. Ce serait un heureux événement pour la Fabrique stéphanoise. Au xvme siècle, Saint-Etienne avait conquis une réputation universelle par ses armes de luxe ; la ville possédait des artistes incomparables dans la ciselure, la gravure, la damasquine et la sculpture sur bois. Au commencement de la Restauration, une décadence s'était déjà produite ; l'Empire, par sa consommation effroyable d'hommes, avait ruiné les ateliers privés. En 1817, le Conseil général du département, s'en émouvant, votait une somme importante, pour être distribuée en primes d'encouragements aux artistes de l'armurerie. La Municipalité, de son côté, organisa des concours annuels ; un certain nombre d'oeuvres primées font partie des collections du Musée d'Art et d'Industrie. Tous ces efforts relevèrent l'Ecole stéphanoise, qui compta encore des maîtres : Ollagnier, Roulle, Rozet, Drutel, Claude Dubois, Berthéas, Verney-Carron, Gonon, Cessier, etc. L'importation de la gravure anglaise, en 1860, a été le coup de grâce. Pendant longtemps les artistes refusèrent d'adopter ce procédé vulgaire, qui est à la gravure d'art ce que le découpage mécanique est à la sculpture sur bois — ■ et à ce parallèle le découpage pourrait même trouver injure ; — mais la plupart durent faire taire leur amour-propre et leur conscience devant la misère noire. La vraie décoration artistique n'ayant plus de débouchés et ne nourrissant plus ses partisans, il ne se forma désormais ni graveurs, ni ciseleurs, ni incrusteurs. Vivement préoccupée de cette déplorable situation, la Municipalité ouvrit une classe de gravure sur métaux, dans son école de dessin ; quelques jeunes gens s'y firent inscrire et y travaillèrent ; mais aucun, m'a-t-on assuré, n'est entré dans l'armurerie. Cela appelait une réforme radicale. La classe de gravure a été réorganisée, il y a trois ans, avec un nouveau professeur et de nouvelles méthodes d'enseignement. On en espère de bons résultats, qui ont déjà commencé à se manifester ; l'Exposition universelle de 1889, dans la section des institutions d'art décoratif, montrait d'excellents travaux de gravure de l'école de Saint-Etienne. L'organisation économique de la corporation des décorateurs d'armes de luxe n'est, en outre, guère favorable au développement de l'art. Par le bas prix du travail, les graveurs sont condamnés à répéter constamment le même thème, très souvent d'un goût médiocre. Pendant quatre ou cinq mois de l'année, ils chôment, laissant rouiller leurs doigts et leurs outils; et, quand la saison arrive, les fabricants les harassent de besogne hâtive, vulgaire, et ils doivent buriner quatorze et seize heures par jour, afin d'équilibrer leur maigre budget par un salaire exceptionnel, qui peut mettre la journée moyenne de l'année à cinq francs. La gravure pratiquée à Saint-Etienne est un peu aussi un art empirique. La grande majorité des graveurs, ciseleurs et incrusteurs connaissent tout au plus assez de dessin rudimentaire, appris généralement à l'atelier même, pour être en état de modifier un peu, au moyen de bribes recueillies çà et là dans des recueils de gravures et de photographies, un motif dont le fabricant sera las, à force de l'avoir vu, ou qu'il désire renouveler un peu, pour séduire sa clientèle. Les compositions, représentant des sujets cynégétiques, sont généralement empruntées à la Chasse Illustrée, qui paraît être le livre de chevet des décorateurs stéphanois. Il est bien rare que ces artistes aient la bonne fortune de reproduire un dessin spécialement inventé en vue de la décoration d'une arme. Quand elle leur vient, ils font preuve d'un réel talent.

Il y a trois ans, le Conservatoire de l'arme fine a offert à M. le comte de Paris un fusil, dont on avait résolu de faire comme un résumé superbe de l'art stéphanois de l'Armurerie. Aux canonniers, basculeurs, platineurs, pistonneurs et finisseurs, les plus habiles, avaient été adjoints, comme collaborateurs artistiques, les meilleurs graveurs et ciseleurs, MM. Jean Faure, Fontvieille, Javelle, Pierre Ferret et Lavialle. Le travail exécuté par eux est superbe. Si le

dessin avait été une œuvre d'art, d'un goût délicat, et d'un caractère vraiment décoratif, ce fusil pourrait figurer fièrement au Musée des Invalides, parmi les plus belles créations des maîtres des brillantes époques de l'armurerie. M. Rouchouse expose un fusil de luxe, dont l'ornementation, à défaut de la pièce de maîtrise du Conservatoire de l'arme fine, pourra servir d'exemple pour une critique, la composition étant du même dessinateur, M. Leroux, et l'ornementation, de quelques-uns de ces artistes. Le devant de la bascule porte, sur un fond de laurier, un aigle, les ailes éployées, avec une bande supérieure de feuilles de chêne ciselées ; les plaques de platine ont d'un côté les armes de la ville de Saint-Etienne, formées par des incrustations or et argent sur fond azur, avec les emblèmes des industries métallurgique et houillère de la région, une enclume, un marteau de forgeron et un pic de mineur; de l'autre, elles sont décorées du monogramme du propriétaire de l'arme, sur un écusson de fantaisie, accompagné de deux fusils en sautoir. Des salamandres en haut relief, prises dans la pièce, rampent sur les coquilles. Une feuille de chardon décore la sous-garde et se prolonge en une guirlande de roses des champs. La base des canons a une ornementation de branches de chêne, en or mat, d'où sortent des foudres. La clé de la bascule est une branche de houx enroulée. Le bois de devant et la poignée de la crosse ont été sculptés avec des branches de chêne. La plaque de couche en présente une répétition. Enfin, le damas est du plus fin boston. M. Jean Faure, qui a fait toute la décoration sur métal, se montre là un artiste de grande valeur. Son burin a une énergie et une délicatesse rares ; il cisèle l'acier, avec une sûreté de main magistrale, donnant aux reliefs un modelé superbe. Zuolaga, le grand damasquineur espagnol, n'incruste pas l'or et l'argent avec plus de pureté dans les lignes et plus de souplesse dans les inflexions des rinceaux. C'est là du travail précieux et de haute allure. M. Bratiano, dans sa sculpture sur bois, se montre habile. Et cependant cette décoration luxueuse ne produit pas un grand effet artistique. M. Leroux, qui avait une imagination exhubérante, pléthorique, presque gigantesque, a entassé dans sa composition, de dimensions restreintes pourtant, tout un microcosme d'allégories, d'emblèmes, de symboles, d'allusions et de sous-entendus; elle pourrait être commentée en plusieurs longues pages, avec les aperçus les plus profonds et les déductions les plus complexes. Mon Dieu, les maîtres ornemanistes d'autrefois ne se mettaient point en peine de tant de psychologie pour faire des chefs-d'œuvre. Que leur fallait-il ? Une idée décorative très simple, de belles lignes, un peu de fantaisie ailée ; cela suffisait à l'éclosion de pures merveilles. Un autre superbe fusil, exposé par la même maison, fournira un deuxième exemple typique des fâcheuses conséquences qu'entraîne, dans une tentative d'œuvre d'art, la disproportion d'idées, d'efforts, de travail et de matière. M. Faure en a exécuté la décoration très riche, d'après un dessin auquel Liénard ne doit pas être complètement étranger. Ce ne sont, sur les pontets, sous-gardes, chiens, coquilles, plaques de bascule, clé et capuche, que dragons, serpents pythons, boas, crocodiles et tarasques, enroulés, accroupis, rampants, etc. Chaque pièce détachée est un fier morceau de ciselure, que, directeur du Musée d'Art et d'Industrie de Saint-Etienne, je voudrais acquérir à tout prix, comme chef-d'œuvre d'un maître stéphanois. Réunies sur l'arme, à leurs places respectives, elles forment un ensemble trop imposant, trop solennel, pour que l'on ait à manier ce fusil un plaisir sans mélange d'inquiétude et sans remords de prodigalité. Une pancarte prévient qu'il ne coûte pas moins de5.ooo francs: un beau denier. « Vous vous plaignez maintenant que la mariée est trop belle », allez-vous me dire. Je réplique : « Sans doute aucun ; si je ne puis être le Pygmalion de cette Galathée. »

Dans la même vitrine se trouve un fusil à chien et à bascule, que M. Faure a également orné d'une excellente damasquine. Le décor consiste en simples rinceaux et volutes, à deux

tons d'or, dont le plus vigoureux est en léger relief, sur fond jaspé. Il y a beaucoup moins de travail que dans les deux œuvres précédentes ; la composition n'est point symbolique. Je n'hésiterais pas néanmoins à lui donner la préférence ; la supériorité artistique en est évidente. L'artiste a su conformer chaque ligne de son dessin aux dispositions variées des plaques de mécanisme, en laissant à la trempe du métal tous ses effets pittoresques. L'or réchauffe et égaie l'acier, relève par des tons vigoureux sa matité banale et accentue les lignes molles de ses contours. Il y a ainsi parfaite harmonie entre la décoration de l'arme et sa destination. Chez M. Brun-Latrige et à la Manufacture française d'armes, le même genre de travail se voit sur des fusils de différents systèmes, avec plus ou moins de développement ; partout il paraît fort original et leur donne une physionomie artistique. La gravure anglaise et la gravure française en taille-douce, elle-même, sont loin de produire ces résultats. Se bornent-elles, comme la plupart des armes exposées en montrent l'exemple, à quelques tortillons et paraphes, dignes d'un calligraphe, élève de Brard et de Saint-Omer, au bas des canons, sur la coquille, sur le pontet, aux extrémités des platines, il semble que le métal ait été simplement griffé ; l'outil du graveur n'a point pénétré assez profondément pour provoquer un jeu de lumière agréable et fournir une forme au dessin. Veut-on obtenir un effet sérieux, il faut multiplier les coups de burin sur la surface entière des plaques et entasser les motifs de décoration^ ainsi que l'ont fait des graveurs de MM. Verney-Carron, Rivolier, Brun-Latrige et Rouchouse. Alors le métal devient luisant, miroite, blesse l'œil par la multiplicité infinie des pointillés et ne présente aucune relation de tons avec le bois du fusil et le damas du canon. Combien dans la ciselure, le burin creusant dans l'acier les rinceaux, les palmes, les godrons, les fleurs et les animaux, ou les faisant saillir en reliefs aux modelés vigoureux, est plus expressif ! L'école stéphanoise a triomphé jadis dans cet art. L'Exposition montre encore quelques belles œuvres, qui ne sont point indignes de ce glorieux passé. M. Berger a placé presque côte à côte, dans sa vitrine, deux fusils décorés richement, l'un, il y a près d'un demisiècle, l'autre, hier; celui-ci ne fait nullement mauvaise figure à côté de celui-là. Le dessin en est fort agréable et l'exécution excellente.

Pratiquée avec goût et habileté, ne traduisant que des compositions conçues dans un vrai sentiment décoratif, simples, faites de belles lignes, d'élégants rinceaux, de motifs peu compliqués, la taille-douce n'est point à dédaigner comme procédé de décoration des armes ; plusieurs fusils exposés en témoignent. Quelques reproductions de gravures cynégétiques se voient çà et là. En dépit de la mode qui en a couru un temps avec fureur et qui n'est pas encore complètement abandonnée, je n'hésite pas à les qualifier d'hérésie artistique, tout comme les rubans imprimés, et pour les mêmes raisons. Le grand orfèvre parisien, M. Boucheron, avait exposé, en 1889, la seule application vraiment originale et admirable qui ait été faite jusqu'ici de la reproduction directe d'une gravure sur métal. Par une série d'opérations techniques, qui constituent son invention personnelle, il réussit à reporter, en bas-relief, avec tous les plans de perspective, une gravure représentant une composition d'histoire ou de genre. Un service à thé en argent était ainsi décoré, de la façon la plus pittoresque et avec tous les caractères d'une œuvre d'art. J'ai vivement regretté de n'avoir pu, faute de ressources suffisantes, acheter à l'Exposition universelle, un spécimen de cette nouvelle gravure, pour le Musée d'Art et d'Industrie ; il y eût fort intéressé les artistes stéphanois et provoqué peut-être une adaptation à la décoration des armes. Le champ de cette décoration n'est-il pas presque infini ? Il y a lieu d'être surpris qu'il soit resté si restreint dans l'industrie de Saint-Etienne. La plupart des

Pierre DIDIER-DREVET

Page 1