‹ L'exposition de Saint-ÉtienneChapitre 15 sur 49 · MAITRE CANON NIER · texte numérisé non relu

MAITRE CANON NIER

vitrines de l'Exposition montrent non seulement les mêmes procédés, mais presque les mêmes compositions décoratives; il semble qu'on ait enfermé les artistes dans un cercle infranchissable d'éternelles copies. Aussi ne saurait-on assez louer les innovateurs, comme les chefs de la Manufacture française d'armes, qui font hardiment sortir leurs décorateurs de ce cercle de Popilius. Presque tous les fusils du même type « l'Idéal » qu'ils exposent sont ornés d'une manière et dans un goût différents. L'un montre une damasquine de légers rinceaux et filets sur fond bruni; un autre, des chiens, des cerfs, des sangliers, etc., incrustés en or et se mouvant pittoresquement dans un paysage en léger relief, de même ton que le fond; celui-ci présente des animaux de vénerie, simplement en relief et sans autre couleur que celle de la patine de l'acier bruni ; dans celui-là, une idée excellente a fait mettre en damas les plaques de bascule, qui se relient ainsi de la façon la plus heureuse au métal des canons. Il y a encore des ciselures exécutées d'un burin vigoureux, en creux et en relief, brunies comme le métal de fond. Toutes ces innovations ne sont point également réussies, mais le plus grand nombre est d'une piquante fantaisie. L'ensemble, fort intéressant, dénote une préoccupation très vive de chercher du nouveau et de l'inédit, de sortir de l'ornière du passé.

Le plus grand effort tenté par la Fabrique stéphanoise, en vue de la décoration des armes, semble s'être porté, dans ces dernières années, du côté du canon. On a fait là des progrès extraordinaires et exécuté de véritables chefs-d'œuvre. La série des damas obtenus par les maîtres canonniers, notamment par M. Ronchard-Cizeron , présente une variété prodigieuse. L'énumération complète n'en serait pas facile. Les plus connus portent les noms de : damas Bernard à deux et trois baguettes, damas frisé, dit boston, à deux, trois, quatre et six baguettes ; damas frisés à trois et quatre baguettes, damas moucheté à six baguettes, damas écossais, damas papillon, damas crollé, damas turc, damas mirliton, double et simple, etc. C'est merveille de voir comment, au moyen de la réunion en lopins d'une centaine de barres de fer et d'acier, de 8 millimètres de section ; de leur martelage au pilon, de leur torsion par le vilebrequin en une infinité de spirales ; de l'enroulement et de la soudure au rouge blanc des rubans qu'elles ont produits, et après une éviction, par le forage, l'alésage et l'aiguisage, de près de 8 kilog. de matières premières sur 9; on arrive à fabriquer un métal d'une homogénéité parfaite, d'une solidité et d'une résistance à toute épreuve, qui présente des dessins de la fantaisie la plus charmante, imitant tantôt les fleurs prismatiques du givre, les frisures d'un duvet de cygne, les torsades de la toison d'un agnelet, soit les stries de la pluie fouettant une vitre ou bien les ondes de l'eau d'une mare au milieu de laquelle on a jeté un caillou. Les Japonais, dans leurs précieux mokoumés à alliages d'or, d'argent et de cuivre, brasés, forgés et laminés de façon à imiter les veines du bois et les irrisations de la nacre, ne sont ni plus habiles, ni plus prestigieux que les canoniers stéphanois. Il y a parmi ceux-ci de nombreux artistes. Leur doyen, M. Didier père, peut fièrement revendiquer ce titre. Il faut le voir, dans sa forge de la rue Villebœuf, anxieusement penché, malgré sa vieille expérience, sur le lopin de damas, pendant la transformation du métal, comme Palissy sur ses « rustiques figulines » sortant du four ; il en examine, avec une minutie farouche, chaque grain ; le caresse du doigt et de l'œil avec volupté, dans sa perfection de lignes et de couleur, et si le moindre défaut apparaît, il rejette immédiatement le canon aux vieux fers, sans hésitation et sans regrets. La haute conscience de l'artiste lui impose de ne livrer aux armuriers qu'une œuvre irréprochable de tous points.

La trempe jaspée captive beaucoup la clientèle, à en juger par l'emploi presque général qui en est fait, pour l'ornementation des bascules, des platines, des sous-gardes, des chiens et des pontets. On en abuse même, et l'on a exagéré les effets de ce procédé, de telle façon, qu'en plus d'une application, ils sont devenus de mauvais goût et dénaturent complètement la physionomie du métal. Telles pièces de mécanisme paraissent, même de fort près, n'être pas en acier, mais en pierre ; cela doit inspirer instinctivement une certaine inquiétude sur la solidité du fusil. L'art de la décoration n'est point ce qu'un vain peuple pense, un simple caprice de cette faculté humaine, l'imagination, qu'on a calomnieusement appelée la folle du logis. La fantaisie l'inspire, mais la logique le guide ; le bon sens et l'esprit lui tiennent compagnie.

L'objection générale que font la plupart des fabricants aux réclamations pour la décoration artistique des fusils est l'augmentation sensible de prix qu'elle entraîne. A cette objection, il y a une réponse facile. La science met aujourd'hui à la disposition de l'industrie des procédés de reproduction aussi économiques qu'ingénieux. J'en ai réuni au Musée d'Art et d'Industrie, quand je l'ai organisé l'année dernière, des spécimens non moins variés que nombreux : les incrustations galvanoplastiques, les impressions à la presse hydraulique de plantes et de fleurs, avec rehauts de teintes par des acides, de MM. Christofle ; les essais de photogravure appliqués à la décoration des métaux, de M. Gaillard, etc. Pour tenter la résurrection des belles sous-gardes, des beaux pontets qu'on faisait jadis, il ne pouvait être, à mon avis, trouvé de plus purs exemples d'ornementation en relief que les médailles et les plaquettes de MM. Roty et Chaplain, de l'Institut, qui font revivre aujourd'hui, avec tant d'éclat, les grands maîtres de la Renaissance italienne. Toutes ces pièces superbes, d'un dessin si délicat, d'un modelé si savoureux, pourraient être exécutées définitivement sur plaques d'acier, à la machine à réduction, comme elles l'ont été dans leur première forme, avant la frappe, et cela sans grands frais, par la main d'un ouvrier quelconque, un peu soigneux. La seule dépense importante consisterait dans le modèle fourni par l'artiste et qui, galvanisé sur le plâtre, pourrait servir presque indéfiniment. Je livre gratuitement, à qui voudra l'appliquer dans l'armurerie ce nouveau procédé de gravure en relief sur métal, déjà employé, depuis quelques mois, pour la sculpture sur bois, par une maison d'ébénisterie de Paris.

Ce que j'ai dit, dans le chapitre précédent, consacré à la Rubanerie, sur le rôle économique de l'art dans l'industrie, je le répète à propos de l'Armurerie. Avec le développement de l'outillage mécanique, on arrivera rapidement à uniformiser la fabrication ; les matières premières, les bras des ouvriers, par le fait de la concurrence, tomberont à des tarifs semblables. Alors, à côté du monopole plus ou moins illusoire des brevets, que restera-t-il pour attirer la clientèle, pour différencier les prix et constituer les bénéfices ? Ce que l'on dédaigne encore aujourd'hui, mais qui, demain, avec les progrès de l'instruction, dominera partout : l'Art. Demandez aux Anglais et aux Américains, dont le génie industriel est si puissant, ce qu'ils en pensent ; ou mieux, allez chez eux voir ce qu'il en est. Ici et là, on couvre le pays d'écoles artistiques et de musées. Si l'on vote des bills Mac-Kinley, de l'autre côté de l'Atlantique, c'est qu'on n'y est pas prêt à nous vaincre, au point de vue du goût.

Jusqu'en 1860, la marque de Saint-Etienne n'avait pas de rivale au monde. Quand, sous l'influence de funestes idées économiques, des fabricants entreprirent de lutter contre la Belgique pour la production à bon marché, ce fut un grand malheur pour l'industrie. Quelques-uns ont fait fortune; mais l'industrie en a été presque ruinée. Le bilan économique

et social de cette période est bien triste. Chaque anne'e, les ouvriers voient leurs salaires diminuer ; les patrons, leurs bénéfices disparaître. La fabrication s'avilit. La pacotille, le « clou » remplacent l'œuvre de maîtrise. Les plus fiers artistes sont condamnés aux besognes infîmes; on ne forme plus ni compagnons ni apprentis. A l'émulation locale, féconde, provoquée par une recherche incessante de progrès et d'innovations, s'est substituée une concurrence âpre, acharnée, qui n'a comme éléments d'action que la dépression des prix de vente et le pressurage de la main-d'œuvre. Saint-Etienne tombe en discrédit et fait faillite à trois siècles de gloire industrielle. Pendant ce temps, les Anglais reprenaient ce que nous abandonnions; ils se mettaient à faire l'arme de haut luxe et aujourd'hui ils en importent annuellement pour plus d'un million de francs. La mode est à eux, mode dont la fidélité n'est pas née d'un caprice, puisqu'elle dure depuis près de trente ans. Liège, de son coté, adjoignait habilement à sa production à bon marché une production supérieure, qui la soutient et lui assure le bénéfice d'une réputation, grandissant chaque jour et de plus en plus justifiée, par des œuvres de haut goût et d'un mérite technique incontestable. La situation créée h Saint- Etienne par cette double évolution, simultanée, a été cruelle ; elle explique la douloureuse statistique annuelle, enregistrée par le banc d'épreuves, depuis i885. Aujourd'hui, une aurore de renaissance commence à poindre à l'horizon, hier si sombre. Le salut de l'Armurerie stéphanoise est dans le retour à ses traditions séculaires, dans la conquête nouvelle de sa vieille renommée de Fabrique incomparable par l'habileté de ses ouvriers et parle talent de ses artistes. Par l'Art seul, elle vivra et prospérera.

4Z Livraison

30 Août 1891

j S'-ETIENNE

ENTRÉE PRINCIPALE DU PALAIS DES MACHINES TniioLiER et C", imprimeurs-éditeurs Texte par M. Marius Vaciion. Phototypie Chéri-Rousseau et fils.

La Métallurgie

LA COiMPAGNIE DES HAUTS - FOURNEAUX , FORGES ET ACIÉRIES DE LA MARINE ET DES CHEMINS DE FER (SAINT-CHAMOND, RIVE-DE-GIER, ASSAILLY, ETC.)

e n'est pas sans admiration que l'on constate la participation importante prise à l'Exposition de Saint-Etienne par les grands établissements métallurgiques de la Loire. La galerie centrale, d'une superficie de près de 2.000 mètres, est occupée presque tout entière par eux. Les pièces qu'ils ont envoyées feraient sensation dans une exposition universelle et internationale par leur nombre, par leurs dimensions et par leur pittoresque ordonnance dans des pavillons spéciaux, organisés à grands frais. On ne saurait apporter plus de dévouement à une œuvre exclusivement d'intérêt régional, avec une aussi superbe indif-

férence pour des dépenses considérables de temps et d'argent. La Compagnie des Hauts- Fourneaux, Forges et Aciéries de la Marine et des Chemins de fer, les Fonderies, Forges et Aciéries de Saint-Etienne, les Aciéries et Forges de Firminy, les Forges Biétrix et Cie de La Chaléassière, les Aciéries d'Unieux (Jacob Holtzer et C1C), les Fonderies et Forges de L'Horme, MM. Barthélémy Brunon, DeHassieux frères, de Rive-de-Gier ; Neyrand frères, de Saint-Julien-en-Jarez, ont tenu à honneur de donner leur concours le plus complet à cette imposante manifestation des industries du département. L'éminent président de la

Chambre de Commerce de Saint-Etienne, M. A. de Montgolfier, directeur général des Hauts- Fourneaux, Forges et Aciéries de la Marine et des Chemins de fer, a donné le premier l'exemple d'une coopération active. Dès la première heure, il réclamait un vaste emplacement dans la galerie centrale et, des deux côtés de la porte Nord, il faisait élever des pavillons d'angle, de l'architecture la plus originale, adaptée à l'industrie à laquelle ils sont consacrés. La Compagnie montre là des spécimens magnifiques de tous les produits métallurgiques de ses cinq grands établissements de Saint-Chamond, Assailly et Rive-de-Gier, dans le bassin de la Loire, du Boucau sur les bords de l'Adour, près de Bayonne, et de Toga, en Corse : matériel fixe et roulant des chemins de fer, constructions navales et mécaniques, artillerie de marine et de guerre, cuirassements, plaques de blindage, tourelles de fortifications, etc. Tout cela est groupé avec une fantaisie charmante et un goût délicat. Les pilastres des portiques sont des pièces de gros calibre ; les balustres, des obus ; les frontons, des ancres et des panoplies d'armes. Les roues de wagons, les bandages de machines de dimensions variées, accrochés à des essieux de tender ou enchevêtrés habilement, forment un if colossal, qui paraît taillé dans un bloc d'acier. On a engerbé des canons. Les rails, les fers en cornière, les barres d'acier, les ressorts à lames, à spirales, en boudins; les fusils de guerre avec leurs bayonnettes et leurs munitions, les scies circulaires, les canons de fusils bruts, font, sur les parois, des tapisseries nouvelles à dessins géométriques, d'une excentricité exquise. Le spectacle de ces instruments et engins, de destinations si différentes, canons, hélices, socs de charrue, etc., — la guerre à côté de la paix, — n'est pas sans philosophie. Si le goût dans les Compagnies industrielles était aux devises d'armoiries, Saint-Chamond pourrait prendre avec raison le populaire « Ense et Aratro ».

La prééminence dans le bassin de la Loire est acquise, sans contestation, à la Compagnie des Hauts-Fourneaux, Forges et Aciéries de la Marine et des Chemins de fer, par droit de naissance et par droit de conquête. C'est la plus ancienne et la plus puissante. Elle a pour berceau l'établissement créé à Rive-de-Gier, en 1837, par Petin et Gaudet, deux hommes de haute valeur, qui, de simples ouvriers forgerons, ayant, dans leur jeunesse et même un peu dans l'âge mûr, manié la lime et le marteau, devinrent rapidement des industriels habiles, aussi audacieux dans leurs conceptions qu'énergiques et vigoureux à les réaliser. Le capital, au début, était bien maigre et l'outillage fort rudimentaire. En 1840, les deux associés n'en appliquaient pas moins les premiers l'innovation du marteau-pilon, qui ne trouvait partout ailleurs que du scepticisme et des railleries. Toujours cette Compagnie, soit dans sa période modeste, soit arrivée à la richesse, a souverainement méprisé la routine et montré pour le progrès scientifique un esprit d'initiative peu commun. Les exemples en sont nombreux et éclatants. Après le premier marteau-pilon, non seulement de France, mais du monde entier, c'est, en i85o, la fabrication des premiers bandages de roues en fer laminé sans soudure; en 1854, Petin et Gaudet font les premières plaques de blindages pour les batteries flottantes, la Dévastation, la Lave et la Tonnante. En 1862, ils construisent à Assailly les premiers convertisseurs Bessemer de 5. 000 kilogr., à l'étonnement de tout le monde industriel, très indécis encore sur la valeur de cette méthode métallurgique et contre les conseils même de l'inventeur, qui n'aurait jamais osé en rêver le problème dans des proportions aussi colossales. En 1804, la même usine entreprend, avant tout autre, l'exécution des tubes et des frettes en acier pour la construction des canons. La première également des Sociétés françaises, elle aborde, en 1880, le matériel d'artillerie pour l'exportation. Ne faut-il pas voir, dans cette tradition ininterrompue de hardiesse industrielle, de foi profonde dans la science, le secret

exclusif d'une prospérité toujours croissante ? Saint-Chamond est fondé en i85o. En 1854, la formation d'une Société en commandite, au capital de 22.5oo.ooo francs, fait adjoindre à ce premier noyau les Aciéries et Forges d'Assailly, les Forges de Lorette et de Persan, les Hauts-Fourneaux au bois de Clavières et de Toga, etc. De 1854 à 1857, la gérance de la Société est entre les mains de MM. Ch. et William Jackson, H'e Petin et J.-M. Gaudet ; à partir de 1867, ces derniers restent seuls gérants jusqu'en 1871. De 1857 à 1871 , de nouvelles acquisitions apportent à la Compagnie les Hauts- Fourneaux et Forges de Givors (Rhône) et les Mines de houille d'Unieux et Fraisse (Loire). L'organisation de la Société est changée en 1871. On la transforme en Société anonyme; le capital est ramené à i3 millions (novembre 1871) ; MM. Petin et Gaudet conservent la direction des affaires avec le titre d'administrateurs délégués. C'est vers cette même époque que la Société, pour assurer l'alimentation de ses hauts-fourneaux de Toga, achète d'importantes forêts en Corse et en Sardaigne et organise l'exploitation des mines de ter de Saint-Léon. En 1874, le départ de MM. Petin et Gaudet amène à la direction générale de la Société M. A. de Montgolfier, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées.

Depuis cette époque, des sommes considérables ont été appliquées, chaque année, à l'amélioration et au développement de l'outillage ou à la création d'ateliers nouveaux, dans les usines de Rive-de-Gier, d'Assailly et de Saint-Chamond. Enfin, en 1880, est décidée la construction de nouveaux établissements pour la fabrication de la fonte, des rails et des profilés marchands, sur l'Adour, au Boucau, près de Bayonne, dans une position exceptionnellement favorable pour l'arrivée des matières premières et l'expédition des produits destinés à l'exportation, et le capital de la Société est porté à 20.000.000 de francs.

Le champ d'exploitation de la Compagnie est immense ; il embrasse tout ce qui concerne l'industrie métallurgique. La fabrication du matériel d'artillerie pour l'Etat constitue une de ses plus importantes spécialités. L'Exposition contient une série de canons de campagne, de place et de marine, en nature ou en réduction, avec les affûts, le matériel varié et les munitions correspondantes. A Saint-Chamond revient, comme je l'ai dit plus haut, l'honneur d'avoir, il y a un quart de siècle, produit les premiers canons en acier, sous la direction du savant général Frébault et du colonel Maillard ; le prototype de gros calibre, sorti de ses ateliers, est la célèbre « Marie-Jeanne », du Mont Valérien, qui, pendant le siège de Paris, tira de si vaillantes bordées contre l'armée allemande. Depuis cette date, la Compagnie a fourni à l'artillerie française de terre et de mer la majeure partie des tubes, frettes et éléments de gros calibre. Pour répondre à tous les besoins de cette branche de fabrication, l'usine de Saint- Chamond a été pourvue d'un outillage perfectionné, d'une puissance prodigieuse, qui en fait, en ce genre, une usine modèle. L'exécution d'un corps de gros canon de place, par exemple, est un travail cyclopéen, qui exige une série d'opérations variées, aussi délicates que grandioses, en raison des masses énormes de métal à mettre en œuvre et à manutentionner avec une rapidité inouïe. Il ne faut rien moins, pour les réussir avec certitude, que la

ACIÉRIE

science profonde des ingénieurs, l'expérience consommée d'un corps d'élite de contremaîtres et d'ouvriers, l'accumulation, dans des engins nombreux, de forces motrices extraordinaires. Les minerais qui entrent dans la composition de la matière première sont des minerais de fer oxydulé magnétique de Sardaigne, mélangés à des minerais choisis d'Espagne et d'Algérie. Les fontes faites au coke et allinées par un procédé particulier breveté ont une pureté supérieure à celle des fontes de Suède les plus renommées ; elles ne renferment pas en soufre et en phosphore plus de deux dix millièmes. A ces fontes extra pures sont ajoutés dans les fours les fers obtenus au puddlage avec des fontes semblables. L'acier est préparé sur sole dans des Martin-Siemens, pouvant contenir 25 tonnes de métal chacun. L'Aciérie de Saint-Chamond, la plus vaste qui existe au monde, possède six de ces fours, installés autour d'une fosse centrale, desservie par un pont roulant de i5o tonnes. Veut-on couler un lingot de 100 tonnes, comme cela arrive souvent, tous les fours sont mis en action. La lingotière est établie dans le fond de la fosse ; une seule grande poche, manœuvrée par des appareils hydrauliques, reçoit l'acier des caniveaux des fours et verse ensuite dans la lingotière l'acier liquide. Le lingot coulé et refroidi est conduit, sur des wagons, dans l'atelier dit de grosse forge, spécialement affecté au travail des lingots de canons, de blindages et de pièces de dimensions exceptionnelles. Il y a là un marteau-pilon gigantesque, disposé pour porter à 100 tonnes l'effort de la masse frappante et dont deux fours à gaz pour le réchauffage et deux grues de i5o tonnes pour la manutention assurent le

service, qui fait songer aux conceptions fantastiques de Rabelais pour la table de Gargantua. Dans cet atelier, le lingot reçoit, sous le pilon, par un martelage savant, sa forme générale définitive. Le cahier des charges de l'artillerie française impose que la section droite moyenne du lingot brut de forge soit au minimum quatre fois moindre que celle du lingot coulé. A chaque coup de ce marteaux monstrueux, qu'une fillette pourrait faire manœuvrer de ses doigts mignons, le sol résonne au loin. L'opération terminée, l'atelier de gros ajustage reçoit le tube brut, qui présente souvent une longueur de 20 mètres. Des machines formidables le dégrossissent, le tournent, le rabotent, le polissent , le forent , l'alèsent et le rayent, avec autant de facilité que s'il s'agissait d'une bille de bois tendre. Un mécanisme fort ingénieux permet de faire économiquement le forage par les deux extrémités. Ces diverses opérations dépouillent la pièce de plus de la moitié de son poids à l'état de lingot. Mais ce qu'il y a de plus saisissant dans le spectacle que présente l'immense hall, où ce travail multiple s'accomplit, c'est le silence et la solitude. Tout cet outillage puissant fonctionne sans bruit, paisiblement, avec la calme régularité d'une force naturelle, consciente et indestructible. Çà et là, un ouvrier dont la contention d'esprit incessante a rendu le pâle visage grave et doux, le regard fin et profond, est accoudé contre le bâti de la machine, dans une attitude méditative, ou circule autour des pièces, avec la démarche lente d'un prêtre. De temps en temps, il se penche sur l'outil, examine le travail, le contrôle avec un compas, serre un écrou ou verse un filet d'huile lubrifiante dans un engrenage, et cela fait, il s'accoude de nouveau, toujours silencieux et tranquille. La manœuvre sous le pilon du bloc d'acier, parfois de 120 tonnes, donne la même sensation troublante d'une sorte d'automatisme mystérieux de la matière. Il semble que pour l'accomplir des équipes nombreuses d'ouvriers soient indispensables, que pendant l'opération du martelage, il s'agite tout autour de l'appareil colossal une fourmilière tourbillonnante d'êtres à apparence de cyclopes, soufflant, geignant, ahanant. La réalité n'est point aussi épique, sans être moins grandiose. Les ingénieurs ont imaginé un mécanisme qui supprime presque la collaboration humaine. Cette masse énorme est mise en mouvement avec une précision chronométrique par un moteur à vapeur placé sur la face arrière de la grue, au moyen de trois arbres intermédiaires ; les extrémités du troisième arbre horizontal portent chacune un joint à la Cardan, qui lui permet de suivre le mouvement vertical de montée, de descente et d'oscillation pendant le forgeage ; cet arbre transmet le mouvement à la chaîne sans fin, qui supporte la pièce à forger et qui varie aisément de sens de rotation au moyen d'un système d'embrayage. Les quelques ouvriers qui, sous la direction d'un contremaître, manœuvrent ce mécanisme, n'en paraissent que plus grands et plus puissants. J'ai vu là l'image expressive du travail moderne, où l'énergie morale, l'intelligence, asservit et gouverne à son gré l'énergie physique, la nature.

L'ajustage terminé, le corps du canon doit être trempé, puis recuit. Un atelier a été spécialement installé à Saint-Chamond, dans des proportions titaniques, pour ces opérations. La pièce est placée dans un four vertical, à six grilles, ayant 21 mètres de hauteur et bâti dans une fosse rectangulaire d'égale profondeur. Au fond de cette fosse, est « la bâche à tremper », ayant 3 mètres de diamètre et 22 mètres de profondeur, qui contient 200 mètres cubes d'huile à tremper. Quand le corps de canon est arrivé au rouge vif, un pont roulant, muni d'un treuil à vapeur, l'enlève du four, le porte au-dessus de la bâche et, au moyen d'une installation de moufïages hydrauliques, le plonge dans l'huile, agitée par deux pompes rotatives. L'immersion, pour une bonne trempe, doit être de moins d'une minute lorsqu'il s'agit d'une pièce de 20 mètres de long. Cela fait, le tube immense est replacé dans le four et

subit l'opération du recuit. Le métal à canon est caractérisé, avant trempe, par une résistance de 40 à 56 kilogr. par millimètre carré, avec 18 p. % d'allongement au minimum. Après trempe, cette résistance doit être de 54 à jb kilogr. par millimètre carré de section avec 14 p. % d'allongement au minimum. Ces essais sont faits sur éprouvettes découpées dans des rondelles détachées à la culasse et à la volée, après recuit et après trempe. Un corps de canon de gros calibre, ainsi usiné et prêt à être livré à Ruelle, vaut une somme de 100.000 francs. Le contrôle officiel étant forcément d'une grande sévérité et n'admettant sur les cahiers des charges, imposés par la Marine ou par la Guerre, que des écarts insignifiants, on juge avec quelle habileté technique, quelle science industrielle, toutes ces opérations si nombreuses doivent être conduites, pour ne pas exposer la Compagnie à voir refuser des pièces d'une si grande valeur. Les fontes choisies pour l'artillerie sont toutes analysées avant leur mise en œuvre et soumises à un traitement particulier. Les fontes ainsi spécialement affinées sont de nouveau classées, admises ou rejetées, d'après les indications d'une analyse rigoureuse. Après la coulée de chaque lingot, des essais de choc et de traction servent de caractéristiques à leur emploi ; l'analyse permet de contrôler chacun de ces essais. Le lingot une fois forgé est de nouveau essayé, à chaque étape de fabrication, et les éprouvettes encore analysées, comme contrôle des résultats antérieurs.

En même temps que les corps de canons, la Compagnie livre les frettes, qui doivent les accompagner et qui sont mises en place dans les établissements de l'Etat. Des spécimens intéressants de cette partie de la fabrication figurent à l'Exposition.

Dans le pavillon de droite, sont rangés, au pied des canons, et par ordre de taille, une série nombreuse d'obus de pénétration et de rupture, depuis le mignon projectile de 80 millimètres, jusqu'aux gigantesques enveloppes des obus-torpilles, qui atteignent im,4o de hauteur, avec un calibre de 275 millimètres. Quel contraste entre les grossiers et rugueux boulets de jadis et ces pièces d'art métallurgique, du plus fin acier, aux élégantes ogives, polies comme un miroir ! Les perfectionnements de la balistique moderne, basés sur des proportions géométriques sévères, conduisent impérieusement les ingénieurs à des formes nouvelles d'une beauté inconnue jusqu'ici dans les engins de guerre. La Compagnie des Hauts-Fourneaux, Forges et Aciéries de la Marine et des Chemins de fer a été la première à fabriquer industriellement les projectiles en acier pour la perforation des plaques de blindage. Dès 1866, la Marine française passait avec elle des marchés pour la fourniture de près de 12.000 projectiles de ce métal, et de divers calibres. Depuis 1882, l'emploi de

l'acier chromé et de procédés de trempe spéciaux lui assurait de nouveau une supériorité incontestée sur tous les établissements concurrents, français et étrangers. Des essais faits en Russie ont particulièrement démontré l'infériorité des produits allemands de l'usine Krupp, dont la célébrité universelle ne semblait admettre aucune rivalité, surtout française. « Lorsqu'une nouvelle fabrication eut été affirmée par le succès constant des tirs d'épreuves (i), la Compagnie ne tarda pas à recevoir du gouvernement russe la demande de projectiles d'essai du calibre de 279 millimètres. Jusqu'à cette époque, la Russie avait toujours commandé ses gros obus de rupture à Krupp, et les recevait en tirant un projectile pour chaque lot, contre une plaque impénétrable en fer laminé, sous une incidence de 200 avec la normale. Les obus d'Essen subissaient le choc sans être déformés ni fissurés, mais on savait qu'ils se brisaient en éclats lorsqu'on les tirait normalement, avec la même vitesse, contre une plaque compound, également impénétrable.

« L'usine Krupp, informée que les obus de Saint-Chamond devaient être expérimentés au polygone d'Ochkta par un tir normal contre une plaque compound impénétrable, demanda de soumettre au même tir deux projectiles qu'elle donnait comme pouvant affronter impunément cette épreuve. L'expérience comparative eut lieu le 23 juin 1 885 . Les deux projectiles Krupp furent envoyés, le premier, en haut et à droite, le second vers le milieu de la plaque : tous deux furent « réduits en miettes », pour employer l'expression même du procès-verbal, et produisirent d'ailleurs assez peu d'effet, ce qui est facile à comprendre, puisque la force vive dont ils étaient animés fut consommée par leur propre destruction.

« Les deux projectiles de Saint-Chamond, au contraire, rebondirent absolument intacts, sans fissures et sans déformation. Leurs effets de destruction furent beaucoup plus importants, car la totalité de leur force vive dut se dépenser au détriment de la cible. Le premier projectile, en haut et à gauche, produisit de profondes fissures, intéressant toute l'épaisseur de la plaque. Quant au second, t:ré vers la partie inférieure, il cassa nettement cette plaque en deux, suivant une section sensiblement horizontale.

« A la suite de ce brillant résultat, le gouvernement russe fit immédiatement aux forges de Saint-Chamond une commande de 1.400 projectiles de même calibre. L'usine d'Essen, ne se tenant pas encore pour battue, demanda et obtint un contre-essai qui n'eut lieu que le 20 juin 1886, parce qu'un premier lot d'essai, envoyé par Krupp en avril, fut retiré aussitôt après son arrivée à Ochkta et remplacé par quatre autres obus qui ne furent prêts qu'en juin. S. A. I. le grand-duc Michel, Grand maître de l'artillerie, était présent au tir, qui donna absolument les mêmes résultats que celui de l'année précédente. Les deux projectiles Krupp furent encore réduits en miettes. Quant à l'obus de Saint-Chamond, pris au hasard parmi les 1.400 fournis l'année précédente, il rebondit intact, sans fentes ni gonflement.

« La supériorité de la fabrication française était si éclatante que le gouvernement russe n'hésita pas à s'en assurer le bénéfice d'une manière permanente et s'entendit avec la Compagnie de Saint-Chamond, en lui donnant un minimum de commandes d'environ 1.600 tonnes, pour l'établissement de cette industrie dans les ateliers de la Société francorusse, Compagnie d'origine française, qui a d'importants chantiers de construction navale sur les bords de la Néva. Cette fabrication est depuis longtemps en pleine activité.

« L'Angleterre, ne pouvant obtenir de ses aciéries, autrefois pourtant si renommées, une qualité de métal analogue à celle des projectiles de Saint-Chamond, s'est également

(1) Les travaux militaires de la Compagnie des Hauts-Fourneaux, Forges et Aciéries de la Marine et des Chemins de fer, par Comportey, dans le Génie Civil, 1889.

adressée à cette Compagnie, qui lui a fourni, jusqu'à ce jour, plus de i.5oo obus de divers calibres. »

• En même temps qu'elle produit ces puissants engins de destruction, la Compagnie fabrique les plaques de blindage qui servent à assurer contre eux la sécurité des vaisseaux, et les tourelles cuirassées qui rendent les forts invulnérables. C'est l'antique mythe de la lance d'Achille renouvelé par l'industrie moderne. Il semble que, par un instinct impérieux delà nature, les savants qui ont inventé les auxiliaires de la mort doivent fatalement s'acharner aussitôt à découvrir les protecteurs de la vie, neutralisant ainsi les erreurs de leur génie. Là" aussi Saint-Chamond triomphe, grâce à des matières premières, à un outillage et à des procédés, exceptionnels. Depuis plus de 3o ans, il s'est fait une spécialité de la fabrication des blindages de tous types, en fer, en acier, en fer et acier, dit mixte, qu'il a l'un des premiers entrepris en France. Des lots importants de commande étant en ce moment en cours d'exécution, j'ai pu suivre dans les ateliers toutes les opérations, très difficiles et fort captivantes, de cette fabrication des blindages. On prépare d'abord la plaque en fer dite « sommier » sur laquelle se soudera l'acier en vue du blindage mixte. Les fers au bois de première qualité sont exclusivement employés, en raison de leur contexture mi-nerveuse et de leur force de résistance. Soigneusement choisis d'après leur cassure, puis relaminés une fois et même souvent deux fois, ils sont transformés en fers sectionnés à double ou triple inflexion en V, et qu'on réunit en paquetage. On tire de chaque paquetage une première plaque, laminée à faible épaisseur, qui reçoit le nom de « mise ». Après un cassage permettant de vérifier la qualité de la matière et la force du soudage, on fait de ces mises un nouveau bloc, que le laminage convertit définitivement en sommier. Dans les grandes plaques de navire, ce sommier arrive souvent à former une masse de fer de 3o.ooo kilos. Du train de laminoir, des ponts roulants d'une force énorme conduisent lè sommier dans d'immenses fours à réchauffer, où on le porte par le gaz à la températuré du blanc soudant, soit 1.600 degrés.

Dans le même hall, à quelques mètres, sont deux fours à acier, pouvant contenir jusqu'à 140 tonnes de métal. Quand l'acier est entré en fusion, et que le sommier est arrivé au blanc, la calotte et une des faces du four à réchauffer sont démolies ; la grue roulante •~3$m saisit Par ses deux crocs le sommet du bloc de fer, qui, dans son incandescence, ressemble, singulière ,f„^%è- ana'°§iei à un bloc de glace du Nord ;' elle le porte, dressé, dans une lingotière delà fosse et l'accote à une

Affût de Casemate a embrasure minimum pour ... . ° .' .

canon de 12 long. des faces verticales. Le vide entre le sommier et l'autre

face est destiné à recevoir l'acier en fusion. A un signal donné, les portes basses du four à acier sont défoncées. Par des caniveaux, le métal en fusion se précipite dans une grande cuve garnie intérieurement de briques réfractaires. Au sortir du four, d'abord blanc comme du lait, puis doré comme un vin d'Espagne, le ruisseau d'acier bouillonne, flamboyé, pétille, crépite, lance des gerbes d'éblouissantes étincelles, qui couvrent les ouvriers et les objets environnants d'une rosée de feu. Quand la cuve est remplie, la grue la saisit par ses deux anses, la soulève au-dessus de la lingotière ; un ouvrier ouvre une soupape et l'acier coule dans le moule, se soude immédiatement au sommier de fer, ne formant plus avec lui qu'un gigantesque lingot de 140.000 kil. et d'une épaisseur de om,8o. L'opération a duré quelques minutes.

Solidifié, mais encore rouge, le lingot est passé dans un laminoir qui l'étiré à l'épaisseur déterminée et en fait un blindage. Ce blindage est soumis ensuite au gabariage qui lui donne ses formes définitives, au moyen d'une presse hydraulique de i.5oo tonnes (i). La puissance de cet engin est prodigieux ; on voit avec stupéfaction, sous la pression formidable qu'il exerce, les plaques de blindage, mesurant jusqu'à 40 centimètres d'épaisseur, s'infléchir, se redresser et épouser étroitement les courbures compliquées des gabarits. Tout un outillage colossal de scies, de rabots, de fraiseuses, de mortaiseuses, etc., prépare ensuite l'ajustage, à un millimètre près, de ces pièces énormes sur les flancs des vaisseaux.

La Compagnie fabrique aussi dans ses diverses usines, pour ces mêmes vaisseaux et pour les grands navires, les tôles de coque, en acier, les cornières fer et acier, les fers à double T et à barrots qui entrent dans leur ossature, les arbres coudés, les hélices, les étambots, les gouvernails, les tôles de chaudières, etc.

Par une évolution naturelle, nous semblons, dans l'art de la guerre, retourner en les modifiant par les progrès de la science, aux principes du moyen âge. Les blindages d'acier, qui revêtent aujourd'hui les cuirassés et les alourdissent, rappellent les armures des chevaliers et les harnachements des chevaux de bataille. Les canons qui avalent un tonneau de poudre et lancent des obus de 1.000 kilos évoquent les pierriers d'où partaient des quartiers de roche. Quelle sera, en somme, la différence des résultats, entre les grandes batailles d'il y a mille ans et celles de demain, dont la mystérieuse incertitude glace d'effroi les cœurs les mieux trempés ?

La loi du 18 août 1 885 autorisant en France la fabrication et la vente des armes de guerre, la Compagnie de Saint-Chamond exécute pour l'étranger le matériel complet d'artillerie de siège, de place et de campagne, d'après les modèles réglementaires français et d'après des systèmes personnels qu'elle a fait breveter. Elle a été la première de toutes les Compagnies métallurgiques de France à se lancer dans cette production, qui exige un personnel d'ingénieurs militaires de haut mérite. Elle possède ainsi, en toute propriété d'inventeur, un canon à tir rapide de 47 m/m ; un canon de campagne de 80 ra/'n ; un canon de montagne du même calibre; un canon de 1 5 5 m/ra à frettage longitudinal, pour l'armement des navires et un canon de 275 m/m de même frettage, pour matériel léger de côte.

Le canon à tir rapide de 47 ra/m, dû à la collaboration de MM. Daudeteau et Darmancier, se caractérise par les innovations suivantes :

i° La fermeture de la culasse est obtenue à l'aide d'une vis à filets interrompus, moins volumineuse et plus légère que le coin généralement employé. Cette disposition permet, dans certains cas, après adaptation à la vis-culasse d'un obturateur plastique de Bange, de remplacer la gargousse métallique par un sachet ; 2" la manœuvre de la culasse est effectuée par un simple mouvement rectiligne alternatif ; 3° grâce à cette simplicité excessive de manœuvre, la rapidité du tir peut être plus grande avec ce canon qu'avec aucun de même genre ; la sécurité est absolue, l'inflammation de la gargousse ne peut avoir lieu que quand la culasse est entièrement fermée ; 40 l'addition de boîtes-chargeurs met constamment à la portée du servant les gargousses complètes qui lui sont nécessaires pour le tir et lui permet de faire seul, si cela est nécessaire, le service et la manœuvre de la pièce. Le matériel des canons à tir rapide, exécuté par la Compagnie, comprend les calibres 37, 47, 53 et 5jm/m^ chaque calibre

(1) La Compagnie fait construire en ce moment une nouvelle presse hydraulique de 4.000 tonnes, l'une des plus formidables qui existera en métallurgie.

est représenté par deux canons : un canon léger tirant en moyenne à 5oo mètres de vitesse, un canon lourd tirant à une vitesse supérieure à 600 mètres les mêmes obus que le précédent. Tous ces canons sont prévus pour tirer sur supports, avec ou sans chandeliers, su^ affûts de campagne et dans les ouvrages cuirassés.

Le canon de 47ra/m, qui figure à l'Exposition'de Saint-Etienne, est établi pour recevoir la gargousse métallique de la Marine française; il a 45 calibres de longueur d'âme (1) et il imprime au projectile de i",49o une vitesse de 620 mètres. Le mécanisme de culasse, porté par une console qui s'abaisse sur la tranche de culasse, est actionné par un anneau-poignée auquel on imprime un mouvement rectiligne d'arrière en avant pour fermer la culasse, d'avant en arrière pour l'ouvrir ; la gâchette ne peut faire agir le chien et le percuteur ne peut se porter en avant que quand la Canon de 47 m/m a tir ramde culasse est entièrement fermée; enfin,

deux extracteurs ramènent la gargousse en arrière quand on ouvre la culasse. Deux hausses ont été prévues : pour les petites distances, jusqu'à 1.000 ou 1.200 mètres, une hausse de fusil est fixée sur la frette de culasse, dans la direction de la génératrice supérieure de la bouche à feu ; pour les distances supérieures à 1.200 mètres, une hausse avec tige et planchette de dérive, actionnée par un petit pignon denté, est disposée sur le côté droit de la frette de culasse. Le support de canon est muni de sous-bandes ajustées par les tourillons du canon ; il est placé verticalement dans un chandelier élastique, boulonné au plancher qui lui sert de plate-forme, et il peut diriger le canon dans toutes les directions. Un masque en acier dur est fixé à l'avant du support pour protéger le servant contre les atteintes des projectiles du petit calibre. Pour donner rapidement le pointage en hauteur, un secteur denté est rapporté contre la face de droite de la frette-culasse et est actionné par un disque-molette muni d'un frein. La boîte-chargeur, placée sur un tablier relié à l'affût, est constituée par un cadre trapézoïdal en tôle mince ; un ressort à lames introduit entre les montants remplit l'office d'élévateur et amène successivement chacune des dix gargousses qu'elle contient à la partie supérieure de la boîte, à la hauteur des tourillons du canon. Le canon à tir rapide de 47 m/m lance trois espèces de projectiles ayant le même poids : ik,4C)o, et qui sont : L'obus de rupture en acier, de 3 calibres, 5 de longueur ; l'obus à grande capacité de 4 calibres 5, contenant ok,35o de matière explosive ; l'obus à balles, contenant 35 balles de 18 grammes.

Le canon de montagne de 80 m/m, du poids de i24kilog., lance un projectile de 5", 600, auquel il imprime une vitesse de 3o5 mètres. La bouche à feu est composée de deux tronçons qu'on raccorde dans le prolongement l'un de l'autre, pour le tir, au moyen d'un assemblage à filets interrompus. L'étanchéité du joint de jonction des deux tronçons est assurée par un

(1) On a continué de définir la longueur d'un canon ou d'un obus en exprimant combien cette longueur contient de fois le diamètre intérieur de la bouche à feu, c'est-à-dire son calibre.

anneau-obturateur métallique. Deux clavettes de sûreté sont prévues pour empêcher, pendant le tir, tout déplacement d'un tronçon par rapport à l'autre. La fermeture de culasse est du type de Bange ; elle a les dimensions de la fermeture du canon de montagne réglementaire en France. L'affût se divise en quatre parties : le corps d'affût, le levier-support de tourillons avec fourreau d'essieu et l'essieu, le frein hydraulique et les deux roues. Le corps d'affût est un caisson en tôle mince qui porte le système de pointage; le levier-support de tourillon, dont l'extrémité supérieure est ajustée sur les tourillons du canon, oscille sur l'essieu qui est maintenu dans le fourreau d'essieu ; le frein hydraulique, le système breveté de la Compagnie, permet l'oscillation du levier-support qu'il ramène à sa position initiale après chaque coup de canon. Le corps d'affût et le fourreau d'essieu sont réunis l'un à l'autre par une clavette mobile ; le frein hydraulique est lui-même fixé, d'une façon analogue, d'une part à l'extrémité inférieure du levier-support et de l'autre au corps d'affût. Dans ces conditions, le montage et le démontage de l'affût se réduisent à la manœuvre d'une clavette et de deux chevilles et à la mise en place sur l'essieu des deux roues d'affût, opérations qui s'effectuent facilement en une minute avec des hommes exercés. L'ensemble des dispositions adoptées pour cet affût de montagne assure sa stabilité, au moment du tir, malgré la puissance plus grande du canon ; c'était là le but visé par l'emploi simultané de l'éclipsé et du frein. Comme conséquence du démontage en plusieurs parties du canon et de l'affût, le chargement des mulets se fait dans d'excellentes conditions. Les deux tronçons du canon, du poids de 62 kilos chacun, sont brélés sur les côtés du bât, de telle façon que le centre de gravité du chargement se trouve voisin du centre de gravité du mulet, et l'expérience a démontré que, de ce fait, celui-ci était de beaucoup soulagé. Il en est de même pour le chargement de l'affût ; le mulet d'affût porte d'un côté le corps d'affût et de l'autre le levier-support, le fourreau d'essieu et l'essieu. Le frein hydraulique qui remplace la rallonge de crosse dans le chargement réglementaire en France se place, avec les roues, sur le mulet de limonière. Par ce qui précède, on voit que le même nombre de mulets transportent un matériel plus puissant avec moins de fatigue et moins de chances d'accidents. Le pavillon de la Compagnie montre un spécimen de transport du canon de montagne, qui permet de se rendre compte de toutes ces dispositions ingénieuses et de ces avantages précieux. Le canon lance quatre espèces de projectiles du même poids de 5k,6oo : l'obus ordinaire en fonte; l'obus à grande capacité de 4 calibres 1/2 de longueur, contenant ik, 100 de matières explosives ; l'obus à balles en acier ; la boîte à mitraille.

Le canon de 275 millimètres pour matériel léger de côte se compose d'un tube qui se prolonge sur toute la longueur de l'âme et qui porte à une de ses extrémités le filetage qui reçoit la vis de fermeture ; ce tube a d'abord été fretté d'un bout à l'autre : il a ensuite reçu un deuxième rang de frettes sur les trois quarts de sa longueur et par-dessus, les tirants formant le frettage en long ; enfin un troisième rang de frettes pittoresques dénommé une

Affût de cote a pivot central, canon de 27b m/m.

jaquette, comprenant la frette à tourillons, recouvre ces tirants et se prolonge jusqu'à la rencontre du deuxième rang. Le canon a 3o calibres de longueur ; son poids est de 22 tonnes; la vitesse initiale du projectile pesant 235 kilos est de 58o mètres.

Le canon de 1 55 millimètres et de 36 calibres de longueur est construit sur les mêmes principes que ceux du précédent ; le tube, toutefois, n'a reçu qu'un rang de frettes avant la pose des tirants qui servent au frettage en long ; ceux-ci ont ensuite été recouverts d'un dernier rang de frettes comprenant la frette-tourillon. La fermeture de culasse est du type de Bange avec addition du verrou de sûreté et d'un appareil de percussion. Le poids du canon complet est de 4.950 kilos ; la vitesse initiale moyenne du projectile pesant 40 kilos est de 700 mètres, celle du projectile de 55 kilos, de 600 mètres. Ces deux types de projectiles comprennent : l'obus de rupture, de 55 kilos et de 3 calibres 1/2 de longueur; l'obus à grande capacité, de même poids et de 5 calibres de longueur, contenant une charge intérieure de 10 kilos de matières explosives, la boîte à mitraille de 55 kilos ; l'obus de rupture de 40 kilos et de 2 calibres 8 de longueur ; enfin, l'obus à balles du même poids, contenant 620 balles.

Pour ces diverses pièces d'artillerie spéciales et pour un certain nombre de canons réglementaires, Saint-Chamond a créé une série d'affûts, avec tout le matériel qu'ils comportent et qui sont des innovations originales, brevetées et fabriquées exclusivement par la Compagnie : l'affût à éclipse sur plate-forme roulante pour batterie de défense mobile; l'affût à embrasure

minimum, le frein hydraulique avec rentrée automatique et batterie, le frein hydraulique de siège et de place, permettant de limiter à 1 mètre le recul maximum. L'affût à éclipse à plate-forme roulante est devenu célè.

bre dans le monde militaire, en raison de ses ingénieuses dispositions. Le canon est porté à l'extrémité supérieure d'un levier-support qui oscille au tiers de sa hauteur, autour d'un axe horizontal solidaire du châssis d'affût ; l'extrémité inférieure du levier est reliée au frein hydraulique ; quant au

DATTERIE DE DEFENSE MOBILE. AFFUT A ECLIPSE SUR PLATE-FORME ROULANTE ., ^A .

corps d affût, constitue par un caisson en tôles à l'intérieur duquel est boulonné le frein hydraulique, il est centré, par rapport à un rail circulaire boulonné sur la plate-forme, à l'aide d'un pivot vertical, et muni à l'avant de deux galets qui prennent appui sur ce chemin de roulement. Le pointage en hauteur est: donné par deux vis latérales inclinées et parallèles, transmettant simultanément au canon, par l'intermédiaire d'un parallélogramme articulé, le mouvement ascensionnel ou de descente- Le pointage en direction s'obtient par la rotation même du châssis qui se déplace facilement à la main sur le rail de la plate-forme ; celle-ci porte une graduation en degré et demi-degré. Le frein, du système breveté de la Compagnie, est établi de façon à utiliser une partie de la force vive de recul à la remise en batterie. Dans ce but il est composé de deux cylindres superposés dont le canal de communication peut être ouvert ou fermé par deux soupapes,, dites : l'une de retenue, l'autre de remise en batterie. Le piston du cylindre supérieur

est relié à l'extrémité du levier-support par deux bielles latérales ; le piston du cylindre inférieur est chargé par des ressorts Belleville. Au moment du tir, le piston supérieur refoule le liquide dans le cylindre inférieur en soulevant la soupape de retenue et comprime les ressorts Belleville de tout l'effort non absorbé par le mouvement du liquide dans le frein. A la fin du recul, la soupape retombe sur son siège et intercepte tout retour de liquide ; les ressorts Belleville restent comprimés et le canon éclipsé. C'est dans cette position que le chargement se fait et que le pointage se prépare ; puis la pièce étant prête à faire feu, on agit sur la soupape de remise en batterie, donnant communication entre deux cylindres ; les ressorts peuvent alors se détendre et replacer le canon hors d'éclipsé, c'est-à-dire dans sa position de tir. Pour le déplacement de l'affût on peut l'obtenir facilement en voie courante à l'aide de quatre hommes. Pour le changement de direction, une plaque tournante n'est pas nécessaire ; un dispositif dont la manœuvre est extrêmement simple permet de mettre l'affût en charge sur l'un ou l'autre groupe d'essieux que porte la plate-forme. Ces essieux, établis deux à deux dans des directions perpendiculaires, réalisent le passage immédiat de l'appareil sur deux voies se coupant à angle droit, qu'il est toujours facile de préparer sur le terrain d'action. L'ensemble de l'affût ainsi constitué donne au canon une hauteur de genouillère de 2m, 750 ; l'éclipsé après le tir atteint 1 mètre. L'Exposition montre un modèle en réduction au 1/10 de l'affût à éclipse sur plate-forme.

A côté est placé un autre modèle, au 1/10 également, pe la tourelle oscillante à éclipse pour deux canons de i5 centimètres, et dont j'ai pu voir un exemplaire original en construction dans les ateliers de la Compagnie. St- Chamond a su le premier résoudre, par cette invention ingénieuse, le problème important de la défense des bouches à feu de rempart et des pièces de position, contre l'artillerie de siège, qui

dispose aujourd'hui de pro- Canon de 120 n,/m sur affût a éclipse et plate-forme roulante.

cédés d'attaque si violemment destructifs par les obus chargés de mélinite et d'explosifs analogues. Après une série de créations successives, marquée chacune par un progrès, soit dans l'ossature métallique, soit dans l'armement ou le mécanisme de tir, ses ingénieurs sous la direction du commandant Mougin, l'inventeur des tourelles cuirassées, sont arrivés, à une dernière formule du système, la plus parfaite, et qui pourrait passer pour définitive, si le génie militaire n'était pas constamment en mal de découvertes. La forme de la tourelle, avant son encastrement dans le réduit de casemate cimenté, n'est pas sans analogie avec un gazomètre sans pression. La partie métallique comprend une partie fixe et une partie mobile. La première est formée d'une coupole, en fer laminé, de 24 centimètres d'épaisseur, pesant 27.250 kilos, et d'un diamètre de 6 mètres, gabariée sous la presse

hydraulique, suivant la forme sphérique de la calotte, puis travaillée à chaud à la forge pour les ouvertures d'embrasure, tournée, rabotée et ajustée. Cette coupole, pour justifier son titre, oscille à volonté autour d'un axe horizontal inférieur, qui la relie à une plate-forme de rotation analogue à une plaque tournante de chemin de fer. La seconde partie comprend une ossature en tôlerie, supportant les blindages qui la protègent ; le tout repose sur 12 galets verticaux et se trouve guidé par 10 autres galets horizontaux de centrage. Les premières tourelles à simple rotation présentaient l'inconvénient grave de laisser les embrasures et surtout les volées de canons à portée des ricochets pouvant produire des détériorations assez graves et mettre l'engin hors de service. Dans la position d'éclipsé, les deux embrasures sont cachées sous l'avant-cuirasse ; la calotte n'offre aucun accès aux éclats de projectile. Le pointage des canons, la rotation de la tourelle, le chargement, l'amorçage des pièces, toutes les opérations préliminaires du tir en un mot, s'exécutent dans cette position. Au moment de faire feu, les servants, — • quatre hommes, commandés par un sous-officier, — mettant la main à une simple manivelle disposée dans l'intérieur, amènent la tourelle, sans efforts, — le poids étant équilibré par un ressort, — à la position de tir, dans laquelle les deux embrasures émergent au-dessus de la plongée. Un bouton électrique pressé, les deux canons partent en même temps. Immédiatement, les servants actionnent en sens inverse la manivelle et la tourelle revient, en 3 ou 4 secondes, à la position d'éclipsé. Pour cette double manœuvre, le mouvement est obtenu par l'entraînement sur un tambour fixé à la partie mobile de deux câbles enroulés en sens inverse et dont les extrémités sont, d'une part, attachées sur le tambour et, de l'autre, sur la partie fixe de la tourelle. Le mécanisme est réduit à la plus grande simplicité. Il n'y a plus, comme dans

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