CHAMP DE TIR DE LANGONAND
les autres tourelles, de machines à vapeur, d'appareils hydrauliques, de freins compliqués et de lourds affûts. La forme et l'épaisseur de la coupole, le blindage de tôle d'acier de la carapace, l'obstruction absolue de toutes les issues rendent la tourelle oscillante invulnérable.
Quand les essais des premiers engins de ce genre commandés par la Roumanie furent faits en 1884 au champ de tir de Cotroceni, près de Bucharest, concurremment avec ceux des tourelles construites par la maison Gruson, de Magdebourg, Saint-Chamond fournit la preuve la plus convaincante de la supériorité de son type. Les essais commencèrent par la tourelle Gruson. Au premier coup de canon des avaries se produisirent ; les boulons et les rivets sautèrent. Fort heureusement, personne ne se trouvait à l'intérieur. Lorsque le tour des Français arriva, MM. de Montgolfier, ses ingénieurs et ses contremaîtres restèrent dans leur tourelle pendant toute l'attaque, montrant ainsi la confiance qu'ils avaient dans leur nouvel engin de guerre. Cette confiance, partagée par le roi de Roumanie et tous ses officiers, vient d'être tout récemment sanctionnée par une commande de 7.000.000 de francs attribuée à la Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine.
La fabrication du matériel roulant des Chemins de fer est une des plus anciennes spécialités de la Compagnie, celle où elle a conservé, aussi brillante et incontestée que dans le passé, en dépit de la concurrence universelle, sa réputation, établie dès 184g par le laminage des premiers bandages sans soudure. L'acier fondu préparé sur sole de fours Martin-Siemens, avec des éléments extra-purs, répond, sans réticences, au cahier des charges si rigoureux, établi par les ingénieurs des Chemins de fer pour les bandages de machines et de wagons des trains rapides. On peut voir là des spécimens de pièces de plus d'un mètre de diamètre et d'une épaisseur de 60 à 90 m/m, qui ont résisté, sans la moindre crique, à dix et vingt coups de mouton de 1.000 kilos, tombant de 10 mètres de hauteur ; des roues de Lorys, de 56o à 600 ra/m de diamètre, auxquelles on a fait subir des épreuves plus cruelles encore. La roue, reposant à plat sur la jante, a reçu une pression de i5.ooo kilos sur le moyeu et de nouveau posée sur champ une autre de 14.000, sur la jante ; elle est restée intacte. Ce n'est point tout; un mouton de 110 kilos est tombé de un mètre de hauteur sur la roue, sans produire aucune fissure et l'on a enfoncé dans le moyeu, à une profondeur de 8 m/m, un mandrin conique qui n'a laissé aucune trace de son intrusion violente. On a exposé aussi un bandage, tordu en S, au neuvième coup sous la chute d'un mouton de 1.000 kilos, tombant de 10 mètres de hauteur, mais qui a ployé sans rompre, sans même se fendiller légèrement. Rive-de-Gier fait des essieux coudés en fer et en acier, des roues de wagons et de locomotives, pleines, planes ou ondulées, dans les plus grandes dimensions; Assailly produit des ressorts de tous genres et des roues de wagonnets, des aciers au chrome, au tungstène, au carbone, pour outils, coutellerie et taillanderie; le Boucau est exclusivement consacré aux rails de chemins de fer et de tramways, aux fers profilés divers, aux fers en U, à double T et à barrots, en fer ou en acier; et les Hauts-Fourneaux de Toga fournissent aux usines du bassin de la Loire les fontes au bois et autres, qui entrent dans la fabrication des blindages, des frettes, des tubes de canons, des obus, etc.
Les cinq usines réunies ont produit, en 1890, 5o.ooo tonnes de matériel roulant de chemins de fer ; 10.000 tonnes de fers et d'aciers pour outils au commerce. Depuis qu'elle a entrepris l'armement, la Compagnie a livré aux Gouvernements français et étrangers : 7.260 bouches à feu de tous calibres, 61.000 projectiles de rupture en acier fondu ;
i35.ooo frettes, freins et affûts de tous modèles ; 70 casemates et tourelles cuirassées, 3.ooo.ooo canons de fusils ; 80 blindages de vaisseaux, représentant un poids total de 5o millions de kilos.
Dans cette revue rapide de l'exposition des Hauts-Fourneaux, Forges et Aciéries de la Marine et des Chemins de fer, je n'ai pu qu'esquisser un tableau général de son immense production, qui eût exigé, pour être complet et d'une technologie impeccable, la plume d'un spécialiste ; à travers les immenses ateliers de Saint-Chamond, dont la visite m'a paru le complément indispensable de l'étude des pavillons de la Galerie des Machines de Saint- Etienne, j'ai promené les curiosités et les ignorances d'un écrivain, impatient d'éclairer celles-ci et de satisfaire celles-là par le spectacle de la vie d'une grande usine métallurgique. Elles se sont résumées en une admiration profonde pour la puissance du génie industriel. Ce travail cyclopéen de quelques hommes, remuant, transformant, mettant en œuvre des blocs de fer et d'acier, dont la masse énorme semble peser à la terre ; les forces de la nature, — le feu, l'eau, — la matière inerte, asservies et animées par une âme invisible, mais dont on a partout la sensation troublante, leur apportant, dans des machines formidables, dans des engins monstrueux, une collaboration colossale et infatigable : tout cela est d'une poésie superbe, grandiose. Cette belle industrie, pour la seule Compagnie des Hauts-Fourneaux, Forges et Aciéries de la Marine et des Chemins de fer, jette, chaque année, dans le courant commercial de la France, la somme énorme de 40 millions de francs. Six mille ouvriers en vivent et une région entière en reçoit une prospérité toujours croissante. La réalité vaut la poésie.
Se Livraison 6 Septembre 1891