‹ L'exposition de Saint-ÉtienneChapitre 21 sur 49 · QUINCAILLERIE, MOBILIER, CÉRAMIQUE, PHOTOGRAPHIE, ETC · texte numérisé non relu

QUINCAILLERIE, MOBILIER, CÉRAMIQUE, PHOTOGRAPHIE, ETC

out en le regrettant fort pour un certain nombre d'industries, dont j'aurais eu un vif plaisir à signaler le développement et les progrès, force m'est, en raison du caractère et du format de cette publication, de réserver ce chapitre à celles qui ont le plus d'importance économique et sociale pour la région. La quincaillerie a été jadis une des florissantes industries de la région "Jde la Loire et particulièrement de Saint-Etienne. Les objets fabriqués sous cette dénomination générale se divisaient en plus de i.5oo articles, compris dans les classifications : serrurerie, ferrure, coutellerie, clouterie et outils. Sous Louis XIV, elle contribuait pour une grande part à la prospérité et à la réputation de la ville. Mais au commencement du xvin0 siècle, l'Angleterre lui fit une vive concurrence par une production mécanique très développée. Un très curieux mémoire, adressé en iy35 au roi, au nom des quincailliers stéphanois, contient des indications précises sur le caractère de cette concurrence. « Les ouvrages dont on s'occupe à Saint-Etienne depuis plusieurs siècles, y est-il dit, sont analogues à ceux qu'on voudrait introduire et toute la différence consiste dans la façon d'opérer, ensorte qu'il n'est question que d'instruire les ouvriers de Saint-Etienne des méthodes anglaises, à la faveur desquelles on a simplifié la main-d'œuvre. Pour mettre cette vérité dans tout son jour, il est à propos de faire observer la différence qui se trouve dans la façon d'opérer de

l'ouvrier anglais et du nôtre. Notre ouvrier, dans presque toutes ses opérations, emploie une force égale à la résistance qu'il trouve ; ce n'est que par des coups de marteau redoublés qu'il fait prendre au fer la forme qu'il se propose de lui donner. Faut-il ensuite dégrossir cet ouvrage, il ne connaît d'autre outil que la lime rude ; faut-il le polir, il ne sait faire usage que de la lime douce ; cette façon d'opérer est longue, de là vient qu'il ne peut établir son ouvrage à aussi bon marché que l'ouvrier anglois qui, par le moyen des méthodes qu'il emploie, abrège et simplifie toutes ses opérations; avec l'aide du laminoir, il porte d'un seul coup de main le fer qu'il veut employer à la largeur et épaisseur propres pour l'ouvrage qu'il se propose de faire ; veut-il ensuite lui en faire prendre la forme, il fait usage des marteaux concaves ou convexes, des étampes, des matrices ; veut-il ensuite dégrossir et polir cet ouvrage, le tour et les roues lui fournissent un secours bien plus prompt que les limes. » L'auteur du mémoire propose l'établissement à Saint-Etienne d'une manufacture de quincailleries anglaises. « Reste, ajoute-t-il, à examiner les moyens subséquents qui peuvent concourir à former cet établissement, faciliter ses progrès et prévenir les obstacles qui pourroient s'y opposer. Le premier est de stiler l'ouvrier aux méthodes angloises, car là la théorie est inutile ; la pratique fait tout. On choisirait donc un emplacement propre à recevoir un certain nombre de machines et d'ouvriers; là, tous seroient admis sur leur présentation. Les préjugés et l'intérêt particulier des marchands sont des obstacles que lèveront le temps, l'évidence et le besoin de céder au bien public. Un autre obstacle est dans Ténormité des droits que supporte notre quincaillerie. Il faudrait ensuite obvier à la sécheresse du Furens et pour cela ouvrir un canal de communication entre ce ruisseau et la rivière de Semaine ; la distance n'étant pas considérable, l'exécution parait devoir être facile (i). »

La proposition originale contenue dans ce mémoire ne reçut aucune suite : Colbert était mort depuis longtemps. La concurrence anglaise ne fit que croître. Un autre mémoire de 1760 (2) signale l'invasion funeste des quincailleries d'Angleterre, entrant en franchise par le port de Marseille et se répandant ensuite dans tout le royaume. Les produits français ne pouvaient lutter de bon marché, assujettis qu'ils étaient à des frais de transport considérables et à des droits énormes de circulation intérieure, par les péages et les bureaux de douanes de provinces, qui surélevaient de 10 p. °/D le prix de l'acier et de 22 p. °/0 celui du fer. A la suite du traité de commerce de 1786 entre la France et l'Angleterre, toute la quincaillerie fine, que l'on commençait à produire habilement à Saint-Etienne, — les boucles de souliers et de jarretières, les mouchettes, les tire-bouchon, les cadenas, les éperons fins, les serrures pour les petits meubles, les fiches à charnières, les vrilles fines et un grand nombre d'objets dorés ou plaqués, — dut être abandonnée. La grosse quincaillerie seule continua à être fabriquée. Au commencement du siècle, on comptait environ 3. 000 ouvriers dans cette industrie; vers i83o, ce chiffre avait doublé. Aujourd'hui, on l'évalue à 5. 000. Mais, par suite de la généralisation de l'outillage mécanique, la production, qui atteignait à peine 5 millions de francs il y a cinquante ans, approche actuellement de i5 millions. Une industrie qui occupait au siècle dernier un millier d'ouvriers, la coutellerie, a presque entièrement disparu ; elle a émigré à Thiers. L'organisation industrielle ancienne, — le petit atelier de 3, 4 et 5 ouvriers, au travail familial, — a fait place à un nouveau régime. De grandes usines métallurgiques ont absorbé une partie de l'industrie. Ainsi, les Forges et Aciéries de Firminy, Jacob Holtzer, d'Unieux, fabriquent couramment des faulx, des faucilles, des pelles, des marteaux, des enclumes, etc. Des établissements importants, les Forges et Aciéries du Breuil, à Firminy

(1 et 2) Bibliothèque de la Ville de Saint-Etienne, manuscrits, fonds Peyret-Lallier.

(Limousin et fils), les Forges de La Vivaraize (Herr et Crozemare), l'usine de la Croix-Bleue, au Chambon (Thomas et Bernard), les Ouvriers associés du Chambon (Davier et Cie) se sont exclusivement consacrés à la fabrication des outils, des limes et des râpes et ont organisé des expositions de leurs œuvres, qui sont fort intéressantes à visiter. MM. Peyron et Paulet, du Chambon, produisent spécialement des vis et des boulons pour les chemins de fer, l'artillerie et la marine. MM. Barbier frères, du Chambon, font des clous. MM. Michalon et Pailleret s'adonnent avec succès à la serrurerie de bâtiment et en montrent dans leur pavillon particulier des spécimens très remarquables. M.

Henri Micolon a installé à Saint-Victor-sur-Loire, près de Firminy, une importante usine pour la fabrication de la serrurerie de jardins, portails, portillons, clôtures, tonnelles, kiosques, échalas, piquets, etc. M. Thoulieux, dans une panoplie fort pittoresque, a groupé les produits de la manufacture de fourches françaises de Saint-Chamond. MM. Durafour neveu et fils, M. Marthouret, exposent la serrurerie et la ferronnerie, dans lesquelles ces maisons, déjà fort anciennes, se sont fait une légitime réputation. Enfin, M. Mermier montre dans une fort belle vitrine les spécimens variés et multiples de ses établissements mécaniques de Saint-Etienne. Et combien d'autres industriels je pourrais citer encore, si je ne craignais de convertir cette étude en catalogue fastidieux. La spécialisation industrielle s'est donc fort développée ; sans doute aucun, elle a contribué autant que la mécanique à l'augmentation progressive du chiffre des affaires, malgré la diminution du nombre des ouvriers.

A analyser avec soin l'exposition de la quincaillerie, on constate que cette industrie, à très peu d'exceptions, borne son ambition à la production ordinaire, celle où la matière première prime la façon, où le commerce se fait pour ainsi dire au poids. La serrure, même la plus soignée, a peu de relation avec une œuvre de luxe ou d'art. La ferronnerie pour bâtiment est exclusivement de la grosse ferronnerie. La nomenclature officielle ne comprend,

Pavillon MICHALON et PAILLERET (Saint-Etienne)

après cela, que des boulons, des limes, des rivets, des pelles, des fourches, des marteaux, des pointes, des clous, des fers à cheval et du fil de fer. Se produira-t-il dans cette branche de la métallurgie l'évolution qui a sauvé les Forges et Aciéries, pendant la dernière crise, et qui leur fait une nouvelle prospérité ? N'y aura-t-il pas là, comme j'en ai montré tant d'exemples superbes dans les chapitres précédents, quelques hommes audacieux et énergiques qui entreprendront résolument la fabrication de la quincaillerie fine et des articles de luxe ?

Dans la plupart des rapports officiels d'expositions récentes, où il est question de cette industrie, ce ne sont que doléances sur la supériorité de l'étranger. Un délégué des serruriers du Mans à l'Exposition d'Amsterdam, en i883, écrivait très courageusement : « Dans la fabrication de la serrure d'art, la France ne paraît pas tenir le premier rang. Cela tient à ce que depuis longtemps déjà on néglige chez nous ce genre de travail pour ne s'occuper que de travaux courants. » Après r 87 1 , une théorie économique nouvelle, celle de la production à bon marché, gagna toutes les industries nationales. On se mit partout, même dans les branches qui semblaient devoir le plus fidèlement conserver les traditions artistiques du passé, à fabriquer hâtivement, avec des matières premières inférieures, et sans souci de la bonne exécution, des belles formes, du dessin et de la couleur. Pendant les premières années de cette période néfaste, on eut l'illusion d'une certaine prospérité ; mais bientôt une crise terrible survint. En 1 885, la grande Commission des valeurs de douanes, invitée à faire connaître son opinion sur les causes de cette crise, n'hésitait pas à la formuler ainsi : « Il y a là un courant incontestable, qui trouve évidemment sa raison d'être et son excuse dans la concurrence étrangère, mais qu'on ne saurait approuver sans réserve. On comprend cette recherche de la part du dernier concurrent qui entre dans la lice, parce que c'est de tous les moyens de se faire connaître celui qui demande le moins d'imagination et de talent; mais on s'explique plus difficilement que la France, qui occupait une place à part dans le monde industriel, fasse ainsi abnégation de ses anciens éléments de succès, de son bon goût, de son élégance et de la qualité de ses produits, pour se mettre à la remorque de ses anciens contrefacteurs. Ce n'est certes pas le progrès. On se demande s'il y a au moins l'excuse de l'intérêt bien compris et personne n'ose l'affirmer. » L'Armurerie stéphanoise nous offre, dans son histoire contemporaine, la démonstration des conséquences cruelles de cette doctrine, en apparence, logique, en réalité, très dangereuse et absolument contraire à nos traditions et à nos intérêts économiques. Quand un centre d'industrie a perdu sa vieille renommée par une production inférieure, le courant d'opinion est bien difficile à remonter, et il ne faut rien moins que de longues années, une patience inaltérable, un courage presque héroïque, pour y réussir. L'histoire de la Quincaillerie stéphanoise est là également pour en témoigner. « Les serrures de Saint-Etienne, disait, en 1818, Duplessis dans son « Essai de statistique sur le département de la Loire », sont connues dans le commerce sous le nom de serrures du Forez, et cette dénomination est encore pour beaucoup de personnes, et d'après un ancien préjugé, un synonyme d'ouvrage imparfait ; toutefois, bien que la quincaillerie n'ait pas fait dans cette ville de grands progrès vers la perfection qu'ont atteinte d'autres branches d'industrie, nous devons à la vérité de déclarer que les produits de ce genre qui sortent des fabriques du Forez sont loin de mériter aujourd'hui la défaveur qui les a trop longtemps accompagnés. Le préjugé que nous combattons a de si profondes racines que nous avons vu fabriquer à Saint-Etienne des objets de quincaillerie auxquels on appliquait, par ordre exprès du commettant, le nom d'une autre ville, et qui, revêtus de

cette indication factice, étaient alors recherchés des personnes qui les auraient dédaignés s'ils les avaient su fabriqués en Forez. » Les réflexions si judicieuses de Duplessis, bien qu'elles datent de plus d'un demi-siècle, ne sont-elles pas encore aujourd'hui opportunes et exactes, d'autant plus que cette industrie n'a point changé de caractère comme fabrication générale ? L'introduction du régime mécanique y a simplement déplacé topographiquement les agents de production. Autrefois, la serrurerie était exclusivement fabriquée à la campagne par des ouvriers mi-agricoles, mi-industriels. Les centres principaux traditionnels se trouvaient à Saint-Bonnet-le-Château, à Rozier, à Saint-Nizier-de-Fornas, à Usson, à Saint-Mauriceen-Gourgois, à La Tourette, à Monistrol, etc. Les produits se concentraient généralement à Saint-Etienne, entre les mains de grands négociants et commissionnaires. Aujourd'hui, l'inverse a lieu. Saint-Etienne, dans deux ou trois usines mécaniques, plus ou moins importantes, fabrique tous les éléments des serrures détachés et les expédie dans les villages et hameaux précités. Là, il n'y a plus de forgerons, mais de simples manœuvres, dont tout le travail consiste à assembler les pièces et à monter la serrure, travail si simple et si rapide qu'un ouvrier ordinaire peut en une journée monter dix douzaines de serrures et gagnera ainsi à peine deux francs. La production, mécanique a pris un tel développement que, dans une usine comme celle de M. Mermier, où la nomenclature des espèces d'objets fabriqués est très longue et qui occupe normalement 700 ouvriers, on ne compte pas plus de quatre forgerons occupés exclusivement à des pièces spéciales de commande. Tout est fait par des machines américaines fort ingénieuses, dirigées, pour le plus grand nombre, par des femmes et des enfants, et qui, en trois ou quatre opérations rapides, transforment une barre ou une baguette de fer, d'acier, brute, en un objet souvent très compliqué de forme et de travail. J'ai pris plaisir à y suivre en détail la fabrication du clou à cheval norwégien, dont M. Mermier a été l'introducteur en France. Deux machines seules y coopèrent. Près d'une forge est placée la première. L'ouvrier saisit une tige de fer chauffé au rouge blanc et l'introduit dans la machine qui, d'un seul coup, au moyen de matrices, façonne la tige et la tête du clou, avec les divers pans que celle-ci doit posséder. La seconde machine, à trois organes différents, entraînés dans un mouvement rotatif devant l'ouvrière qui la dirige, redresse d'abord la tête du clou, restée légèrement inclinée, et en même temps amène par friction l'allongement de la tige. Après cela, le clou a l'extrémité de sa tige préparée pour l'affilement quadrangulaire qu'il doit recevoir en fin d'opération. Il n'y a plus ensuite qu'à blanchir le clou dans un tambour rotatif; sa fabrication est achevée. Quand M. Mermier, il y a quelques années, entreprit de doter Saint-Etienne de cette importante spécialité du clou à cheval norwégien, les difficultés de la mise en train d'un outillage très compliqué, l'inexpérience des ouvriers, lui causèrent d'onéreuses déceptions ; il ne se découragea point. Le problème matériel résolu, son énergie morale eut à lutter contre la routine de la clientèle, qui ne voulait point admettre qu'on pût fabriquer en France d'aussi bons clous à cheval qu'en Norwège. Aujourd'hui, M. Mermier a trouvé dans le succès la récompense de sa courageuse initiative.

En dépit des objections variées qui m'ont été faites, je persiste à croire, par cet exemple, comme par bien d'autres, que l'industrie stéphanoise, si elle le voulait énergiquement, pourrait conquérir bien des spécialités étrangères et fabriquer les articles les plus fins, en quincaillerie. Malheureusement, un des obstacles les plus sérieux aux progrès de l'industrie en général est l'amas de préjugés qu'elle nourrit relativement à l'intervention de l'art dans ses affaires. Le mérite artistique d'une œuvre industrielle n'implique point nécessairement l'emploi de maté-

riaux coûteux, une façon extraordinaire et, en conséquence, un prix de vente élevé. Il n'en coûte pas plus, techniquement et matériellement, de donner à un objet, relativement vulgaire par son usage, une belle forme, des lignes harmonieuses , une physionomie •d'élégance, un caractère de bon goût. Cela ne modifie nullement le côté pratique d'une fabrication , dont les exigences commerciales nettement définies limitent les ambitions. Entre deux produits d'un prix de revient égal, ces qualités donneront immédiatement une

plus-value à celui qui les offrira et souvent même elles constitueront pour le client une compensation suffisante à une augmentation de prix, formant un bénéfice sérieux pour le fabricant. On peut encore hardiment émettre cette théorie que l'exécution d'une belle forme, dans un objet, entraîne souvent plus d'économie de matière et de main-d'œuvre que le mauvais goût. Je n'ai pas de peine à étayer puissamment mes idées de l'opinion d'hommes d'une grande autorité en la matière. Dans son Rapport sur l'Exposition de 1 85 r , le bréviaire de tous ceux qui s'occupent des questions d'art industriel, de Laborde, traçant le thoulieux Jeune (Saint-Chamond) pian d'une grande Manufacture modèle,

écrivait ceci : « Elever l'industrie ou l'art appliqué à son apogée, faire descendre l'art jusque dans les produits les plus infimes de la fabrication la plus grossière, telle est la mission de la grande Manufacture. C'est pourquoi, en même temps que les artistes composeront et exécuteront au repoussé le plateau splendide en or ou en argent, ces mêmes artistes prendront la feuille de cuivre rouge ou jaune et repousseront dans ce métal le chaudron de la cuisine, la poêle de la ménagère, la casserole du petit monde, pour en faire des ustensiles plus commodes qu'ils n'ont jamais été, bien que gracieux par les justes proportions et par l'élégance appropriée à l'usage. Le chaudron, la poêle et la casserole, fabriqués ensuite sur ces modèles par l'industrie privée, ne seront pas plus chers que ceux qu'elle débite aujourd'hui, et l'œil du pauvre sera réjoui et son goût sera épuré, et nous retrouverons, comme aux grandes époques de l'art, la batterie bien fourbie s'étalant avec orgueil sur le dressoir, véritable musée de la fermière. » Je m'étais inspiré de ces hautes pensées, si noblement démocratiques, lorsque j'organisais au Musée d'Art et d'Industrie la vitrine des reproductions galvanoplastiques du Trésor d'Hildesheim, qui contient des plats à œufs, des salières, des raviers, des casseroles, etc., d'une grâce si idéale, de formes si pures ; ce n'était point, comme on l'a pensé à tort, dans le seul but de faire une exposition archéologique, sans aucun intérêt pratique, industriel ou artistique.

Des mécaniciens et des armuriers, en présence de la vogue des vélocipèdes, se sont mis à en fabriquer, avec timidité d'abord, puis hardiment, et aujourd'hui, à l'Exposition, cette branche nouvelle d'industrie n'est pas représentée, dans une vaste galerie, par moins de cinq maisons : MM. Dombret aîné et ses fils, Dombret-Jussy, Gauthier, l'Association des ouvriers vélocipédistes de la Loire, et la Société L'Hirondelle. Les unes et les autres montrent des modèles nouveaux, dont plusieurs sont d'une élégance de formes et d'une perfection de travail,

à ne redouter aucune comparaison avec les produits des plus célèbres maisons anglaises. Voilà, on en conviendra, un bel argument à l'appui de la thèse économique et industrielle que je

soutiens.

Autrefois, le fer forgé constituait, à Saint-Etienne et dans la région, un art florissant qui a peu à peu décliné, pour disparaître presque complètement à cette heure. Dans toute l'exposition, je n'ai trouvé, après des recherches minutieuses et persévérantes, qu'un seul forgeron M. Galvet fils, de Firminy, montrant des pièces d'un caractère décoratif. Ce ne sont point les ouvriers habiles, ingénieux, je dirais même enthousiastes, qui feraient défaut dans ce pays classique des forgerons, si quelque industriel tentait de ressusciter ce métier superbe. Les ateliers de canonniers en contiennent de nombreux, qui trouveraient là un emploi merveilleux de leur passion instinctive et traditionnelle pour le travail du fer. J'en ai vu, au Musée d'Art et d'Industrie, en contemplation devant les pièces gracieusement prêtées par MM. Moreau frères et qui figuraient à l'Exposition universelle de 1889, la grille de la cathédrale de Verdun, le landier de Chantilly, le grand lustre représentant le combat d'un aigle et d'un serpent, la serrure Watteau, etc. Leur regard, éclairé par la joie de ces belles œuvres, analysait minutieusement chaque volute, chaque rosace, chaque rinceau, si magnifiquement conduits par le marteau, étirés avec tant de délicatesse et de vigueur. Quels fiers ouvriers ce seraient, devant un beau dessin à réaliser sur l'enclume !

Il semble que, dans cette ville de Saint-Etienne et dans ce département de la Loire, la situation industrielle soit différente de celle de la plupart des autres villes et départements de la France. Ailleurs, ce sont généralement les ouvriers qui manquent aux industries, ou qui, par une instruction technique médiocre, par l'absence d'instinct artistique, se montrent inférieurs aux travaux que réclament d'eux les patrons et les artistes qui fournissent les dessins. Ici, au contraire, dans la majorité des industries, la main-d'œuvre apparaît de qualité supérieure et lorsque la production pèche, c'est toujours par l'idée de conception et par la forme générale. La section du Mobilier en offre des exemples topiques, que j'analyserai, sans autres préoccupations que celle de les faire servir au progrès artistique et industriel.

Avant toute critique, je tiens à constater l'importance de cette section, les efforts considérables et l'émulation des fabricants, qui n'ont pas hésité à organiser à grands frais des ensembles, dont plusieurs sont très pittoresques et contiennent de nombreuses œuvres de prix. La première sensation est même toute de surprise agréable devant l'évolution caractéristique vers un luxe de bon goût, dont témoignent les créations des ébénistes et des tapissiers. Une partie de cela n'aurait point fait trop mauvaise figure à l'Exposition universelle de 1889, à côté des produits de l'art parisien. Cette renaissance du mobilier en province peut être considérée comme un événement des plus heureux pour l'art national. En 1878, elle commençait à se déclarer. Il y a deux ans, elle s'est affirmée brillamment, au Champ de Mars, par la participation de nombreux ateliers de Lyon, de Marseille, de Nancy, de Tours, etc., qui montraient des pièces superbes, aussi remarquables par le dessin et l'exécution que les envois des vieilles maisons parisiennes les plus renommées. Il n'est pas indifférent au progrès de nos industries artistiques, contrairement à l'opinion d'économistes à courte vue, que Paris trouve dans les villes de province, grandes et petites, des concurrents sérieux, lui disputant énergi-

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quement les commandes et la réputation, et qu'on détruise insensiblement par des faits évidents et indiscutables la légende d'après laquelle la capitale seule peut offrir aux artistes le soleil, l'air ambiant et le terroir, nécessaires à l'éclosion des chefs-d'œuvre. « La concurrence fait aller le commerce », dit un axiome devenu banal par sa vérité. On doit saluer avec enthousiasme cette Renaissance provinciale, qui se manifeste non seulement dans le mobilier, mais dans l'industrie des étoffes, dans la céramique, etc. Sur tous les points du pays, il y a une floraison superbe du génie français La grande réforme de l'enseignement professionnel, et du dessin, qui a été entreprise par la République est l'origine de ce mouvement artistique intense, dont les résultats sont évidents dans toutes les branches des industries d'art. Paris aujourd'hui n'a plus le monopole du goût, de l'originalité, de la fantaisie et de la perfection technique. Les humbles satellites qui jadis gravitaient autour de cet astre, vivant de sa lumière et entraînés étroitement dans son orbite, ont conquis leur liberté et éclairent le ciel de splendeurs nouvelles.

Quand récemment des ligues entreprirent une agitation populaire contre les grands magasins de Paris, écrasant, disait-on, l'industrie et le commerce de la province, et réclamaient contre eux des lois draconiennes, des impôts exorbitants, il parut immédiatement aux esprits sérieux que cette agitation était aussi illusoire qu'éphémère. Le seul moyen pratique d'empêcher l'invasion de produits étrangers à la région, parisiens ou autres, est de leur opposer des produits locaux, excellents de tous points et d'un prix abordable à la clientèle. J'ai fait, à propos du Mobilier de l'Exposition de Saint-Etienne, une petite enquête spéciale qui n'a point modifié mon opinion à cet égard. Il y a dix ou quinze ans, les jeunes mariés se mettant en ménage, les familles aisées, renouvelant leur mobilier, s'adressaient toujours, suivant leur état de fortune, soit à Lyon, soit à Paris. La rue Violette seule fournissait traditionnellement les petites gens. De nombreux ateliers d'ébénisterie et de tapisserie se sont créés depuis et ont conquis une partie de cette clientèle bourgeoise. Quand l'éducation publique en matière d'art, qui se développe de jour en jour, aura fait bonne justice du bric-à-brac, du vieux neuf, de la pacotille éblouissante, et ; lorsqu'on sera bien convaincu de nouveau que le bon marché est toujours trop cher, qu'un beau mobilier, comme ceux d'autrefois, est un capital improductif sans doute, mais d'une conservation assurée et dont la valeur augmente d'année en année, la concurrence extérieure disparaîtra d'elle-même, impuissante à lutter contre l'industrie locale. Il ne faut pas être grand clerc en science économique pour comprendre que tous les habitants d'une même ville ont un intérêt collectif à leur prospérité mutuelle, tant industrielle que commerciale.

La section du Mobilier — ébénisterie et tapisserie — ne contient pas moins de dix exposants. On doit regretter l'abstention de quelques grandes maisons qui possèdent des ateliers importants et dont les travaux, appartenant plus particulièrement à la menuiserie, auraient heureusement complété cette intéressante exposition de l'art du bois. Cinq industriels ont organisé des ensembles, qui leur ont permis de montrer à la fois leur talent d'ébéniste et leur habileté de tapissier décorateur. Ces ensembles ont pour motifs la chambre à coucher. Ils sont pour la plupart assez réussis, abstraction faite des petits meubles divers et de différents styles qu'on a dù y mettre, faute d'autres emplacements et pour donner une synthèse de la fabrication de la maison. Les tentures, les tapis, le mobilier, les rideaux s'harmonisent; les couleurs sont discrètes; l'arrangement des étoffes, la disposition des bordures dénotent du goût

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et le sentiment de l'élégance. Une chambre Louis XIV, installée par M. Vinzio dans le pavillon spécial qu'il s'est fait construire, est notamment intéressante. Elle ne manque ni d'originalité ni d'invention. L'artiste qui l'a dessinée ne s'est point trop préoccupé de reproduire servilement un modèle fourni par quelque recueil d'art décoratif ou de reconstituer un mobilier ancien, d'après quelques pièces de musées ou de collections particulières; il a voulu faire œuvre personnelle. A-t-il complètement réussi? Hélas! non. Son imagination, mal servie par une érudition hâtive, l'a entraîné à des fantaisies peu heureuses. Il y a là, à côté d'une table, excellente, d'une scrupuleuse orthodoxie au point de vue du style historique et de quelques fantaisies un peu schismatiques, mais encore admissibles, un canapé, la pièce principale, qui est une erreur colossale, tant au point de vue de l'art qu'à celui du confortable. Le dossier en est formé de deux dossiers de fauteuils réunis; le siège n'a qu'un bras soutenu pesamment par un génie ; un deuxième génie est couché sur le bas du dossier extrême, formant volute. La disposition en bandes des étoffes et le contraste de leurs couleurs prêtent également à des critiques sévères. Mais quelques petits meubles variés rachètent cette production fâcheuse, par leurs qualités de formes et d'exécution. Certains détails charmants dans l'ornementation, une grâce délicate paraissent même trahir l'intervention heureuse d'une femme. J'en ai noté avec plaisir la sensation, comme un témoignage de l'évolution dans le goût public qui s'opère actuellement. Cette évolution sera féconde et hâtera le développement des industries artistiques; elle renouera les traditions perdues du passé, où le client et l'artiste étaient de véritables collaborateurs, en communion constante d'idées, de projets et de rêves, où l'un et l'autre s'efforçaient de donner à l'œuvre d'art une physionomie caractéristique.

Je n'ai point à apprécier la partie du pavillon de M. Vinzio, qui contient des échantillons de papiers peints, d'étoffes d'ameublement, qu'il n'a point fabriqués; mais j'y loue avec plaisir la recherche passionnée de beaux dessins, de riches couleurs et la préoccupation très évidente d'exciter les convoitises et les regrets intimes, qui se transforment bien vite en généreuses réalités. C'est fort habile commercialement de tenir ainsi d'une manière constante, sous les yeux du public, de belles choses, même sans perspective de vente immédiate; on fait par là son éducation de l'œil et de l'esprit, et le bénéfice ne tarde pas à en apparaître, par des choix plus délicats et par un exhaussement du niveau artistique de consommateurs. Les expositions sont d'une utilité incontestable à ce point de vue d'une si haute importance sociale.

M. Claude Teyssot aîné présente, dans un vaste pavillon placé à l'angle de la galerie, une nombreuse série de meubles de tous genres. La pièce principale est un grand lit de milieu, en poirier noirci. J'en signale avec grande satisfaction le dessin très sobre, de belle allure et l'exécution technique remarquable. Le lit est drapé et complété, comme il convient, par tous ses accessoires. Viennent ensuite un grand buffet en vieux chêne, à deux corps, de style Renaissance, orné de trois cariatides et de médaillons en bas-reliefs représentant des têtes de femmes sur les vantaux des portes du corps supérieur; trois cabinets, également avec sculptures, des canapés, des fauteuils, des chaises, garnis de tapisseries d'Aubusson, d'étoffes d'ameublements pittoresques. Sur ces diverses pièces, ainsi que sur toutes celles de son pavillon, présentant quelque importance, M. Claude Teyssot a cru devoir très fièrement mettre une pancarte portant que les meubles sortent exclusivement de ses ateliers. On a fait courir le bruit — et j'ai même reçu des lettres anonymes à ce propos, contenant cette dénonciation — que le faubourg St-Antoine pourrait revendiquer la paternité de plus d'une œuvre exposée dans la section des ébénistes stéphanois. Je n'en crois pas un mot, car cela serait monstrueux d'impudence,

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Exposition de M. Claude TEYSSOT Aine (Saint-Etienne)

de malhonnêteté et exposerait bien gratuitement le coupable cà une exécution publique, de nature à ruiner sa réputation. Il est évident que certaines parties de meubles exposés, les marqueteries de bois par exemple, ont été exécutées à Paris ; mais je ne doute point que tout cela ait été assemblé, monté et terminé à Saint-Etienne. Les ateliers locaux de sculpture sont nombreux et comptent de véritables artistes, qui ont un ciseau fort habile, parfois audacieux. Les panneaux et les cariatides des buffets et des cabinets de M. Claude Teyssot, un bois de canapé, quelques petits meubles, en offrent la preuve incontestable et m'inspirent même une moralité que je développerai tout à l'heure. En face, est le pavillon de M. Soulavie, organisé également avec art et qui contient des meubles divers, de tous styles, petits cabinets, sculptés d'une façon exubérante, tables, fauteuils, chaises, etc. Le gros morceau, sur lequel ont porté tous les efforts et toutes les dépenses de l'ébénistepour recueillir les suffrages de ses compatriotes et se créer une riche clientèle est aussi un lit de style Renaissance, mais à colonnes. Ce meuble se fait immédiatement remarquer par de belles qualités d'exécution. Les sculptures des colonnes, le bas-relief du panneau de pied représentant le Triomphe d'Amphitrite, les détails d'ornementation du dossier de chevet sont l'œuvre de très bons artistes. Mais l'œuvre complète provoque quelques réflexions, que je joindrai à celles qui me sont suggérées impérieusement par les tables et les buffets voisins, exposés par M. Sagnol.

La série des ensembles doit être préalablement continuée. MM. Poncet père et fils ont installé une chambre à coucher Renaissance en marqueterie de bois, d'un goût délicat et

d'un luxe discret. Dans un angle, ils ont groupé un ameublement Louis XV, charmant de tous points. En face, est une autre chambre à coucher, composée par M. Bertin, dont le lit en vieux chêne sculpté montre sur le dossier de pied une décoration peinte, dans le genre de celle dont la maison Mercier a fait, en 1889, au Champ de Mars, l'innovation peu heureuse. Enfin, M. Teyssot jeune a exposé, sans groupement par styles, une nombreuse série de meubles solides, simples, agréables et à bon marché, lits, armoires à glace, tables, buffets, fauteuils, chaises, etc., en y joignant, à titre de curiosités technologiques sans doute, des troncs d'arbres bruts, un vieux bois de pressoir, un houx phénoménal par sa grosseur, etc.

Je n'ai point consacré à cette révision des exposants et à la description de leurs œuvres de longues écritures, que la répétition inévitable des mêmes objets aurait rendues fatigantes. Il est plus intéressant et utile de chercher à dégager de la collectivité une impression générale relativement à la situation de l'industrie, aux réformes qu'elle doit recevoir et aux progrès artistiques qu'elle a réalisés. Or, l'étude sévère de tout ce qui a été exposé me confirme dans l'opinion que j'émettais, quelques pages plus haut, de l'infériorité absolue de la direction artistique sur la main-d'œuvre. Les ouvriers sont habiles ; les sculpteurs ont du talent. Ils ont dans le sang et dans les moelles le tempérament, le tour de main des maîtres des anciennes écoles d'Auvergne et du Lyonnais, qui ont laissé tant de merveilles, caractérisées précisément par cette exubérance puissante de la sculpture, par cette hardiesse et cette énergie du coup de ciseau, que j'ai de la joie à vanter dans les œuvres de l'Exposition de Saint-Etienne. Même parfois, il y a là une fantaisie spirituelle, une malice ingénieuse, qui sent son terroir stéphanois et qui interprète, bien plus qu'elle ne les traduit scrupuleusement, la pensée et les formes du dessinateur. Mais quand on examine l'ensemble de l'objet, qu'on en analyse la construction, le regret vient immédiatement, regret profond et sincère, que ces menuisiers, ces sculpteurs soient, en général, si mal servis par les dessinateurs. Ceux-ci prouvent une médiocrité peu commune ; ils n'ont ni originalité, ni goût, ni même l'habileté ordinaire des adaptateurs. Beaucoup des meubles exposés sont composés de pièces et de morceaux empruntés aux modèles du genre. Sur des buffets, des médaillons à figures féminines romantiques vont de compagnie avec des cariatides inspirées de la Renaissance. Des angelets pris à des stalles d'églises supportent des bas reliefs représentant des scènes mythologiques. Au sommet d'un dossier de chevet de lit, on place des cartouches composés de perdrix, d'aigles, les ailes éployées, hissés sur des branches de chêne et de lauriers. C'est à qui entassera dans un buffet ou un cabinet le plus de pilastres, de colonnes, de gaines, de fûts en quenouilles, à tores, à godrons, de cariatides, de corniches, de moulures, de mascarons et de guirlandes. A des colonnettes d'une légèreté inquiétante, on fait supporter des masses énormes de bois à peine ouvré. Des figures en gaine, d'apparente corpulence, soutiennent des parties d'architecture sans reliefs ni profils. Le choix des nuances de bois semble même abandonné au hasard, qui aboutit à des contrastes invraisemblables et à des accidents. Et toujours la préoccupation d'imiter ou de copier les œuvres du passé domine. Le moindre grain de mil d'originalité ferait bien mieux et notre affaire et la fortune de la corporation. La direction artistique est insuffisante; le dessin fait défaut et aux ouvriers et aux chefs d'ateliers. Quel argument pour la réforme radicale de l'enseignement artistique dans les écoles de la ville de St-Etienne ! Ces critiques écrites, je n'hésite pas à répéter que cette industrie a fait des progrès considérables -, que l'art du bois est fièrement remis en honneur et que l'exposition du Mobilier prouve une évolution évidente du goût public vers les belles œuvres modernes. Je forme le vœu

ardent que le vieux neuf puisse en dépérir de dépit et en mourir de misère. Dans la Galerie du Mobilier, MM. Madignier et Induni ont exposé des travaux de marbrerie intéressants : des cheminées en marbres divers, une pendule, des groupes décoratifs, la « Chasse » et la « Pêche » ; une cheminée en marbre blanc statuaire, de style Renaissance italienne, avec guirlandes de fleurs, est une pièce d'art de valeur ; MM. Pianella et Braciano, montrent de bons exemplaires de grandes pièces de décoration murale d'appartement, de plafonds, rosaces, écoinçons, etc., etc., en plâtre, en stuc, en pâte, des cheminées et des cadres de glaces.

La céramique architecturale est représentée à l'Exposition par deux kiosques, fort pittoresques, élevés parallèlement dans le jardin, en face des sections de l'Armurerie et de la Rubanerie. L'un appartient à la Grande Tuilerie mécanique deMably, près de Roanne, fondée en 1825 et dirigée par M. François Cancalon. Sur les parois intérieures et extérieures, sur la

toiture, dans la balustrade du terre-plein, l'architecte a ingénieusement disposé tous les spécimens de fabrication de la tuilerie, des briques et des tuiles émaillées, de toutes formes et de toutes nuances.

L'autre kiosque est l'œuvre de la maison Perrusson père et fils et Marius Desfontaines, d'Ecuisses (Saône-et- Loire) .

Il a une physionomie artistique particulière. La construction, de forme octogonale, est en bois et la céramique en constitue seule la décoration , dans les balustres formés d e larges plaques ajourées, dans les cabochons des treillages, dans les triglyphes et les bandeaux de la corniche, dans les gargouilles servant en même temps d'acrotères et dans le bel épi à la normande, qui surmonte pittoresquement le toit aigu de l'édicule en tuiles imbriquées.

Le dessin de cette céramique

Pavillon PERRUSSON Père et Fils et Marius DESFONTAINES » ne manque point d'originalité.

(Saône-et-Loire) Le coloris en est d'un vif

éclat et d'une agréable harmonie, sous un très bel émail. Les produits purement décoratifs dominent dans l'exposition de cette maison. Il y a là des pièces du meilleur goût,

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des panneaux de revêtement, des plaques de dallages et des vases en terre cuite, de grandes dimensions, qui reproduisent fort bien des compositions classiques d'une ornementation luxuriante.

La Grande Tuilerie de Bourgogne, à Montchanin-les-Mines (Saône-et-Loire), a également organisé une exposition spéciale d'un haut intérêt. Cet établissement considérable, un des plus importants qui existent en France sans aucun doute, a une production très variée. Ce sont d'abord les tuiles à recouvrement, qui, pendant de longues années, ont constitué la spécialité presque exclusive de Montchanin et ont fait sa réputation universelle; la Grande Tuilerie arrive à en produire jusqu'à 100.000 par jour pendant les périodes d'activité, soit la contenance de près de 40 wagons; ces tuiles sont employées non seulement en France, mais dans toute l'Europe, jusqu'aux Antilles, au Sénégal et en Cochinchine. Viennent ensuite les produits céramiques, utilisés dans le bâtiment : boisseaux ronds et rectangulaires, tuyaux aqueducs, mitres, hourdis, entrevoux. Montchanin fabrique aussi de la poterie ornementale, cheminées artistiques, balustres, frontons, rives décorées, vases décoratifs, statuaire, etc. L'usine trouve dans ses domaines toutes les terres nécessaires à la fabrication de ses tuiles et de ses poteries et qui sont des argiles figulines, d'une grande plasticité, dont la coloration caractéristique est, après cuisson, d'un beau rouge, trahissant la présence précieuse technologiquement de notables parties de peroxyde de fer. Une particularité originale de l'organisation de la Grande Tuilerie est l'annexion à l'usine d'une exploitation rurale qui utilise les parties d'un vaste domaine de 3oo hectares non convertis en carrières et dont les bœufs, au nombre de soixante, et les vingt chevaux servent une partie de l'année à faire les transports des terres et des produits et sont occupés ensuite aux travaux purement agricoles. La Société loge son personnel ouvrier, moyennant une faible redevance, dans des cités qu'elle a fait construire.

Je forme le vœu que cette participation importante de la céramique ornementale puisse donner, par la démonstration pittoresque de ses emplois variés et des effets superbes qu'elle produit, une nouvelle impulsion a l'architecture polychrome. Dans une ville comme Saint-Etienne, où les mines et les usines métallurgiques déposent constamment sur les édifices et les maisons une épaisse couche de poussière noire; où, par conséquent, les nettoyages et les lavages fréquents sont nécessaires et même imposés administrativement, les architectes peuvent trouver, dans la brique émaillée, des matériaux de construction d'une résistance absolue aux attaques du climat, d'un entretien facile et présentant toujours, en conséquence, un aspect agréable. Déjà, le Service d'architecture municipal a fait intervenir ces matériaux dans la construction de quelques groupes scolaires. Les résultats excellents de cette tentative plaident en faveur de son extension. A ce point de vue, d'une importance sociale plus considérable qu'on ne le pense, l'Exposition industrielle, avec sa claire et joyeuse polychromie de galeries, de pavillons et de kiosques, provoquera, sans doute aucun, un mouvement fécond d'idées nouvelles ; et ce ne sera pas le moindre de ses résultats pratiques. Il y a là un écho vibrant de la révolution artistique, affirmée avec tant d'éclat dans les palais de l'Exposition de 1889. Sans analyser ses sensations, sans se préoccuper d'esthétique ni de traditions, la foule immense venue au Champ de Mars s'enthousiasmait immédiatement de ces féeriques constructions de conception nouvelle, où les faïences, les laves émaillées, les terres cuites, les briques, les mosaïques €t les verres faisaient pétiller la couleur et la lumière ;où tout, dans les formes, dans la décoration, était pour elle un plaisir des yeux et de l'esprit. A Saint-Etienne, les visiteurs du Treuil ont eu aussi une joie instinctive au spectacle de toute cette architecture colorée et légère, pleine de

fantaisie et d'imprévu. Ici et là, ça été, suivant une pittoresque et très philosophique expression, « le triomphe de la gaieté gauloise et du rationalisme sur une morose et antédiluvienne scolastique (i) ».

C'est avec le plus vif regret que j'ai constaté une énorme lacune dans cette section, « un trou d'ombre », aurait dit Hugo. Pas un grès, pas une faïence, pas une porcelaine, pas une verrerie d'art. Et cependant la céramique a fait de bien grands progrès; elle est entrée profondément dans la vie intime, même la moins luxueuse. Combien sa participation eût été utile pour le développement du goût public, en montrant à toute une région ce que produisent aujourd'hui Paris, Limoges, Nevers, Vierzon, Choisy, etc., et qui est bien supérieur à la fabrication d'il y a une dizaine d'années, dont les exemplaires fâcheux n'ont malheureusement pas encore disparu en province. Sèvres, sans doute aucun, n'eut pas dédaigné d'envoyer quelques-unes de ses œuvres récentes, très belles, en dépit de l'opinion cruelle des adversaires passionnés de la Manufacture nationale de porcelaines.

L'orfèvrerie et la bijouterie ont fait également défaut, malgré la place considérable qu'elles occupent parmi les industries nationales. Les femmes n'auraient-elles pas eu une vive joie à voir les nouvelles créations des maîtres parisiens, d'une grâce si élégante et d'une originalité pleine de tant de fantaisie et d'esprit ? L'étude de cette section des arts du métal ne serait pas, en outre, restée sans enseignements précieux pour les décorateurs d'armes de luxe, ciseleurs, incrusteurs, damasquineurs, graveurs, etc. N'est-ce pas le même métier, avec des applications différentes ? La bijouterie n'a-t-elle pas fréquemment accaparé de ces derniers, comme Tissot, notre illustre et regretté compatriote, qui, après avoir mis d'abord au service des industriels stéphanois son merveilleux talent de graveur et ciseleur, a travaillé pendant près d'un demi-siècle pour les premières maisons de bijouterie de Paris et contribué puissamment à leur gloire et à leur fortune?

Si la photographie ne compte pas beaucoup d'exposants — deux seuls, — la qualité compense la quantité. MM. Chéri-Rousseau et fils ont organisé un pavillon spécial, qui contient une importante série de spécimens variés delà production de leurs ateliers : portraits de toutes dimensions, directs ou agrandis, tirés par tous les procédés connus ou spéciaux en raison des perfectionnements personnels, monochromes ou coloriés avec la délicatesse d'exécution et le charme de coloris d'une miniature, d'une aquarelle, d'un pastel ; paysages, monuments, etc. L'autorité scientifique et technique de MM. Chéri-Rousseau et fils, en photographie, a reçu une haute consécration publique par la nomination du chef de la maison comme membre du Jury à l'Exposition universelle de 1889. Dans l'illustration de « L'Exposition de Saint-Etienne », ils montrent les résultats du nouvel atelier, qu'ils viennent de créer, pour l'application industrielle de la phototypie, ou plus exactement de la photocollographie , constituant la reproduction aux encres diverses dans lesquelles on fait usage de gélatine, de bitumine, d'albumine, etc., étendues sur verre, sur cuivre, sur zinc, etc., et rendues propres à l'encrage par l'intervention de la lumière. Il ne m'appartient pas de faire un éloge de ce procédé ; c'est aux lecteurs de la publication à en apprécier les mérites et l'ori-

(1) Frantz-Jourdain : Revue des Arts Décoratifs, août 1889.

ginalité. M. Belotti montre dans une vitrine des exemplaires intéressants de très belles phototypies pour albums artistiques et industriels, planches d'herbier et collections de vues et paysages.

Je ne clorai pas cette revue des industries diverses sans faire une mention spéciale d'une industrie nouvelle importée dans la région de la Loire par M. Marquise, de Saint- Paul-en-Jarez, la fabrication des crayons, qui occupe déjà de nombreux ouvriers et donne lieu à un commerce local important. Cette initiative est d'un bel exemple social et doit être fort louée.

8e Livraison

27 Septembre 1891

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