‹ L'exposition de Saint-ÉtienneChapitre 9 sur 49 · IO · texte numérisé non relu

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daient dans la ville noire ; montait vers elle, par la vallée du Gier, une colonie d'artistes italiens, qui lui apportaient une industrie nouvelle, toute d'art, toute de grâce et d'élégance féminines, renouvelant ainsi le gracieux mythe antique de la visite de Vénus à Vulcain, dans les forges de l'Etna. Et cette industrie s'acclimatait si bien, que trois cents ans après, alors que tant d'importations du même genre ont depuis longtemps disparu des régions, Nîmes, Avignon, Tours, etc., où tout, dans le climat, dans les conditions sociales, dans les traditions artistiques, semblait devoir hâter leur développement et leur assurer une existence séculaire, et cependant que le pays même d'où elle était sortie n'en a plus conservé de traces, elle est plus florissante que jamais et donne à la ville, qui l'a accueillie, une prospérité inébranlable et un renom universel.

Je viens de faire allusion à un mythe, aussi ingénieux que galant, sinon pour expliquer plausiblement, tout au moins pour caractériser cette attraction instinctive de deux industries, en apparence si hostiles, et qui depuis longtemps cohabitent, faisant fort bon ménage et sans avoir jamais tenté le moindre divorce ; mais la Science qui, en dépit des accusations prud'hommesques de vulgaire prosaïsme, a, elle aussi, dans les merveilles qu'elle enfante, dans les héroïsmes qu'elle inspire, une poésie superbe, dont un Hugo, un Lamartine, un Leconte de Lisle, futur, se fera, sans doute aucun, l'interprète génial, dans quelque œuvre aussi puissante que les Poèmes tragiques, les Harmonies et la Légende des Siècles, nous apporte aujourd'hui, à ce curieux problème ethnographique et physiologique, une solution originale, à laquelle les Gayotti, les Pierre Benay, en venant ici, étaient bien éloignés de penser. Ces couleurs, si tendres et si brillantes, d'une variété si infinie, qui permettent de donner, aux rubans et aux velours, tous les tons et toutes les nuances que la nature a mis aux pétales des fleurs, aux feuilles des arbres et aux brindilles des herbes, c'est le charbon qui les fournit. Dans cette pierre, noire et inerte, la Terre semble avoir enfermé magiquement, pendant les transformations géologiques de notre Planète, la Flore qui en couvrait le sol aux temps antédiluviens, et elle nous en rend maintenant, après des millions d'années, vaincue par la Science, tout ce qui en était la splendeur et la beauté, les couleurs, d'un éclat que nous n'avions pas encore connu. Et dans le pays même où Ton extrait ce qui produit l'aniline, s'est installée, trois siècles avant la découverte scientifique, une industrie qui en fait un emploi prestigieux et réussit ainsi à nous rendre, en imitation presque parfaite, tout ce que la nature crée de plus délicat et de plus harmonieux. Cette métamorphose ne vaut-elle point en poésie toutes les métamorphoses de dieux, de déesses, de nymphes et d'amoureux, chantées par Ovide ? Et n'y a-t-il pas, dans ces affinités industrielles, quelque chose d'un mystère naturel, qui donne à l'imagination des rêveries profondes?

Comme la métallurgie, l'armurerie et les mines, depuis le jour où François Ie'' accorda aux Italiens des privilèges pour les retenir définitivement en France, la rubanerie a toujours été en progressant, sauf de courtes périodes de décadence, constamment suivies de renaissances vigoureuses. Au commencement du siècle, les fabriques réunies de Saint-Etienne et de Saint-Chamond, le premier centre d'immigration, faisaient battre i3.85o métiers de rubans, haute et basse lisse, zurichois et velours, produisant pour 7 millions de francs. En i833,ce chiffre avait bondi à 5o millions. Aujourd'hui, la Fabrique stéphanoise donne du travail à 63. 000 personnes et fait pour 120 millions d'affaires par an. Aucune ville au monde ne peut lutter, dans cette industrie, contre Saint-Etienne. La théorie philosophique de l'influence des milieux en matière d'art, découverte par Taine, et qui a donné à notre littérature contemporaine de si belles pages, subit ici une de ces exceptions malicieuses qui justifient les règles en les violant. La divine semence de l'art ne pouvait, en apparence,. tomber sur un sol plus réfractaire à son éclosion. Le climat, froid, venteux, plein de caprices subits et violents, est meurtrier aux plantes et aux fleurs, fait plus de jours sombres qu'ensoleillés. Les montagnes et les collines, enchevêtrées, dénudées, déchirées, éventrées, forment des horizons, cruels aux yeux amoureux de lignes harmonieuses et de perspectives enveloppées de tendres clartés, au crépuscule et à l'aurore. La langue locale a l'àpreté du sol ; elle ne compte ni poètes, ni orateurs. Les migrations ou la race indigène n'ont laissé dans la population féminine aucun type original de beauté. La ville est triste, sans monuments, sans décoration, sans luxe. A voir ses squares, ses places et ses promenades, vides de statues, il semble qu'elle n'ait pas d'aïeux. Elle n'en a pas en effet. Chacun ici est le fils de ses œuvres et, sa fortune faite « avec les dents » suivant la vigoureuse expression de Bernard Palissy, rentre dans les rangs d'une bourgeoisie modeste, simple, sans ambitions sociales ou politiques, qui ne rêve rien moins que de laisser à l'avenir des traces de munificence publique ou d'orgueil de classe, et dont le seul grand luxe est une charité inépuisable. Quelles conditions plus défavorables à l'art pourrait-on trouver? Les Lucquois et les Bolonais, qui venaient, il y a trois cents ans, implanter leur luxueuse industrie, quittaient des cités ensoleillées, élégantes et riches, pleines d'artistes et de poètes. Là, des princes magnifiques, des bourgeois opulents, plus fiers et plus ambitieux encore que les grands seigneurs, jouaient à l'envi le rôle de Mécènes, dépensaient sans compter pour leurs palais, donnaient constamment des fêtes; les corporations des ouvriers en soieries « l'Arte délia Seta » commandaient des tableaux aux grands maîtres, organisaient, aux entrées de souverains, cérémonies publiques et solennités de confréries, des cavalcades et des cortèges, dans lesquels ils apparaissaient vêtus de draps d'or et d'argent. La vieille cité des Gagas ne pouvait guère, sur les rives noires du Furens, dans les ruelles étroites du Mont-d'Or, à La Croix-Courette et sur le Pré de la Foire, leur offrir des spectacles aussi

suggestifs, et dans ses modestes maîtres de forges et fabricants d'arquebuses, leur assurer des rivaux des Médicis et des Sforza. Et cependant cette industrie de la rubanerie prit immédiatement racine dans ce nouveau centre et prospéra. Aujourd'hui, tout ce qui sort de la Fabrique stéphanoise a un cachet de goût et d'originalité, caractéristique, qui le fait immédiatement reconnaître entre les produits des fabriques étrangères rivales et l'impose au monde entier. Qui hésiterait à classer, parmi les œuvres d'art, ces façonnés et ces brochés, que montre l'Exposition actuelle, d'un coloris si délicat, où la navette de soie a jeté sur un tissu merveilleux des compositions exquises, les fleurs des jardins et des prés, les feuilles des plantes et des arbres, stylisées par une fantaisie charmante ou conservées dans leur grâce naturelle ': L'Art, comme la Science, a vaincu la nature hostile et, d'une région, en apparence déshéritée, a fait une région enviée, qui donne abondamment le pain, l'aisance et la fortune à 100.000 industriels, artistes et ouvriers. La seule passion, le seul orgueil de ce peuple de travailleurs est pour les œuvres qui sortent de ses mains et qu'il veut sans cesse, toujours plus belles, toujours plus parfaites. Et pour atteindre ce but superbe, il travaille, il peine, avec une énergie et un stoïcisme, d'une grandeur épique, qui fait songer à un Prométhée moderne.

C'est tout cela qui donne à sa physionomie ce caractère particulier de gravité et de mélancolie douce, dont quelques écrivains, de passage, à la vue d'ouvriers allant à l'atelier ou rentrant chez eux, le soir, la journée de travail finie, ont fait, bien à tort, un masque morose et douloureux. Il y a deux cents ans, le curé Chapelon, une façon de Rabelais stéphanois, écrivait en patois :

Peu sou lou grand trafic des allants, des venants, San essubla tous airs de quauques ribandevres Que fesiant qu'ô n'aie aucun moyen de leire. D'écrire et de parla...

Aujourd'hui, lorsqu'on passe dans les rues des quartiers de passementiers, à La Pareille, à Montaud, à Saint- Roch, à Yalbenoîte, etc., au pied de ces maisons, à larges et hautes fenêtres, sur les vitres desquelles se profilent les bâtis des Jacquards, l'on entend encore les a ribandeyres et les ribandiers » accompagner de leurs voix joyeuses les coups de battants. Saint-Etienne ne compte-t-il pas toute une école féconde de chansonniers, qui ont écrit, en français ou en vieux gaga, des chansons locales, pleines de gaieté, d'humour et d'esprit : Marcellin Allard (xvic siècle), Boyron (xvnie siècle), Javelin Pagnon, Philippon dit Babcchi, Linossier dit Patasson, Remy Doutre, Léon Velle, Maissiat, etc. ? Il est tels couplets de la Côumjpagni do boussu Jean Michi, de Ion Bonnet de la Toinon, de la Fille do Clapé, de Maître Pierre, de la Néri, de VOnrdissense, etc., que je mettrais, sans hésiter, dans une anthologie de chansons populaires provinciales, pour leur fantaisie charmante, pour leur

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