LA CONQUETE DE LAFRIQUE
Tapisserie des Gobelins, d'après M. Rochegrosse.
accusées et des dégradations visibles de la couleur. C'est sa condition décorative.
Nous n'admirerons donc dans le portrait de Marie-Antoinette et de ses enfants, d'après le tableau de M'"" Vigée-Lebrun (17S7), que la perfection de son exécution. Cette tapisserie est destinée à S. M. l'Impératrice de Russie.
Lebrun lui-même peignait ses cartons et ses tapisseries autrement que ses tableaux. La Manufacture a recopié et exposé son Audience du légat. C'est une œuvre admirable, parce que, de loin comme de près, on voit tout de suite qu'il s'agit d'une tapisserie et non d'une peinture. On y lit : « Lavaux, chef de pièce, 1890-1804. » Ces signatures sont de toute équité.
La question de la vivacité des tons actuels comparés aux anciens n'a pas été résolue par l'ingénieuse idée de montrer à l'envers une magnifique tapisserie de l'histoire de saint Remy que la Manufacture est en train de réparer, « pour permettre de juger des couleurs primitives ». Même à l'envers, les tons ont dû subir
L'ART DECORATIF FRANÇAIS
PORCHE INTÉRIEUR DU PAVILLON DE l' U N I O N CENTRALE DES ArtS DÉCORATIFS
Platane d'Algérie sculpte encadrant des tentures de soie brochée.
l'action du temps et il ne faudrait pas conclure de cet exemple que les couleurs d'autrefois étaient fanées dès leur naissance. 11 est probable qu'elles étaient beaucoup plus vives qu'elles ne le sont demeurées, mais qu'elles l'étaient moins que dans certaines œuvres modernes dont il serait bon d'atténuer la rutilance.
Deux tapisseries exposées venaient à l'appui de ces opinions. D'abord une série, dans le genre Berain, exécutée d'après M. Lavieille, pour la première chambre de la Cour de Rennes, où les figures étaient d'un moelleux trop fondu et les aplats roses du fond mieux faits pour un boudoir que pour une salle de justice. En second
A. BESNARD : Le Débarquement à Cytlière. (Pavillon de l'Union centrale des Arts décoratifs.)
lieu, une scène du mariage civil en 1792, exécutée d'après G. Claude, pour la salle des mariages de l'hôtel de ville de Bordeaux, très jolie, trop jolie et ressemblant trop à une peinture.
Des artistes modernes à qui la Manufacture demande des cartons, M. Jean-Paul Laurens est un de ceux qui se maintiennent le mieux dans les traditions du vrai style. Sa scène d'un tournoi au XIV' siècle, destinée aux Archives nationales, peut être comparée aux pièces les plus célèbres. Le sujet indiquait sans doute la manière, encore aurait-il pu être interprété avec un sentiment moins artistique de l'époque.
La France en Afrique, d'après M. Rochegrosse, et la Sirène et le Poète, d'après Gustave Moreau, étaient deux essais d'autant plus curieux que le talent de ces maîtres semblait devoir s'écarter de la tapisserie, le premier par la fougue de ses compositions, le second par son horreur des lignes arrêtées.
L'œuvre de M. Rochegrosse, surchargée de détails à en être illisible de loin, papillotait aux yeux. Celle de Gustave Moreau dégageait un charme de poésie très doux, mais dépourvu de l'ampleur requise.
Si ces deux pièces, par leur prestigieuse création, faisaient le plus grand honneur aux artistes des Gobelins, elles n'en démontraient pas moins que la première qualité requise pour une tenture décorative est la construction du dessin. C'est peut-être une nécessité cruelle, mais une tapisserie des Gobelins ne doit pas se départir de sa majesté souveraine.
Plus de fantaisie est permise à Beauvais, où les ouvriers continuent à tisser un point serré d'une délicatesse exquise, mais où les modèles de tenture et d'ameublement, à en juger par les pièces destinées au Ministère des Affaires étrangères qui étaient exposées, demeurent trop exclusivement fidèles à la tradition.
Avec les Manufactures nationales, l'Union centrale des Arts décoratifs était en quelque sorte qualifiée pour donner la note d'ensemble de nos industries d'art.
L'ART DECORATIF FRANÇAIS
' C'est une Société riche, composée d'hommes éminents, qui pourrait être puissante si elle était active, mais qui donnait depuis plusieurs années le spectacle d'une immobilité attristante. Elle s'est réveillée pour édifier un pavillon dont la décoration a été une manifestation éclatante du goût français, dans un juste milieu entre les traditions du passé et l'art dit nouveau, prenant parti par l'exemple à la fois contre la routine et la licence. Elle aussi a rempli sa tâche avec honneur.
M. Georges Hoentschel, architecte et décorateur principal du pavillon, avait consacré la première salle au fer et M. Emile Robert v avait forgé des ornements d'une délicatesse extrême. La salle centrale montrait toutes les ressources que l'on peut tirer du bois, intime
et chaud, si puissant dans les œuvres gothiques, si fin dans les lignes modernes. Cette belle salle était éclairée d'un tableau de Besnard, rappelant Watteau sans en être amoindri, représentant une galante arrivée dans quelque Cythère où l'on jouit sans doute des plaisirs dus au culte des beaux-arts.
Dans une troisième salle, des grès traités à la manière de Carriès présentaient la douceur de leurs formes un peu molles et la fraîcheur de leurs tons fondus.
Une admirable statuette de Jean Dampt, la Paix du Foyer, exécutée sur commande, de nombreux objets achetés, une petite pièce enfin remplie de jolis travaux de femme inspirés par ses cours, témoignaient du rôle joué par la Société. Bientôt le pavillon de Marsan lui offrira un local convenable pour ses collections. Puisse son succès aux Invalides, rappelant ceux qu'elle remportait jadis à ses expositions du Palais de l'Industrie, lancer l'Union centrale dans une voie de propagande active où l'on sente la vie palpiter plus encore que dans ces salles de son pavillon, belles mais un peu froides.
lîAlUNUIRE EN GRES, PAR G. liUENiSCHEL
(Pavillon de l'Union centrale des Arts décoratifs.)