CHAPITRE III
Relation qui existe entre la puissance productive d’une société et sa constitution politique et sociale.
Il existe une relation des plus intimes entre le progrès de la puissance productive de l’homme et de la société et le mode de répartition des charges et des avantages sociaux; ce qui revient à dire que le rapport le plus étroit subsiste entre la constitution po-
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litique et sociale d’un État et le degré auquel est parvenue cette puissance productive.
A une très-petite puissance productive, comme celle que les luonuments de l’histoire permettent de constater pour les premiers âges de la civilisation, correspond la dépendance à peu près absolue du grand nombre. Le commun des hommes est tenu à la tâche, à la chaîne ; ses forces sont excédées , et une sorte de fatalité commande qu’il en soit ainsi , afin qu’il puisse y avoir une production suffisante pour les premiers besoins de la société et un peu d’éclat autour de l’existence des chefs. Dans la Grèce antique, le nombre des esclaves était grand en comparaison des hommes libres, et il en fut de même à Rome. En un mot, l’esclavage est l’affligeant corrélatif d’une puissance productive trèsrestreinte chez l’individu et dans la société. Il perd toute raison d’être et tout prétexte lorsque la puissance productive est devenue grande ou seulement médiocre.
Un grand développement de la puissance productive de l’homme permet, si même il ne l’ordonne pas, une organisation sociale et politique fondée sur les principes d’égalité et de liberté. Tout au moins, on ne contestera pas qu’il la facilite, et que , par rapport à une organisation semblable , une grande puissance productive soit un fait parfaitement concordant.
Du moment que la puissance productive de l’homme a beaucoup grandi, et que cet agrandissement s’est manifesté dans le plus grand nombre des branches de l’industrie, une chose est claire : la production étant grande relativement au nombre des membres de la société, on a le moyen d’assigner à chacun une part suffisante pour le soustraire au dénûment. Bien plus ,
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chacun produisant davantage (c’est l’hypothèse même où je me place d’une grande puissance productive) , et étant pour la société un membre plus utile, a droit à un lot plus fort sur l’ensemble des produits qui résultent du travail de ses semblables. Ainsi le veut l’équitable loi de réciprocité. Si la politique que suit cette société est libérale ; si , en conséquence , chacun a le moyen de revendiquer son droit légitime; si la pente des mœurs publiques et privées est prononcée dans le sens de l’égalité, un grand développement de la puissance productive déterminera spontanément une répartition des produits favorable au grand nombre. En d’autres termes, l’accroissement de la puissance productive tourne alors au profit du bien-être de toutes les classes, y compris les plus humbles, celles qui, dans les temps antérieurs, ont été le plus opprimées, le plus foulées, le plus dénuées.
Lorsqu’un pays produit dix fois plus qu’autrefois d’articles usuels, tels que tous ceux qui sont propres au vêtement, à l’habitation ou à l’ameublement, il n’y a pas de débouché possible à cet accroissement de production , si ce n’est que chaque famille ait pour sa part, chaque année, une plus grande quantité de ces articles. Cette conclusion devient plus assurée si , ainsi qu’on l’observe dans les différents États de l’Europe et dans tous les États du monde qui sont en progrès, la majeure partie de cette production agrandie se compose d’articles destinés, non pas à une minorité d’élite ou de privilégiés, mais bien au contraire au commun des hommes, à ce que les Anglais, dans leur langue commerciale, appellent le million.
Dans les sociétés modernes , où le grand nombre
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reçoit sa rémunération sous la forme d’un salaire en pièces de monnaie, l’agrandissement de la part qui revient à chacun, même aux plus humbles collaborateurs, se constate d’une double manière : premièrement, par la diminution continue du prix des articles manufacturés, c’est-à-dire par l’augmentation de la quantité d’articles qu’on obtient avec une somme fixe d’argent, ce qui équivaut à un accroissement effectif des salaires , alors même que ceux-ci se composeraient d’un nombre fixe d’unités monétaires; secondement, par la hausse numérique des salaires. De nos jours, ce second fait est presque aussi frappant que le premier, pour les ouvriers de la plupart des professions.
Quelque voile que l’ambition des princes ou l’égoïsme des classes privilégiées aient pu naguère essayer de jeter sur les idées religieuses dont s’inspire notre civilisation depuis dix-huit cents ans, de manière à en dissimuler le sens et à en affaiblir la portée par rapport aux institutions politiques et sociales, il est incontestable que, dans tous les pays chrétiens, le fond de la doctrine générale est, par sa nature même, favorable à la liberté et à l’égalité. En cela, les philosophes du siècle dernier, qui ont si noblement et si énergiquement revendiqué ces deux principes, n’ont été que les disciples et les continuateurs du christianisme dont on les a accusés d’être et dont ils se croyaient eux-mêmes les adversaires ou les ennemis passionnés. On est de même fondé à penser qu’il est de l’essence de cette même doctrine générale, dont tous les esprits sont imbus aujourd’hui, qu’elle provoque les intelligences à poursuivre le progrès des connaissances, d’où doit sortir le développement indéfini de la puissance
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productive. En fait, les peuples chrétiens ont sous ce double rapport laissé bien en arrière toutes les civilisations fondées sur des religions différentes.
Dès lors, il était immanquable que la civilisation chrétienne aboutît un jour à un ordre de choses tel que celui qui, sous des formes diverses, s’est manifesté et constitué successivement pendant les dernières périodes de l’histoire, en France, aux États-Unis, en Prusse, en Angleterre, et finalement partout en Europe. Il était écrit qu’à travers tous les incidents dont les passions des hommes, les travers de l’esprit humain et le hasard des événements compliquent et embarrassent la marche de la civilisation, l’organisation politique et sociale des nations chrétiennes graviterait continuellement vers une application étendue des principes de liberté et d’égalité, application qui aujourd’hui enfin est devenue éclatante, et vers une situation économique où la puissance productive serait fort agrandie, et où cet agrandissement tournerait au profit du grand nombre, situation qui se caractérise chaque jour plus nettement.
L’histoire moderne offre la preuve visible et tangible de cette proposition, qu’il existe une étroite solidarité entre le progrès de la puissance productive d’une part, et la marche ascendante de la politique démocratique de l’autre ; je veux dire de cette politique qui de plus en plus met le grand nombre en possession des conséquences des deux principes qui ont nom la liberté et l’égalité.
Il y aura un siècle bientôt que cette politique démocratique, brisant tout d’un coup sa coquille, a pris son essor en Europe, ou, pour mieux dire, dans deux des quatre parties du monde, car nulle part elle n’a brillé
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et n’a donné des résultats extraordinaires plus que dans la moitié septentrionale du nouveau continent. H y a aussi un siècle environ que la puissance productive s’est mise à acquérir des développements jusqu’alors inconnus, et que la richesse a marché d’une vitesse accélérée. Depuis un demi-siècle à peu près la paix générale est rétablie, et n’a éprouvé que de courtes et rares interruptions. Pendant cette période semi-séculaire, où la guerre, qui est la plus grande des forces perturbatrices , a été presque complètement tenue à l’écart , les deux grands faits que je viens de mentionner, l’un politique et social, l’autre économique, se sont déployés parallèlement, ayec une ampleur et un succès qui composent un et des plus beaux spectacles de l’histoire. Il faudrait avoir le parti pris de fermer les yeux à la lu mière pour nier qu’ils se sont prêtés un mutuel appui, et que chacun des deux est indispensable à l’autre. Tels deux frères jumeaux, qui sont liés l’un à l’autre par la plus étroite sympathie, si bien que la vie de l’un ne peut être menacée sans que l’autre ne soit en péril.