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CHAPITRE IV

De la mesure des accroissements que peut éprouver la puissance productive. — Exemples.

Il n’est pas aisé de dire exactement ce que la puissance productive a pu devenir, en comparaison de ce qu’elle était primitivement ; mais on ne doit pas craindre d’affirmer que depuis l’origine des temps historiques elle a fait des progrès fort étendus. Il n’est même pas impossible d’en donner un aperçu par le moyen des

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renseignements consignés clans les monuments de l’histoire.

Si l’on compare, par exemple, la puissance productive de l’homme dans l’industrie de la mouture, aujourd’hui, à ce qu’elle était à l’époque de la guerre de Troie, selon ce que rapporte Homère de la tenue de la maison d’Ulysse à Ithaque, on a lieu d’estimer que la progression a été de 1 à 150 environ , c’est-à-dire que, par tête d’homme occupé à ce travail, la production de farine ou la quantité de blé moulue est aujourd’hui , dans un moulin bien monté, cent cinquante fois plus grande que dans l’atelier où de pauvres femmes esclaves s’exténuaient à écraser du blé, par la force de leurs bras, pour la reine d’Ithaque et pour les cinquante precendants obstinés à demander sa main.

Lorsque le moulin à eau fut substitué au moulin à bras, ce fut un notable progrès. La substitution paraît s’être faite sur de grandes proportions quelque temps avant la chute de l’empire romain. A partir de ce moment, l’industrie de la mouture resta à peu près stationnaire, et imparfaite encore. C’est seulement dans le courant des soixante dernières années qu’elle a été portée à la perfection qui la distingue actuellement. C’est de là que date la grande puissance productive avec laquelle l’homme y apparaît.

Dans l’industrie du fer, on peut admettre que, depuis six cents ans, la puissance productive est devenue trente fois plus grande. Dans la filature du coton le changement a été plus marqué, quoiqu’il n’ait commencé qu’à l’époque d’Arkwright, qui prit son brevet en 1769, il n’y a pas encore un siècle révolu. Un homme appliqué à un métier fait trois cents ou quatre cents

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fois autant de fil qu’une bonne fileuse en produisait jadis en Europe, ou qu’elle en produit encore dans l’Inde. Cet exemple, tiré de la filature du coton, montre avec quelle rapidité la puissance productive s’accroît dans les temps modernes.

J’en citerai un exemple plus saillant encore : il s’agit d’une révolution accomplie dans l’intervalle d’une dizaine d’années, au sein d’une industrie fort intéressante, celle de l’extraction de l’or. Le fait est rapporté par M. Laur, ingénieur des mines, que les ministres du commerce et des finances avaient envoyé en Californie, il y a deux ans, pour y étudier les gisements et l’exploitation des deux métaux précieux. Les pre miers mineurs ont lavé les allu viens aurifères suivant la méthode accoutumée des orpailleurs de nos rivières, qui semble n’avoir pas varié depuis le commencement de l’histoire, car elle est telle qu’on la voit décrite sur les mui'ailles des temples de l’antique Égypte. Mais les gisements de la Californie s’étant appauvris, le génie industrieux des mineurs, gens autrement entreprenants que les orpailleurs de nos vallées, a été aiguillonné vivement. Ils ont si bien réussi dans leurs tentatives, qu’ils lavent avec avantage maintenant des alluvions dont le rendement n’est que d’un quatre-millionième, un kilogramme d’or par quatre millions de kilogrammes d’alluvions. Comment un tel résultat a-t-il été possible? La puissance productive de l’homme dans le lavage a reçu cet accroissement inouï par la transformation successive des méthodes. Avec le procédé actuel, le lavage se fait sans que le mineur remue ou touche les alluvions, qu’autrefois il lui fallait de ses mains arracher du sein de la terre, et apporter aux appareils de lavage, qui

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d’ailleurs étaient grossiers. Pour laver 1 mètre cube, on dépensait à l’origine 75 francs, en portant à 20 francs la journée de travail. Ces frais sont descendus à moins de 3 centimes, en adoptant la même base d’évaluation. C’est une progression de 1 à 2,500 (1).

De nos jours il est devenu fréquent d’assister à des changements qui offrent plus ou moins ce caractère pour telle ou telle fabrication , tant on a acquis d’habileté aujourd’hui dans l’art d’appliquer les découvertes de la science à l’avancement de l’industrie. La dentelle jusqu’ici s’est faite à la main. L’Exposition offre une machine à fabriquer la dentelle, machine fort curieuse, qui n’est peut-être pas tout à fait sortie de la période d’expérimentation, mais qui semble toucher au but. Elle fait grand honneur à M. Désiré Sival (2). Pour les articles très-communs, les seuls qu’on y ait essayés encore, elle permettrait, dit-on, à une ouvrière de faire l’ouvrage de cent, et de le faire pour le moins aussi bien.

Voici encore une machine, d’invention toute récente (1860), pour fabriquer le filet de pêche. Elle fait deux cent cinquante à trois cent mille nœuds par jour; une bonne ouvrière en rend sept à huit mille.

Il ne se passe pour ainsi dire pas de jour sans que l’une ou l’autre des nombreuses industries, entre lesquelles se partage l’activité matérielle des grands États, ne reçoive, dans quelqu’un de ses détails, un perfectionnement dont l’effet est de permettre à une personne de faire ce qui auparavant nécessitait dix, vingt ouvriers.

(1) De la production des métaux précieux en Californie, par M. Laur, page 33.

(2) Voir le rapport de M. Félix Aubry, tome V, classe xxiv, page 219.

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et davantage, ou d’exécuter en quelques heures ce qui jusque-là réclamait des semaines. Ce sont autant d’accroissements de la puissance productive, ou, c’est bon à répéter, autant de facilités nouvelles pour la création de la richesse. Toute personne versée dans la connaissance des procédés de l’industrie n’aurait que l’embarras du choix pour citer des exemples.

Je viens de dire que souvent l’augmentation de la puissance productive se manifeste surtout par une économie de temps, qui entraîne aussi bien une diminution du prix de revient. Le raffinage du sucre en est un des plus frappants exemples. Par l’emploi de nouveaux procédés chimiques et de nouveaux mécanismes dont le plus remarquable est un appareil à force centrifuge, la turbine (qui n’a rien de commun avec la machine hydraulique du même nom), la durée du raffinage a été réduite de telle sorte, qu’aujourd’hui il n’y faut guère plus de jours qu’il n’y fallait de mois il y a cinquante ans (1).

Un progrès plus nouvel encore est celui qui a transformé l’étamage des glaces, non-seulement pour la forte adhérence de la couche métallique sur le verre, mais, ce qui est bien plus intéressant, pour la salubrité de cette industrie, jusqu’ici fort dangereuse pour l’ouvrier (2). L’innovation a consisté à remplacer par Tar-

(1) Le sucre cristallisé menu, mêlé au sirop, se place dans la turbine, qui tourne avec une vitesse de quatorze cents tours par minute. Les matières liquides sont expulsées par la force centrifuge, et le sucre reste; il n’y a plus qu’à le dessécher dans une étuve. Cet appareil, qui a fait une révolution dans l’art du rafFmeur, est dû à MM. Rohfs et Seyrig.

(2) L’étamage au mercure rend malade, après un certain temps, du tremblement mercuriel, tout ouvrier qui s’y consacre.

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gent le mercure allié à l’étain. Pour une glace d’un grand volume, l’étamage réclamait cinq à six semaines, afin que le métal fût aussi bien que possible fixé contre le verre. Aujourd’hui, quarante minutes suffisent pour mettre sur la glace une double couche d’argent, qui ÿ adhère bien plus fortement que l’amalgame d’étain , ei qu’il suffit de recouvrir d’une couche de peinture à l’huile pour qu’elle soit inaltérable.

La traduction claire de ces accroissements de la puissance productive , c’est le bon marché des produits , afin que de plus en plus ils soient accessibles à tous.

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