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CHAPITRE V

De la puissance productive dans l'antiquité.

Il n’y a pas lieu de croire que le mouvement ascendant de la puissance productive de l’homme dans l’industrie ait jamais été suspendu pour un long espace de temps, excepté pendant la période qui suivit le renversement de l’empire romain , alors que des peuplades de barbares , pleins d’énergie et de courage, mais jusque-là étrangers à toute culture intellectuelle et à la pratique de la plupart des arts utiles, s’efforçaient confusément de s’établir au milieu des ruines d’une société affaissée sur ellemême , et exerçaient sur le monde une domination entourée de ténèbres.

Les doux grands peuples de l’antiquité auxquels la civilisation moderne remonte par une filiation incontes-

table, les Romains et les Grecs, étaient en possession d’un bon nombre de découvertes. Mais on est autorisé à avancer qu’ils étaient loin d’avoir une industrie puissante, et une grande force de production. A l’exception de la fonte et du zinc, dont les modernes tirent un si grand parti, ils connaissaient et employaient les métaux qui, pour la civilisation actuelle, sont de précieux auxiliaires. Ici je ne veux pas parler des deux métaux auxquels , dans le langage ordinaire, on réserve la dénomination ào, frécieux, l’or et l’argent; ce ne sont pas ceux qui rendent à l’homme le plus de services. Ceux que j’ai en vue sont le cuivre et le fer, plus le bronze, qui n’est que le cuivre associé à une petite proportion d’étain , et l’acier , qui est un dérivé du fer. Ces quatre métaux, l’antiquité les possédait et les travaillait; mais, quant au fer, et encore plus pour l’acier, elle ne savait pas les produire en grande masse et avec peu de travail, et on s’entendait mal à les élaborer, une fois qu’on les avait bruts. Le fer et l’acier étaient donc rares et chers, surtout l’acier, et, disons-le en passant, ce fait explique comment le tranchant d’un grand nombre d’outils, au lieu d’être en acier, se faisait alors en bronze , et par cela même était bien plus imparfait. Les anciens avaient la charrue , et les animaux leur servaient à faire le transport, non -seulement des choses, mais aussi des personnes. Mais quant aux choses, l’absence de routes charretières chez les Grecs et la roideur des pentes sur les voies romaines étaient de grands obstacles; et pour les personnes, les anciens n’avaient que des chars extrêmement incommodes, pour ne pas dire intolérables, alors même qu’ils étaient chargés d’ornements d’or, d’argent ou de bronze, car c’é-

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taient des véhicules non suspendus (1). Pour un trajet de quelque longueur, on était obligé d’aller en litière ou à cheval, et le voyage à cheval était fort pénible, puisque les anciens n’avaient pas imaginé l’étrier pour reposer la jambe.

La mécanique était très-peu avancée. Les moulins à eau n’étaient pas encore en usage; j’ai eu déjà occasion de le dire, on ne commença à les multiplier que vers la un de l’empire d’Occident. Les roues hydrauliques, qui peuvent tant ajouter à la puissance industrielle de l’homme, n’étaient pas usitées, et lorsqu’on les connut, c’étaient de grossiers appareils. On n’avait pas non plus le moulin à vent. Les anciens connaissaient les machines élémentaires, celles qui forment les organes des autres , le levier, le tour ou treuil , la vis, le plan incliné , mais ils ne savaient pas en faire ces milliers de combinaisons qui sont familières à la mécanique moderne et qui la constituent en grande partie. Il y avait d’ailleurs un obstacle matériel à ce que chez eux la mécanique fût avancée et développée : une mécanique perfectionnée suppose une métallurgie puissante.

(1) La suspension sur ressorts d’acier est une nouveauté dans le monde. Le fastueux Louis XIV lui-même n’en eut pas la jouissance. Ses carrosses, où c’était un si grand honneur de monter, étaient suspendus sur cuir, comme l’étaient les voitures populaires dites coucous qui, avant les chemins de fer, servaient à transporter la partie peu aisée de la population parisienne aux environs de la capitale. Ainsi le grand Louis XIV, dans toute sa gloire, ne pouvait rien de plus que de voyager dans une sorte de coucou, qu’on décorait sans le rendre plus doux. Il est vrai que les héros de la Grèce, Agamemnon, le roi des rois, et le vaillant Achille, et même Alexandre le Grand dans son entrée à Babylone, allaient sur un char dont le principe était celui du camion, et qui devait en avoir le mouvement insupportable.

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en état soit de forger facilement, c’est-à-dire à bas prix, de fortes tiges, des leviers, et cent autres pièces, plus ou moins massives, d’un fer et même d’un acier bien homogènes, soit de couler en fonte de fer une multitude infinie de rouages, de supports et d’autres articles. Or, leurs moyens d’élaborer le fer et l’acier étaient défectueux et sans puissance. A l’égard de la fonte, les anciens étaient encore plus en arrière que pour le fer et l’acier : on vient de voir qu’elle n’était pas inventée. Si les machines étaient au-dessous du médiocre et peu nombreuses, les outils n’étaient guère plus multipliés ni meilleurs. Faute de machines et d’outils, le fardeau du travail retombait sur les serviteurs et les esclaves, sans ménagement.

Les anciens possédaient le verre; mais ils n’en produisaient pas les grandes lames qui garnissent nos fenêtres, et nous permettent de répandre la clarté dans nos demeures, tout en les tenant closes. Ils n’en savaient pas faire des glaces; Cléopâtre et Aspasie se miraient dans une petite plaque de métal poli dont la plus pauvre paysanne des Alpes ou des Pyrénées dédaignerait, présentement, de se servir. Ils n’avaient pas imaginé non plus de tailler le verre pour les usages de l’optique, science que d’ailleurs l’esprit humain avait peu abordée encore.

Les énergiques réactifs que nous appelons les acides et les alcalis n’étaient pas à leur disposition, et quiconque a pris la peine d’observer sait quel rôle jouent dans l’industrie les uns et les autres. A lui tout seul, l’acide sulfurique en remplit un si grand, qu’un écrivain distingué a pu dire, ce qui a plus l’air d’un paradoxe que de la vérité, et ce qui pourtant n’est pas sans

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fondement, qu’on pourrait mesurer la civilisation d’un peuple à la quantité d’acide sulfurique qu’il emploie. L’absence des alcalis entraînait celle du savon , dont nous ne concevons pas aujourd’hui qu’un peuple industrieux et civilisé puisse se passer. L’alcool, qui est d’une si grande ressource dans les arts, était encore à découvrir.

La science physique, en général, n’existait qu’à l’état d’embryon. Lé génie de quelques hommes tels que le grand Archimède, avait sur ce point soulevé quelques coins du voile qui dérobait aux regards les secrets de la nature. Mais ce qu’on savait de cette science n’était presque rien en comparaison de ce qui restait à découvrir, et de ce que les modernes ont découvert en effet, depuis deux siècles ou deux siècles et demi. La science chimique était plus reculée encore : elle n’existait pas. On avait un petit nombre de recettes empiriques; mais elles n'étaient reliées par aucune doctrine, par aucune idée générale. L’industrie, à cet égard donc, procédait en aveugle ; c’est dire qu’elle ne pouvait avancer.

En un mot, pendant l’antiquité, la production avait lieu dans des circonstances telles que la majorité du genre humain était nécessairement, fatalement écrasée de travail, et tout ce labeur ne donnait à la société qu’un faible résultat, dont il ne revenait aux classes industrieuses qu’une petite part, strictement ce qu’il fallait pour empêcher le plus grand nombre des travailleurs, qui étaient esclaves, de mourir de faim ou de froid.

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