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CHAPITRE VI

De la puissance productive et de la situation de l’industrie pendant le moyen âge, et dans les temps qui ont suivi, jusqu’à la fin du xviii® siècle, époque de la révolution française.

Dès que le flambeau des connaissances humaines eut été rallumé en Europe, ce qui, par des causes profondes, coïncide avec l’héroïque mouvement des croisades, des découvertes se produisirent, et d’autres qui venaient du dehors s’acclimatèrent et se répandirent. On vit paraître des procédés meilleurs et des productions nouvelles. Une forte impulsion succéda à la torpeur des siècles barbares. La course des croisés, de toutes les nations confondues, à travers des climats lointains, avait réveillé les esprits. Ils avaient observé une nature différente et des arts autres que ceux auxquels ils étaient accoutumés. Ils avaient rapporté de leurs pérégrinations des faits importants en ce qui concerne diverses fabrications. Ils avaient recueilli aussi une certaine moisson de notions scientifiques, car ils avaient traversé plusieurs provinces de l’empire grec, où le flambeau de la science avait beaucoup pâli , mais n’était pas éteint comme dans les monarchies fondées par les barbares. Ils avaient même, à cet égard, pu faire d’utiles emprunts aux Sarrasins, chez lesquels les sciences étaient plus répandues alors que parmi les chrétiens occidentaux. Ceux des croisés qui regagnèrent leur patrie y rentrèrent ayant l’esprit moins dépourvu et plus ouvert; par la comparaison, dont ils avaient contracté l’habitude, ils étaient devenus de plus habiles observateurs. Ils aperçurent dès lors, dans leur ancien séjour, bien des choses qu’ils n’y avaient pas remarquées. Une fois dans

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cette voie, ils firent des pas rapides, car la doctrine du christianisme, plus que celle des temps passés, porte l’esprit de l’homme à pénétrer la nature intime des choses et les causes des phénomènes.

Parmi les productions nouvelles qui apparurent alors, on peut citer la fonte de fer. Cette découverte a fourni à l’industrie , non-seulement une matière commode pour une multitude d’usages, mais encore une méthode supérieure pour fabriquer le fer forgé lui-même.

Les progrès ou , pour mieux dire, la transformation de la navigation avait commencé déjà avant cette époque. Chez les anciens, la rame était le principal instrument de propulsion du navire. A partir du moyen âge, ce fut la voile, et celle-ci donna à l’homme une bien autre puissance pour parcourir les mers. Les hommes du Nord se firent remarquer par l’audace avec laquelle ils employèrent ce système, qui était de la nouveauté alors comme la vapeur l’est de nos jours. C’est ainsi qu’au xi® siècle ou même à la fin du x% ils avaient débarqué dans le nouveau continent. Ce fut ainsi que la grande pêche s’organisa.

Une des découvertes qui ont indirectement contribué au progrès général de l’industrie et de l’administration des États fut communiquée à l’Europe par les Arabes, dès le temps des premières croisades, sinon auparavant: je veux parler de la numération fondée sur la valeur de position des chiffres, de cette convention en vertu de laquelle un chiffre acquiert une valeur décuple en passant d’un rang vers la gauche (1). C’est la base de

(1) Le mérite de cette invention si simple, si ingénieuse et si féconde, appartient aux Indous, desquels les Arabes l’avaient reçue.

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la comptabilité privée et de la comptabilité publique ; c’est une invention en l’absence de laquelle il est presque impossible à l’homme de calculer et de se rendre compte. Cette découverte a été admirablement complétée, au xviC siècle, par celle des logarithmes, qui abrègent tant les calculs, mais qui ne sont pas encore suffisamment entrés dans l’usage ordinaire (1).

L’alchimie, à laquelle présidait une pensée qu’on peut taxer de chimérique, celle de transmuter les métaux de manière à les convertir en or, excita à un haut degré l’imagination de beaucoup d’hommes doués d’une intelligence supérieure. Elle les provoqua à faire, avec beaucoup de soin et avec une patience infatigable, les expériences les plus variées. La chimie ne sortit pas tout armée de leur cerveau, mais ils amassèrent une grande quantité de matériaux qui servirent plus tard à ériger l’édifice de cette science, dont les applications à l’industrie sont si nombreuses et si directes. Ils fournirent à leurs contemporains beaucoup de faits et de procédés dont la pratique industrielle s’empara, et ils lui livrèrent des corps nouveaux dont on fit aussitôt l’emploi. Tels furent, entre autres, les principaux des alcalis et des acides, et un grand nombre de sels. Les Arabes avaient fourni à l’Occident plus que des indications sur un des alcalis , la soude , et lui avaient ré vélé une substance d’un grand emploi dans les arts, l’alcool.

Une des importantes découvertes de l’alchimie fut la poudre à canon, qui devait changer l’art de la guerre, et exercer par contre-coup une grande influence sur la

(1) Cette découverte est due à Napier, mathématicien écossais.

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politique intérieure des États. On en fit aussitôt une application industrielle d’un grand effet, en l’introduisant dans l’exploitation des mines. Par suite, on eut les métaux plus abondamment et à plus bas prix, ce qui donna à l’homme un nouvel élément de puissance.

La boussole fut découverte ou du moins importée de l’extrême Orient, où elle était depuis longtemps en usage, d’une manière cependant qui laissait fort à désirer, dans l’Occident, qui ne la connaissait pas, mais qui y apporta aussitôt des perfectionnements par lesquels l’usage en devint plus facile et plus fécond ; car il semble être de la destinée des Orientaux qu’ils soient les auteurs de beaucoup de découvertes, mais que celles-ci , pour devenir usuelles, aient besoin de passer par les mains des Occidentaux. La boussole acheva la rénovation de l’art du navigateur, jusqu’à l’ère nouvelle dont notre génération a été témoin.

Le ver à soie, qui fournit le plus beau de tous les textiles, avait été, dès le temps de l’empereur Justinien, introduit en Europe , où ainsi l’on se familiarisa peu à peu avec l’art non-seulement de travailler la soie, mais aussi de la produire. Ensuite, l’Europe connut par les Arabes le coton , textile qui mérite d’être rangé avant la soie , parce qu’il fournit une innombrable variété de tissus commodes ou élégants et à bas prix, et qu’il occupe fort utilement des myriades d’ouvriers.

Les Arabes lui apportèrent aussi la canne à sucre, destinée à un si grand avenir.

La fabrication des étoffes en laine foulée date de la même période. Elle a permis de faire des vêtements plus chauds, tels que les comportent les climats où la civilisation européenne devait avoir ses principales rési-

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dences et jeter son plus vif éclat, ces climats étant plus septentrionaux et plus froids que ceux de la Grèce et de Rome.

Plus tard, c’est-à-dire à l’origine du xvP siècle ou à la fin du xv% on imagina les écluses à sas , qui , en permettant à l’homme de construire les canaux de navigation, lui ont mis à la main un instrument trèsprofitable pour sa puissance productive.

En somme, pendant la Renaissance, grande et glorieuse période qui vient après celle des croisades, l’industrie se trouva sur un grand nombre de points en avance sur celle des anciens. Un énergique essor était imprimé aux arts utiles, ou, pour en revenir à la puissance productive de l’homme, elle avait acquis alors un grand développement en comparaison de l’antiquité, et elle grandissait plus vite que pendant les siècles où les Grecs et les Romains avaient tenu le sceptre de la civilisation.

Par une liaison qui est conforme aux lois de la justice, les classes adonnées à l’industrie, réclamaient et obtenaient dans la société un degré d’influence auquel leurs pareils des sociétés antiques n’avaient pas été accoutumés. Les communes, composées de la réunion des corps de métiers , s’étaient organisées dans la plupart des États. Elles aspiraient à posséder des droits politiques. En France, Philippe le Rel les admit dans les états de la nation , et , sous le nom de tiers état , elles prirent part aux états généraux de 1302. Elles avaient fait plus dans quelques parties de l’Europe : elles y avaient conquis pour un moment une indépendance réelle. C’était le cas dans les Pays-Ras, dans l’Italie haute et moyenne, et çà et là dans l’Allemagne. Si elles

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eussent continué les unes d’être libres, les autres d’avoir une existence entourée de garanties respectées, telles que celles que portaient leurs chartes, l’industrie, lancée comme elle l’était, eût avancé avec une rapidité fort grande. Mais les classes féodales se mirent en travers de ce mouvement civilisateur. La richesse que l’industrie procurait aux artisans, bourgeois des villes, excitait leur cupidité. La puissance que ces villes mêmes acquéraient, irritait leur orgueil et menaçait leur domination. La noblesse donc, de concert avec les rois, et souvent sur leur appel, se mit en campagne avec la ferme résolution de faire rentrer sous le joug les bourgeois et les corps de métiers. Les communes de Flandres furent écrasées, mais non sans une résistance courageuse et ferme qui tint longtemps la fortune en balance. Celles d’Italie le furent par des condottieri sans foi ni loi , et souvent par leurs propres patriciens, auxquels, pour leur punition méritée, des souverains venus de par-delà les monts, devaient se substituer, après leur avoir fait sentir la pesanteur de leur bras. Celles de France furent dépouillées de la plupart de leurs franchises et accablées d’exactions, après que leurs chefs eurent été décimés. Celles d’Espagne furent obligées de courber la tête sous l’épée sanglante de leur roi. Les communes d’Angleterre furent plus heureuses que les autres : l’alliance intime qui dans ce pays, par une exception unique, avait uni sous le même drapeau la noblesse et les communes pour tenir tête à des rois qui prétendaient au despotisme, épargna aux communes les désastres que subissaient leurs sœurs du continent, de même qu'elle devait sauver l’aristocratie elle-même. Mais les communes d’Angleterre étaient alors peu avancées

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dans l’industrie. Ce n’étaient pas elles qui, à cette époque, étaient les dépositaires des destinées de l’industrie, et représentaient le mieux les classes laborieuses.

Ce fut ainsi que l’essor des classes vouées aux arts de la fabrication fut arrêté par les efforts en cela combinés de la noblesse féodale acharnée à leur perte et de la royauté qui aspirait au pouvoir absolu. La lutte où elles succombèrent remplit au moins une partie du xiv*’ siècle, le xv*’ et le commencement du xvi®. Du même coup , l’industrie vit ses progrès suspendus , ou fort ralentis en comparaison de ce qu’ils avaient semblé devoir être.

Il y eut un moment où les souverains de l’Europe parurent avoir à jamais asservi autour d’eux les populations industrieuses, et s’être mis en position de les accabler d’impôts, autant que ce serait leur bon plaisir. Ce fut peu après l’ouverture du xvi® siècle. Charles- Quint occupait le trône impérial et portait le sceptre des Espagnes; François P” régnait en France; Henri VIII était roi d’Angleterre. Ces princes, qui à eux trois tenaient toute l’Europe à peu près dans leurs mains, étaient dépensiers, d’une humeur absolue, et par conséquent fort peu respectueux pour les droits de leurs sujets. Ils avaient suivi, chacun dans leurs domaines, la même politique, qui était conforme à leur tempérament et à leurs goûts, et ils avaient eu le même succès. Les communes et leur population laborieuse étaient à leur merci. C’était vrai surtout des deux princes continentaux, François 1" et Charles-Quint. Dans les États de ces deux souverains, les classes féodales elles-mêmes se trouvèrent, en vertu d’un travail qui datait de plus loin, dépouillées des pouvoirs politiques qui leur avaient

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appartenu jadis, mais elles gardaient la suprématie sociale, et pouvaient se croire délivrées de la rivalité, à leur gré insultante, de ces corporations d’artisans et de marchands qui avaient un moment conçu le dessein et l’espoir d’être libres, ou au moins d’être comptées dans l’État.

La force qui pousse le genre humain en avant et qui favorise les classes industrieuses, à la condition qu’elles en soient dignes et qu’elles s’aident elles-mêmes, n’était cependant pas domptée. Elle devait prendre avec le temps une revanche éclatante. C’était le progrès de la société et la civilisation même qui étaient mis en question. C’était l’esprit humain qui était en cause, car il était solidaire de l’industrie et des populations qui s’y étaient vouées. Le perfectionnement des arts ntiles procède, en effet, de l’esprit humain directement, et il n’était pas possible de rendre définitif l’asservissement du tiers état, à moins d’enchaîner l’intelligence publique.

Or, on ne triomphe pas de l’esprit humain aussi aisément qu’on le supposait alors dans les châteaux de la féodalité ou dans les conseils des souverains. Au moment où l’on se flattait d’en avoir fini avec les prétentions des populations des communes à s’affranchir ou à posséder des garanties, l’esprit humain, qui n’avait pas donné sa démission, préparait par d’autres voies le progrès général de la société , et, implicitement au moins, celui des classes industrieuses et de l’industrie.

T^a renaissance des lettres et des sciences, par le moyen des ouvrages des grands génies de l’antiquité qu’on avait exhumés de la poussière des monastères, avait

NTKODUCTION.

mis les intelligences en activité et créé un courant rénovateur des idées et des opinions; la dispersion, aans les principaux États de l’Europe, des savants grecs qui fuyaient la domination turque après la prise de Constantinople par Mahomet II (1453), avait imprimé à ce mou vement un nouveau degré d’énergie. Ainsi était suscitée une forte destinée à grandir, qui devait avec le temps déterminer des effets proportionnés à sa puissance.

Dans le même temps se produisait une invention dont la portée était incalculable. L’art de l’imprimerie apparaissait pour fournir un levier aux intelligences d’élite, amoureuses du progrès, et pour exciter l’esprit humain, même parmi les classes jusqu’alors condamnées à l’inculture. Le génie de la liberté était ainsi encouragé à relever la tête, alors que les fauteurs du retardement croyaient l’avoir contraint à la tenir éternellement courbée. Il lui vint bientôt un puissant auxiliaire.

Juste au moment où Charles-Quint se flattait d’avoir noyé dans le sang de Juan de Padilla et des autres chefs des Commeros les libertés publiques de l’Espagne, la doctrine du libre examen, qui s’était déjà essayée dans les régions scientifiques et littéraires, éclata comme la foudre dans une région plus élevée encore. C’est à la religion même qu’elle s’attaqua, à l’occasion du scandale de la vente des indulgences. Le principe du libre examen en matière de religion fut proclamé par un moine allemand de l’ordre des augustins, Martin Luther, qui probablement n’avait pas conscience du changement profond que sa levée de boucliers devait à la longue déterminer dans la marche des affaires du monde et dans le gouvernement des États. Ainsi que l’a fait observer un philosophe, ce signal de la liberté, arboré sur le sanc-

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tuaire même, point culminant de l’organisation sociale et couronnement de l’édifice intellectuel, devait, dans un temps donné, provoquer la résurrection, cette fois définitive, de l’esprit libéral. Ce grand événement de la réformation religieuse fomenta aussitôt l’esprit d’investigation dans toutes les branches de l’activité des peuples; il prépara le renouvellement dans toutes les parties de l’ancien édifice.

En vain là plupart des rois laissèrent la carrière libre à l’inquisition, dont le mandat était de museler la pensée humaine et d’intimider les âmes portées à l’indépendance, tantôt par la torture accomplie dans le silence et le mystère des cachots, tantôt par le spectacle des supplices exécutés avec pompe sous la voûte du ciel, comme des cérémonies agréables à Dieu. En vain les parlements se montrèrent fanatiques et sanguinaires contre les novateurs. En vain la cour de Rome proscrivit les dissidents comme des scélérats coupables de tous les crimes, et favorisa, par des trames où elle eut le malheur de réussir, des attentats épouvantables contre les lois divines et humaines, tels que la Saint-Barthélemy. En vain elle insulta l’esprit humain en condamnant un homme que toute l’Europe savante respectait, Galilée, parce qu’il avait dit, ce qui était démontré clair comme le jour, que c’est la terre qui tourne et non pas le soleil. Le mouvement était imprimé, le grand mot du libre examen avait été prononcé et entendu de toute l’Europe. Il avait au fond des cœurs et dans les replis des intelligences un écho qui ne pouvait plus se taire. La civilisation fut en travail, tantôt sourdement, tantôt avec apparat, d’une révolution qui devait changer la face de la terre.

La grande découverte de Christophe Colomb (1492), accompagnée de celle de Vasco de Gama, et suivie des merveilleuses conquêtes accomplies par Fernand Cortez et par les Pizarres dans la direction de l’Occident, par Albuquerque et ses émules dans les Indes orientales, avait enflammé les imaginations et augmenté l’élan de l’esprit humain.

Désormais c’était comme un fleuve majestueux auquel on pouvait bien çà et là opposer des digues, mais dont il était impossible d’arrêter le cours. Les rois étaient bien puissants; les arrêts des parlements étaient bien redoutés; la cour de Rome était une rude jouteuse qui excellait à employer alternativement la ruse et les coups de tonnerre. Rien n’y fit. La scolastique, qui était l’enseignement officiel recommandé par l’Église, devint la risée des intelligences auxquelles on l’offrait en pâture. La raison humaine fit des trouées dans toutes les régions du domaine intellectuel, en s’assistant habilement de l’expérience qu’on dédaignait auparavant. Elle accomplit ainsi des découvertes remarquables, dont chacune devenait l’origine de découvertes nouvelles , et c’étaient autant d’encouragements pour l’esprit humain dans ses tentatives d’indépendance. Un jour, ce devaient être pour l’industrie autant de révélations.

Les beaux-arts avaient échappé au dédain et à l’oppression qui atteignaient les classes industrieuses. Les rois les ménageaient et les favorisaient même, soit par l’attrait qu’exerçait le beau sur leur esprit, soit à cause du luxe dont les peintres, les sculpteurs et les autres artistes, entouraient leurs personnes et décoraient leurs demeures. Or, les beaux-arts ont besoin de liberté; hors de cette atmosphère, ils ne sauraient briller ni

vivre. Par leur fraternité avec les beaux-arts, les sciences et les connaissances en général obtenaient quelque répit et se ménageaient quelques moyens d’adoucir leur servitude.

L’instinct de la civilisation, qui a toujours prise sur les intelligences distinguées, qu’il les rencontre sur le trône ou ailleurs, et, à son défaut, un sentiment de respect humain obligeaient les souverains à honorer, dans un certain nombre de cas au moins, le savoir, le génie et les talents qui, au jugement de la conscience publique déjà en possession d’une certaine autorité, faisaient la gloire de leur temps.

Le volage François P’’ se montrait cruel envers les protestants français : il laissait s’exécuter, avec des circonstances atroces, les massacres de Cabrières et de Mérindol ; il permettait qu’on traînât au bûcher Berquin et Dolet; il publiait contre l’industrie de l’imprimerie des édits dont rougirait aujourd’hui un kan des Tartares, parce que, à ce moment-là, son impression changeante était qu’il fallait se mettre en garde contre les nouveautés que cet art nouveau pourrait répandre. Mais en même temps il rendait un éclatant hommage à l’importance de la découverte de Gutenberg en fondant l’imprimerie royale; il appelait en France des savants étrangers, qui n’y venaient que pour y semer des idées nouvelles ; il encourageait les beaux-arts qu i agissent sur l’intelligence de manière à l’enhardir; il soutenait le poète Marot, qui était un novateur; il fondait le Collège de France, asile de la liberté d’enseigner, et par conséquent de penser.

Pour comprimer l’esprit du libre examen, qu’il jugeait incompatible avec le maintien de la religion, telle qu’on

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la lui expliquait, et avec la théorie qu’il s’était créée au sujet du gouvernement des peuples, Louis XIV n’hésita pas à fouler aux pieds ses devoirs, ses serments, l’intérêt de la nation. Il signa la révocation de l’édit de Nantes, se rendant ainsi coupable d’une faute ou d’un crime que la France expie chaque jour encore. Louis XIV pourtant créa l’Académie des sciences, et par là provoqua nécessairement l’esprit d’examen à s’exercer sur une multitude de sujets. Il fermait Port- Royal, en frappant d’une brutale main sur d’éminents philosophes, meilleurs chrétiens que lui, et sur des femmes admirables; mais en même temps il laissait ouverte l’Académie française et la comblait de faveurs. Il ne voyait pas que dans cette Académie peuplée d’hommes dont l’esprit lui plaisait, et dont tes hommages enivraient sa vanité, Port-Royal avait, non pas seulement des amis, mais encore des émules qui même en dépassaient les hardiesses. Il n’apercevait pas que Molière, qui, à la vérité, n’était pas de l’Académie, mais dont l’esprit y était, avait, par son Tartufe, porté à la fausse religion un coup plus terrible encore que Pascal par les Provinciales. Il ne réfléchissait pas que l’académicien Corneille, en faisant admirer au public la dignité hère et indépendante des citoyens de Rome, renversait tout l’échafaudage du système : l’État, c’est moi ; que l’inimitable fabuliste la Fontaine, quoiqu’il prît souvent la trompette pour célébrer la gloire du grand roi, apprenait à ses contemporains à juger les souverains conformément à leurs mérites et à les estimer selon leur équité , leur humanité , leur amour de leurs sujets ; que la bruyère , dans ses allégories et ses fictions percées à jour, démonétisait aux yeux du pu-

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blic ces courtisans dont lui-même Louis XIV se faisait un cortège au milieu duquel il s’imaginait apparaître comme Jupiter dans l’Olympe. Il acceptait et récompensait les services de Colbert, parce qu’il ne pouvait s’en passer pour les finances, sauf, il est vrai, à préférer, un jour, à ses sages conseils les funestes inspirations de Louvois. Par la main de Colbert, il encourageait l’industrie et le commerce, sans prendre garde que les manufacturiers et leurs ouvriers formaient un monde nouveau qui bientôt aurait la puissance d’exiger qu’on le gouvernât avec règle et mesure. Ne faisons cependant pas à Louis XIV un reproche de tant d’inconséquences ; elles sont au contraire à son honneur. L’inconséquence chez les souverains qui vivent sur un faux système est le correctif des mauvaises influences qui les entourent , des mauvais penchants qui les entraînent. Elle empêche leurs erreurs de dégénérer nécessairement en actes de folie qui ruineraient ou renverseraient l’État. La logique, avec un faux système de gouvernement, serait une exécrable tyrannie de tous les instants , sans qu’il y eût pour la société une issue pour échapper. L’inconséquence chez Louis XIV provenait de ce qu’il y avait en lui de grandes et royales qualités, en compagnie de beaucoup de préjugés, de fausses doctrines et d’un orgueil effréné.

L’industrie, à cette époque, n’avait cependant que des destinées peu brillantes. Son progrès était fort lent. Les institutions qu’elle avait désirées et qu’elle avait formées, pour sa légitime défense contre la féodalité, avaient été perverties et avaient tourné contre son avancement. Les corporations d’arts et métiers, qui un moment avaient fait trembler les rois en France et au

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dehors, étaient abaissées au-dessous même de l’impuissance, car elles s’étaient changées en instruments de retardement et d’oppression. La politique absorbante des rois les avait converties en un mécanisme de fiscalité. On les avait généralisées parce qu’on y avait trouvé un moyen de battre monnaie ; c’était comme un réseau pesant qui était étendu sur le corps industriel et y paralysait la liberté et la vie, car l’esprit de monopole, qui n’avait jamais été étranger au principe même des corporations , s’y était développé monstrueusement et y exerçait une domination sans partage. C’étaient des corps fermés où nul n’avait accès qu’avec la permission des occupants , qui y réservaient les places pour eux et leurs enfants. En retour des charges fiscales qu’elle leur imposait, la politique des rois avait donné aux membres des corporations cette déplorable compensation du monopole. L’immobilité tendait par là à asseoir dans l’industrie sa déplorable influence. Plus libres dans leurs allures , les savants ne laissaient pas que de faire des découvertes; mais on s’occupait trèsmédiocrement de les appliquer, et l’esprit de monopole, étant par sa nature même contraire à l’innovation, maintenait l’industrie dans ses anciens usages et ses anciennes pratiques, en face des idées mises au jour par la science, qui auraient pu donner l’essor à sa puissance productive. Des règlements tracés par des mains patriotiques cependant (car qui pourrait révoquer en doute le patriotisme de Colbert?), ne contribuaient pas peu à enchaîner l’industrie à des procédés surannés; ces règlements, en effet, prescrivaient minutieusement le mode même de la fabrication.

Colbert avait commis une autre erreur plus l’egret-

INTRODUCTIOIS.

table encore , car ce fut lui qui consolida et généralisa dans toute la France le système des corporations avec les maîtrises et les jurandes, et qui l’étendit même au commerce. Par les conditions qu’il formula, et qui devinrent définitives jusques à la révolution de 1789, « l’hérédité féodale, le principe de la caste fut constitué jusque dans le peuple des travailleurs (1). » Cependant, aux états généraux de 1614, dans son cahier justement resté fameux, le tiers état avait demandé le rapport des ordonnances de 1581 et de 1597, dont Colbert reprit, étendit et fortifia les dispositions dans fédit de 1686. Comment l’industrie aurait-elle pu avancer , ayant aux jambes deux boulets , le système ultra-réglementaire et les corporations érigées en monopoles?

C’est ainsi que, sous les derniers rois de France, l’industrie fut loin d’accomplir les progrès que comportait fétat des connaissances humaines, ou, pour dire la même chose autrement, c’est ainsi que la puissance productive et la création de la richesse furent loin d’acquérir les développements qui étaient possibles et qui eussent été si désirables.

On peut se former une idée de la torpeur au sein de laquelle l’industrie sommeillait, par ce fait que les règlements de fabrication tracés par Colbert, étaient encore en vigueur en 1789, plus d’un siècle après, sans que les corporations d’arts et métiers s’en plaignissent. On a un moyen classique de constater tout ce qu’avaient d’arriéré les arts qui fournissent aux autres ce dont ils ont un si impérieux besoin, la force motrice : ce sont les dessins de la machine de Marly, construite aussi sous

(1) M. Henri Martin, Histoire de France, tome XII, page 148.

INTRODUCTtON.

Louis XIV. C’est le type de la mécanique de ce temps-là. Combien n’a-t-elle pas été célébrée? Avec quel soin ne l’entretenait-on pas, comme si c’eût été un chef-d’œuvre? Ce n’était pourtant qu’une machine difforme, monstrueusement compliquée, faisant beaucoup de bruit et fort peu de travail, quelque chose de si défectueux qu’aujourd’hui un mécanicien de village se refuserait à prendre la responsabilité d’un pareil engin.

Sur le reste du continent européen la situation était à très peu près la même qu’en France. En Angleterre , elle était meilleure. C’était la seule contrée de l’Europe où la liberté politique se fût conservée. Le régime représentatif s’y était solidement assis , et la chambre des communes, quoique bien loin d’exercer l’influence qu’elle a acquise de nos jours, était restée une puissance. Les conditions de l’industrie s’en ressentaient; elle avait beaucoup plus la liberté de ses allures ; elle était beaucoup moins, entravée par le monopole des corporations, et elle pouvait ainsi accomplir des progrès plus signalés que chez les peuples continentaux.

Enfin un jour vint où les différentes parties du faisceau des connaissances humaines se rapprochèrent par une attraction naturelle aussi indomptable que celle qui préside au système planétaire. De ce rapprochement sortit une nouvelle école de philosophie dont les esprits les plus généreux et les plus rares talents furent les adeptes ou les maîtres. C’est cette philosophie qui, prenant en main la cause de la liberté et de l’égalité , a fait une immortelle campagne, sur quelques scènes de laquelle on voudrait jeter un voile, mais dont l’issue a été une victoire digne d’être récompensée par les transports de la reconnaissance du genre humain. A partir

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de 1789, elle a changé la constitution politique de toute l’Europe successivement, et décide une transformation sociale qui se complète par un travail incessant. L’industrie participe à ce mouvement rénovateur tout autant pour le moins que les autres institutions de la société. Ses diverses branches sont dans une évolution continue. La puissance productive de l’homme s’y développe à vue d’œil.

Quelques personnes pourront trouver hors de propos les aperçus qui précèdent, et s’étonner de ce que je mêle ainsi le progrès politique et social au progrès industriel. En cela, je ne fais que me conformer à la nature des choses et aux leçons de l’histoire. Il est dans la nature des choses que l’industrie ne prospère et ne grandisse que là où les lois et les mœurs, garantissant la sécurité et favorisant la liberté , lui laissent prendre les allures qui lui conviennent, et lui donnent des garanties contre les excès d’autorité et le caprice des influences, aussi bien que contre les violences de l’anarchie. L’histoire proclame que là où l’esprit humain a été asservi et où les lumières ont été tenues sous le boisseau, l’industrie a langui ou est demeurée stationnaire, tandis que dans les pays vraiment libres elle fait des progrès continuels. Et comment en serait-il autrement? L’industrie n’est qu’une des manifestations de l’esprit humain; elle fait donc cause commune avec lui. L’industrie est sans ressort quand la liberté du travail lui manque, et la liberté du travail n’est qu’un cas particulier de la liberté générale.

SECTION in.

DES PROGRÈS DE LA PUISSANCE PRODUCTIVE, OU DE l’aVANCEMENT DE l’industrie DEPUIS LA DERNIÈRE EXPOSITION.

La période qui sépare une exposition universelle de la suivante n’est pas assez longue pour qu’il puisse toujours y avoir lieu de signaler, dans cet intervalle, des faits bien saisissants qui soient la révélation d’un accroissement considérable de la puissance productive, et qui en fournissent la mesure. Entre l’Exposition de 1862 et celle de 1855, et même de 1851, on n’aperçoit pas au premier coup d’oeil de ces éclatantes nouveautés industrielles qui mettent aux mains de l’homme un grand supplément de pouvoir créateur, telle que fut, à la tin du siècle dernier ou au commencement de celui-ci, la machine à vapeur de Watt, la première qui ait été vraiment perfectionnée, ou comme fut en 1830 l’application de la vapeur au transport des hommes et des choses, par l’invention de la locomotive ; car c’est la locomotive qui a fait du chemin de fer un des instruments les plus utiles à la production qu’on ait jamais vus, et par elle le nom de Steplienson mérite de parvenir à la postérité la plus reculée. L’industrie humaine cependant n’a point été stationnaire, à beaucoup près, depuis 1851 ni depuis 1855. Elle s’est perfectionnée

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visiblement. Dans la plupart des branches, elle fait mieux pour la même dépense de force vive, ou , ce qui revient au même, elle fait aussi bien pour une dépense moindre. En un mot, l’homme a acquis un nouveau degré de puissance productive qui est apparue sur toute la ligne. Sous quelles formes ce progrès s’est-il montré plus particulièrement? Il convient ici d’entrer dans certains détails.

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