‹ L'Exposition universelle de 1862Chapitre 33 sur 40 · CHAPITRE Ht · texte numérisé non relu

CHAPITRE Ht

Instruction générale et spéciale.

La puissance productive de la société est subordonnée dans une forte mesure à l’aptitude et à l’intelligence personnelle des populations qui fournissent à l’industrie ses agents, ses employés, ses ouvriers et ses ouvrières; il m’est impossible de ne pas mentionner celles-ci, car le nombre des femmes qui sont occupées dans les manufactures est extrêmement grand ; dans la fabrication des tissus, il excède celui des hommes. De là ressort la nécessité de l’éducation générale et spéciale de toutes les classes. Les machines, tout en dispensant de plus en plus l’homme de coopérer personnellement par sa force musculaire à la production, exigent son attention soutenue, et lui imposent l’obligation de savoir quelque chose ; car il lui faut bien connaître au moins l’appareil qu’il emploie. En un mot, le mode suivant lequel l’industrie est constituée de nos jours est un appel incessant à l’intelligence des populations ouvrières. Raison décisive pour que celle-ci soit cultivée, quand bien même l’humanité et la politique n’imposeraient pas à l’État et à la société le devoir de veiller à l’avancement intellectuel de toutes les classes.

Ce n’est pas qu’il n’existe encore aujourd’hui une certaine école au gré de laquelle ce soit un danger

IMTRODUCTION.

et un mal de répandre l’instruction. On ne l’avoue pas, mais on le pense et on agit dans le sens de sa pensée. Cette doctrine a pesé longtemps sur notre système d’instruction primaire, même depuis la révolution de 89, et aujourd’hui nous n’en sommes pas dégagés encore. Il n’est donc pas superflu de poser la question au grand jour, afin qu’elle soit discutée et résolue, et que la solution, qui ne peut être que favorable à la propagation des connaissances, soit enfin mise en pratique.

L’expérience est une autorité devant laquelle sont tenus de s’incliner même les adversaires les plus obstinés de l’instruction populaire, car ils se donnent pour les hommes pratiques par excellence. Or l’expérience a prononcé un arrêt qui semble souverain : beaucoup de nations se sont décidées, depuis un demi-siècle, à instruire plus qu’auparavant les classes pauvres sans exception. Elles ont même rendu obligatoire la fréquentation des écoles primaires, afin que les populations des campagnes et des villes cessassent de croupir dans l’ignorance, qu’elles sussent lire, écrire, compter et même dessiner, qu’elles y joignissent un certain ensemble de notions utiles, dans les villages, concernant le jardinage et l’agriculture; dans les villes, touchant les sciences mécanique , physique et chimique. Ce système a porté les meilleurs fruits. C’est ainsi que la face de la Prusse a été changée, et que les sables du Brandebourg se sont recouverts d’un peuple avancé et heureux ; c’est ainsi que la Suisse, au milieu de ses âpres montagnes et de ses glaciers, est parvenue à faire jouir ses habitants d’un degré de bien-être qu’on trouverait difficilement chez d’autres peuples installés sur de riches terroirs. C’est ainsi que l’Autriche, dont l’industrie était

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si arriérée il y a trente ou quarante ans, s’est élevée au point d’exciter l’admiration dans les galeries du palais de Kensington. C’est ainsi que dans l’Amérique du Nord a surgi un ordre de choses où les classes qui vivent du travail de leurs mains sont en plein dans le courant des idées et des sentiments du xix® siècle, et ont une part appréciable des biens matériels que produit l’industrieuse civilisation du temps présent.

Au lieu de voir un danger dans la propagation des connaissances, pénétrons-nous bien de la vérité que Tocqueville a exprimée en ces termes : « Les lumières sont les seules garanties que nous ayons contre les écarts de la multitude (d). »

Il faut à la société aujourd’hui des écoles assez multipliées pour que la généralité de ses membres cesse d’être privée des .connaissances élémentaires essentielles à la fécondité du travail humain, à savoir : la lecture, l’écriture, le dessin, avec les notions principales de la mécanique, de la physique et de la chimie appliquées, ici aux arts de l’agriculture, là aux arts manufacturiers. Un tel enseignement, organisé sur des proportions assez vastes pour qu’il soit sous la main de tous, doit être considéré désormais comme une nécessité publique du premier ordre. II est tout aussi indispensable d’avoir un système d’écoles de ce genre qu’il peut l’être d’avoir des cours de justice pour prononcer sur les contestations des particuliers, ou une police pour veiller sur la propreté et l’hygiène des villes.

Je regrette d’avoir à dire qu’à cet égard la France a aujourd’hui encore beaucoup à désirer. Le programme

(1) Alexis de Tocqueville, Correspondance, tome I, page 311.

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d’enseignement de nos écoles primaires est excessivement restreint, et encore, tel qu’il est, il s’en faut bien que la totalité de la population y soit initiée. Une multitude d’enfants ne mettent pas le pied à l’école, et beaucoup de ceux qui s’y rendent n’en profitent guère , parce qu’ils ont peu d’assiduité, et quelquefois parce que le personnel enseignant est médiocrement instruit, ou n’a qu’un zèle insuffisant. Au surplus, si peu que donnent les instituteurs, ils rendent à la société audelà de ce qu’ils en reçoivent. Une pensée de parcimonie, qui n’était pas sans quelque mélange de dédain et d’hostilité pour l’instruction primaire, a fixé le traitement des instituteurs primaires tellement bas, que dans ces conditions il est impossible d’attirer et de retenir un homme qui se sent quelque valeur. Le ministre actuel de l’instruction publique, rempli de la meilleure volonté, a pu, par un prodige d’économie, sans que son budget eût été accru, augmenter dernièrement le traitement de ces fonctionnaires ; mais à quel point a-t-il pu le porter? à 700 francs pour la plupart des cas, c’està-dire à une somme inférieure à ce que gagne dans les villes un ouvrier médiocre, à peine égale à ce qu’est devenu le salaire du terrassier dans un quart ou un tiers des départements, depuis que la construction des chemins de fer a provoqué une grande demande de bras. L’instituteur communal, dans les communes rurales, est moins bien partagé que le terrassier sous d’autres rapports : il a moins que lui la jouissance d’un bien que les hommes prisent très-haut de nos jours, l’indépendance; il est placé dans un assujettissement absolu. Le lecteur trouvera dans les rapports relatifs à la classe xxix, et particulièrement dans ceux de M. Ro-

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bert et de M Rapet, des renseignements propres à bien l’éclaii er au sujet de ce qui manque au système d’instruction primaire de la France, avec d’utiles indications sur ce qu’il y aurait lieu de faire. M. Robert a discuté avec un sentiment patriotique la grave question de l’enseignement obligatoire (d).

Ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans le détail des changements à apporter au programme et au régime des écoles primaires, au point de vue des besoins de l’industrie, ni de tenter un exposé de l’organisation et des méthodes d’enseignement qui conviendraient le mieux pour les écoles spéciales. La dernière question a fait l’objet d’un rapport plein d’intérêt de MM. le général Morin et Tresca, directeur et sous-directeur du Conservatoire des arts et métiers. Je ne crois pas pourtant pouvoir me dispenser de mentionner l’École appelée la Martinière, de Lyon, qui remplit si bien la mission dont il s’agit. Le succès de cette École rendra facile la tâche de l’autorité, lorsqu’elle se proposera de doter les principaux foyers de l’industrie française d’un enseignement adapté aux convenances de leurs populations ouvrières et aux intérêts de leurs industries (2).

Ce serait déjà un bienfait pour les populations ouvrières, si, dans les écoles primaires, on accoutumait les enfants à manier la table des logarithmes et la règle à calculer qui en dérive. Si chaque contre - maître avait dans sa poche la règle à calculer, comme un ins-

(1) Tome VI, classe xxix, page 168.

(2) La Martinière a été décrite tout récemment par un ancien officier du génie, M. Antonin Monmartin, de Lyon, qui a pris une part importante à la fondation de l’École, et qui n’a pas cessé d’en être un des administrateurs les plus dévoués et les plus éclairés.

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trument usuel, l’industrie nationale s’en ressentirait.

Cours de comptabilité pour les femmes, à Lyon. — On ne sait pas le bien que peut faire dans une ville industrieuse une institution d’éducation professionnelle montée même avec une petite mise de fonds , lorsqu’elle a un bon programme et qu’elle est dirigée par une personne d’intelligence et de bonne volonté. Je prendrai encore un exemple dans la ville de Lyon , qui a le bonheur de posséder nombre de citoyens éclairés et animés de sentiments généreux, qu’ils s’entendent admirablement à mettre en action. Cet exemple intéresse les femmes, que l’on a le tort de négliger trop dans les programmes d’instruction, comme si elles n’étaient pas de moitié dans chaque ménage, et comme si, dans la classe ouvrière de même qu’ailleurs , elles n’influaient pas tout autant que le mari sur l’avenir des enfants.

La Société d’instruction primaire du Rhône, qui a fait et continue de faire beaucoup de bien dans le département, et surtout dans sa métropole, a établi à Lyon, il y a peu d’années, un cours de comptabilité pour les femmes. Une femme qui sait la tenue des livres est un trésor pour l’artisan, le boutiquier, le petit manufacturier, l’agriculteur. Elle contribue à la prospérité de sa famille, et les familles prospères font la richesse et la force de l’État. Ce cours de tenue des livres est accompagné de leçons concernant les dispositions principales et usuelles du Code do commerce et la géographie commerciale (1).

(1) Le cours de tenue des livres a été publié, à Lyon, par la personne qui en est chargée, et qui s’en acquitte à la satisfaction générale, Luquin, sous le titre ^'Études commerciales.

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Les frais de ce cours sont partagés entre par la ville de Lyon, qui se montre toujours libérale quand il s’agit des grands intérêts de la population ouvrière, et la chambre de commerce, qui s’est fait une position unique en France dans la considération publique, tant elle a montré de zèle, de lumières et d’indépendance véritable, toutes les fois qu’elle a été appelée à délibérer sur d’importantes questions.

L’enseignement primaire, élargi comme il a été dit, n’est pas la seule branche de l’instruction publique qui intéresse directement l’industrie; l’enseignement des beaux-arts lui importe beaucoup aussi.

De r enseignement des beaux-arts. — La nécessité de répandre l’enseignement des beaux-arts parmi les populations ouvrières est certainement indiquée par l’intérêt général de la civilisation française; car y a-t-il une véritable civilisation là où manque le sentiment du beau? En se restreignant, comme il convient ici, à ce qui est d’utilité industrielle, il est indispensable que les ouvriers d’une partie au moins des manufactures soient initiés aux arts de la forme, du dessin et de la couleur, par des cours appropriés. C’est obligatoire en France, parce qu’une bonne partie dé nos succès industriels tient à la supériorité du goût français. Il est donc essentiel que l’enseignement des beaux-arts soit mis à un niveau élevé dans celles de nos cités qui en sont déjà pourvues, et qu’on l’étende à d’autres villes où les manufactures ont acquis une grande consistance depuis un quart de siècle, et qui, néanmoins, sont encore privées de cette éducation spéciale.

Car, là aussi, il peut arriver que les premiers devien-

irSTKODÜCTION.

lient les derniers, et que les derniers soient à leur tour les premiers. Il y a quatre cents ans, qu’étions-nous nous-mêmes, en fait de goût, dans la plupart des beauxarts ? ce que Voltaire aooelait des Welcnes. i^es taliens, au contraire, avaient la palme. La roue de la fortune a tourné : l’Italie ne compte plus dans les beaux-arts, la musique exceptée (1), si ce n’est par son passé, et le premier rang nous est échu. N’y a-t-il pas, dans ce revirement, un éloquent enseignement du sort qui pourrait nous être réservé à nous-mêmes si nous cessions de faire des efforts?

Si notre supériorité en fait de goût demeurait incontestée, si aucune rivalité ne surgissait, de manière à inquiéter notre suprématie, nous pourrions demeurer tels que nous sommes, et nous endormir dans notre triomphe dont nous nous flatterions de jouir à perpétuité; mais il n’y a pas de brevet perpétuel pour l’excellence artistique ni pour aucune autre. Il nous survient des émules, et la prééminence de la France dans le domaine du goût pourrait être ébranlée prochainement, si nous n’y prenions garde. Les juges les plus compétents remarquent, dans les applications de l’art à l’industrie chez nous, quelques symptômes de décadence. C’est ce qui a été très-bien dit et fortement motivé par M. Mérimée dans un rapport spécial, à l’occasion des articles d’ameublement (2). Les observations de M. Badin, dans son rapport sur les tapis, sont dans le même

(1) Pour quelques arts secondaires, tel que celui des camées, l’Italie est encore à un rang très-élevé. Voir le rapport de M. Fossin, tome VI, classe xxxiii, page 469. Mais ce sont là des détails qui n’infirment pas notre assertion.

(2) Voir tome VI, classe xxx, page 427.

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sens (1). Or, tandis que nous sommes stationnaires, d’autres s’élèvent. Le mouvement ascendant est visible surtout chez les Anglais. Tout le monde a été frappé du progrès qu’ils ont fait, depuis la dernière exposition, dans le dessin des étoffes et la distribution des couleurs, ainsi que dans la ciselure et la sculpture, et en général dans les articles d’ameublement. Jusque-là, il faut le dire, ils étaient plutôt renommés pour leur mauvais goût; mais ils ont compris que c’était affaire d’éducation. Ils ont donc institué, avec beaucoup d’intelligence et avec cette persévérance qui leur est habituelle, l’enseignement des beaux-arts en vue de l’avancement de leur industrie. Tout le monde y a concouru : l’État, par la branche d’administration publique qui porte le nom de Department of Science and Art ; les localités directement intéressées, par des votes annuels de fonds ; les associations spéciales et les particuliers, par des souscriptions. On a puisé aussi largement dans le reliquat considérable qu’avait laissé l’Exposition de 1851. Le principal résultat de ces efforts combinés est le Musée-École du Sud de Kensington (South-Kensington Muséum), vaste établissement, où un grand nombre de jeunes gens des deux sexes viennent se former dans les arts du dessin, par le moyen de bons modèles, et sous de bons professeurs, en même temps que des cours bien faits et des collections heureusement disposées les initient aux sciences appliquées. Cette école-musée compte de nombreuses succursales dans les villes manufacturières. Cette organisation, très-bien conçue, fonctionne parfaitement sous l’intelligente direction de sir Henry

(1) Voir tome V, classe xxii, page 129.

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Cole. M. Mérimée l’a dessinée à grands traits (1).

M. Mérimée, qui dans son rapport a traité le sujet en maître, fait cette réflexion que la qualité de l’enseignement des beaux-arts, dans un État, dépend principalement de l’institution qui est placée au faîte, et, en conséquence, il examine la grande École des beauxarts de Paris, par lui considérée avec raison comme la source première des notions et des méthodes qui se répandent dans le pays en cette matière II en signale l’organisation comme laissant fort à désirer. En cela M. Mérimée n’est que l’écho de l’opinion générale. L’École des beaux-arts est une institution non pas seulement à modifier dans quelques détails, mais à réédifier de la base au sommet. Il faut en changer l’esprit comme la pratique. Des hommes éminents y portent le titre de professeurs; mais fensemble du mécanisme est au-dessous du médiocre et manque son objet. Faisons des vœux pour que le ministre, homme de goût, qui a l’École des beaux-arts dans ses attributions, prenne l’affaire en main avec la vigueur qui est un des caractères du gouvernement impérial. Puisse- t-il concevoir la noble ambition d’attacher son nom à une réforme qui imprimerait une impulsion salutaire aux beaux-arts et à plusieurs branches de l’industrie nationale !

De renseignement des facultés de droit. — Puisque nous en sommes à parler de l’enseignement supérieur, nous en signalerons une autre branche qu’il y a lieu

(1) Les rapports de plusieurs autres jurés, et entre autres celui de M. Lan, tome VI, classe xxxi, page 332, offrent sur le même sujet des observations qu’on lira avec profit.

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(le modifier dans l’intérêt de l’avancement industriel du pays. Les facultés de droit exercent sur la marche de l’industrie, et sur l’étendue des encouragements et des facilités qu’elle reçoit, une action qui, pour être indirecte, n’en est pas moins considérable. Elles sont le rendez-vous d'une jeunesse d’élite, appartenant à des classes riches ou influentes , et qui se destine au barreau , à la magistrature , à plusieurs ordres de fonctions publiques. C’est un fait que les facultés de droit fournissent à l’État, principalement par l’intermédiaire du barreau , le plus grand nombre des hommes qui l’administrent et le gouvernent, et au pays les hommes qui ont le plus d’autorité dans les assemblées législatives. Malheureusement, l’enseignement des facultés de droit est tel que la jeunesse y puise, avec un luxe excessif, des connaissances étrangères à l’organisation des sociétés modernes et aux intérêts qui s’y développent le plus, tandis qu’elle y reste privée des moyens de se amiliariser avec les convenances et les nécessités de l’industrie en général; les étudiants y sont bourrés de droit romain , où ils chercheraient en vain soit l’empreinte du principe de la liberté du travail, fondement consacré aujourd’hui de la politique industrielle, soit des notions justes sur le rôle qui appartient aux capitaux et au crédit dans une société organisée comme la nôtre. L’économie politique pourrait semer dans ces jeunes esprits des idées saines sur ces importants sujets; elle donne un excellent commentaire du principe vital de la liberté du travail, et partout hors de France elle est enseignée aux hommes dont la loi ou l’administration doivent être la carrière. Mais elle est bannie du programme de nos facultés de droit.

INTHODLCTION.

La conséquence est aisée à prévoir : les lois et les règlements administratifs, préparés et rédigés, puis interprétés et appliqués par des législateurs ou des fonctionnaires élevés dans le giron de ces facultés, au lieu d’être constamment favorables à la marche de l’industrie, tendent souvent à l’entraver. Quelque bien doués que soient les hommes, quelque grand que soit leur dévouement au bien public, il est difficile qu’ils ne restent pas plus ou moins dominés pendant toute leur vie par les idées qu’on aura jetées dans leur esprit, à cet âge de vingt à vingt-cinq ans où le cerveau humain achève de se modeler sous la main des maîtres.

On compte certainement dans les rangs du barreau français beaucoup d’hommes éminents, et un nombre plus grand encore d’excellents citoyens, pleins des meilleures intentions ; de même dans la magistrature. Il n’en est pas moins vrai que la direction d’esprit du barreau et des tribunaux s’est maintes fois montrée contraire au courant des idées dont l’industrie, d’accord avec la civilisation, réclame le triomphe. La même opposition contre cette forme du progrès social se révèle souvent dans les assemblées politiques où le barreau exerce la suprême influence.

Ainsi , le régime restrictif sur le taux de l’intérêt a plus de partisans que d’adversaires dans les régions où les lois se préparent et se votent, et voilà pourquoi la loi de 1807 n’est pas abrogée encore. De même, diverses dispositions limitatives ou réglementaires , qui gênent les transactions, sans donner une protection bien efficace aux intérêts qu’elles ont pour objet de défendre, résistent imperturbablement à toutes les tentatives qui ont pour objet de les réformer. C’est ainsi que s’éternise

notre système d’hypothèques, y compris les hypothèques légales. Il a fallu la dictature de 1852 pour instituer le Crédit foncier, en faveur duquel on a établi une dérogation, par privilège, à ces restrictions depuis longtemps reconnues pour abusives par les meilleurs esprits. Pareillement, si la réforme commerciale avait été mise aux voix, soit parmi les avocats et les magistrats , soit dans nos assemblées politiques, cette réforme, qui a eu un succès si plein et qui ne compte plus de contradicteurs, si ce n’est quelques hommes aveuglés par la passion politique , n’aurait obtenu cependant qu’une petite portion des suffrages.

Concluons : l’effet de l’enseignement actuel des facultés de droit est de susciter dans la société une puissante influence qui, mise en présence de l’industrie en général, et surtout de l’industrie manufacturière et du commerce, agit plus volontiers dans le sens de la restriction et d’une réglementation excessive II y a lieu de réviser et de compléter le programme des cours de ces facultés, afin que les hommes distingués, qui en sortent en si grand nombre, se montrent, vis-à-vis du commerce et généralement de toutes les branches de l’industrie, animés du même libéralisme qu’ils sont si empressés de manifester dès qu’ils sont transportés sur le terrain de la politique. C’est ainsi qu’une grande masse de talent et de savoir, qui souvent s’est employée à retarder la marche et le développement de nos institutions industrielles, s’inspirant désormais de la liberté, servirait à les perfectionner et à les fortifier, et, par là, contribuerait plus largement qu’aujourd’hui à la prospérité et à la grandeur du pays.

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