‹ L'Exposition universelle de 1862Chapitre 38 sur 40 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Changements que doit subir le service des intermédiaires ou le commerce.

Je dois iiidiquer ici une amélioration qui est moins dans la main de l’autorité que dans celle des particuliers. Quand le producteur est parvenu à produire un certain article aussi bien à meilleur marché, et que la concurrence entre les chefs d’industrie les a déterminés à livrer l’article avec une baisse correspondante, il n’est pas encore certain que le public consommateur jouira de la baisse consentie par les manufacturiers, ainsi qu’il aurait -lieu de l’espérer et qu’il s’en croit le droit. Entre le producteur et lui sont des intermédiaires qui peuvent empêcher ou amoindrir ce résultat si désirable. Ainsi se soulève la question des intermédiaires de toute sorte, commerçants en gros, en demigros et en détail, qui sont placés entre le producteur et le consommateur. Que ces intermédiaires rendent des services à la société, c’est évident; ils en rendent même de plus d’un genre; mais dans un très-grand nombre de cas ils les font payer extrêmement cher. Loin de moi la pensée d’accuser le commerce d’une cupidité systématique ; mais les commerçans subissent, sans chercher suffisamment à s’y soustraire, les circonstances qui enchérissent la fonction dont ils sont chargés et ils conservent de mauvaises habitudes qui n’ont plus de raison d’être, mais que du reste il ne dépend pas toujours de leur volonté seule de changer.

INTKODUCTION.

En somme, le mécanisme représenté par les intermédiaires est compliqué; il est défectueux; il absorbe stérilement une très-grande quantité de force vive. C’est comme les grandes machines en usage il y a un siècle ou deux, dont l’effet utile n’était aucunement en propor tion de la puissance virtuelle du moteur.

On peut facilement se rendre compte des frais qu’occasionne le service des intermédiaires par la comparaison des prix de vente en gros, c’est-à-dire au moment où la marchandise sort de la manufacture, et des prix du détail, quand elle est livrée au consommateur qui va s’en servir. On peut constater que dans le plus grand nombre des cas la différence est très-grande. Quand elle n’est que de 20 0/0, le public a lieu de s’estimer favorisé. Il n’est pas rare qu’elle aille nonseulement à 50, mais à 100 0/0 et bien au delà. Il y a même des articles que le consommateur paie trois, quatre ou cinq fois ce que le producteur les a vendus. Un des exemples à citer est celui des objets de mercerie; les boutons de porcelaine en offrent un des plus curieux. Une denrée qui joue un plus grand rôle que les boutons de porcelaine et que la mercerie, le vin, est surchargée sans vergogne par les restaurateurs de la plupart des pays, autant et plus par les hôteliers de Londres et des environs que par leurs confrères de Paris. Quand ils ne le font payer que le double de ce qu’il leur coûte, le consommateur a lieu de se tenir pour très-satisfait.

Les choses se passent alors comme si la puissance productive de l’industrie était fort affaiblie.

Les intermédiaires, je veux dire quelques-uns d’entre eux, occasionnent un dommage d’un autre genre qui, par rapport au public consommateur, équivaut aussi à la

INTRODUCTION

suppression d’une partie de la puissance productive de l’industrie : ils manipulent sans conscience les produits qu’on leur a livrés de bonne foi, et les altèrent par des mélanges, de manière à accroître la somme de leurs profits. Combien de fois n’a-t-on pas vendu de l’amidon pour du sulfate de quinine! Il est passé en règle que certains produits soient toujours sophistiqués; la question n’est plus que d’obtenir qu’ils ne le soient pas audelà d’un certain point. Enfin on fraude sur la quantité avec non moins d’impudence que sur la qualité.

Au sujet des altérations qui se pratiquent trop souvent, le législateur a fait ce qu’il pouvait en prononçant contre ces méfaits des peines sévères. De même pour la fraude plus ou moins grossière, mais non moins coupable, qui consiste à tromper sur la quantité. Si le public consent à. prêter son concours à l’autorité pour la répression de ces abus, on finira par en triompher; s’il s’y refuse, le mal se perpétuera, et le public ne devra s’en prendre qu’à lui-même. Mais le tort qu’éprouve le consommateur par le fait des frais qu’occasionne le service des intermédiaires, abstraction faite de toute fraude sur la quantité ou la qualité, est de beaucoup le plus considérable de tous les griefs. Comment porter remède à ce mal?

Par des moyens qui sont déjà en activité. Les frais causés par les intermédiaires sont dans une certaine mesure en raison de leur nombre. Or ce nombre tend à diminuer dans une forte proportion par diverses causes; et d’abord par l’effet des chemins de fer, qui permettent au consommateur d’entrer en rapport direct avec le producteur ou avec un premier intermédiaire, qui désormais tiendra lieu de tou«; les autres. Les grands

INTKOÜLCTIOK.

magasins de détail, qu’on voit çà et là se substituer aux petites boutiques, doivent déterminer un abaissement marqué des prix, parce qu’ils ne sont pas, comme l’immense majorité de celles-ci , grevés de frais généraux exorbitants relativement au montant de leurs affaires. A moins qu’il n’ait un débit inusité, le boutiquier doit, surtout dans les capitales où les loyers sont chers, ajouter en moyenne 40 ou 50 0/0, sinon plus, au prix qu’il a payé la marchandise, sous peine de ne pouvoir nourrir sa famille et joindre les deux bouts; avec les grands magasins, il en sera, il en est différemment. N’y a-t-il pas lieu de penser, en conséquence, que sauf un petit nombre de cas, où il s’agira de produits spéciaux et d’une qualité distincte, le commerce morcelé aura le sort de la petite industrie, et qu’il sera remplacé par les grands magasins de détail, comme celle-ci l’est par les manufactures à la moderne?

Cependant la manutention exacte et fidèle d’un immense magasin de détail paraît n’être pas exempte de difficultés. C’est probablement la cause qui empêche ces grands débits de se multiplier davantage.

Les manufacturiers se plaignent, non sans raison, de la position qu’ils ont aujourd’hui par rapport au commerçant. Ils remontrent que lorsque, après des efforts inouïs, ils ont diminué leurs prix, de 1 franc, par exemple, par kilogramme, ce qui sera de leur part un rabais de 10 ou 15 0/0, le marchand en boutique fait comme s’il ne s’en apercevait pas, ou s’il accorde un rabais au public, ce n’est plus que dans une moindre proportion. Il semble que les manufacturiers, en général, ne luttent pas à armes égales avec les marchands, puisqu’ils en reçoivent ainsi la loi.

INTRODUCTION

Dans quelques cas où le nombre des manufacturiers est petit , ils ont réussi à contraindre le débitant à ne pas exagérer ses prix. Il est à remarquer que, dans les cas dont je parle, le manufacturier a supprimé tous les autres intermédiaires pour s’adresser directement au débitant. Le marchand en gros disparaissant, le manufacturier a pu reprendre la supériorité et l’a reprise dans l’intérêt du public, en fixant au détaillant le prix que celui-ci demandera au consommateur.

C’est ainsi que M. Devinck et M. Ménier, qui fabriquent du chocolat sur une grande échelle, ont obligé les épiciers de Paris, et avec eux le reste des détaillants, à vendre leur chocolat à des prix très-modérés qu’ils ont strictement déterminés. Mais, eu égard au nombre des échelons par lesquels passent encore la plupart des marchandises, entre le manufacturier et le consommateur, de pareils faits , quelque avantageux qu’ils soient à l’industrie manufacturière et au public, ne peuvent être encore que des exceptions.

Les magasins généraux et les vastes établissements d’échantillons , tels que l’Exposition permanente qui s’organise à Auteuil , près de Paris , pourront déterminer une diminution marquée des frais qui répondent au service des intermédiaires. L’écueil ici paraît devoir être dans la difficulté d’administrer avec zèle, attention et prestesse une quantité infinie de détails. Il faudra, à la tête de ces institutions, des hommes doués de l’esprit d’ordre à un degré qu’on rencontre rarement. Il y faudra aussi, chez les différents employés, une honnêteté à toute épreuve. La surveillance du public, s’il l’exerce avec intelligence, pourra quelque chose pour le succès.

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