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LA BAVIÈRE

Un homme d'état éminent a dit un jour, du haut de la tribune, qu'une capitale était le pou's d'une nation. Si cette qualification peut s'appliquer àcertaines villes, commeLondres et Paris, qui résument et représentent le génie national d'un pays, on ne saurait l'employer pour d'autres. Munich est du nombre de ces dernières.

M. Octave Lacroix, notre collaborateur et ami, avec une imagination de poëte qu'où ne

saurait méconnaître, a parlé ici même de la liavière. La Bavière, pouf lui, tient le sceptre de l'art en Allemagne, et Munich y rayonne, commejadis rayonnait Athènes, au milieu des petites républiques de la Grèce.

Voilà qui n'est pas contestable, et nous nous inscrirons encore moins en fauxcontre son jugement, quand il dit que Munich n'est pas, entre les capitales de l'Europe, un de ces centres bruyants qui regorgent d'une multitude industrieuse, commerçante et affairée. Mais c'est précisément de là que nous partirons pour établir ce que nous ne nous cachons pas d'appeler un réquisitoire.

Si l'art pouvait être en Allemagne le représentant de la pensée, Munich serait sans doute la capitale intellectuelle de ce pays. Heureusement l'expression du génie germanique ne peut-être cherchée que dans les arts de la parole et dans le sein fécond des sciences philosophiques. 11 y a plus. On peut affirmer que l'art a été chargé à Munich d'une mission mauvaise. Trois générations de rois se sont évertuées à noyer dans un océan de mysticisme les espritii trop prompis à s'enflammer pour les idées sociales, et à enlever aux nobles préoccupations de la science, les intelligences qu'il fallait étouffer dans cette lourde atmosphère d'un an stérile. On a bien voulu faire de Munich l'Athènes de l'Allemagne, y produire des Phidias et des Praxitèles, mais on s'est bien gardé d'y élever des Solons, des Sopliocles et des Platons.

Chaque fois qu'il s'agissait de combattre pour les principes immortels du libre arbitre, de la dignité humaine et de la liberté universelle, les philosophes, fuyant la Bavière, se répandaient par toute l'xVlleinagne, à Berlin, à léna, et le soir seulement du combat, alors que la lutte les avait épuisés sans leur avoir toujours donné la victoire, ils se retiraient à Munich, pour s'endormir dans le calme effrayant et le silence funèbre de cette nécropole artistique. Ainsi Schelling et Gœrres.

Voilà ce qu'ont produit trois rois, amateurs et protecteurs des arts par politique ou par tempérament. Le roi Louis I" qui, à de bons instincts, à de généreuses dispositions, alliait une haine profonde de la société moderne, s'obstinait à ne pas voir la marche de l'humanité, et ne voulait pas non plus que son peuple s'en aperçiit; mais il dut comprendre qu'il n'avait pas la puissance de Josué, lorsque éclata la révolution de < 8.^8. Son fils, le roi Max, n'aimait pas la danse, ou, pour être plus exact, les danseuses, comme son père, mais il adorait la chasse. Chorégraphie elcvnégétie, le trio est complété aujourd hui par un roi dilettante qui n'a une oreille attentive que pour les compositions de l'auteur du Tannhauser et du Lokengrin , et n'écoute qu'avec distraction et indifférence les cris d appel de ses soldats qu on égorge à Kissingen.

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Munich inspire à tout voyajieur un senti nient de profonde tristesse. Cette impression se reproduit cliez le \isiteur qui, au Champ do Jlars, parcourt la section bavaroiae. Quoi! K'esl là ce pays qui compte 77 000 kilomètres carrés de superficie, qui est peuplé de 4 millions et demi d'habilants, qui occupe la partie la plus fertile de l'Allemagne, la position la plus avantageuse pour le commerce de transit. Le sud de l'Allemagne n'est-il pas en constant rapport avec le nord oii sont les cités grandes et prospères, les centres industriels et les débouchés maritimes? Et quel pays dans le sud a la position plus belle que la Bavière? L'Autriche ne peut plus réduire à l'inaction sa -voisine , maintenant que la maison de Habsbourg ne relève plus de la société germanique et qu'elle se tourne vers les provinces slaves pour se refaire un poids dans l'équilibre européen. Et quand on regarde cette vigoureuse et robuste race de Bavarois, au point de vue physiologique, que voit-on? Des corps superbes, taillés comme dans le granit, une exubérance de vitalité étonnante, des constitutions à déOer toute atteinte destructrice; enfin un spectacle qui rappelle que Burdach a jugé qu'il devait en être ainsi, parce que la Bavière était le pays qui produisait le plus de bestiaux et où l'on consommait le plus de viande. Et ce serait là un peuple naturellement artiste, perdu dans les vapeurs de la métaphysique et du mysticisme ! Point n'est besoin de disculer pareille

VUi; PRISE SUR LA PLATE-FORME DU

LA CHASSIC AL" HliRON, labliiiiu ilo M. FromeilUn. — Dessin de M. de Katow.

L'EXPUSmON UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTREE.

tlièse ; le bon sens se charge de répondre pour celui qui ne connaît point l'histoire de la politique des cours d'Europe à l'égard de l'espiit libéral au dix-neuvième siècle.

Le peuple bavarois est tenu sous une tutelle regrettable que ne justifient ni ses aptitudes, ni ses aspirations, ni sa [losition dans l'Europe au point de vue géographique et politique. Et pour prouver notre dire, commençons la revue de ce que nous voyons de ce peuple au Clianip de î\lars, et constatons qu'il n'occupe, comme les États les plus déshérités, qu'un côté d'un des secteurs les plus secondaires. '

La géographie nous apprend que la Bavière est un pays très-fertile, fécondé par de nondjreux cours d'eau; que le sol renferme de nombreux et de précieux métaux. Le sel se trouve à Fraunstein, à Rosenheim, à Kissingen, a Orb, à Durckheim; des eaux minérales jaillissent à cliat[ue pas d'une terre accidentée; le fer s'exploite au Ficlitelgehirge et dans le Haut Palatinat, l'argent près de lîerneck, le mercure au Slahlberg et à Wolfslein. D'autres endroits fournissent du cobalt, du cuivre, des pierres à aiguiser, des jiicrres meulières, des ardoises et du graphite.

Saviez-vous que la liavière produit la meilleure terre de porcelaine? Encore une richesse non exploitée. Nous en marquerons plus d'une sur notre route.

Les prairies sont vastes et l'élève du gros bétail s'y fait sur une grande échelle ; près de

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250 000 ruches d'abeille donnent un miel excellent, el les rivières, les étangs et les lacs sont peuplés de poissons. Mais quel profit en tire le pays el quels sont Ifs chiIVresque l'exportation pourrait opposera notre accusation de somnolence?

Les grandes forêts qui couvrent le versant des montagnes occupent environ un tiers du royaume et fournissent de beaux Lois de construction, mais la Bavière a-t-elle fait les mêmes efforts que l'Autriche pour nous faire admirer ses produits forestiers au Champ de Mars ?

La renommée nous a appris qu'Augsbourg se distinguait par sa bijouterie, Erlangen par ses tapis. Nymphenbourg par sa porcelaine, Wurzbourg par ses chapeaux, le Rhoengebirge par ses horloges, et Nuremberg par ses jouets et son tabac; mais qu'en penser après notr'e visite au Palais?

Une seule réputation, qui n'est point niensongèi-e, c'est celle de la bière. Six mille brasseries produisent annuellerneiitcinq millions et demi d'hectolitres. Voilà pour la quantité. Une médaille d'or accordée à cette triomphante boisson, connue sous le nom de Salvador, et débitée à l'Exposition par M. Sedlmayer, de Munich. Voilà pour la qualité.

Singulière contradiction ! C'est ce peuple robuste qui, au milieu des tabagies et des brasseries, aur-ait entrevu àtravei-sles nuages de fumée, et en se montant l'iniaginalion par des flots de bière, l'idéal le plus abstrait de l'art le plus pur I

Des vins, nous n'en avons guère vu, et pourtant le Frankenwein et les crus de Riidelsee, de Sonimerach et d'Eschendorlf ont leur mérite.

Et maintenant, pour ne dire qu'un mot du commerce, Uamberg, Nuremberg et Schweinfurlh ne devraient-ils pas être les comptoirs de ce pays, si admirablement placé pour le transit, entre l'Allemagne du Nord, l'.iulriche, la Suisse et l'Italie ? Mais malgré lagrandequanlité de voies decommunication, malgré les nombreuses rivièi'es navigables et le canal Louis, qui joint le Mein au Danube, c'est-à-dire la mer du Nor-d à la mer Noire et à la Méditerranée, malgré un réseau de chemins de fer, qui fait communiquer les grands centres de population avec le reste de l'Europe, le commerce est presque nul.

On peut admettre que la Bavière a exposé au milieu d'une lourmunte générale de l'Allemagne, dans les conditions les plus fâcheuses, alors que l'appel de tous les homnieo valides, portait dans l'agriculture, l'industrie et le commerce, un trouble dont les conséquences se font encore sentir aujourd'hui. Mais s'il est un pays qui a dû souffrir plus que la Bavière, c'est l'Autriche, à laquelle les plus rudes coups ont été portés, et voyez la différence.

Nous allons, apiès cette vue d'ensemble, parcourir la jjalerio, et noter, au moins en

passant, ce qui vaut relativement la peine d'êtr'e mentionné. Mais nous sommes aussi embarrassé que notre dessinateur qui, lorsque nous lui avons commandé une vue de l'exposition bavaroise, pour rester fidèle à notre programme d'accompagner chaque arlicle d'une gravure, n'a pu que nous donner une vitrine renfermant — des corsets.

En parlant du Jardin central nous trouvons d'abord le premier groupe, l'histoire du travarl et les beaux-arts. Un article spécial leur a été consacré déjà, un second viendra compléter le premier; il est donc inutile de nous arrêter. Cilons pourtant MM. Piloly etLoehIe, de Munich, qui ont exposé un volume donnant en planches fort intéressantes l'histoire du développement de la lithographie inventée par Aloïse Sénel'elder, à Munich.

Nous avons parlé nous-même, dans une livi-aison précédente, du groupe 11, qui comprend les arts libéraux. MM. Hallber-gei- et Pustet, libraires, l'un à Munich, l'autre à Katisbonne, ont reçu leur part d'éloges. Une spécialité de la Bavière est la fabrication des crayons, des graphites et des ardoises. Lu fabrique de M. Faber, près Nuremberg, jouit d'une réputation européenne. A côté de lui, il faut encore nommer M. Rebbach, à Ratisbonne, et M. Beissbarth, à Nuremberg.

Le groupe du mobilier ne peut nous donner qu'une triste idée du goûl allemand, et nous ne citerons pas le nom de C6 tapissier mal inspiré, qui a exhibé un ameublement démodé, relégué depuis cent ans dans quelque ai-rière-boutique et sorti tout exprès en 18G7 pour affi-onter le soleil du Champ de Mars, Le même reproche de manque de goiii et de lourdeur de formes peut s'adresser à deux vases en alhàtre et verre bleu que produit la fabrique de M. Steigurwald, et qui par leurs drmensions attirent l'attention du visiteur.

La maroquinerie et la tabletterie sont loin de pouvoir rivaliser avec celles de l'Autriche,

Bayreulh et Bambergont envoyé des tissus et des toiles dont on ne peut que louer la solidité, mais pourquoi la cordonnerie n'exposet-elle que des pantoufles et des chaussons, et la chapellerie que des chapeaux tyroliens? Évidemment, c'est une des branches les plus développées de la fabrication bavaroise, mais ce n'est qu'une des branches.

Nous voilà près des joujoux de Nuremberg. D'avance mon cœur a tressailli. Que de souvenirs I Comme dans un rêve j'ai vu passer les troupeaux que je menais à la prairie, les armées que je menais au combat, les Pobchinelles, les Turcs, les Chinois et les bayadères que je faisais marcher à ma guise. Troupeaux en bois, soldats en plomb, bonshommes en carton, le seul nom de Nuremberg vous avait ressuscités de cette vallée de Josaphal où r epose l'enfance de chacun de uous. L'iUuHun n'avait duré qu'une minute, et la iriste réalité élait là. Encore une réputation qui s'éoroule ! Ce lourd carrosse

doré, à huit chevaux, tenus en main pin lei domestiques grotesques, est-ce là le drj iiiei mot de cet art si naïf et si profond à la tuisl L'article Paris s'est-il levé pour Nurerrr erf comme une tête de Méduse, et n'essayo-[-e!l( même plus de lutter? Mais alors pourquoi l'Allemagne philosophe ne s'avise-t-ellt; pai de produire des poupées revêtues des • ostumesde tous les peuples du monde? Ce ;.erait là un moyen ingénieux d'apprendre ;:ux enlants la géographie, coiirme on leur t signe la lecture avec des lettres en pai;: i épice ou en petils fours. N'est-ce pas Iri nne tâche digne de Nuremberg, et capable iv lui refaire une réputation perdue? Et quin de plus enviable qu'une réputation éiiililie parmi les enfants? C'est là une gloire d oii' le souvenir parfunré suit l'homme par tu carrière.

Devant les joujoux que nous pr: ;e aujourd'hui Nuremberg, Monsieur Brli ■ :imême passe dédaigneux, en haussai ii les épaules avec un mouvement qu'il a su juis à Fanfan Benoîton, etcomrire lui il s'v le: Ça fait pitié !

Nous n'avons plus rien à citer. Les buis qui servent pour le parquelage et poui' les instruirrentsàmusiqiie, les couleurs, el ■,.! mi celles-ci le bleu d'outremer et le vm in Nuremberg avec ses nuances variées, .o là les seuls produits qui nous ont en rre fra]ipé.

Nous avons terminé notre course, et, comrrre dit le poêle allemand, nous jetons un dernier regard sur le tombeau de nos illusions. Heureusement l'avenir est là, et celte pensée nous rassure. Ce qui a jusqu'à présent empêché la Bavière depr-endre la place qu'elle mérite parmi les nations de l'Europe, c'est l'intolérance de son gouvernenieiii et l'influence de ses instituteurs jésuites, line faut point perdre de vue que Munich est le po.ste le plus avancé de la politique ultr amorjtaine. C'est de là que la sainte milice surveille les œuvres de la pensée germanique. C j dernier ruot ne donne-t-il pas la clef de l'énigme?

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