LA MACHINE A VAPEUR DE M. BOURDON
Quel sujet plus digne de nos études que ces merveilleux instruments de nos conquêtes industrielles, que ces engins puissants par la vapeur animés !
Certes ces engins ne manquent pas à l'Exposition. Chacun a, pour ainsi dire, une spécialité : celui que représente notre gravure a la sienne. Sa disposition technique a pour objet de produire un mouvement plus uniforme et plus régulier qu'on ne l'obtient d'ordinaire: qualité qui est nécessaire à certaines industries.
Au milieu des nombreux spécimens du même genre qui se trouvent dans le groupa VI, celui-ci nous a paru mériter une attention spéciale, tantpour les perfectionnements que nous allons y signaler que pour son aspect élégant et gracieux.
Avant de poursuivre, nous devons regretter que, par suite de son éloiguement de^ générateurs établis dans le Parc, il n'ait pas été possible d'amener la vapeur nécessaire au fonctionnement de cette machine.
Son attitude au mouvement aurait fait mieux juger de son véritable mérite; car une machine immobile est un corps sans âme.
Suppléons donc, autant qu'il est en nous, à ce désavantage, et imitons le jury qui n'eu a pas moins apprécié ses qualités et qui a décerné à son constructeur M. Bourdon une médaille d'or.
Machineà deux ct/Undrcsiiictwcs et àdétente variable, telle est la désignation qui pourrait remplacer une description pour les mécaniciens ; mais il n'est pas inutile d'entrer dans quelques détails.
De chaque côté du bâtis en fonte qui occupe le centre et affecte la forme d'un chevalet, sont symétriquement disposés deux cylindres inclinés, solidement arc-bontés l'un contre l'autre au moyen des tiges directrices de chaque piston.
Au sommet du triangle formé par ces tiges est placé un grand cadre annulaire en fonte au centre duquel se meut la manivelle actionnée par les deux bielles et les pistons moteurs qui s'y rattachent.
Au-dessus se trouve le modérateur à force centrifuge et, derrière, le volant et les excentriques faisant mouvoir ies tiroirs distributeurs et la pompe alimentaire.
Cet ensemble révèle une grande solidité d'installation, et, eu égard à la force motrice que cette machine est susceptible de développer (40 chevaux), elle ne paraît pas être d'un poids considérable.
La première question que l'on s'adresse en en i'étudiant est celle-ci : Quel est le but des deux cylindres ?
Or, cette question ne prépare nullement la révélation d'un agencementjusqu'iciinconnu, je veux dire l'adoption des cylindres inclinés; ce que je dois surtout constater, c'est que par la manière dont sont groupées ses pièces, cette machine se présente comme un type nouveau , facile à entretenir et fonctionnant avec douceur et régularité.
Il est donc entendu que les deux cylindres qui se voient quelquefois dans certaines machines à balancier ou à bîelUs articulées ou
même à cylindre oseillant, re sont pas une innovation en mécanique.
Pour expliquer le perfectionnement ap porté par M. Bourdon, voyons ce qui se passe dans les machines à un seul cylindre.
L'effort oblique de la bielle agissant sur la manivelle est ramené à sa direction normale par l'action des glissières situées parallèle ment à l'axe du cylindre, mais lorsque, arrivée à l'une des extrémités de sa course, la bielle se trouve en ligne droite avec la manivelle, aucun effort de traction ou d'impulsion ne Saurait la déplacer; elle est ce qu'on appelle, en termes techniques, au point critique ou point mort. Au contraire, si, comme dans la machine que nous décrivons, une deuxième bielle vient exercer son action perpendiculairement à la première, le mouvement de la manivelle se continuera sans ralentissement sensible.
Le second cylindre de M. Bourdon a donc pour effet d'annuler la résistance au passage du point mort et d'assurer ainsi un mouvement extrêmement uniforme.
11 me reste à expliquer le jeu des tiroirs et le jeu du régulalenr.
La distribution de la vapeur se fait dans chaque cylindre au moyen d'un tiroir à détente, disposé de telle façon que l'on peut, pendant la marche, faire varier la durée de l'introduction de la vapeur dans les cylindres et, par ce moyen, en régler la dépense toujours en rapport avec la quantité de travail à produire.
Lorsqu'une machine à vapeur n'est pas appliquée a vaincre une résistance constamment uniforme, il est indispensable de la munir d'un appareil qui régularise sa vitesse. Celui qui est employé par M. Bourdon est du système dit à force centrifuge; il se compose d'un arbre vertical tournant, au sommet duquel s'articulent deux tringles de suspension portant à leurs extrémités inférieures deux boules en métal.
Lorsque, sollicitées par l'action de la force centrifuge, ces boules s'écartent l'une de l'autre (ce qui a lieu toutes les fois que la machine prend une allure trop rapide) une tringle reliée, d'une part au régulateur et de l'autre à la valve d'introduction, restreint l'épanchement de la vapeur, et le mouvement se modère aussitôt. Un accroissement de résistance vient-il produire un ralentissement dans la marche, à l'instant les boules, en se rapprochant, donnent entrée à une plus grande abondance de vapeur, transmettent à la manivelle une impulsion plus forte ; et la résistance s'équililirant avec la puissance, la machine reprend immédiatement et sans secousse son allure normale.
Outre le régulateur à force centrifuge, le volant a aussi pour résultat d'uniformiser le mouvement, en étant, par son volume, et la résistance ou la puissance qu'il possède, un véritable réservoir de travail.
L'action simultanée de ces divers régula-
teurs, s'exerçant surtout sur les variations que présente le travail auquel on applique la machine, il semblerait au premier abord que le second cylindre dontj'ai expliqué le but, essentiellement pondérateur aussi, devienne une superfluité luxueuse.
11 n'en est rien . Le bon rendement d'une nia^ chine, c'est-à-dire le rapport qui existe entre ses résistances passives et son travail utile, dépend précisément de la neutralisation dei premières au bénéfice du second. La résistance du passage au point mort est une résistance passive, par conséquent inutile; la vaincre, c'est donc augmenter le rendement de la machine.
La filature, le tissage, les fabriques de tricots et quelques autres travaux délicats qui ont besoin d'un mouvement très-régulier, trouveront dans cette machine les qualités qui leur sont nécessaires. Ajoutons aussi que les deux cylindres étant indépen dants, on peut, au cas où l'un des deux se dérangerait, faire la réparation tout en conti nuant de fonctionner avec l'autre piston sans arrêter, par conséquent, les travaux et sans produire de chômage.
Les pièces qui composent cette machine, ainsi que les autres machines horizontales ou verticales formant l'exposition de M. Bourdon, se font remarquer par un fini trèssoigné. En général, elles sont disposées de façon à être très-accessibles à l'ouvrier, et à permettre un entretien facile.
M. Bourdon a aussi exposé des manomètres et des baromètres métalliques, des condenseurs, des ventilateurs, des dynamomètres, des pompes, des turbines et des souffleries d'une pxécution irréprochable.
Pour ce qui concerne spécialement sa fabrication de manomètres et de baromètres métalliques, M. Bourdon porte un nom, qui est au reste celui sous lequel on désigne ces sortes d'instruments, garantie de supériorité indiscutable. On sait, en effet, que le manomètre Bourdon a été le premier manomètre métallique portatif et véritablement solide.
Cette année M. Bourdon a, dans cette fabrication, réalisé quelques innovations. J'ai remarqué, parmi les manomètres exposés par cet industriel, un manomètre enregistreur très-ingénieusement combiné. Ce manomètre note automatiquement toutes les variations de pression qui ont lieu pendant le travail de la machine, de telle sorte que, par la seule, inspection du cadran, on lit, au moyen d'une ligne tracée au crayon par l'aiguille elle-même, toutes les phases de l'action de la vapeur dans les tubes métalliques.
Je ne saurais mieux terminer cette rapide analyse qu'en rappelant que ce constructeur apporte à son industrie une expérience de trente-quatre ans de pratique, et qu'une série de nombreuses distinctions honorifiques lui ont acquis depuis longtemps une réputation des plus enviables. A. CHia,vc.
CHRONIQUE
Il s'agit bien de la foule qui continue à affluer au Champ de Mars et des distractions qu'elle y trouve encore : l'ascenseur Édoux, le ballon captif et les musiciens hongrois, les concours de fruits au Jardin réservé, les conférences intéressantes, les expériences ingénieuses, les délégués d'ouvriers qui font leur dernier examen, les instituteurs dont le dernier convoi nous quitte en remerciant rEmpereurl Un homme que nous aimions et que nous respections tous, dont tout ce qui porte un nom dans les sciences et l'industrie était l'arni et l'obligé, M. Perdonnet nous est mort, après avoir lutté avec vaillance jusqu'au dernier jour contre le mal qui le dominait.
Membre de la Commission Impériale, ancien directeur de l'École centrale, président et fondateur de l'Association polytechnique, d'où sont sortis tant d'hommes distingués, il n'est pas une seule idée de progrès à la réalisation de laquelle il n'ait pris part. Plein de zèle pour la science, il était infatigable à sa propagation. Il excitait l'émulation des uns, exaltait le mérite des autres, et rapprochait tout le monde par la chaleur de son âme et les agréments de son esprit.
Y avait-il une œuvre à signaler, — et Dieu sait ce que valaient les éloges d'un tel homme, un projet à faire aboutir, une bonne œuvre ou une œuvre utile à propager, M. Perdonnet se multipliait. Combien de barrières il a abaissées I combien de carrières il a ouvertes! Oui, nous lui sommes tous redevables; et c est bien le moins que nous lui témoignions un peu de reconnaissance après sa mort : car, il n'en voulait pas entendre parler durant sa vie.
Chargé, avec RIM. Dumas et Michel Chevalier, d'organiser des conférences dans l'Exposition, il avait à cœur de remplir son andat, quoique ses forces défaillantes le trahissent déjà. C'est lui qui avait entraîné, par exemple, M. Ferd. Lesseps à faire ses conférences dans le pavillon de l'Isthme; et, déjà mourant, il s'était fait porter au Champ de Mars pour écouter une dernière fois son illustre élève.
On doit à M. Perdonnet des ouvrages sur les chemins de fer, qui sont devenus classiques, et dont il avait abandonné les profits à ' éditeur. Une partie de son temps était consacrée à l'administration delà Compagnie de l'Est ; le reste appartenait à sa chère Association polytechnique. C'est ici surtout qu'il laissera un vide; et qui le comblera? La grande famille des ingénieurs a perdu son père.
Tout ce qu'il y a d'illustre ou de considérable à Paris était à ses funérailles : MM. de Forcade la Roquette, ministre du com-
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merce, Dumas et Darisle, sénateurs, Flachat et Cil. Robert, tenaient les cordons du poêle : une foule énorme suivait le convoi.
Les relations dont M. Perdonnet était le centre, se perpétueront par les traditions qu'il a laissées. Si les hommes de bien s'en vont, qu'au moins leur souvenir nous reste
Puisqu'il s'agit d'un homme de bien, par Ions de M. Klein, adjoint au maire de Passy. M. Klein est non pas l'inventeur, mais le zélé applicaleur des fourneaux économiques ^ qu ont si admirablement fonctionné à Paris sou son impulsion pendant la disette de185G. Le pain, cette manne du peuple, était alors
aussi cher qu'aujourd'hui : l'organisateur des fourneaux économiques distribua des repas complets à 25 centimes à des milliers de personnes. Co n'était pas de la charité, non ! il y trouvait son compte, mais tout juste, La base de cette alimentation était le riz, moins cher que le pain, aussi sain et presque aussi nourrissant. De l'immense marmite, (|ui ménageait son feu suivant la consommation probable, sorlait un bouillon à 5 centimes, du bœuf à 5 centimes, du riz au gras à 5 centimes, un légume à 5 centimes. Les comptes étaient détaillés par sous et centimes, comme sait le faire M. Klein, dont la commission
d'encouragement pour les éludes des ouvriers apprécie en ce moment la valeur de comptable ; et l'excellent homme prouvait àqui voulait l'entendre et qui voulait l'imiter, qu'il n'y perdait point. Non, il n'y perdait point dans l'estime et l'admiration de ceux qui le regardaient faire; seulement, il avait écarté de ses calculs toute chance de bénéfice. C'est ainsi que M, Klein établit dans divers quartiers de Paris des fourneaux éconouiiques, au nombre de sept, si je ne me trompe : mais comme il faisait une active propagande pour démontrer qu'il n'y perdait pas et que !0u actif dévouement ne lui imposait aucun sa-
MACHlNE A CYLINDRES INOLINÉS DE M. BOURDON.
crifice, il réussit à faire fonder dans les départements une centaine de fourneaux, dont la plupart fonctionnent encore.
M. Klein, il est vrai, n'avait pas fait entrer le prix du terrain ni même sa location dans le calcul de ses frais d'établissement. A cela près, sa spéculation était vraiment avouable.
Ah! monsieurllaussmann, vous quipouvez aussi faire des générosités qui ne vous coûtent rien, livrez-doncà cet admirable M. Klein un local et une installation dont il ne soit pas obligé de faire les frais, et je suis sljr que cet incorrigible recommencera encore ses fourneaux économiques, et qu'il sauvera, comme en 1856, des milliers de familles.
Et savez-vous pourquoi je parle loi de M. Klein et de ses fourneaux? C'est que j'ai un remords, comme juré de la classe 91 . M. Klein était exposant chez nous ; et nous ne lui avons rien accordé. Pourquoi? va-ton me dire. Eh mon Dieu ! parce qu'il n'y avait pas d'objet à récompenser, qu'il n'y avait qu'une bonne action. De même que Platon chassait de sa république les poètes, au son des flûtes, nous avons reconduit M. Klein au jury spécial, qui, malheureusement, n'a pu non plus tenir compte de cette recommandation. Encore une fois, monsieur Klein, je vous le dis, le bien accompli porte avec luimême sa récompense. A votre place, je m'es-
timerais l'homme le plus satisfait de la terre.
Jene dése;père pas de rattraper, dans celte chronique, avant la fin du livre, tous les hommes méritants de l'Exposition: c'est ma manière de faire de la réclame; et j'en abuserai, je vous en préviens.
En attendant, l'Exposition devient de plus en plus un bazar. Vous croy<z que c'est une critique que je formule ? Pas le moins du monde ; c'est une tendance que je signale. L'Exposition devient déjà ce qu'elle devrait rester, après le 31 octobre. Ce qui se passe indique ce qu'on devrait faire du Champ de Mars, — le plus beau bazar du monde.
Fr. DccuiiNG.
imprimerie générale de Ch. Laliure, rue de Fleurus, 9, à Paris,
l EXPOSITION IMIVERSEllE
PUBLICATION INTERNATIONALE AUTORISÉE PAR LA COMMISSION IMPÉRIALE
GALERIES DES iJUCllÉa DE BADE ET DE HESSE. — Dessin qc JE W eber.
Vol. 11.
Les glands duchés de Bade et de Hesse à l'Exposition Universelle.