‹ L'Exposition universelle de 1867 illustréeChapitre 58 sur 134 · BADE · texte numérisé non relu

BADE

Son Allcssc Royale le prand-fliic do Bade n'aime pas la France.

Il a tort; et des nombrrnses raisons qui eondamnent ce senlimeni à l'égard il'un voitin puissant, il sulfit d'en ciler deux, dont l'une est sans doute insigniliantc pour un liomriie d'Étal, luais dont l'autre doit peser lourdement dans l'esprit d'un diplomale.

Le grand-duc a cette année, comme la plupart de8 souverains de l'Europe, appris à connaître l liospitalilé de la France : il a été riinte du clief du gouvernement français, et, en rentrant dans ses États, il a expulsé de la langue de sou pays les mots français germanisés par la fréquentation des deux nations. Voilà la première raison qu'un diplomate appellera un piètre argument.

Mais traitera-t-il aussi légèrement cet autre point de vue qui établira que le grand-duché de Bade ncvit commercialement et industriellement que par le voisinage de la France? Vers quels pays se dirigerait l'exportation badoise, si la France n'était pas là pour recevoir ses produits'? Par quels pays passeraient plus directement que par la France les matières importées dans le grand-duché'?

Faut-il décrire la position géographique du pays, et le montrer enserré au sud par les Alpes, à l'ouest par le Rhin, à l'est par la Forêt-Noire, et au nord par le Mein et l'Odenwald? Quel est le peuple, si ce n'est le peuple français, qui, durant tout l'été, envoie le plus de touristes et de visiteurs sur les bords du Rhin et dans les villages pittoresques de la Forêt-Noire ?

Et en dehors de ces considérations, fort graves déjà, il est un terrain brillant sur lequel il serait dangereux de se hasarder, mais qu'on peut au moins indiquer. Il n'existe pas en Europe une vallée plus fertile, plus riche en productions de tout genre, plus peuplée, mieux douée par la nature que la vallée du Rhin. Quoi de plus désirable que la possession complète de cet Éden, et n'est-il pas à craindre pour la petite nation qui ne l'occupe que par moitié, qu'elle n'éveille et ne justifie, par une imprudente et impuissante hostilité, les prétentions de la nation plus puissante et plus belliqueuse qui est sa copartageante '?

Nous ne pouvons jeter qu'un coup d'ceil dans cet abîme que le grand-duc devrait connaître et autour duquel il aurait di"!, pour sa propre conservation, placer un garde-fou.

Mais le peuple est-il responsable des fautes de ceux que la force des choses a placés à sa tête'? S'il est vrai qu'une nation est entraînée dans une guerre engagée par le chef de l'État, et qu'elle paye de son sang

et de son argent les élucuhrations politiques de son souverain, il serait peu équitable, en temps de paix, de lui tenir rigueur de la position que prend le souverain vis-à-vis des autres nations de l'Europe, et de juger avec prévention les produits de son industrie. Ces honnêtes Badois dont nous avons décrit les costumes dans un précédent numéro, et dont nous avons loué la grande cordialité, l'honnêteté à toute épreuve, l'activité infatigable, n'ont rien de commun avec une politique maladroite et surannée. Oublions donc le souverain, pour ne plus nous occuper que du peuple et du pays.

La richesse du grand-duché de Bade ett tout entière dans son industrie agricole. Les vignes et les arbres fruitiers, les pîUurages et les forêts de pins, de sapins, de mélèzes, de chênes et de hêtres couvrent le pays. Les vignes produisent ces vins réputés et dignes de leur réputation qu'on nomme les crus du Lac, du Margraviat, de Reichenau. Les champs donnent des céréales, du tabac, du houblon et surtout du colza. Les pâturages nourrissent des troupeaux nombreux, et les arbres fruitiers. sont ea telle quantité qu'ils poussent à l'état sauvage et forment des forêts entières. Le bois de construction et de chauffage descend des pentes de la Forêt-Noire. Le sol fournit de l'argent, en petite quantité il est vrai, à Staufen et âBadenweiler, du cobalt à Wittifhen, du cuivre à Rippoldsau, du fer dans les environs de Kandern, du manganèse prés de Baûnlingen et des salines à Dtinheim et à Rappenau.

La population, une des plus compactes qu'on connaisse, puisque le dénombrement le plus récent accuse près de 100 habitants par kilomètre carré, s'occupe en majeure partie d'agriculture et d'industrie.

L'industrie manufacturière pourtant n'a pris de l'extension que depuis l'accession du grand-duché à l'union des douanes prussiennes en 18.30. De 230 fabriques on s'élova au chiffre de 350, et au lieu de 7800 ouvriers on en compte 15 000. De toutes les industries auxquelles se livre l'habitant de la Forêt- Noire la plus répandue et la plus fructueuse est l'horlogerie. M. Raoul Ferrère a parlé des coucous, dans le n" 38. Sans entrer dans le détail de la fabrication, il s'est contenté de faire ressortir le côté pittoresque et charmant de ces petites boîtes qu'on prendrait volontiers pour dss jouets.

Avec les chapeaux de paille, qui forment une autre importante branche de l'industrie badoise, les horloges et le célèbre kirsclnoasser sont les principaux produits d'exportation. Il faut ajouter à rela les objets en bois, si appréciés dans le monde entier, que le paysan de la Forêt-Noire confectionne avec son seul couteau pendant les longues soirées d'hiver; puis encore le tabac, la garance et les miroirs de Manheim.

■ L'exportation se chiffre à 60 millions. Il en est de même de l'importaliou qui comprend

les denrées coloniales, les soieries, le colon en balles et les objets de luxe.

L'instruction publique est obligatoire et chaque village possède au moins une école primaire. L'université de Heidelberg, le séminaire de Fribourg , l'école des jeunes aveugles de Bruchsal, l'institution des sourdsmuets de Pforzheim, les facultés et conservatoires de Carisruhe sont les principaux établissements qui jouissent d'une faveur et d'une réputation méritées.

En parcourant les différentes salles réservées à l'Exposition au grand -duché do Bade nous verrons de plus près les produits du pays.

Bade occupe certainement par le mérite de son exposition un rang honorable parmi les nations allemandes. .Après la Prusse, l'Autriche et le Wurtemberg, elle arrive quatrième, non sans quelque intervalle pour-, tant, mais avec assez de titres pour devancer et la Bavière, et la Hesse, et la Saxe.

Dans la Galerie du travail, en plein musée rétrospectif, M. le conseiller au ministère du commerce, Rau, a exposé une collection historique de modèles d'instruments aratoires.

Cette collection, fort curieuse, est composée de cent quatre-vingt-sept modèles d'outils à bras et de charrues, employés à différentes époques et chez différents peuples; son but est de démontrer la métataorphose d'outils à bras en appareils de trait. Instruments de l'Egypte ancienne, de Bornéo, delaNorwégo, du Mexique, de l'Espagne, de l'Etrurie, de Rome, de Ceyian, du Tibet, du Maroc, de l'Allemagne, du Caucase, de la Perse et du lapon, — nul pays n'est oublié. C'est instructif et amusant à la fois. Parmi les objets d'art du groupe I'' nous n'avons remarqué que les Moiitagnads noncégieiis et les Pêcheurs de M. Gude, et la scène historique de M. de Werner : « Conradin de Hohenstautfen et Frédéric de Bade écoutant la lecture de leur condamnation à mort dans la prison de Naples, « La peinture de paysage est surtout fort cultivée par les artistes badois, mais il semble qu'ils préfèrent choisir leurs point; de vue en dehors de leur patrie.

Imprimeurs, libraires, marchands de papier et photographes ne dépassent pas par leur exposition une honorable moyenne; il n'y a donc pas lieu de les mentionner. Dans la classe des instruments de musique nous citerons MM. Welte, Ileintzmann et Zaehringer qui, tous les trois, fabriquent des orchestrions complets. Un orchestrion tient lieu de tous les instruments et exécute dans ses nuances les plus délicates les ouvertures de nos plus grands compositeurs. Le rouage en est tellement compliqué que M. Welte, par exemple, qui travaille avec bon nombre d'ouvriers, ne produit que 6 à 8 instruments par an. Quel est le visiteur de l'Exposition qui ne s'est pas arrêté dans la salle badoise pour écouter l'ouverture du Freyschutz ou de Zampa'?

Dans le même groupe il faut encore parler des appareils pour soigner et transporter les malades et les blessés de M. Fischer, de Heidelberg, et des modèles d'anatomie élastique de M. le docteur Ziegler, de Fribourg, qui sont exécutés en cire à l'instar de ceux du docteur Auzoux, dont nous avons parlé à propos de la rue de Lorraine.

Dans le groupe du mobilier comme accessoire indispensable presque de l'horlogerie, II. Schullheiss expose des cadrans en cuivre et tole émaillés. Longtemps on a cherché à éniailler la tûle, mais on n'était pas encore parvenu à faire sur tôle un émail aussi parfait que sur cuivre, et de couvrir le mêlai d'une couche égale, sans fêlure et craquelure; depuis plusieurs années le problème est résolu, et l'émail fondu sur tôle s'adapte mieux au métal et ne s'altère ni par le temps, ni par l'humidité ni par la chaleur.

Les tissus de colon et de laine du groupe IV ! se recommandent par leur solidité. M. Haii- I ser, de Lenzkireh, a inventé un fii végétal qui résisle à toutes les solutions et à tous les i acides aîcaliques. Ce lil lustré n'est que du I coton brut, mais imite parfaitement la soie.

Le groupe V est représenté comme quan- I tilé sinon comme qualité. Tous les produits i exposés prouvent une application et une ac- 1 tivité qui 'c manqueront pas d'être récomi pensées, daii l'avenir, par de meilleurs ré- : sultats.

•le grand-duc a voulu voir figurer, lui aussi, :son canon à l'iixposition de 1867. Les lauriers du canon Krupp lui causent des insomnies; aussi M. Broadwell, de Carisrube, a-t-il :cru plaire à son souverain en exposant un canon en acier fondu.

L'exposition des msebines-outils est fort intéressante et très complète. MSI. Gschwind et Zimmermann, de Carisruhe, ont surtout envoyé une riche collection de machines-outils à o'uvrer le bois et les métaux. Les machines à coudre do M. Becldi etde M. Bassermann, â Maaheim, sont simples et ingénieuses à la fois. Enfin, la Société de construction pour chemins de fer; à Carisrube, a exposé une locomotive à six roues accouplées, spécialement destinée aux trains de rjiarchandises. '.)epm« I8'il, époque à laquelle fut fondée celte Société, 5ÎI locomolivcs sont sorties de ses ateliers.

Dans le Vil» groupe, on ne peut pas passer sous silence la fabrique de café-chicorée de M. Voilcker, à Lahr, qui possède une succursale en France, à lîeni'eld, produisant, à elle seule, annuellement i million de kilos de chicorée. 900 hectares sont couverts de cette plante pour les besoins de la fabrique de M. Vœicker.

Pour le X'' groupe, nous ne trouvons qu un seul exposant dans la classe 1)1, M. Meidinger, qui présente un poêle en faïence et en fer, économique comme prix de revient et comme entretien.

Sans étonnement comme sans enthou-

siasme on parcourt ces galeries, mais l'impression générale est satisfaisante. Il existe toujours un rapport direct entre le caractère d'un peuple et ses produits. Cette thèse est encore une fois confirmée par l'exposition du grand-duobé de Bade. Tous les produits du pays se distinguent par leur solidilé, et la loyauté de leur fabrication.

Page 1