LES FLEURS EN ÉMAIL
C'est une création toute moderne, tout^ contemporaine; elle remonte à peine à trois ans et déjà elle prend toutes les allures d'une
industrie centenaire. La province, l'étranger se disputent ses produits, et rinlelligenl inventeur, M. Souchet, se voit entraîné dans un tourbillon de succès qu'il n'avait certes pas osé prévoir.
Vous avez certainement vu, dans la galelerie des machines, deux jeunes filles assises devant une table et tournant, sous la chaleur d'un bec de gaz, des bâtons d'émail qui, sous leurs doigts habiles, se transforment en fleurs. Rien de plus délicat, de plus élégantque cetravail, et si le gaz dont la chaleur vive est nécessaire, si le gaz, qui n'a guère ses entrées dans les boudoirs, n'était. pas indispensable , ce travail coquet deviendrait certainement la distraction des dames. Après avoir cliilfonné la batiste, le papier, etc., pour composer ces charmants bouquets artificiels qui luttent de couleur, d'éclat, de fraîcheur avec les Heurs naturelles, elles auraient voulu fondre et modeler l'émail comme les demoiselles Souchet et voir naître en quelques instants ces fleurs qui ont toujours le double avantage de conserver longtemps leur brillant, et de ne pas redouter les accidents. C'est, en effet, une supériorité des fleurs en émail sur les fleurs en porcelaine. La porcelaine se brise, l'émail est résistant. Ce n'est pas la seule; les fleurs en porcelaine ont besoin d'être peintes, les fleurs en émail empruntent leur coloris à la matière première. En effet, l'artiste a sous la main des baguettes de diverses couleurs, et suivant qu'elle fait une rose, une jacinthe, un myosotis, elle emploie l'émail rose, l'émail blanc, l'émail bleu, etc. Le travail n'est cependantpasaussi facile qu'on pourrait le supposer. Le commerce ne donne guère de nuances dans les émaux. Pour obtenirles innombrables gradations déteintes qui sont la richesse de laflore naturelle, il faut fondre plusieurs couleurs, les assortir.
Là, se révèlent le goût et l'intelligence de l'artiste. J'engage les visiteuses de la dernière heure à ne pas quitter le Palais du Champ de Mars sans avoir été voir l'Exposition deM. Souchet. A coté d'une vitrine où sont exposés de délicieux bouquets, elles pourront voir le petit établi tout simple où naissent ces merveilles. Mlles Souchet préparent en ce moment, pour la fête des l'écompenses , un bouquet qu'elles destinent à l'Impératrice.
Victor Cossu.
Les Costumes français.
Mon cher Ducuing, Vous avez été des premiers à m'applaudir de m ètre joint au groupe d'artistes que la Commission impérialeavaitchargés déformer la classe 92, dite des Costumes populaires.
Vous comprîtes alors tout I intérêt que devait offrir une exposition des derniers costumes portés en France, dans les provinces que n'ont pas envahies la blouse bleue ou la jaquette parisienne. 11 y avait, en effet, quelque chose à faire avec ces derniers vestiges des mœurs anciennes; leur classement par ordre chronologique, leur division, par provinces, leur examen au point de vue des industries locales, etc., etc., tout cela exigeait un travail consciencieux, une longue étude, dont la perspective m'avait séduit.
Je dois le dire, sans hésiter: nos beaux rêves n'ont pu se réaliser. Nous avons eu des Vitrines, nous n'avons pas eu l'exposition savante que le programme officiel nous avait conseillée, mais sans nous fournir les moyens de l'exécuter.
C'est bien le moins, n'est-ce pas, mon cher Ducuing, que je vous dise ici nos déboires et nos regrets ? Non pas que je veuille m'en prendre à quelqu'un. La faute n'en est à personne. L'idée première, celle qui a fait entrer les costumes dans le groupe X, était excellente. Nous l'avions tous comprise, mes collèaues et moi. Mais les moyens pratiques d'exécution nous ont fait défaut. Ils devaient nous faire défaut; nous l'avons su plus tard.
Rangés, en effet, dans la catégorie des produits industriels et comhierciaux, les costumes français ont dû faire les frais de leur exposition. Or, faire les frais de son exposition, c'était chose facile à un produit qui pouvait rapporter à son fabricant, à son propriétaire, à son inventeur, un bénéfice quelconque. Mais quel profit voulait-on qu'un exposant complaisant trouvât à nous prêter de pittoresques reliques, — que cet exposant fût un particulier, collectionneur ou artiste, ou une administration municipale, ou une administration préfectorale?
Quand nos choix furent faits, nous eûmes à calculer les dépenses nécessitées par 1 installation des vitrines et l'acquisition des mannequins. Ces dépenses s'élevèrent à une somme assez forte, laquelle fut répartie sur tous les exposants admis, et nous tarifâmes telle ville, telle préfecture, tel collectionneur, tel habitant complaisant d'une contrée pittoresque. Ah! mon cher Ducuing, ce fut le quart d'heure ,de Ral)ekns. Beaucoup de nos admis s'enfuirent, et nous restâmes avec ceux que la Providence, qui veillait sur la classe 92, voulut bien retenir. Ceux-là vous les avez vus au Palais de l'Exposition. Réunis dans notre petite salle, ils sont nombreux encore, mais ce n'est pas là tout ce qui était original et cur rieux.
Vous parlerai-je aussi d'un terrible ennemi, que nous n'avons pu vaincre qu'à moitié? Cet ennemi, c'est l'indiflèrence locale. Dans quel étonneraent ne jetions-nous pas les habitants des Deux-Sèvres ou du Bas-Rhin, quand, soigneux à l'excès, nous leur demandions tels ou tels costumes, telles ou telles par-
I/KXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUSTKÉR.
tics de (.'ostumes, en bien précisant chacune des originalités que nous leur savions. Tout surpris de notre science, ik arrivaient bien vite à la taxer de badauderie, et ils admiraient ces Parisiens recherchant un chiffon, une collerette ou un jupon! C'était l'éternelle histoire du rapin, caressé vivement par la grosse main joufflue de la paysanne, dont il veut esquisser le galbe si pur. Nous n'avons pas de galbes, chez nous! était-on tenté de nous répondre avec un accent d'indignation. Jugez un peu ce qu'on nous répondait ensuite, quand nous étions obligés d'imposer d'un (litantmn le bonnet de la Cauchoise ou la mante de la Rocheloise !
EoQn, mon cher Ducuing, nous sommes arrivés à faire ce que vous avez eu, pour votre part, la bienveillance d'admirer. Merci, mais la chose est incomplète. Néanmoins, je voudrais bien que ce petit noyau d'exposition de costumes populaires filt conservé. On pourrait, peu à peu, compléter notre œuvre, qui, renfermée dans quelque salle d'un musée parisien, — au Louvre, si ce n'est pas trop ambitieux, à côté.... le diraije? du musée des Souverains, — ou aux Beaux-Arts, ou encore dans une École gratuite de dessin, offrirait des modèles trèscurieux, des souvenirs très-intéressants.
Mais on n'en fera rien, je gage. Chaque amateur reprendra ses costumes, chaque commune redemandera les siens, et tout disparaîtra comme le reste.
Vous me demandez de signaler ici quelques-uns des types les plus curieux, abrités pat notre modeste vitrine. Je vous ai déjà parlé des costumes bretons; les costumes normands ne se distinguent guère que par les coiffures des femmes; les costumes alsaciens sont très-connus; en Auvergne, il y a des parties de costumes que le dessin seul peut rendre; il en est de même dans les autres provinces; je laisserai donc vos lecteurs s'arrêter d'eux-mêmes aux trois dessins que vous leur offrez.
Les types de la vallée d'Ossun sont toute une page d'histoire. On peut écrire sous ce charmant croquis le mot de Louis XIV : // n'y a plus de Pyrénées! Ce bon et honnête paysan rappelle un brigand de Gil Blas, et semble avoir posé pour le contrebandier dont l'image ennoblit le cahier de papier à cigarettes espagnol, fabriqué rue Saint-Martin, à Paris. Le costume des habitants du Cher, homme et femme, a un caractère que je n'ai pas besoin de faire ressortir. On m'a dit que c'était un des plus menacés par les coupes sombres que. projette le ciseau des tailleurs parisiens. On a donc bien fait de le fixer aussitnt dans le bel album de VEœftositiun universelle illustrée; la Belle-Jardinière ne l'y viendra pas prendre, et qui sait si, quelque jour, — aux temps prédits pour le retour des diligences détrônant les chemins de fer ! — les habitants du Cher ne seront pas bien aises de retrouver dans votre hvre,
mon cher Ducuing, le modèle des costumes que portaient leurs pères':'
Mais que vient faire là ce postillon? J'ai prononcé le mot « diligence » à propos d'une mantille et d'une culotte courte, c'était bien à propos de lui que je devais raviver ce souvenir. Hélas! le postillon n'est plus ! Morte la chaise de poste, mort le postillon !! Ne médites pas que vous en venconlrez encore dans les rues de Paris; fi! ce sont de faux postillons. Pour l'honneur de la vieille corporation éteinte, je tiens à le dire. Un postillon de la vieille race eût brisé son fouet, comme un gentilhomme son épée, plutôt que d'atteler son percheron à cette grande et affreuse voiture qui porte aux quatr<) coins de Paris les exemplaires d'un journal à un sou. Vous me direz.-c'estlaA'mocrartsaiî'ondupostiUon ! Ah! le vilain mot, et comme il jure à côté de ce cavalier joyeux, fringant, de belle humeur et de bon courage, qui suivait les grandes routes et traversait les villes en faisant claquer son fouet, tout fier de la berline dont les coussins moelleux portaient M. le comte et Mme la comtesse, ou M. le duc et Mme la duchesse — quand ce n'était pas M. le duc avec .Mme la comtesse et Mme la duchesse avec M. le comte.
Non, non, le postillon n'est plus ! Ils ont volé sa défroque dans les armoires d'un vieux château, ces hommes qui boivent chaque jour aux cabarets de la rue du Croissant et dégustent la littérature de M. Timothée Trimm. Et, tenez, je n'en veuxd'autre preuve que la déclaration de M. Dailly lui-même, le fournisseur du Petit Journal. Il m'écrivait un jour que le costume n'existait plu--. Depuis 1 830, si je ne me trompe, aucune ordonnance n'a paru pour régler les couleurs du postillon. Aucune ordonnance! Comprenez-vous cela! Etonnons -nous que la monarchie de Louis-Philippe ne soit pas restée debout!... Les postillons l'avaient condamnée. En mourant, ils ont lancé l'ariathème aux d'Orléans. — L'Empire a été épargné, car la Maison impériale à, vous le savez, ses postillons.
,1e crois, d'ailleurs, reconnaître dans votre vignette un portrait. Il me semble retrouver les traits d'un vieux mais solide gaillard, que Armand Dumaresq fit venir dans son atelier pour le dessiner. Le postillon émérite fut fier de poser devant le peintre de Cambronne, et je ne sais pas s'il ne raconta pas, à la façon d'Homère, ses dernières luttes contre les chemins de fer, en se vantant d'avoii' eu, lui aussi, un glorieux Waterloo.
Le nom de ce brave homme ne me revient pas. N'est-ce pas Girard ou Gaillard? Qu'importe. Son vrai nom, c'est « le postillon. » On le connaît rue Pigale et rue de la Tour-des- Dames. 11 a dû conduire un jour Louis XVllI ou Charles X. Il savait le trot qu'il fallait aux .Majestés de la branche aînée des Bourbons, et sans médire des carrossiers, il prétend que le sommeil en berline était dû au postillon bien plus qu'aux ressorts. — Je le veux bien.
Armand Dumaresq m'a dit qu'on pouvait écrire tout un poème sur le père Girard? Si je me laisse tenter, je voua demanderai pour frontispice le croquis que vous donnez à vos lecteurs.
Il y avait bien encore quelques types, dans le même genre, à vous signaler, mais j'ai peur de l'incrédulité de vos lecteurs. Si je leur affirmais, par exemple, qu'un joli costume Ae poissarde ou d'écaillière eûtélëun des plus curieux ornements de la collection des costumes populaires ? Si je m'arrêtais philosophiquement devant un éyoulier? Vous faites une grimace? Gérôme, mon collègue au Comité de la classe 92, n'a point eu ce dégoût; ■il a dessiné l'égoutier de Paris, — ce Parisien sous-terre, — et son crayon, qui esquissa César et Cléopalre, a su faire une curieuse originalité de l'homme que les robes blanches et les habits noirs ne demandent point à fréquenter. N'est ce pas là un costume populaire ? Moi, j'aurais voulu, dans notre Exposition, jusqu'au chiffonnier. Encore un type, celui-là, que les tombereaux municipaux détruiront un jour. — Si j'écris le poëme sur le postillon, je termiiierai par un épilogue dans lequel défileront , comme aux Champs- Elysées, les ombres des originaux méchamment mis à mort par la civilisation. Le chiffonnier fermera la marche, en ramassant les oripeaux de ses devanciers devant la postérité.
Et maintenant, l'heure est venue de tirer le rideau sur les viii ine» de la classe 92. Retournez à vos gi-ai,des armoires de famille, vieux costumes que le lemps n'ose plus respecter! vous avez fait sourire vos visiteurs, les uns parce qu'ils se rappelaient le passé en vous voyant, les autres parce qu'ils vous comparaient à l'avenir ! N'en soyez pas honteux: vous êtes les cteveux blancs du goût français, vous êtes la vieillesse, et si l'on s'est moqué de vous, — mais non pas sans avouer qu'on vous avait portés, — vous serez un jour bien vengés, car on se moquera aussi des costumes modernes, — mais sans oser dire qu'on les avait adoptés ! . . .
Bien à vous, mon cher Ducuing,
EllNEST DllÉ(tLLl':.
Auvergnats et Bourguignonne.
Les mois d'Exposition univeraelleque nous venons de parcourir ont fait passer et glisser sous les yeux du spectateur attentif et du philosophe une variété de tableaux vivants et parlants, des plus curieux parfois et des plus pittoresques.
Tout homme qui a des yeux et qui sait se servir de ses yeux pour regarder n'aura point perdu son temps, je vous jure, n'eùt-il as-
sisté qu'à cette revue mémorable, où les peuples les plus divers ont spoutanément et joyeusement défilé devant nous à Paris. Bariolés de tous les costumes, montrant tous les aspects et tous les types de la physionomie humaine, depuis le type eaucasique jusqu'à l'cthiopien, et faisant entendre rà et là tous les sons mélodieux ou rauques, naïfs ou compliqués, qui forment ici-has nos langues, nos jargons et nos patois, ils nous sont venus de tous cotés, du levant et du couchant, du septentrion et du midi.
Celui-là aura le plus et le mieux voyagé cette année qui n'aura point quitté Paris. -'
Mais dans cette alïluence d'hommes et de femmes, déjeunes gens et ile vieillards, n'allez pas croire que le spectacle des Allemands, des Anglais, des Espagnols, des Chinois, -, des Arabes, des Indiens, des Russes, des Portugais, etc., etc., ait été notre distraclion suprême et notre plaisir du plus haut goût.
A fous lus C(.L'Ui-s liion nés, que h ]iati-ic ost ckti'û !
a dit le poêle. Or, par une inconséquence assez naturelle à notre infirmité, il se trouve que la patrie , qui nous est si chère, était on ne peut plus inconnue de la plupart d'entre nous. Les touristes se pressent vers l'Ecosse ou l'Italie, et, les mal-
Le PûsUllon français.
heureux! ils méconnaissent ou dédaignent la Bretagne et l'Auvergne, l'Alsace, le Quercy et le Limousin!
Il y a là cependant de charmants petits pays on ne peut |ilus dignes d'être visités
et qui ne se ressemblent pas. Il y a des nations en miniature où les mœurs, les caractères, les idiomes même, changent et se modifient à plaisir. Une seule chose ne change pas sous ces différentes livrées et à travers ces liumeurs et ces aptitudes si originales et si tranchées, c'est le sentiment national, c'est le cœjr, partout fidèle et ardent, et n'ayant qu'une façon de battre, à la fraririiise, sous la veste et sous le sarrau, sous la lévite et sous la blouse.
Eh bien! toutes les provinces de France sont accourues par nombrcus échantillons, je devrais dire par longues bande.", à notre belle Exposition de 18(37; et le Champ de Mars s'est émaillé de Flamands et de Champenoises, de Provençales et de Picards, d'Alsaciennes et de Gascons, de Bourguignons et de Poitevines. Nos bons paysans avec l'air et le goût du terroir, francs de langage et d'allure, vêtus comme leurs pères et tout au plus endimanchés, se sont fait voir à ces Parisiens ennuyés et blasfs, dit-on, mais qui n'oat pas laissé toutefois de s'ébahir et de s'émerveiller à la vue de ces fraîches et loyales mines de vaillants agriculteur.s et de fages ménagères.
Le gros bon sens et la fine naïveté campagnarde n'ont point fait tache dans notre esprit subtil et raffiné. Au contraire, ce
levain-là donne de la saveui' à la pâte.
Il n'y a souvent que l'habit et les manières qui soient un peu-grossiers chez nos paysans de France, les plus rusés et les plus satiriques paysans du monde. Voyez leur œil malin qui perce d'un éclair et met à jour tel brave bourgeois qui se croit d'autant plus impénétrable qu'il est plus épais; écoulez leurs dires et leurs sentences ; observez surtout leur conduite, — et tirez vos conclusions !
On a remarqué en mainte rencontre que, dans la société proprement dite, les gens se suivent et se rassemblent, et qui a vu l'un connaît I l'autre; mais il n'en est pas de même "avec la société de nos paysans et, : quelque fo t que vous soyez sur le I Beauceron ou le iMorvandiot, ne vous I llalUz pas de deviner du premier coup l'Auvergnat ou le lîourguignon.
L'.Auvergnat particulièrement niér rile d'ùtf e étudié et approfondi. Sobre, ! tenace, entêté même, dur au travail :ot inaccessible à l'amour de la dé- [ pense, entendu sans qu'il y pa-aisse ià toutes sortes d'entreprises et fmême de chicanes, l'Auvergnat est né cour 'faire fortune. Il partira, un matin ou un soir, !et, charbonnier ou chaudronnier, son bâton ii'erréà la main, son large chapeau sur le nez, lavec de gros sabots bien lourds, mais aussi
Auvei-gue. — Porteur de la eliisse de saint Amable.
avec un dessein bien arrêté de faire fortune, il ira sans peur, et, croyez-moi, là où il ira, il fera sa trouée et, pour me servir d'un mot fréquemment employé parmi les Auvergnats de ma connaissance, il paroienilra à ses fins.
Même lorsqu'on a commencé son voyage en blouse et en sabots, on peut monter très-haut et aller trèsloin.
On danse beaucoup en Auvergne.
Aussi, les jours de fètc et le dimanche après vêpres, paysans et paysannes en toilette, en mouchoirs rouges, en tabliers blancs, avec des rubans aux chapeaux, se réunissent joyeusement dans une salle d'auberge, et ce ne sont bientôt que bourrées bruyanics et que rondes. La tête, les jambes et les bras, tout s'en mêle. La muselle en peau de chèvre, alterne avec la voix, à travers les trépignements, les applaudipsemenls et les cris.
Mais il y a saison pour tout, dit l'adage, et, avant ou après la danse, la dévotion n'est pas négligée. Elle a son tour. Les beaux costumes tout neufs s'étalent aux processions de rUglise, et, deux fois par an au moins, la chasse de saint AmabI", un gracd saint auvergnat, e-.t entourée d'une foule pieuse et recueillie. Saint Amable fait, au besoin, et selon les prières qu'o.i lui adresse, la pluie et le beau temps; il donne des fiancés aux jeunes filles et des enfants aux jeunes mères. Porter en procession la châsse de saint Amab'e est une faveur qu'on brigue longtemps, et qui n'est pas accordée au premier paroissien venu. Le privilégié est vêtu tout de blanc ; la
Bourgogne. ~ Paysanne d'Ayalloii
1 (lu M. Lanson.
Auvergni3. ~ Paysanne du PUy.
i;r:,\l'()SlTI(IN UNI VEKSELLli DE 1807 ILI.USTREIÎ
casaque el le i^ilel sont de flanoUe, la culotle et les guêtres sont de coulil, et l'ample chapeau à claque est posé majestueusement en colonne sur un front épanoui et fier. Puis viennent les hommes à la blouse bleue et au large feutre noir, ou aux vestes noires ou brunes ornées de gros boutons de cuivre resplendissants, puis les femmes en chapeaux de paille de toutes les formes, et en jupons et tabliers de toutes les couleurs. Souvent leur visage s'encadre de deux coiffes, l'une plissée et l'autre à la rcUgieiisc, à plis droit-; et corrects. I.es bergères des environs de Thiers portent volontiers le petit ûchu d'indienne à grands ramages rouges et bleus, et le tablier de satin qui d'escend sur le jupon de droguet rayé. Quant au chapeau qu'elles laissent pendre par derrière, il n'a rien des chapeaux Lamballe, des toquets et des bibis, c'est un meuble immense, large et rond comme un bouclier antique, et qui, dans les champs et le long des prés, dans la plaine et sur la montagne, devient un parasol quand le soleil brûle, et un parapluie (fuand le nuage crève. On n'est pas plus commode ni jilus complaisant.
La chaussure auvergnate, par excellence, c'est la paire de sabots, dans sa forme originelle sans doute et la plus massive; mais le pied s'y trouve à l'aise, à l'abri de l'humidité, et je ne serais pas étonné que tel Auvergnat, qui a chaussé plus tard la bottine ou l'escarpin, n'ait, comme a dit qu;lque part Déranger :
Dans le soulier qui le blesse.
Regretté ses vieux sabots.
Parmi les Auvergnats et les Limousins de l'Exposition, remarquez-vous cette jolie villageoise-bourguignonne? légère et pimpante sous son petit bonnet qui s'aplatit sur le front, mais se relève en tuyaux et en ruche sur les oreilles, elle est vraiment tout ,"i fait avenante, f^a jeunesse et la bonne grâce relèvent si bien la simplicité de la toilette! La croix d'or, qui est pendue au cou de la jeune fdle, retombe entre les plis du fichu d'indienne semé de roses. La casaque est en drap noir, le jupon en futaine rayée de rouge et de vert, le tablier en cotonnade à petits carreaux, et les pieds chaussés de bas violets plongent dans des souliers plats.
Rien n'est plus modeste, rien n'est moins tapageur que cet accoutrement; mais tout cela sied délicieusement à la gentille campagnarde, et un artiste de profession n'y trouveraitrien àreprendre. Cette Bourguignonne, des environs d'Avallon, ramène gaiement le souvenir de la Perrette au Pot au lait:
Légère et court vêtue, elle allait à grands pas, Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile, Colillon simple el souliers plats.
Or, ce souvenir est tout un tableau plein d élégance et de naturel, qui semble rire et briller dans notre esprit.
OCT.IVE LACaOiS.
Les Soieries de Lyon. — Classe 31.
Il existe certaines industries dont le caractère et l'importance sont tellement liés à la prospérité de la nation, que lorsque l'une d'elles vient à déchoir, sa décadence ne frappe pas seulementles producteurs et les ouvriers, mais atteint la nation elle-même.
Le -travail des soies, plus que tout autre, a conquis un rang glorieux dans notre industrie nationale. Hepuis plusieurs siècles, il donne la richesse et la vie àla seconde ville de France; il alimente notre commerce intérieur, et prend dans notre commerce extérieur une place que lui envie la concurrence étrangère, im puissante à lutter contre la solidité des teintures, l'habileté de nos ouvriers, le goijt de nos fabricants et l'inépuisable fécondité de nos artistes.
On ne saurait donc considérer d'un œil indifférent la crise qui, depuis plusieurs années paralyse, en France, l'industrie des soies en général, et plus spécialement la fabrication des soieries lyonnaises.
Cette crise, qui remet en question de trèsgraves problèmes économiques, n'a pas seulement pour effet de porter un immense ]iréjudice aux intérêts de la ville de Lyon, de ruiner un grand nombre de fabricants, de répandre la gêne et même la misère au sein d'une population laborieuse, mais est encore une menace pour l'avenir, parce qu'elle peut entraîner la décadence complète de la fabrication Uonnaise et de l'industrie des soies dans notre pays. Aussi, comme le disait avec raison notre rédacteur en chef dans son étude sur la rue rfc Paris, si justement nommée par lui la rue des merveilles, ce n'est pas sans un certain serrement de cœur que l'on admire toutes les merveilles prodiguées par l'industrie lyonnaise dans le double salon des soieries de l'Exposition universelle :« Quoi I cet art magnifique, dit M. Dueuing, cet art du tissage lyonnais, qui, pour être amené au point de perfection où on le voit, a exigé les efforts du génie de la mécanique et du dessin, à travers tant de générations qui s'en sont transmis le secret; quoi! tout cela va s'effondrer sous le niveau fatal du temps ! Estce possible? Et aucune intervention humaine ne peut-elle donc sauver cette industrie compromise, naguère et encore aujourd'hui la gloire de la France?»
Quel avenir est réservé à la fabrication lyonnaise? hélas ! nous l'ignorons et nous ne pouvons que signaler ici les causes de la triste situation dans laquelle nous la voyons aujourd'hui s'engager.
On n'ignore pas que l'industrie des soies de Lyon se compose de diverses branches et que ses produits multiples sont affectés à de nombreux usages. Ainsi, les soieries sont employées dans l'ameublement, dans les
vêtements d'iiummes et de femmes, les chrdes, les foulards, les rubans de toute espèce, les bas de luxe et les maillots, les rideaux, la passementerie, les ombrelles et parapluies, les peluches, etc.
La soie est donc une matière qui se prête à presque tous les usages et qui, chez les classes aisées, remplace la plupart des étoffes ordinaires tissées avec le lin, le chanvre, la laine ou le coton. C'est donc l'étoffe de luxe par excellence.
On sait aussi que les soieries se divisent en trois grandes catégories ; les étoffes unies et les velours, les brochés et les façonnes. Cfs deux dernières catégories ont été plus compromises que la première; et cela devait être, car elles forment précisément la partie la plus coûteuse de la fabrication, celle qui n'est employée que par luxe et non par nécessité comme les soieries unies.
Ces faits établis, examinons les causes de la décadence momentanée ou définitive de chacune des catégories d'étoffes de soie depuis quelques années.
En 1862, c'est-à-dire à l'époque de la dernière Exposition Universelle, la situation de la fabrique lyonnaise était encore florissante. M. Arlès-Dufour, président de la 20' classe du jury international de IjOndres, se félicitait avec raison de la prospérité croissante de l'industrie des soieries en France et particulièrement à Lyon; il constatait cette vérité que la France, malgré les progrès rapides des fabrications étrangères, était encore sans rivale, soit par la qualité, soit par la quantité de ses produits.
Depuis, bien des causes ont influé sur la production française, non pas sur ses qualités, il faut bien le reconnaître, mais sur ^on iniportaoce, et quand nous disons production française, nous comprenons nécessairement dans l'ensemble la part fournie par Lyon, notre principale centre industriel en matière de soieries.
La première cause de la crise est la maladie des vers à soie, maladie qui, en quelques contrées, a fait renoncer à l'éducation des vers et a, presque partout, amené une dimiminution notable dans le rendement et dans la qualité des cocons.
La maLÎère première en diminuant, d'une part, a rendu l'approvisionnement fort coûteux, et, d'autre part, l'infériorité de cette mâtière n'a pas permis de l'employer dans touté espèce de travaux. Hausse sur le cours de la soie, baisse sur la qualité, diminution sur la quantité, sont déjà de puissantes entraves; mais, à ces causes de décadence viennent se joindre d'autres qui en sont les conséquences.
La soie manquant en France, il faut la faire venir de l'étranger avec surélévation du prix de revient; dès lors, le prix des étofl'es doit être augmenté et leur placement devient plus difficile, surtout à l'étranger ; en outre, tous les peuples producteurs ne subissent
LEXPOSITION UNIVIÎKSELLE DE 1867 ILLUSTREE.
pas au même degré les clîeis de la maladie des vers à soie, ceux dont les éducations sont épargnées peuvent livrer des étoffes de qualité égale à des prix inférieurs aux nôtres, et naturellement la production française est vaincue et délaissée.
Ces causes ont plus particulièrement agi sur les façonnés que sur les unis; aussi l'exportation lyonnaise en façonnés a diminué de onze millions de 1856 à 1865.
L'exportation générale aux États-Unis, pour la ville de Lyon seulement, a subi un écbec plus affligeant encore.
Voici le tableau de sa marche descendante depuis 1859.
1859 138 miliimis.