BAS-BELIEF DE M. GIOVANNI DUPRÉ
Certes, s'il est au monde une ville dont les destinées semblent avoir été l'objet de l'attention particulière et des soins de la Providence, c'est assurément la ville de Rome. Rome païenne ou chrétienne, est unique dans son génie et dans ses aventures.
Les origines de cette cité maîtresse se perdent confusément dans la poésie, l'allégorie et les fables; mais il y a dans son histoire même, et sa prodigieuse fortune ici-bas, je ne sais quoi de mystérieux qui frappe et qui étonne ; plus
Rome païenne. H^.^, cHrétienne.
BAS-RELIEF DE LA BASE DE LA ^COUPE ÉGYPTIENNE, de M. 'Giov.mni Dupré.
L'EXPOSITION UMIVEKSELLE UE 1 867 ILLUSXKÉE.
encore, le miracle de la réalité dépasse tout ce que l'imagination et le caprice ont pu enfanter et rêver.
Rome était appelée de longue main, et par une sorte de prophétie, à conquérir la terre et à commander aux hommes. A peine jaiîlie
du sol, elle se sentait capable de justifier le vers du poëte :
Tu regere imperio populos, Honiano, mémento.
Et puisque j'ai parlé des fables et des légendes, laissez-moi reprendre et citerai celte
place une tradition peu connue, bien qu'elle se soit transmise d'une mémoire à l'autre pendant des siècles. Elle est pleine, vous le verrez, de naïveté à la fois et de grandeur, comme le sont tous les poèmes des peuples primitifs.
LtS FLliURS Almi'ICIELLES. — Dessin de M. Laocelot.
On raconte que, plusieurs années après le déluge, Noé, sentant approcher l'heure de sa mort, fut pris du désir de revoir ses fds dispersés et de les bénir une dernière fois. 11 voulut visiter en Asie, en Afrique et en Europe, les établissements de Sem, de Cham et de Japhet, et s'assurer que l'humanité, préservée et sauvée par lui, prospérait.
L'antique navigateur, accompagné de quelques serviteurs et d'esclaves, se mit en route, et il parvint à mener à bien son grand voyage. Il s'en revenait donc, satisfait et
joyeux, vers sa tente en Chaldée, pour s'y coucher et mourir, quand tout à coup, un soir, il défaillit et tomba. C elait sur le sommet d'une montagne et en face du ciel semé d'innombrables étoiles.
L'heure suprême du patriarche étant sonnée, les serviteurs inhumèrent sa dépouille sur la montagne même où l'on se trouvait, et la caravane s'en retourna comme elle put dans le pays natal.
Des âges s'étaient écoulés depuis lors.... 11 advint que des laboureurs, des bergers, des
aventuriers aussi, accourus de tous les points de l'horizon et se groupant dans un intérêt commun, rapprochèrent çà et là, aux alentours de la montagne, des cabanes pour leurs familles et des étables pour leurs troupeaux. Rome était fondée !
Bientôt le village s'entoura de fossés, puis de remparts. Bientôt encore, il se donna des rois....
Vous vous souvenez que sous le lègne des ïarquins, lorsqu'on entreprit, sur la crête majestueuse du mont le plus voisin, de creuser
les fondements d'un temple ù JupiltT,ia lièche arracha du sol une tête humaine qui semhlait
avoir marqué la place du Capitole Et lu
peuple, sous je ne sais quelle influence secrète, comprit la haute valeur d'une pareille découverte, et il en tira mille présages de grandeur future et de gloire qui n'ont pas manqué de se vérifier dans la suite. Rome est devenue la tête de l'univers.
Je n'ai pas la prétention de vouloir défendre l'authenticité de cette légende ; mais, telle quelle, et ne fût-ce qu'au titre d'une étrange et belle invention, j'estime qu'elle méritait d'être rappelée à nos lecteurs.
Rome a été saisie et comme dévorée, dès son berceau, de l'ambition de conquérir, et de soumettre le monde, et cette ambition, l'histoire est là pour le dire, n'a point été démesurée. Après avoir prosterné la terre devant ses faisceaux consulaires et ses aigles, elle l'a prosternée encore devant la parole et l'image du Crucifié, cet héritier immortel de Jupiter Capitolin. Elle n'a point cessé d'être une reine et, quand elle a laissé choir une couronne, c'était pour en prendre une aytre.
Rien de plus grandiose et de plus émouvant ne pouvait s'élever, je le crois, dans l'inspiration d'un artiste que cette double image de Rome païenne et de Rome chrétienne. Bien n'est plus digne de tenter la brosse du peintre ou de solliciter le ciseau du sculpteur.
Un statuaire qui, depuis des années déjii, a fondé dans sou pays, et au loin, une enviable et durable renommée, M. Giovanni Dupré, celui-là même dont le beau groupe la Pietà, a obtenu, à notre Exposition universelle, une grande médaille d'or, a eu la bonne et heureuse idée de nous faire admirer à Paris les beaux et savants bas-reliefs dont il a orné la base de laCoii/w ér/ypiienne du palais Pitti.
M. Dupré est un maître dans la force du terme, et tout ce que nous avons de lui au Champ de Mars lui rend un glorieux témoignage. C'fst aussi en son honneur que (es compatriotes, dans leur vive admiration et leur enthousiasme, ont ajouté B la langue italienne une sorte de barbarisme on ne peut plus expressif : Michelangioleggiarc, ce qui ne signifierait rien moins que « parler en sculpture le langage de Michel-Ange. »
Tenons-nous pour aujourd'hui au basrelief de la Cotipe égypiienne.
Cette coupe égyptienne, comme beaucoup d'autres chefs-d'œuvres de l'antiquité, a connu plus d'une aventure; et l'on peut dire qu'elle a eu son odyssée véritable. Bornonsnous à l'indiquer en peu de mots.
Les Romains, qui estimaient l'art grec en tins connaisseurs, enlevèrent ce joyau à l'Égypte vaincue et, parmi de moins riches dépouilles, ilsleportèrentàRome, qu'ilnequitta plus jusqu'au pontificat de Clément Vil, Ce pape envoya plus tard la coupe célèbre à sa famille, qui régnait à Florence.
M. Dupré a voulu, dans son bas-relief, raconter pour ainsi dire l'histoire de ces migrations diverses et de ces voyages, et il l'a fait en quatre compositions, ou plutôt en quatre groupes de deux personnages : une femme et un Génie !
Dans le premier groupe, on Yoii Alexandrie, mélancolique et passive : près d'elle se tient le Génie des arts mécaniques, une coupe brisée à la main. Cette coupe brisée indique la décadence et la défaite. Puis vient la figure de Rome païenne, représentée ici comme une matrone mâle et sévère, rayonnante d'audace et de fierté : sa tête couronnée est recouverte d'une peau de lion, et sa main droite est posée sur les faisceaux consulaires. Ainsi l'on rêve la noble et puissante attitude de Cornélie, la mère des Gracques. Le Génie de la conquête l'accompagne, tout armé du fer et du feu et la colère dans le regard. C'est un enfant, mais qui n'a rien de l'Amour, je vous jure, à moins qu'il ne soit cette passion indomptable qui tourmente le cœur des ambitieux et qui ne cesse de leur crier : En avant! en avant!
Il y a dans le groupe de Rome païenne une majesté sauvage, i;u républicaine à la manière antique, qui parle aux yeux du spectateur et à son esprit. On se souvient d'IIarmodius et d'Arislogilon, de Spartacus, de toutes les résistances héroïques et de toutes les vigoureuses vaillances.
Il est difficile de trouver deux types plus différents que celui de Rome dirélienne et de Rome païenne. Sous le ciseau du sculpteur, la matrone s'est transformée. Plus de ride indignée à son front, plus de flamme sous sa paupière. Il ne reste de son premier aspect qu'un air de gravité profonde, qui se tempère encore d'une austère douceur.
Rome clirétienne est revêtue du costume pontifical, qui ladrape des épaulesaux pieds. La tiare est à son front, qui était orné tout à l'heure de la peau du lion et de la couronne de chêne, et, portant dans ses deux mains, le livre de 1 Évangile, elle regarde avec confiance, elle attend. La victorieuse déesse s'est tout à coup changée en sainte pacifique et résignée. Le Génie, qui est à sa gauche, a des ailes comme un ange, mais sa chevelure est peignée comme celle d'un Jeune clerc. C'est l'acolyte et l'enfant de chœur. Sa physionomie exprime l'humilité profonde, la timidité, l'obéissance et la soumission. .Ah ! qu'il est loin, celui-là, du génie de Rome païenne ! Quantum mutatus ab illo!... iMais, il est beau encore et touchant.
Le cercle se ferme par l'Elrurie, une gracieuse et douce Italienne, qui est représentée en marche, pour signifier, dit-on, les pérégrinations successives du beau vase de porphyre. Le Tibre et le .Magra, les deux fleuves dont le cours dessinaient autrefois les limites de l'Etrurie, sont figurés emblématiquement sur son diadème. D'une main, elle élève le palladium des arts, et de l'autre elle tient un spectre en signe desaroyautéintellectuelle.Le
petit génie accoutumé porte, cette fois, avec lui, un faisceau do lauriers.
Telle est l'œuvre si remarquable de M. Dupré, dont nous donnons aujourd'hui les deux échantillons les plus caractéristiques : la Rome du passé et la Rome du présent. Quelle iera la Rome de l'avenir?
Octave Lachoix.
Les Fleurs artificielles.
J'ai toujours pensé qu'il y avait parmi les ouvrières de Paris des fées que l'on ne connaissait pas et qui, renvoyées du paradis des fées par l'esprit d'un enchanteur, se cachaient au bord de la Seine.
Suivant la fantaisie de leur humeur, cellesci deviennentgrandes dames etfont le charme des salons par leur» bonnes grâces. D'autres, les modestes et les laborieuses, s'emploient à une infinité de petits travaux qui veulent de l'art, du gout, une grande délicatesse dans le jeu des doigts, et enfantent des merveilles.
Quelques-unes, par exemple, comme Mme la comtesse de Baulaincourt, sont tout à la fois de grandes dames et d'habiles ouvrières.
Aussi le populaire, qui ne s'y trompe pas, en voyant ces jolis miracles, enfants de leurs caprices, s'écrie tout d'une voix: C'est un travail de fée !
Entrez, je vous prie, dans la section de la classe française réservée aux fleurs artificielles, et vous m'en direz des nouvelles '
Quant à moi, s'il me fallait faire seulement une simple rose ou le plus modeste œillet, j'y perdrais le peu de grec qui me reste.
Ces dames, — non ces fées — vous retournent cela en trois minutes. Un brin de percale, une goutte d'eau gommée, un bout de fll de laiton, et le tour est fait. Il y avait là quelques morceaux des plus humbles matières dans une corbeille, c'est à peine si vous avez eu le temps de tourner la tête, et voilà une tulipe orgueilleuse ou quelque branche de lilas qui vous sourit.
Pour ma part, je n'entre jamais dans un magasin de fleuristes, sans regarder un peu partout, pour voir si je n'apercevrai pas un bout de cette baguette magique, ou une étincelle de cette aigrette de flamme que la légende place aux mains et sur le front des fées .
En cherchant bien, un jour, certainement, je finirai par les découvrir.
On n'a pas oublié l'histoire de ce critique d'Athènes qu'un ami d'Apelles ou de Zeuxis, je ne sais plus lequel, mena un jour dans l'atelier du maître pour lui faire admirer un tableau tout nouvellement parachevé.
L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867 ILLUS'rRÉE,
Le critique — il y en avait déjà — entre, re- , garde, examine, voit un grand rideau ; alors s'approchant et levant la main :
« Otez cela, dit-il, et que je voie le tableau.»
Or le rideau c'était le tableau et le critique ; y fut pris.
Eh bien, je parie que si voi;s conduisez I dans cette aimable section qui nous occupe I un papillon quelconque, le plus beau ou le I plus candide, — et les papillons sont les plus 'l fins connaisseurs que l'on sache en fait de 1 fleurs, — ils feront comme le critique; ils i iront tout droit aux fleurs artificielles. Essayez et vous verrez.
Flore elle-même, la mythologique Flore, ( qui depuis tant d'années déjà règne sur ce 1 brillant empire, croirait à la naissance d'une I divinité nouvelle qui n'a besoin ni d'eau, ni I de terre, ni de soleil pour enfanter des mois- I BOUS de fleurs.
On parle un peu de progrès à propos de t tout en ces temps-ci; la mode, et la vérité i aussi, en certains cas, le veulent, mais en pré- I sence des magnifiques bouquets que nous ( offre l'exposition française, je mets le progrès i au défi d'aller plus loin.
11 pourra faire aussi bien dans l'avenir, 1 mieux c'est impossible.
11 y a sous les vitrines de MM. Delaplace, 1 Biiulant, Boquet, Marienval, d'Ivernois, Fa- ' vicr, Javey, Florimont, Taurel, Guyot, des 1 bouquets de fleurs des champs qui trom- I peraient une abeille en quête de son miel ou I quelque phalène paresseux qui cherche une I corolle pour dormir, et des touffes de violettes t de Parme, de gardénias tout blancs, de lilas ( de Perse, de roses rouges et de roses pompon , I de verts muguets et de camélias couleur de neige ou couleur de feu, qu'une femme qui ] part pour le bal emporterait lestement d'une 1 main bien gantée.
Tout y est, la vérité de l'attitude, car les t fleurs comme les femmes en ont une, et I quand on y regarde d'un peu près pas ur,e ne se ressemble; la vérité de la couleuraussi, de la forme, du feuillage, car l'on ne néglige rien des variations de nuances et do port qui marquent le degré de l'épanouissement.
Un horticulteur amené dans ces galeries charmantes vous dira i ans hésiter : Ce lis a trois jours et cet iris vingt-quatre heures.
Les fleurs ont leur printemps, les fleurs ont leur automne, et si l'on se mêle de les reproduire, encore faut-il bien étudier les conditions de leur développement.
Vous imaginez-vous, par hasard, qu'un brin d'héliotrope ou quelque tubéreuse soient teU le matin que le soir?
Demandez à JImede Baulaincourt, et vous verrez ce qu elle vous répondra.
Mais, voici que la flore française, la flore européenne même, n'ont point suffi aux ambitions des fleuristes de Paris. — Bravement elles ont franchi les mers et les monts, traversé l'Océan et demandé aux fcM-êts vierges
du nouveau monde, aux îles de l'archipel Indien, aux prairies sans limites de l'Afrique équatoriale leur Dore éclatante aux couleurs inconnues.
Et ce sont maintenant des photographies vivantes, des fleurs de la Guyane et de Ceylan, du Brésil et du Japon, de Java et deTaïti, de Madagascar et des Antilles, qu'on a sous les vitrines.
Les naturalistes surjiris y peuvent faire des études.
Est-ce que les fées coquettes qui vivent dans ce royaume enchanté où tout est parfum, n'ont pas emprunté au monde aérien des orchilées leurs formes fantastiques?
Une chose m'étonne, c'est que dans un temps où l'on demande des collections à tous les règnes de la nature, où les musées se remplissent de minéraux et de squelettes, de coquillages et de cristaux, d'ossements et de fossiles ; où l'on a des armoires toutes pleines d'oiseaux empaillés et de plantes desséchées, où la robe mouchetée de la panthère et la carapace des tortues sont recueillies, on n'ait point encore eu l'idée de faire un musée de fleurs, dans Icquelserait reproduite la flore universelle qui fait une parure à notre pauvre globe terraqué.
Les ouvrières ne manquent pas, et grâce aux communication i qui relient entre eux les continents, on aurait bientôt les fleurettes microscopiques des savanes à coté de la fleur gigantesque du magnolia, les mousses auprès des fougères.
A une époque où l'on va à la cime des Cordillères, et aux confins des pôles pour y chercher des pierres, on pourrait bien prendre aux montagnes et aux vallées les fleurs quien égayentlestoliludes, et les montrer chez nous dans toute leurs grâces sauvages.
Il y a là une lacune.
Et maintenant qu'on ne soit pas surpris de l'importance que nous accordons à ce produit charmant de l'industrie parisienne; à côté de la grâce, de la délicatesse, du goût particulier qui leur donnentune valeur d'art, il y a le côté commercial qui ne saurait être oublié.
Au point de vue des fleura artificielles, l'Europe, et non pas seulement l'Europe, mais le monde, sont tributaires de Paris, qui fournit les bals de Vienne et de New-York, de Berlin et de Calcutta, de Rome et de Rip- Janeiro. Quelle robe un peu bien faite oseraif se montrer si elle n'avait des fleurs portant l'estampille de Paris?
Et c'est ainsi que l'on voit que les fées sont encore bonnes à quelque chose.
AMÉDér. Achahu.
Le Quart anglais.
Le quart anglais est cette partie du Champ de Mars comprise, dans ses limites extérieures, entre le quai d'Orsay à droite en entrant par ia porte d'Iéua, et l'avenue Sulîren formant angle perpendiculairement à la Seine. Là porte de l'angle est dite porte de Billancourt. On formerait la base du triangle en allant par l'intérieur du Champ de Mars depuis la porte d'Iéna jusqu'à la porte Suffren. On aurait ainsi toutl'espace dans lequel le quart anglais est enfermé.
C'est la partie la plus brillante et la plus riche en monuments de tout le Parc de l'Exposition.
M. Ciceri, qui nous a donné la vue panoramique des trois autres quarts, s'est particulièrement distingué dans la vue du quart • anglais. C'est clair et lumineux comme un diorama. On se. promène dans son dessin sans rique d'erreur. Voici le pbareélecirique inachevé de l'Anglelcrie qui domine le tout. Autour de ce point d'exclamation sont d'un côté le cottage anglais prenant façade sur l'avenue centrale, vis-à-vis du pavillon impérial sur l'autre bord de l'avenue. De l'autre côté le temple indien servant d'écurie aux machines du générateur de force motrice. En prolongement de l'avenue centrale et prenant l'inverse de la perspective de M. Ciceri, nous trouvons l'esiiosition militaire anglaise avec son parc d'artillerie et de campement, et plus rapprochés de la porte d'Iéna les phares électriques français.
Arrivés là, nous sommes au centre d'un rond-point où sont réunis divers spécimens décoratifs de marbre et de bronze, autour d'une fontaine monumentale dont le jet d'eau, au moindre vent, mouille tous les environs et rend inhabitables les bancs sur lesquels le visiteur fatigué cherche un instant de repos. A côté de la fontaine, est l'admirable exposition Petin et Gaudet, dont nous rendrons compte dans une «tude spéciale.
En nous retournant de là vers le Palais, nous sommes dans la perpective du dessin de M. Ciceri et dans son orientation. Suivons l'allée parallèle au quai d'Orsay, eu ]iartant de la porte d'Iéna jusqu'à la porte Hillaucourt.
A gauche de l'allée, dans cette direction, derrière les phares électriques français, nous voyons le temple mexicain, et plus loin l'église roumaine et la manufacture de biscuits américains. En prolongement de l'allée sont les missions évangéliqnes ; et en face, à droite de l'allée, le Cercle international avec ses deux annexes de boutiques.
Arrêtons-nous un instant devant le Cercle international, dont la masse imposante domine tous les environs. C'était un beau
L'UXl'OSniON UNIVEliSElJ.E DE I8f.7 ILI.i:
.:ST!iFK,
|irojet qui s'est ccliouc devant rindiflerence et l'ignorance publiques. On avait rêvé de fonder là une bourse internationale de marcliandises, où les exposants auraient trouvé les renseignements et les relations qu'ils devaient naturellement ambitionner. Tout était disposé à cet effet, les bureaux d'information, les interprètes, le télégrapbe et la poste. Une salle immense, eoutrnuc par des colonnes, était disposée au rez-dechaussée où les abonnés se seraient rencontrés pour se communiquer les nouvelles ou pour négocier leurs transactions. Au premier étage, une pièce de même grandcui' richement décorée devait servir de salle à manger et de salon de bal et de concert. Aux deux côtés, des salons étaient ménagés pour la lecture, la correspondance, etc.
Soit que la destination du Cercle international n'ait pas été bien com-priBO du public, faute de publicité suflisante, soit que l'établissement ait été prêt trop tard, tous les' plans qui avaient motivé cette création ont successivement échoué. Il a fallu livrer la salle du bas, faute d'abonnés, aux concerts Strauss qui ont empêché l'entrepri se de tomber tout à fait, et la salle du haut aux tubles d'hôte etaux banquets. C'est làqu'ont eu lieu les banquets de groupe, celui du X'' groupe notamment, dont les trophées sont restés comme décoration permanente.
Aujourd'hui, 'le Cercle international est devenu, par décret, l'hô'el des encans du Champ de Mars. Si l'Exposition est maintenue, cet office des encans peut devenirprofitable au Cercle international, d'autant que ses constructions sont faites pour durer quinze ans, comme S. M. l'Empereur a pu s'en convaincre dans la visite dont Elle a honoré l'établissement.
A côté du Cercle est la salle des conférences, une autreépaTe. J'avais rêvédes conférences où les plus grandes illustrations de l'Europe seraient venues tour à tour se montrer au public respectueux, sur l'invitation directe de la Commission impériale. J'avais moi-même proposé quelque chose dans ce sens : mais mon plan n'a pas prévalu, ce que je regrette beaucoup plus pour le public que pour moi-même.
Etitre les Conférences et le Cercle, on descend surlaberge par un tunnel, indiqué dans le dessin de M. Cictri. Là, se trouvent exposés les appareils hydrauliques de la France, les machines marines de l'Angleterre, et, sur la Seine, les embarcations de plaisance britanniques. Plus loin, rapproché de là porte Billancourt, est un beau restaurant solitaire sous une appellation américaine.
Revenons sur l'allée du Champ de Mars.
A la suite des Coniéronces et du même côté de l'allée, à droite, sont le treuil Bernier, le montage hydraulique de M. E ioux, l'heureux inventeur de l'ascet-seur de la Galerie des machines, une exposition d'ardoises artistement arrangée, la chaux du Theil, le béton
Poî'tland, et des appareils de levage et autres.
Sur l'autre bord do l'allée, nous sommes en face du c!ifé tunitien et du palais resplendissant du bey. A gauche, dans le même massif, sont les lentes et les écuries de l'empereur du Maroc.
En suivant l'allée parallèle à l'avenue Suffreu, à l'angle de la porte Billancourt et (lu grand escalier qui nous sépare de la gare du chemin de fer, figurée dans les confins de la vue panoramique de M. Ciceri, s'étendent les vastes hangars où sont exposées les machines de l'Angleterre et des États- Unis, hangars qui se prolongent jusqu'à la porte Suffren, limite du quart anglais dans cette direction.
Eu face des hangars, sur l'autre bord de l'allée, sont la maison et le théâtre chinois; plus loin, le temple de Pharaon, le caravantérail égyptien avec sa population d'artisans indigènes, les catacombes de Rome, le palais pompéien, l'annexe agricole de l'exposition italienne, et enlin la maison des fa'ienees également italienne.
Nous, sommes ainsi arrivés à l'extrémité du quart anglais, de ce côté. Revenant sur nos pas en prenant la diagonale, nous rencontrons la maison du Bosphore, les bains et la mosquée de Brousse, appartenant à la Turquie. A' côté est le palais du vice-roi d'Egypte avec son belvédère orné de vitraux de couleur. Voici le pavillon du canal de Suez, où l'illustre promoteur de l'œuvre fait de si intéressantes conférences; plus loin, l'église roumaine, toute peinturlurée. Nous solnmes revenus près du phare anglais, dont la maison de soldats de l'Inde nous sépare.
Quand nous auroos encore mentionné la ferme et l'éooleaméricaines et la maison mobile de la Louisiane, nous aurons terminé une récapitulation à peu près complète. Encore une fois, nous ne pouvons lutterde précision et de clarté avec le dessin de M. Ciceri, qui deviendra un document précieux, lorsque l'Exposition aura disparu du Champ de Mars,
Nos lecteurs assidus se reconnaîtront facilement à travers la nomenclature aride que nous venons de faire, Car il n'est pas un seul monument, parmi ceux que nous venons de désigner, qui n'ait été de notre part l'objet d'une élude complète. Nous ne pouvions insister davantage sur les détails, sans risquer de nous répéter.
Du reste, quel que soit lepoint du Pare ou du Palais que l'on veuille étudier, on s'apercevra bien vite que nous avons fourni dans no3 précédentes livraisons les éléments suffisants de cette étude.
Cela suffit pour porter témoignage que nous avons consciencieusement rempli la vaste tâche que nous nous étions imposée, et dont la constante bienveillance de nos lecteurs nous a rendu i'accomplissemcnt moins difficile.
Fr. DUCUINB.
L'Horlogerie française.
La France peut revendiquer l'honneur d'avoir, tout ensemble, créé et restauré une industrie, qui touche, à la fois, à l'art et à la science et dont les branches diverses se réunissent sous le nom générique d'horlogerie.
La révocstion de l'édit de Nantes, rompant avec la politique vraiment française d'Henri IV, devait frapper directement notre industrie; et le coup l'ut, en effet, presque mortel. Pour échapper aux persécutions, les chefs d'ateliers, 'les directeurs d'usines passèrent rapidement la frontière, abandonnant leurs biens à la confiscation, leur art, leur science, les trésors de leur expérience et de Ifurs travaux, à des mains inhabiles qui laissèrent échapper misérablement les fruits d'un long labeur.
En sortant de France, les protestants trouvèrent asile en Suisse et dans toutes les villes qui bordaient les frontières. En échange de l'hospitalité, ils apportèrent leur science et donnèrent la richesse. En peu d'années, des centres industriels se formèrent. Genève, le Loele, la Cliaux-de-Fonds, etc., virent leur population s'accroître, des établissements se fonder, leur commerce se développer, tandis qu'en France, Paris et Besançon voyaient décliner chaque jour leur puissance et te tarir la source de leur richesse.
Cent ans après le fatal édit de 1G8ô,la Suisse avait presque entièrement monopolisé la fabrication de l'horlogerie, tandis que, sauf quelques savants, Robin, Louis Berthoud, Bieguet, Robert, dignes héritiers des Lepaute, des Ferdinand Berthoud, des Pierre et Julien Leroy, etc., l'horlogerie française comptait peu d'adeptes.
Cependant ces quelques savants luttaient contre la terrible concurrence de Genève. Les remarquables travaux qu'ils ont laissés, les inventions que les artistes modernes regardent encore avec admiration, les ouvrages théoriques qui leur servent toujours de guide, témoignent des efforts énergiques que déployèrent pendant cinquante ans les valeureux champions de notre industrie. C'est à ces hommes, dont le public connaît à peine aujourd'hui les noms, que nous devons le réveil en France de l'horlogerie, et c'est à leur enseignement, aux principes qu'ils ont répandus, que les contemporains doivent les progrès accomplis pendant ce siècle et la prospérité actuelle.
Après les guerres de la république et de l'empire, l'horlogerie sortit du long sommeil auquel les préoccupations politiques avaient condamné pendant vingt-cinq ans les arts, les sciences et l'industrie. Et c'est de cette époque que date une ère nouvelle de progrès. Des ateliers s'établirent rapidement à Paris, à Besançon, dans tout le Jura français, et la
L'EXPOSITION UNIVERSELLE HE 18(i7 ILLUSTREE.
mite recommença entre la Suivse et la France, mais dans des conditions meilleures pour nous.
Tandis que la fabrication des diverses parties d'une horIof!;e ou d'uoe montre prenait de l'extension, les questions théoriques étaient l'objet d'une attention plus vive. Les principes de physique, de chimie, de mécanique étaient étudiés par un nombre chaque jour croissant d'adeptes, et leur application aux travaux de l'atelier élevait incesFamment le niveau de la régularité et de l'exactitude des pièces. En même temps, des écoles professionnelles se créaient où les élèves étudiaient à la fois la théorie et la pratique, et devenaient des fabricants instruits et habiles.
Tous ces efforts, tous ces travaux, toutes ces tentatives ont été couronnés de succès, et l'Exposition universelle est venue mettre au grand jour la supériorité si laborieusement conquise, mais si incontestable^ aussi de notre industrie horlogère.
Quelques chiffres établiront plus nettement la situation que l'horlogerie française occupe aujourd'hui. La fabrication annuelle s'élève au chiffre respectable de 50 millions de francs, qui se divite ainsi:
Pavis. plus de 20 000 000
Be.çançon, environ 16 000 000
Quelques établiBseraenlB de province 500 000
■ Morey et le Jura 4 000 000
Les usines du Haut-Rhin et. dii
Doubs 3 500 000
Ebauches, pièces détachées, etc.,
du Doubs 3 600 000
Cluses 1 400 000
Saint-Nicolas 1 100 000
il n'est pas inutile de faire remarquer que ce chiffre représente les prix de fabrication et non les prix de vente aux particuliers, qui s'élèvent suivant les travaux additionnels de gravures, de sertissage, etc., etc. Sur ces 50 millions, une trentaine appartiennent à la main-d'œuvre, le reste est absorbé par les matières premières, l'outillage, et tout ce que le commerce comprend sous la rubrique de dépenses générales.
J'ai indiqué plus haut les divers centres do fabrication. J'y reviens pour indiquer leur spécialité. C'est, en dehors de quelques établissements disséminés en France, l'arrondissement de Morey (Jura) qui fabrique presque exclusivement ce que l'on nomme la grosse horlogerie, liorloges monumentales, horloges publiques, etc. — Cette fabrication, qui s'élève déjà à 2 millions de francs environ, par année, tend à se développer enmême temps qu'elle s'améliore et arrive à une quasi-perfection. — En dehors de cette production,.Morey fabrique pour quatre millions d'horlogerie moyenne. Sous ce nom les horlogers désignent les liorloges portatives, les pendules, etc. Morey qui expélie un grand nombre de ses produits à l'étranger, surtout
en Espagne, et jusqu'en Chine, n'emploie pas moins de 8000 ouvriers.
C'est dans le Doubs, à Montbéliard, àBeaucourt-Badcvel, à Berne-Seloncourt, et dans quelques localités du Jura, que l'on prépare les roulants de pendules, c'est-à-dire la cage du mouvement pourvu de son rouage, qui sont expédiés en France ou à l'étranger, où ils sont terminés et placés dans les boîtes dites cabinets, en bois, en bronze, en zinc, en marbre, etc
Saint-Nicolas d'Aliermont fabrique des chronomètres, des roulants de réveils, d'appareils électriques, etc. 1000 ouvriers sont occupés annuellement, dans cette commune, et fabriquent près de 150 000 mouvements dans lesquels il entre 50 000 kilogrammes de laiton. Il se passe en ce moment à Saint-Nicolas d'Aliermont un fait extrêmement intéressant au point de vue des tendances et des aspiralions modernes. Jadis chaque ouvrier travaillait en famille, et les ftrmmes trouvaient dans le polissage, le pivotage et le montage des roues un travail délicat, assez difficile, mais qui n'exigeait pas de force. Depuis quelques années, la Bubslilution des machines au travail manuel a furcément amené la ciéation d'ateliers oii les ouvriers se réunissent sous la direction de contre-maîtres. Chaque ouvrier ne peut, eu effet, monter lui-même une machine. Outre que la dépense excéderait SCS ressources, son travail joint à celui de sa famille serait insuflisant pouraiimenter ce compagnon de fonte et d'acier qui ne connaît ni la fatigue ni le repos. Voilà donc une industrie où le travail chez soi, en chambre^ en /ismîY/e, ce rêve de beaucoup d'artisans, devient, en partie, impossible. Il est remplacé par le travail collectif de l'atelier. N'est-ce pas le cas de chercher dans la loi sur les sociétés coopératrices un moyen de donner à l'ouvrier un équivalent de la position indépendante qu'il a perdue ?
Si je soulève cette question, c'est que le mouvement que j'indique est à peu près général dans les centres de fabrication horlogère. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Je laisse aux économistes le soin de décider cette grave question. Mais si c'est un mal, j'ai indiqué le remède.
Après les noms que j'ai cités, je n'ai pas besoin de rappeler ceux de Paris, de Besançon et de Cluses. Cestroisvilles fabriquent, ébauchent ou terminent tout ce qui appartient à l'horlogerie.
Jldis voici déjà bien des chiffres, et je ne veux pas tarder plus longtemps à pénétrer dans le Palais du Champ do Mars, où nos exposants ont apporté la preuve de ce que j'ai dit plus haut.
Il faut reconnaître que l'horlogerie française a eu tous les ménagements, tous les égards, toutes les attentions courtoises qu'elle devait à ses concurrents. On a même poussé cette fureur d'hospitalité si loin, que nos fabricants de grosse horlogerie n'ont pas trouvé
de place pour réunir leurs spécimens d'hoj'loges publiques et monumentales, et qu'ils ont dû disséminer, dans les diverses parties du Palais, les remarquables pièces que personne ne songe seulement à regarder. Il ne faut pas attribuer cette exagération de modestie aux exposants, non plus qu'aux délégués, chargés de représenter leurs intérêts. Ces derniers ont déployé, pendant plusieurs mois, une fermeté, une énergie, une force de volonté qui ont à peine suffi pour maintenir à l'horlogerie française les quelques pieds carrés qui lui avaient été concédés.
Le jury, de son côté, ne s'est pas montré moins hospitalier que la commission de classement. Sous le vain prétexte que l'Angleterre ne comptait qu'un représentant parmi les membres du jury, l'Angleterre, qui ne vient qu'en troisiè.me ligne comme fabrication d'horlogerie, a obtenu, pour vingt exposants, dix-huit récompenses, dont 3 médailles d'or, 5 médailles d'argent, 8 médailles de bronze et deuo) mentions honorables. Mais le jury n'a pas borné là ses excursions dans le domaine de la fantaisie. Jaloux de montrer son impartialité pour nos exposants, il a accordé une médaille d'or à un exposant qui n'avait pas exposé. Le 2 juillet, au lendemain de la fête des récompenses, les employés de la classe 23 déposaient un énorme bouquet sur le cadran qui seul meublait la vitrine de cet exposant. Ce petit fait appartient au vaudeville. Mais ce qui touche plus vivement à la dignité de notre industrie, ce que je trouve plus grave, c'est le peu de respect que le jury a témoigné pour des réputations anciennes et inattaquables, pour des positions éminentes consacrées par le suffrage de dix jurys antérieurs. Ainsi, parmi les titulaires de récompenses inférieures, je lis des noms comme Lecoq, Sandoz, Farcot, l.epaute, Delouche, Robert père et lils, Montandon. Pierrot, Henri Jacot, etc. — Enfin, les quatre grandes Écoles d'Europe, les Écoles d'horlogerie de Besançon et de Cluses (France ), de Genève et du Locle (Suisse;, ont obtenu chacune une médaille de bronze. — Mais la classe 23 n'ayant pas de recompense à la hauteur des services que rendent ces établissements, n'aurait-elle pas di'i les laisser au groupe X, qui aurait su donner aux habiles et savants directeurs de ces utiles maisons, la récompense qu'ils méritaient?
M.- Saunier, un des hommes les plus compétents en cette matière, M. Saunier qui rédige, depuis près de quinze ans, la Revue chronomclrique , et secrétaire général de la Société des horlogers, a été, à l'unanimité, nommé délégué par ses confrères; M. Saunier s'est réservé dans le compartiment de l'horlogerie la place la plus modeste. 11 y a déposé les ouvrages qui lui ont valu de hautes approbations, soa Traité d'horlogerie moderne, son Traité des échappements, le Temps, etc., etc.; il y a joint de fort belles pièces dont il est l'auteur et l'inventeur, et une petite
machine pour tailler les dentH des roues. De toute celte exposition, le jury n'a voulu voir que cette petite machine, à laquelle M. Saunier n'attachait pas la moindre importance. Mais des ouvrages théoriques, mais des mouvements exposés, il n'en est pas question. El M. Saunier a reçu une médaille d'argent pour sa machine à tailler les dents des roues.
En résumé, la France a obtenu cinq médailles d'or, dix médailles d'argent, vingtneuf médailles de bronze, et vingt-huit mentions honorables. Mais il ne faudrait pas juger le mérite respectif de chaque exposant d'après la couleur de sa médaille. Dieu merci! le jury n'est pas infaillible, et quelle qu'ail été son hospitalité particulière, l'horlogerie
française, en raison de son mouvement industriel et commercial, en raison du chiffre toujours croissant de sa production, en raison du nombre considérable d'ouvriers qu'elle occupe, se place parmi les industries qui sollicitent le plus vivement l'atlcntion des économistes.
Victor Cesse.
'L'ilOBLOUElUE HlAKgAlSE. — Dessin de M. Lamy.
Les petits Métiers.