‹ L'Exposition universelle de 1867 illustréeChapitre 83 sur 134 · AHattoirs · texte numérisé non relu

AHattoirs

lantique. La Kraiice non plus, n'oubliera pas que la Confédération Arf;enliiiea, la première, envoyé ses produits à ce rendez-vous cosmopolite, où se révèlent, au profit d'un propres commun, le aiénie, les besoins, les ressources et les aptitudes de chèque nationalilc, et elle répétera, avec une de sfs voix les plus compétentes: « Que la République Argentine a bien mérité de l'Exposition. »

B. DE MiLZAC.

iMUSÉE RÉTROSPECTIF.

L'Horloge de Gaston d'Orléans.

Schiller a chanté la cloche. Le rôle allégorique de cette voix do l'air, la part importanle qu'elle prend dans foutes les circonstances solennelle sde la vie, nepouvaient échapper au poëte allemand.

Personne n'a chanté l'horloge. Et pourtant considérations philosophiques, souvenirs hiEtoriques, apprécialionsd'art et de science, 86 trouvent réunis dans cetle petite boiteque les sauvages du Nouveau-Monde ont longtemps prise pour un être animé.

Placé en face d'une horloge ou d'une montre, lesavan!, d'un œil attentif, suit les combinaisons si compliquées du rouage, et les lois mécaniques s'allirment dans toute leur vérité à ses yeux; il se dit aussi que l'art de l'horlogerie c-A l'auxiliaire obligé de presque toutes les sciences positives qui, sans lui, seraient demeurées stalionnaires.

L'artiste almire la forme et l'ornementation du petit meuble, le goût des figures qui le décorent, la correction dtsdeisins qui y sont incrustés; l'archéologue, au style, reconnaît l'époque de sa fabrication, quelquefois même le nom de son créateur.

Le philosophe pense aux grands problèmes de l'étcrnilé et du ttmps, et en cherchant, sans y parvenir, à localiser le mouvement qui est la résultante de tous les rouages, il se demande avec l'école matérialiste de l'Allemand Strauss, si Pâme est autre chose que le mouvement de l'organisme humain, la résultante des forces vitales.

Le penseur qui ne sonde pas les insondables arcanes de la métaphysique, se laisse aller à méditer sur les événements dont l'aiguille a marqué le moment fatal: heures solennelles et critiques de l'histoire des nations, instants de vie ou de mort pour les hommes, elle a tout noté sur son cadran qui ne garde pas plus de trace que la surface de l'onde, qui vient d'engloutir un navire.

Le poëte enfin se racpelle la funèbre inscription placée autour des heures de l'horloge d'Urruguc : Vulncrant omncs, tilllma ncc.al.

Nous ne pouvons ici faire 1 historique de tous les instruments avec lesquels les peuples

inesuraienl le temps. Nous aurions à parcourir une trop longue série qui commence au premier cadran solaire que le roi .\chaz fit const.i-uire dans le temple de Jérusalem, environ (iOO ans avant l'ère chrétienne, qui passe par leclepsypdreetle sablier et les œufs de Nuremberg, pour aboutir à la pendule électrique de nos jours.

Jusqu'au règne de François 1" plus d'un horloger fut accusé de sorcellerie et dut pour se soustraire au bûcher, prendre la fuite; et pourtant au moyen âge, l'érection d'une horloge dans une ville était un événement mémorable. Tout le monde a entendu parler de la magnifique horloge que le calife Harounel-Resehid envoya à Charlemagne, et tout le monde a pu voir à Strasbourg l'horloge de 1573, qui passait pour la merveille des merveilles et dont la réputation s'étendait dans toute l'Europe.

Les premières horloges à poids et contrepoids, destinées à marquer l'heure dans les appartements, parurent en France, en Italie et en Allemagne vers le commencement du quatorzième siècle. Leur prix exorbitant les rendit d'abord accessibles seulement aux grands seigneurs. Elles se suspendaicntcontre les murs ou se plaçaient sur des pié Jestaux en boissculpté. A partirdecemotnent,on fitlous les jours des progrès etl'horlogerie, qui n'avait été qu'une application de la science, devint un art. Le ressor:-spiral était invente et permettait de réduire la grosseur de l'horloge; aussi dès la fin du quinzième siècle en faisaiton qui n'étaient pas plus grosses qu'une amande.

Depuis le jour où Peter Helé fabriqua à Nuremberg les premières montres que, pour leur forme, on appela des amfs de Nuremberg, l'usage s'en propagea rapidement en France, et sous le règne des Valois les artistes adop- ,tèrent les formes les plus variées, de préférence celles de l'amande, de la coquille, de la croix de Jlalte, etc.; il y en avait aussi de carrées, d'oblongues, d'octogones, la plupart délicatement parées, damasquinées, émaillées, en cuivre doré ou en argent.

Avec Louis Xlll arriva la décadence. La Renaissance jetait ses derniers reflets. Les horlogers français se bornaient à imiter les ouvrages de leurs devanciers, la partie purement mécanique de l'art s'améliora, mais l'élégance et la pureté du dessin, l'originalité des ciselures avaient disparu.

La pendule que représente notre gravure, et qui a appartenu à Gaston d'Orléans, fait peut-être exception, et semble l'œuvre d'un artiste de la Renaissance, attardé sous Louis Xlll.

L'horloge affecte la forme d'un rectangle allongé supporté par quatre lions; sur l'une des faces est le cadran ; au-dessus du petit édifice s'arrondit une sorte de coupole, percée à jour et surmontée d'une élégante figurine de femme aux ailes ouvertes.

Des sujets allégoriques, gravés avec beau-

coup de finesse dans le cuivre, décorent les faces latérales. Le cuivre, l'acier, l'argent et l'or entraient seuls dans la composition des horloges. Boule et les ébénistes des Gohelins allaient , sous le règne suivant, devenir les collaborateurs inséparables des artistes horlogers.

.\ous avons dit que cette horloge a appartenu à Gaston, duc d'Orléans, frère de Louis Xlll. Qui ne pensera en contemplant celteaiguille, immobile aujourd'hui, aux nombreuses trahisons qu'elle a dû marquer au compte decelui qui la possédait'? Qui me dira si elle ne s'est pas arrêtée d'horreur au moment oi'i tombait la tête du duc de iMontmorency ?

Polyptyque en ivoire.

Nous donnons un spécimen de la sculpture sur ivoire au treizième siècle, tiré de la collection si riche de M. Basilewski. Ce travail est d'un ouvrier français et a été exécuté dans la basse Normandie.

L'iniasion des Barbares avait forteinent compromis les destinées de la statuaire. La grande sculpture n'avait plus de représentant ; par contre la petite sculpture était à la mode. Les grands personnages avaient l'habitude de s'envoyer des diptyques d'ivoire, sur la table extérieure desquels on sculptait de petits bas-reliefs qui rappelaient une circonstance méniorable quelconque. Un mariage, nn baptême, un suocès quelconque, devenaient l'occasion d'autant de diptyques. Pendant deux siècles les artistes ne vécurent que de ce genre de travail.

11 est difficile de classer suivant l'ordre chronologique les nombreux diptyques du treizième siècle. Tous ces livres d'ivoire, où les scènes de la passion sont figurées, ne se distinguent que par la proportion des personnages. C'est toujours une histoire empruntée à l'Évangile qui sert d'inspiration à l'artiste. Tout le drame de la passion se développe dans ses différentes phases, mais avec des nuances d'interprétation qui varient du moyen âge à la Renaissance.

Dans tous ces bas-reliefs qui n'ont qu'un seul plan, l'ivoire est toujours profondément fouillé de façon à laisser peu de surfaces sans accidenls. La lumière brisée produit dans les cavités les effets les plus heureux.

Celte façon^de travailler l'ivoire est en parfait accord avec l'architecture contemporaine, qui se fait remarquer par les détails de son exécution et les clartés de son plan. Le polyptyque de 11. Basilewski donne une idée de cet accord.

Les personnages sont subordonnés aux dispositions architecturales. La Vierge, accompagnée de deux anges, occupe le centre de la partie inférieure; à sa droite s'agenouillent les trois rois mages placés dans les trois arcatures du volet. Sur les autres volets sont représentées .d'autres scènes de la vie de la Vierge. Au centre de la galerie supérieure est

1;KXP0SITIUN universelle de ISKT ILLUSTREE,

assis le Christ, montrant ses plaies. A , cnlé de lui deux anges portent les instruments de la passion. D'un côté il est prié par la Vierge , de l'autre par saint Pierre.

Ce polyptyque est certainement un des plus curieux cchatjtillons d'un art perdu, et perdu sans que la grande statuaire y ail gagné.

J. LAlilli.NT-LAl'I'.

César.

La statue de Crsar écrivant .scv Corniiirnluires, qui sert de sujet à la remarquable élude de M. Henri Martin qu'on va lire, a été fondue dans les ateliers de MM. lîroquin etLaîné. Elle avait déjà été exposée en marbra par l'auteur, M. S. l)énécliau.

PJous avons retrouvé avec plaisir celte œuvre remarquable , éditée en bronze avec une supériorité déjà appré- ( iée dans divers modèles exécutés par .MM. liroquin et Laîné, plus connus justju'àcejour comme fondeurs, mais que cetta heureuse tentative et la juste récompense qui leur a été décernée par le jury, placent au premier rang du trop petit nombre d'éditeurs de bronze d'art. Nous les félicitons d'avoir si bien choisi et si bien réussi. Fr. Duccini:.

Vers la première moitié du siècle qui a précédé l'ère cliiétienne, la République romaine tendait à se dissoudre, et par l'excès de la grandeur de l'État et par l'excès de l'inégalité entre les particuliers. La démocratie, au moment où elle semblait avoir tout conquis en droit, cessait d'exister en lait, et l'inégalité était incomparablement plus grande qu'au temps des -vieux patriciens et des vieux plébéiens , également laboureurs et soldats, et presque aussi simples de mœurs les uns que les autres. Maintenant, les grands étaient plus riches que des rois, et leurs propriétés étaient grandes comme des provinces; la petite propriété, au contraire, vraie base de la démocratie, disparaissait de plus en plus, et le plébéien devenait ou un soldat faisant la guerre à peu près toute sa vie, ou un prolétaire déraciné du sol.

Grands et petits perdaient également les principes et

ajLtt c?JU ^Jà iijr

MUSÉE RETROSPECTIF : L'HORLOSE DE GASTON D'ORLEANS (Collection de M. Dutuits.)

les mœurs du citoyen. La corruption relâchait

le lie,n

la famille comme celui de l'Etal.

MUSÉE KETftOSl'ECTIf : FOLYPTÏQUE EN lïOlRIi. (ColleuUoii Bisilewiki.)

Tout était ébranlé, si rien n'avait croulé encore.

Ce fut alors que parut César. César n'était pas l'auteur du mal; mais il résolut d'en précipiter le progrès et d'en tirer le profit, pour établir, sur les ruines de la Bépublique, non la dictature passagère de Marius ou de Sylla, mais le pouvoir absolu dans des conditions durables.

Jamais homme ne s'est mieux rendu compte de lui-même et de son œuvre, n'a plus clairement déterminé le but ni plus savamment calculé les moyens, n'a euQn rempli plus complètement toutes les conditions de son rôle. Hùle est bien le mot, car les hommes de ce caractère, sont avant tout les acteurs comme les auteurs de grands drames historiques ofi tout est sacrifié à l'éclat du premier rôle, à la gloire du héros; le monde n'est pour eux que le théâtre qui doit retentir de leur renommée. Ils sont le contraire de ces autres grands hommes d'action dont l'ambition se subordonne à un but supérieur à leur perKinnalilé, à une conception de devoir, et qui sont les serviteurs de l'idée.

Entre ces grands dominateurs qui sub ordonnent tout à eux-mêmes, au lieu de se subordonner à la conception d'un ordre divin du monde ou d'un idéal de nationalité, et qui se font dieux sur terre, César est incontestablement le premier.

Réunissant tous les talents à toutes les connaissances, la solidité du caractère à tous les genres d'esprit, égalant les pieuiiers orateurs à la tribune, comme Its premiers littéra'eurs la plume ù la main, tandis qu'il surpassait tous les généraux et ous les politiques, joignant la grâce à la force, et le plus séduisant comme le plus redoutable des hommes, il avait, a-t-on prétendu, tous les vices et pas un défaut; il est du moins permis de dire que, s'il a commis des crimes au point ,1e vue du droit et de la morale, il n'a pas commis une faute au point de vue du succès.

11 avait ce complet équilibre qui a manqué au grand homme moderne qu'on lui compare souvent, et qui l'égalait en génie militaire et administratif, mais était loin de l'égaler en génie politique. Le eangfroid et la sérénité de César ne semblent s'être démentis (ju'une seule fois, devant le jeune Gaulois qui avait gagné sur lui une bataille et

qui avait failli lui arracher des mains sa fortune.

César n'était ni bon ni méchant, ni humain ni cruel; il se faisait l'un ou l'autre suivant les circonstances; il était tout ce qu'il lui é ait utile d'être. Le plus souvent, cependant, il se montrait généreux envers ses adversaires romains, et implacable envers ses adversaires étrangers, les Barbares, comme on disait, quand il n'espérait pas les réduire à lui servir d'instruments. Ne croyant pas plus aux dieux qu'aux institutions de sa patrie, débarrassé de tout préjugé comme de tout scrupule, il reslait Romain à condition de concentrer Kome en lui et par lui. Il aimait Rome comme sa chose, et ses soldats coinme ses instruments volontaires et nécessaires, et comme une partie de lui-même.

L'ancienne société politique, si malade qu'elle fût, gardait encore des forces vives. La liberté avait encore de grands hommes à son service, et livra encore plus d'une grande bataille. Il fallut tout le génie de César et toute l'habileté d'.Auguste pour achever la grande blessée. On pourrait appliquer là par avance le mot de Macbeth :

« Qui eiit pu croire qu'il y eût encore tant de sang dans ses veines! »

Si l'esprit peut hésiter devant cette excuse de l'inévitable qu'on fait valoir en faveur des fondateurs de l'Empire, le cœur se révolte ; car César et .Auguste n'ont pas hérité d'un mort; ils ont tué pour hériter.

César a eu ce qu'il voulait; de sou vivant, le succès; après lui, un prestige immense, contre lequel le sentiment du juste a toujours protesté, mais qui, toujours combattu, n'a jamais été dissipé. Son nom est retté le symbole de l'autorité absolue, le type même de la force qui fascine les peuples en même temps qu'elle les subjugue, l'idéal de la domination parmi les hommes.

Quel a été le caraclère de ce qu'a fondé César?

Ce vaste établissement de l Empire a eu sans doute des dehors sp'endid( s! Il a couvert le monde romain de ces innombrables monuments dont nous admirons les imposants débris absorbant les anciens peuples dans unité, il a fait régner cette paix, du moins relative, cette fameuse pa.v romana qui, malgré Ifs interruptions des guerres civiles et des proscriptions , a propagé dans tout l'Occident la hr;llanle civilisation helléno-latine.

Mais qu'y avait- il sous cette éclatante , et sur quel principe l'État'?

L'ordre ancien avait élé fondé sur le devoir.

sur le dévouement du citoyen à la patrie, aux lois de la patrie, aux dieux de la patrie. L'ordre nouveau reposa sur l'obéissance à un homme et sur la faveur du prince, qui personnifiait fictivement le peuple, démissionnaire de tous ses droits su profit d'un seul. Plus de droits politiques ni par conséquent de devoirs.

Le grand pontife César avait clé assez fran-

Ce qui décide contre l'empire, ce n'est pas Caligula, c'est Marc-i\urèle.

L'empire n'eut pas seulement des tyrans sages et des tyrans fous, des Auguste et des Caligula; il eut des princes qui étaient tout l'opposé des tyrans. La vertu s'assit à son tour sur ce trône élevé par la force égoïste et envahi parla démence, La vertu, armée du pouvoir absolu, fut impuissante; les empei-eurs vertueux donnèrent quelques jours de répit au genra humain; ils ne pui'ent rien laisser après eux. lis ne relevèrent pas une société décomposée et perdue.

Pour juger César et son œuvre, il faut se demander ce que serait devenu le monde, si le G.^^.1LÉE^ n'eût paru. Il est vi'ai qu'on a dit que César avaitété nécessaire pour niveler la terre oii le G.iLiLÉEN devait jeter la bonne semence; mais doit-on juger un homme sur ce qu'il a fait sans le savoir, ou sur ce qu'il a voulu faire';'

He.nri Munis.

CÉSAR, statue de M. S. Dénéchaii, fonte de MM. Broquin et Lalné,

En son

surface reposait

chement athée. Auguste, qui sentit qu'un État ne peut porter sur cette base, essaya de réparer le Panthéon croulant, et, aussi peu croyant que son prédécesseur, il badigeonna l'empire d'un vernis de superstition. César, qui n'avait point eu de Dieu, fut fait dieu après sa mort; Caligula se fit dieu de son vivant. Ce n'était pas une telle religion qui pouvait refaire des Curtius et des Déeius.

En réalité, aucun principe supérieur ne planait plus sur le monde romain. La nuit était sur les âmes.

JV

Les Tentes exposées au Champ de Mai-s.

La tente, abri cliangeantde l'homme, est l'âme des solitudes. Il n'y a pas de steppes ou de désert auxquels une tente n'ait pour privilège de communiquer la vie. Partout ofi l'homme arrive ou se repose, la nature le reconnaît pour roi. Avez-vous lu un admirable roman de Fénimore Cooper, la Prairie? C'est une morne solitude, oii régnent le silence et le vide. Regardei pourtant, au sein de l'immense pampa, un point lumineux, à peine visible :

c'est là que l'homme apparaît : tout aussitôt ce point lumineux se dilate dans tout l'horizon , et rayonne avec l'incompressible puissance d'un fulminate en explosion. L'effet de cette irradiation de l'homme, sur la nature inerte et morte, est irrésistible : personne n'arrivera à le dépeindre d'un pinceau plus puissant que le robus'e romancier américain.

Sous la tente, l'homme vit double ; il est obligé de s'emparer de tout ce qui l'entoure; et dans cette prise de possession, il éprouve comme les âpres jouissances de la conquête. Son oreille est ouverte aux bruits vagues ou lointains; et les grands vents lui arrivent comme pour lui apporter des nouvelles des espaces infinis. L'homme perdu dans les steppes, s'il possède un abri, ramasse, pour ainsi dire, toutes ses sensations, concentre sa vie pour en raffermir la détente, profite de tout et jouit des moindres accidents qui se produisent.

J'ai vécu sous la leiile, et j'affirme qu'il n'y a pas de sensation plus vive que celle d'arriver au bivouac, de chercher la source propice aux ablutions, qu'on so't païen ou chrétien, d'installer son abri pendant que vos compagnons vont dans les broussailles ramasser le bois sec pour cuire les aliments approvisionnés, et, le repas fini, de s'endormir aux bruits indéfinis et vagues que la nature environnante vous prodigue, comme au roi lie la création. C'est une volupté d'une nature particulière qu'on éprouve, sans pouvoir ni la définir ni l'exprimer.

La tente est l'abri des nomades, c'est-à-dire de ceux qui gardent les troupeaux, de ceux qui font la chasse ou la maraude, ou bien la guerre, ce qui est tout un. Quand on vit sous la tente, on est toujours à l'état militant.

Il ne faut pourtant pas croire que l'usage de la tente inspire le dégoiit de la vie sédentaire ou le mépris de la propriété. Il y a en Algérie des Arabes qui vivent sous la tente, et qui ne sont pas des vagabonds : ce sont même les chefs les plus riches et les plus honorés, tandis que les Arabes qui vivent sous le jourSi', sorte de hutte au milieu des broussailles, sont peu estimés, L'Arabe de tente a de riches tapis, des harnachements splendides, des armes éclatantes. Il se fait suivre de nombreux troupeaux qu'il conduit aux herbes non broutées; et de nombreux chameaux portent ses bagages. Ses fauconniers le suivent, et aussi ses lévriers incomparables. S'il traverse un ruisseau, il ne descend pas de cheval pour remplir sa coupe : un gobelet d'argent ratlaché par de longues chaînes, comine un encensoir, pend à l'arçon de sa selle. Il le détache, le plonge dans l'eau, le ramène plein et boit sans s'être seulement courbé. Tel est l'Arabe de la tente, hospitalier, très-policé, grand seigneur. Je me figure que les hauts barons du moyen âge ne vivaient pas autrement, au sein de la guerre ou de la maraude, mais avec moins de confort et d'élégance.

Voyez la tente de l'empereur du Maroc au Champ de Mars. Elle est conique, comme la plupart des tentes Arabes. Un grand niât surmonté du croissant lui sert de pivot. Des cordages aussi nombreux que dans un navire de haut bord descendent du mât et servent à fixer l'étoffe en poil de chameau déroulée tout autour, et tendue elle-même par des piquets qui la fixent au sol.

A l'arrière de la tente, respectivement au hauban qui sert de vestibule, vous voyez une juxtaposition quiofl're un réduit pour le repos. Cela exige un dressement Bupplémentaire et tout différent du système général de la tente.

Voyons en regard la tente du gouverneur général de l'Algérie, exposée d'un autre côté par le miiiislère de la guerre. C'est le même système que pour la tente marocaine; mais quelle simplification! Une demi-heure est plus que suffisante pour dresser la tente française

de commandement, et il ne faut pas un quart d'heure pour la replier. Le hauban est le même; mais il y a deux mâts qui, ;illongeant la forme de latente, ménagenl la place à deux réduits latéraux : l'étoffe est en chanvre, au lieu d'être en poil de chameau. Le chanvre est moins perméable à la pluie ; mais le poil de chameau est plus perméable à l'air, ce qui est un grand avantage dans les pays où la pluie est rare.

Il doit falloir assez longtemps pour dresser la tente de l'empereur du iMaroc, à cause de ses complications et de son outillage peu civilisé. Bref, on sent que la tente marocaine, comme la tente arabe, est faite pour y vivre, tandis que la tente française n'est faite que pour y passer.

Encore une fois, ceux qui n'ont pas été nomades ne peuvent se figurer quelle concentration de vie a lieu autour d'une tente. Les chevaux, débarrassés de leur harnachement, hennissent au piquet. Les tapis sont étendus sous l'abri qu'on dresse; les feux sont allumés; déjà le café fume dans les tasses de Chine protégées de filigrane. La nuit arrive; les cbiens aboient pendant que les chevaux hennissent, sentant venir les chacals, troupe puante et lâche, que les fumées de la lenle attirent. Cependant, les sons doux de la flûte numide se mêlent aux chants monotones du chamelier; et ce concert arrive à vos oreilles, tamisé par les vents venus de loin, qui font bruire en passant les broussailles. Mais hélas! les chiens s'enrouent à force d'aboyer aux chacals, ce qui finit par vous agacer jusqu'aux larmes.

Je me souviens, à ce propos, d'une aventure assez piquante, qui nous arriva sur la route de Constantiue à Guelma. Nous avions, avec M. le président Gerniane et M. le conseiller d'État Lestiboudois, reçu l'hospitalité dans le douar (ou réunion de tentes) des Beni-Yanini , si je ne me trompe. En dépit des aboiements enroués des chiens de la tribu, nous dormions; quand tout à coup nous entendons passer sur nos tèles toute une meute d'animaux furieux : c'était un malheureux chacal qui avait pénétré dans le cantonnement, et que tous les chiens de la tribu poursuivaient par-dessus le couvert de notre tente, dont la bête poursuivie avait pris le chemin. Il nous fallut quelque temps pour nous rendre compte et nous rendormir. Cette alerte nous rappela la chasse fantastique du roi Arthus.

Combien différents des Arabes sont, comme mœurs et habitudes, les nomades de la Russie,! Ici, co sont des chasseurs de pelleteries et des maraudeurs de frontières, entre l'Asie et l'Europe, qui vivent sous la tente.

Il y a au Champ de Mars, figurant sur notre dessin, deux tentes de Russes nomades : une yourla de Kirghiz du Turkestan, une ourassa de Yacoules de la Sibérie. Si je dis qu'on nomme Kirghiz en Russie tous les no-

mades, sujets du czar, qui n'ont pas de demeure fixe, je crois que j'aurai donné du mot une définition plus exacte que si je m'égarais dans une distinction de races.

Le Kirghiz-Kaissac, ou Kazac, proprement dit, est d'origine tartare : il erre dans le ïurkeslan et les contrées limitrophes de la Russie et de la Chine; sa religion, s'il en a une, émane du Coran librement interprété. La vaste contrée qu'il domine est divisée en trois hordes ou Orda, et comprend 40U 000 tentes servant d'abri à 3 millions et demi d'habitants. Il y a la grande Orda, qui s'étend entre la mer Caspienne et la mer d'Aral, au sud est de l'Oural; la moyenne Orda, entre le Turkestan et la Sibérie; la petite Orda, entre leTourgai et le Volga.

Les Kirghiz de la grande horde dépendent en partie de la Chine; les autres sont les sujets nominaux du czar. En réalité, les uns et les autres sont des nomades à peu près indépendants. Ils sont très-hospitaliers, comme on l'est dans tous les pays à population rare où la venue d'un étranger est considérée comme un événement de conséquence.

Considérez la yourta qui les abrite. Un cerceau de bois, supporté par des piquets, sert à couvrir le faîte de la tente. L'étolîequi l'enveloppe est en poil de vache foulé. Intérieurement la tente, de forme ronde, est tapissée de drap découpé et soutaché, ce qui annonce une grande recherche de luxe.

Il est à remarquer que le drap découpé en soutache est la tapisserie de luxe, dans le Maroc, à Tunis et dans l'Algérie, aussi bien que dans le Turkestan; et je ne connais pas, quant à moi, d'étoff'e d'ameublement plus élégante et plus riche. On peut en admirer l'effet sous la tente du gouverneur général de l'Algérie aussi bien que sous les yourla des Kirgliiz. Vous verrez que la mode du drap soutaché prendra, à la suite de l'Exposition, dans nos appartements civilisés; les portières du palais de Tunis ont déjà fait fureur à Paris.

Les Kirghiz sont donc relativement civilisés, quoique nomades. Ils élèvent de grands troupeaux dans des steppes à peu près arides : ils supportent, sous la yourla bien fermée, des chaleurs excessives et des froids rigoureux, qui se succèdent sans transition avec de grands vents; et c'est pourquoi leur yourta est solidement fixée au sol.

Guerriers, ils le sont,-puisqu'ils sont nomades; et la France a vu quelques Kirghiz parmi les escadrons cosaques. Outre le produit de leurs troupeaux, ils ont la chasse et la pêche, plus la maraude. Sobres, d'ailleurs, comme des Navarrais, mais se livrant comme eux à de longues kermesses.

Combien différents sont les pauvres Yakoutes dont l'Ourassa s'élève non loin de là! Les Yakoutes errent dans ces vastes steppes comprises sur la rive gauche de la Léna à 9000 kilomètres de Saint-Péterstourg, entre la mer Glaciale, la Chine et la province d'O-

l.'KXPOSITIOPi UNIVHRSELLE DE 1 867 ILLUSTKfiE.

kliolsk.IIssonlUi 200 000 liabitanls environ, c'est -à-dire moins d'un liabilant par quinze kilomètres carrés. Où voulez-vous qu'ils vivent, au milieu de celte terre et de ce climat inhospitaliers, sinon le long des fleuves et aux bords des lacs qui, lieureusemeni, abondent dans ces contrées inclémentcs. Ils sont encore plus liospilaliers que les Kirghiz; et cela s'explique par leur plus grand éparpillement. Les i'orêts de bouleaux leur servent (l'abri el de chauffage; les chevaux et les rennes sont leurs compagnons, et les lacs leur procurent la nourriture.

Vous figurez-vous ce que peut être une contrée où l'on ne trouve pas un habitant par quinze kilomètres carrés? Comprenez-vous comment un homme, iso'.c dans ces vastes solitudes infécondes, doit réagir puissamment sur lui-même pour ressaisir son exislence?

Voici l'Ourassa, sa demeure d'été. C'est une réunion de branches de bouleau, entassées en faisceau comme des fusils sur leurs baïonnettes. Entre ces branches croisées en faisceau est passée, comme une trame, une écorce de l)ouleau. Cela garantit du soleil, un peu moins du vent, mais rien de plus. Seulement , si vous étiez égaré dans les steppes , vous verriez avec une émotion indicible poindre à l'horizon l'Ourassa hos- ]]italière.

En hiver, les Yakoutes échangent l'Ourassa .contre un gourbi en planches de bouleau. Ces planches sont recouvertes de pelleteries à l'intérieur. Avant de poser les planches, on creuse un trou assez profond pour que, couché, le Yakoute soit à l'abri des vents qui rasent le sol de leur souffle glacé. Comment le Vakoiite ne serait-il pas brave, ayant à lutter sans cesse contre une nature rebelle el levoisinage des ours polaires?

Tout homme qui vit sous la tenle est naluturellement guerrier, ai-je dit. Passons donc aux tentes militaires. Quand on nous parle d'un récil sous la tenle, cela veut dire que c'est un récit de soldat. L'exposition des tentes du ministère de la guerre est complète, et nous pourrons, au besoin, établir une comparaison avec l'exposition de l'armée anglaise en campagne.

Voici d'abord la tente de Conseil. C'est une tente conique, dressée sur un mât surmonté d'un chapeau, servant d'ouverture pour le renouvellement de l'air. Autour du mât est attacliée une table servant d'appui pour écrire et d'étagère. Elle est affectée aux officiers généraux ou aux intendants militaires. Le poids de cette tente, avec son rràl et ses bâtons rayonnants, est de I'21 kilogrammes; elle coûte à peine 3(>8 francs. Un quart d'heure suffit à la dresser: elle peut être repliée et chargée dans les fourgons dans moins de dix minutes.

Une autre tente de même forme, mais moins riche, est affectée aux simples officiers, et sert au besoin d'ambulance. Elle peut servir

d'abri à 1(i fantassins, ou bien à 8 cavaliers avec leur harnacliement. Il y a deux étagères rondes superposées autour du mât. Le poids est de 72 kilogrammes et le prix est de 239 francs.

La tente d'ambulance anglaise est à toit, au heu d'être à chapeau et conique. De telle sorte que, ne recevant pas l'air par en haut, il a fallu ouvrir des fenèires dans la toile. La tenle anglaise donne abri à vingt hommes au lieu de seize. Mais ses aménagements ne me paraissent pas aussi bien disposcsque dans la tente conique française, outre qu'elle doit coûter beaucoup plus cher, et qu'elle doit êlrc moins commode à dresser età replier.

C'est surtout dans la tente de marche et dans le sac-tente-abri que notre supériorilc de campement me paraît incontealable.

La lente de marche est dressée sur trois bâtons, deux fichés en terre, l'autre posé horizontalement sur les deux perpendiculaires et servant de faîle au toit. La toile d'abri est tendue par-dessus, et fixée en terre de chaque côté par des piquets. Le poids de cett; lente, servant aux sous-oflicier5,esl del 3 kilogrammes, et son pris est de AU l'rancs seulement.

La tente de marche n'a pas de hauban, non plus que le sac-tente-sbri du simple soldat. Ici il n'y a que deux bâtons de dressage au lieu de trois. Deux carrés de toile, l'un à boutons,l'autre à boutonnières, forment les deux parois de la tente: le reste de l'outil âge se compose de trois piquets pour fixer en terre les deux carrés de toile, et d'un cordeau pour tendre la toile sur le devant. Le sac- tonte-abri abrite deux soldats, dont chacun porte dans son fourniment la moitié de la charge. Le poids de celte cliarge est pour chacun de moins d'un kilogramme. Quant au prix, il dépasse à peine 7 frac es 70 centimes. Je ne crois pas que le temps nécessaiie pour dresser ou replier cet abri dépasse trois minutes.

Tout autour de la tente de marche et de campagne, ou creuse une rigole, afin que la pluie glissant sur la toile imperméable ne pénètre pas sur le terrain abrité.

C'est le maréchal Bugeaud, je crois, qui a perfectionné à ce point la tente-abri durant ses rudes campagnes en Algérie.

Ce qu'on nomme tentes de voyage n'est qu'une imitation de la tente militaire, avec la dépense d'argent en plus et l'économie de temps en moins.

De l'élude comparée que nous venons de faire sur les lentes du Champ de Mar.j, il résulte que nous sommes en avance même sur les peuplades nomades, comme moyens de campement. Seulement sous la tenle des nomades, nous retrouvons la vie; sous la ten'.e militaire, nous ne trouvons que le bivouac.

Fr. Dl'cuing.

Les Écoles impériales d'Arts et Métiers,

CiîALON-S, .ANGEPSj AÏX,

Les écoles professionnelle.s avaient leurs places marquées à l'Exposition universelle. Celles de la France y sont presque toutes représentées dans la classe 90. (Minisièrede l'instruction publique.)

Au premier rang de ces inslitulioiis, il faut metire les Ecoles impériales des arts et niélicrs de Châlons-sur-,Marne, d',\ngers et d'.4ix. Ces trois établissements ont envové à l'Exposition des spécimens nombreux dos travaux exécutés dans leurs ateliers, par les élèves, bien entendu.

Les pièces de forge, de menuiserie, d'ajustage, etc., sont groupées dans une largo vitrine. Même examinées de près, elles feraient l'admiration d'un ouvrier vieilli dans les ateliers, surtoul quand ce juge saurait que le plu;; ancien de ces jeunes travailleurs n'a pas trois ans d'établi.

Autant qu'il nous a semblé, les proiinils envoyés par l'Iico'e de Châlons sont beaucoup plus variés que ceux d'Aix et d'Angers, Quant à la perfection des pièces et des outils, une comparaison ne serait possible qu'au moyen d'un examen, d'une vérification, auxquels il nous a été, bien entendu, impossible de nous livrer.

L'opinion générale que nous émettons sur riiabilcté des élèves est établie sur une rainntieusc visi e faite par nous à l'Ecole de Cbàlons et un examen tout particulier des pièces exposées en 18fil lors de l'I^xpnsiiiou régionale tenue à Châlons,

Qu'on ne s'y trompe [las; il ne l'aul point apprécier ces produits perfectionnés au poini de vue du prix de revient. Dans les écoles impériales on ne se préoccupe que d une chose : f.iire Ijieu, non pas telle ou telle pièce et toujours la même, comme dans les ateliei's de fabrique, mais tontes les piècei qui peuvent se présenter, des plus simples aux pins compliquées.

Avant d'entrer plus avant dans la méthode d'enseignement, nous tracerons im liistoriqeu rapide et sommaire de ces étahlisscinents que plusieurs nations nous ont empruntés, mJi.-^ en restant toujours loin de nous.

On peut regarder en quelque sorte .M. le due de la Rochefoucauld Liancouit «ommc le premier fondateur des écoles professionnelles. En effet, ce grand citoyen avait ouvert à ses frais, dans sa ferme de la Montagne, une petite école pour les enfants de son régiment de dragons. Les élèves y recevaient une instruction primaire, en même temps qu'ils apprenaient un métier utile au régiment : tailleur, cordonnier, bourrelier, etc.

Cette école comptait 80 élèves en 1791 . La révolution chassa M. de Liancourt; ses biens

furent conlisqués ; et l'éi^ole, transportée à Liancourt, devint une école militaire.

Comme on le voit, l école Liancourt n'était (]ue l'embryon des écoles professionnelles. Il appartenait à Napoléon l" de les fonder réellement.

Sons le nom do Prylani'c françaU, il exis-

tait en l'an xi (18U3) trois collèges du gouvernement siégeant à Paris ( Louis-le-Grand ) Saint-Cyr et Compiègne. lU étaient régis ndlitairement ; on y enseignait tout ce qui se démontrait dans les autres collèges. Le premier consul visita un jour l'établissement de Compiègne et fut si mécontent qu'il résolut

de tout cliaiiger. « L'Etat, dit-il, fait des frais considérables pour élever ces jeunes gens, et quand leurs études sont terminées ils ne sont, à l'exception des militaires, d'aucune utilité à leur pays. ...Il n'en sera plus ainsi. Je viens de visiter les grands établissements des villes du Nord, et les grands ateliers de Paris. J'ai

trouvé partout des contre-maîtres distingués dans leur art, d'une grande habileté d'exécution, mais presque aucun qui fijt en état de fiire un tracé, un calcul le plus simple de machine, de rendre ses idées par un croquis, par un mémoire. C'est une lacune dans l'industrie. Je veux la combler. Ici plus de latin.

On l'apprendra dans les lycées qui vont s'organiser, mais le travail des métiers aura la théorie nécessaire pour leurs progrès. On formera d'excellents contre-maîtres pour nos manufactures. ')

En conséquence de cette déclaration, et par acte du fi ventôse an xi (25 février 1803),

l'école des arts et métiers de Compiègne lui créée et organisée. L'enseignement y était théorique et pratique. Après trois ans d'études élémentaires, les élèves passaient, à leur choix, dans les ateliers ainsi divisés: Forgerons, limeurs, ajusteurs, tourneurs en mé taux. — Fondeurs. — Charpentiers, menui-

LES TENTIiS DES DIFFÉRENTS PEUPLES. — Gravure do M, BoiUzel

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