LES LORGNETTES
Voici une industrie exclusivement française et même parisienne. A Paris, seulement, en effet, se fabriquent les lorgnettes de théâtre, de marine et de voyage. Vous savez déjà de
quoi se compose lajumelle : une armature de cuivre ou d'aluminium recouverte d'ivoire, de nacre , d'écaiUe, d'émail, ou simplement de chagrin. Dans cette armature composée de deux tubes, se placent à chaque extrémité des lentilles destinées à grossir les objets. Jusqu'à ces dernières années la science en était restée là, arrivant à augmenter un peu la force des lentilles, mais sous la condition d'élever considérablement le prix delà lorgnette. Aujourd'hui, on obtient une puissance considérable à l'aide de trois verres superposés et soudés ensemble par une sorte de gomme nommée Baume ilu Canada. La jumelle possédant quatre lentilles, on appelle jumelle de 8 ou 12 verres celle dont chaque lentille a été doublée ou triplée Un opticien, M. Lemaire, est parvenu à donner à ses lorgnettes une qualité nouvelle. Autrefois, le théâtre, la campagne, la marine demandaient des lorgnettes particulières. A l'aide d'un procédé très-simple, parfaitement solide , M. Lemaire donne â la même jumelle les trois degrés de force. Trois lentilles biconcaves placées dans le petit bout de sa lorgnette se succèdent à la simple pression d'un bouton. Grâce à cet ingénieux système dont l'application est encore facilitée par une inscription placée sur la branche qui rejoint les deux tubes, la même jumelle sert aussi bien pour les vues à longue portée que pour les perspectives rapprochées de la scène. Au surplus, vous pouvez voir au Champ de Mars les divers procédés employés pour la préparation de l'ivoire, de la nacre, etc., et l'ingénieux mécanisme inventé par M. Lemaire pour lo creusement et le polissage des verres.
Mais, après une visite à l'atelier du Champ de Mars, je vous conseillerais volontiers une promenade dans l'usine que M. Lemaire a fondée rueOberkampf. La récente distribution des récompenses aux chefs d'ateliers qui s'attachent à améliorer la condition morale et physique des apprentis et à leur préparer un bon avenir, donne un certain intérêt à une particularité qui m'a frappé dans l'organisation de cette importante maison. Quand vous aurez parcouru les nombreux ateliers où se préparent ces excellentes jumelles qui sont devenues un meuble indispensable parce temps de féeries , demandez quelques renaeignemenls sur les salaires et la condition des ouvriers et apprentis. En l'absence de M. Lemaire, c'est M. Daumas qui se mettra à votre disposition avec une complaisance qui indique le dévouement qu'il apporte dans l'accompliasement d'une œuvre d'avenir et de progrès. Il vous montrerale dortoir, le réfectoire, la chambre de toilette, la terrasse où trente apprentis prennent leur récréation, leur repas et leur repos; il vous montrera aussi une vaste salle meublée de bancs, de tables, de pupitres, de tableaux, etc., où chaque soir un professeur vient leur donner des leçons d'orthographe, d'arithmétique et de dessin. Il vous montrera le modèle du bulletin que
L'EXPOSITIOIN UNIVERSELLK DK 1 867 ILLUSTKÈE.
chaque dimanche l'apprenti emporte chez ses parents , et qui indique quels ont été sa conduite et son travail pendant la semaine, ainsi que sa situation financière, caries apprentis gagnent une somme proportionnée à leur degré d'instruction professionnelle. Sur la somme allouée, une partie est remise chaque semaine, l'autre est léservée pour constituer une masse que l'apprenti touche en prenant son livret et qui lui permet de s'acheter les meubles nécessaires pour éviter le logement garni. On me citait un apprenti qui, dans sa cinquième année, avait économisé cinq cents franrs ! — Je n'ai pas besoin d'insister sur cette excellente organisation qui nous prépare des ouvriers instruits etintelligents, des citoyens formés a l'école du travail et du devoir.
Victor Cossk.
La Galerie des machines.