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CHAPITRE II

l'attention, la réflexion, la conscience. —

LES perceptions SENSIBLES.

ous sommes dans un état conscient, toutes les fois que nous nous sentons modifiés, mais nous sommes bien souvent modifiés sans le sentir, même quand nous avons provoqué volontairement la modification; c'est ainsi qu'il nous faut d'abord vouloir pour nous mettre en marche, et qu'ensuite nous marchons sans plus y songer, en pensant à autre chose ou en causant. On a conscience d'une odeur au moment où l'on pénètre dans l'air qu'elle imprègne; puis, quand on a quelque temps respiré cet air, on n'en a plus conscience. La couleur du tapis de notre table de travail continue à affecter la rétine longtemps a près que nous ne voyons plus cette couleur, absorbés que nous sommes par la méditation. Tous les yeux ouverts ne voient pas; il y a une contemplation intérieure qui détourne à son profit l'attention employée jusqu'alors au

regard. La douleur même et le plaisir deviennent inconscients par une distraction subite ou progressive; pu plus exactement, la douleur et le plaisir, faute d'attention, cessent alors d'exister comme affectifs, toutes leurs autres conditions d'existence, soit physiques, soit physiologiques, étant d'ailleurs satisfaites.

Mais un état conscient n'est pas pour cela un état réfléchi, ce n'est qu'un état plus ou moins attentif; or, l'attention est si peu la réflexion, que, parfois, comme au théâtre, l'attention atteint son maximum en l'absence de toute réflexion. L'attention, loin de distinguer le sujet qui sent de l'objet senti, les laisse entièrement confondus; elle aliène le sujet à l'objet plutôt qu'elle ne l'en dégage, elle l'arrache à lui-même plutôt qu'elle ne le fait rentrer en lui-même; ce n'est jamais elle qui lui fait dire : Moi. Celte locution mentale n'est formulée que par la réflexion. L'homme qui réfléchit palpe en quelque sorte ce qui se passe en lui; il oppose par là ce qu'il opère à ce qu'il subit, ce qu'il apporte à ce qu'il reçoit, le sujet à l'objet, le rempart du moi au flux sans cesse envahissant du dehors.

La réflexion, cette conscience au second degré, est-elle la plus intime conscience? Y a-t-il une aperception immédiate interne qui atteindrait, non plus seulement ce que nous sentons, mais même ce que nous sommes? L'expérience répond négativement, car, s'il en était ainsi, la psychologie serait toute faite, et les mots : âme, esprit, sensibilité, intelligence, volonté, facultés, passions, etc., seraient plus significatifs qu'ils ne le sont.

Or, on tend de plus en plus à se défier de ce vocabulaire, on sacrifie aujourd'hui très volontiers l'acception métaphysique de ces mots, pour n'y voir plus que les rubriques utiles des divers groupes de phénomènes moraux. La classification ancienne est satisfaisante en psychologie ; les phénomènes difi"érents y ont bien des noms différents^ mais le substratum, un et divers, supposé à ces phénomènes est si peu directement aperçu, qu'on en conteste aujourd'hui jusqu'à l'existence, au moins comme substance spéciale. Nous n'avons garde de toucher ici à une aussi grosse question. Nous nOus contenterons de signaler ce qui nous est nécessaire, à savoir, que nous nous sentons agir de diverses manières, soit pour aller au devant des impressions, soit pour exploiter au dehors ce qu'elles nous apportent d'utile à notre conservation et à notre prospérité. Notre activité tombe, par ses actes, sinon par son principe, sous notre réflexion, car ses actes sont en grand nombre conscients; de sorte que les phénomènes dont nous sommes le sujet deviennent l'objet de notre pensée, objet intérieur dont le caractère est de n'être observable que par nous-même, tandis que les objets extérieurs sont observables par les autres comme par nous. Cette particularité a fait donner un nom spécial à l'aperception de nos actes par nousmême, on l'a appelé sens intime, ou plus communément conscience; la distinction est fondée, pourvu qu'on n'attribue pas pour objet à cette aperception le substratum inconnu de nos actes. Nous la conservons pour sa commodité, et nous appelons spécialement conscience ou IV. 4

aperception interne la réflexion dirigée sur les propriétés de ce que, spontanément, nous plaçons sous le mot moi, de ce quelque chose d'actif, de passif, d'un et de permanent, sur lequel personne ne se méprend sans pouvoir le définir.

Tous les divers états conscients, résultant en nous de l'aperception externe et de l'aperception interne, sont les matériaux de toutes nos connaissances; nous y puisons tous nos documents sur nous-même et sur ce qui n'est pas nous. Ce sont ces données que, tout d'abord, notre esprit rencontre, et sur lesquelles il s'exerce avant de s'être formé aucun concept d'une réalité extérieure, et ce sont elles qui, d'abord, constituent pour lui toute la réalité; puis, spontanément ou par réflexion, il dégage plus ou moins exactement ce qui, dans cette réalité intérieure, le renseigne sur la réalité extérieure, située au delà. En un mot, le champ de la conscience, telle que nous l'avons définie, est notre unique champ d'observation ; c'est seulement en réfléchissant sur ce qui s'y passe, que nous pouvons savoir quelque chose de l'univers.

Le monde extérieur se manifeste à nous par les perceptions dont il nous fournit les objets. Il nous importe de définir ce que nous appellerons les perceptions sensibles dans la suite de ce travail.

Quand, dans une chambre, nous nous réveillons d'un sommeil profond, toutes les impressions dont nous prenons peu à peu conscience font naître en nous des sensations toutes mêlées et confuses d'abord; puis l'esprit, de plus en plus attentif, en dégage, par autant de perceptions

THÉORIE

GÉNÉRALE

distinctes, des groupes que nous reconnaissons et que nous nommons table, fauteuil, tableau, etc. La perception est la première mise en œuvre des sensations par l'esprit, c'en est une synthèse.

Ainsi, l'ensemble actuel de nos sensations de tous genres se divise dès que nous percevons, en groupes, en unités collectives.

Un arbre, par exemple, ne nous apparaît pas comme un chaos de lignes et de couleurs, indépendantes les unes des autres, mais au contraire comme un tout. Tant qu'aucun rapport commun n'est saisi entre des sensations, elles ne constituent pas une perception. Il en résulte qu'une même collection de sensations peut suggérer à l'esprit plusieurs perceptions différentes, selon le rapport commun qu'il considère erître elles. Par exemple, les tons variés d'un marbre coloré ne composent d'abord qu'une collection de sensations visuelles sans lien entre elles, sans unité qui en fasse une perception déterminée; mais l'imagination, selon l'ordre collectif qu'elle y crée, peut y déterminer et y voir toutes sortes de visages et de figures; aussitôt qu'elle change le rapport commun, le centre, pour ainsi dire, de la collection des lignes et des couleurs, elle provoque une transformation et une apparition nouvelle.

C'est ainsi que, dans les fleurs d'un papier de tenture, nous pouvons voir toutes sortes de configurations, dès que nous cessons volontairement d'y percevoir des fleurs, pour y chercher autre chose.

Quand nous ne groupons pas ainsi fictivement nos

sensations, il correspond à leurs unités collectives normales des unités extérieures qui sont les objets proprement dits, et qu'il nous faudra soigneusement définir, car nous sommes spontanément portés à les confondre avec les groupes mêmes de sensations, comme nous le verrons plus loin .

Nous comprendrons aussi dans la dénomination générale de perception le souvenir, c'est-à-dire l'image que la perception nous laisse d'elle-même, quand l'objet ne communique plus directement avec les sens, et que l'excitation a cessé, car, à notre point de vue purement esthétique, le souvenir ne diffère pas delà perception directe; il lui est équivalent.

Nous ne pouvons atteindre et isoler, ni par l'expérience, ni par l'imagination, des sensations absolument simples. Le champ de notre conscience, à l'état normal, est peuplé, non de pures sensations, mais de perceptions plus ou moins composées. Même dans la condition la plus favorable, au réveil, pendant le premier moment où nos sensations ne sont pas encore coordonnées, nous ne pouvons les observer à part, nous n'en avons pas assez conscience, et, aussitôt que nous en prenons conscience, l'habitude les groupe déjà et les combine avant que nous ayons pu les considérer séparément. L'état d'un aveuglené qui aurait une première et unique sensation visuelle simple; l'état d'un sourd de naissance qui, pour la première fois, entendrait un son simple, nous est impossible à imaginer; l'habitude de grouper les sensations ou les éléments d'une même sensation' nous empêche d'en

imaginer une sans quelque détermination dans l'espace et le temps, sans rapports donnés, intrinsèques ou extrinsèques. Quand nous voulons saisir dans sa simplicité la sensation d'une couleur, nous ne pouvons y parvenir d'aucune manière, car, d'une part, tout objet coloré s'offre avec une figure, et, d'autre part, nous en prêtons une malgré nous à la couleur imaginée, c'est-à-dire que, dans les deux cas, nous percevons dans la couleur des rapports de position, nous y introduisons de la perception. Il nous est de même interdit d'obtenir, par l'expérience ou l'imagination, un son absolument simple, car un son est toujours donné ou imaginé dans le temps, et par cela seul qu'il dure pour l'esprit, il implique de la perception.

Nous appellerons perceptions sensibles, dans les chapitres qui suivent, les groupes de sensations formant des perceptions distinctes, depuis les moins complexes qui sont presque des sensations simples, comme par exemple, la perception d'un son ou d'une couleur, jusqu'aux plus composées, comme la perception d'une plante ou d'un animal.

DE L'ARTISTE ET

DES

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