THÉORIE GÉNÉRALE
spécialement pour eux le monde phénoménal et ses lois, et ils la distinguent de l'être métaphysique conçu nécessaire pour la soutenir et l'expliquer. Dans ce langage, le terme Nature est opposé au terme Dieu. Les artistes spéculent peu ; ils n'entrent point dans ces considérations transcendantes. C'est surtout par la beauté du monde qu'ils sentent Dieu, quand ils sont déistes; aussi ne séparent-ils pas la Divinité de son œuvre; tout au contraire, ils font de l'une l'expression de l'autre. « C'est divin ! » et « c'est beau ! » sont synonymes sur les lèvres de l'artiste pour qualifier ce qu'il admire dans le monde. L'opposition de la Nature à Dieu est encore plus sensible dans les religions que dans les philosophies (le polythéisme excepté), et nous savons que, dans le christianisme, il s'établit un véritable antagonisme entre la chair et l'esprit, entre les instincts naturels et les fins divines.
Avant que la Renaissance eût réconciUé dans l'art les instincts et les aspirations, la beauté du corps et la sainteté de l'âme, la Nature et Dieu, le tempérament des artistes n'avait pu échapper à l'influence de l'ascétisme, si funeste à la forme. Les primitifs ont donc fait prévaloir l'expression morale sur la plastique. Toutefois, la couleur souffrait peu de cette influence, car ce n'est pas la richesse du sang qui donne aux chairs les tons les plus intéressants, et les costumes étaient peints avec un éclat plutôt cru qu'affaibli. On semblait ne pas observer la structure des animaux; on les représentait sans les avoir bien vus, sans les copier. Il serait assez difficile de définir ce que les artistes entendaient alors par la Nature.
DE L'ARTISTE
ET DES BEAUX-ARTS
Dans une acception vulgaire qui semble s'être accréditée surtout depuis Rousseau et les utopistes qui, à la fin du siècle dernier, ont protesté contre le rang exceptionnel que l'homme s'attribue sur la terre, puis avec Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand et tout le romantisme, la nature est opposée à la civilisation. Ce mot signifie tout ce qui ne porte pas la marque de la tyrannie humaine; c'est le monde considéré dans ses aspects et ses mœurs spontanés, tel qu'il apparaît quand la volonté de l'homme n'intervient pas pour les modifier, ou du moins tant que son action ne les a pas rendus méconnaissables. C'est donc le ciel, la campagne, la mer, avec leur faune et leur flore, quand la culture et l'industrie ne les ont pas atteintes ou ne les ont pas assez altérées pour y effacer toute trace de leur libre expansion primitive. Ce sont les puissances végétales ou animales contrastant sur la terre avec l'activité humaine, l'état de nature en toutes choses opposé aux institutions factices de la société.
Cette dernière signification du mot nature est certainement la plus voisine de celle que lui prêtent aujourd'hui les artistes, mais elle en difi"ère encore. Sans doute, si l'on considère l'importance que le paysage a pris dans les Salons depuis plusieurs années aux dépens de la peinture historique et symbolique, on ne peut méconnaître un besoin d'ingénuité, la prédominance d'un sentiment hostile au despotisme industriel et juridique exercé par rhomme sur son milieu terrestre. Le caractère même des artistes, leur humeur un peu sauvage, leur indomptable esprit d'indépendance, leur mépris de la convention
trahissent assurément, dans leur amour de la nature, une haine des complications sociales.
Mais, d'autre part, l'inclination au réalisme de toute provenance, c'est-à-dire à l'indifférence dans le choix du sujet, pourvu que le motif soit bien pictural ; la propension à représenter les choses de la rue, les scènes d'intérieur, les épisodes familiers de la vie d'autrefois, où la variété et l'éclat des costumes fournissent au pinceau l'occasion de déployer toutes ses ressources; ces tendances d'un grand nombre de peintres de talent qui, en adoptant les sujets les moins naïfs, ne perdent pourtant jamais le souci de ce qu'ils appellent la nature, ne permettent pas de se méprendre sur le sens que prend ce mot dans l'esprit des artistes.
Ils entendent par la nature les formes qui leur sont offertes, toutes composées, par le monde extérieur, et qui fournissent à leur imagination, soit les matériaux épars dont ils composent eux-mêmes des formes de leur invention, soit, plus souvent, des modèles complets qu'ils copient avec une fidéHté relative à leur tempérament pour l'expression de leur idéal.
La nature fournit aussi des sujets aux compositions du musicien, car les opéras, par exemple, expriment, au moyen de sons, le jeu des passions humaines, le Heu et le temps, à un certain degré, ce que la scène, enfin, emprunte elle-même à la nature; mais celle-ci ne fournit à la musique presque pas de motifs. Les motifs musicaux n'ont, en effet, qu'un rapport fort éloigné avec les bruits naturels, tels que le tonnerre, le gémissement du vent, la
plainte et les rumeurs de la mer, le murmure des ruisseaux. La musique n'imite ces bruits que rarement et par des sortes d'onomatopées peu fidèles; elle se propose, non de les reproduire, mais de les rappeler et d'en donner l'impression morale à l'auditeur; encore dans ces représentations les bruits sont-ils transformés en sons, selon des lois tout à fait étrangères au phénomène représenté. La voix humaine, en chantant, interprète les cris et les soupirs naturels sans prétendre non plus les représenter. L'architecture, dans ses lignes, ses proportions et ses décorations, ne reproduit pas dtontage les formes du monde extérieur; elle n'en copie rien, mais elle s'en inspire pour composer ses types. L'imitation proprement dite, la représentation, est le propre de la peinture et de la sculpture. Ces derniers arts puisent non seulement leurs sujets, mais encore et surtout leurs motifs directement dans la nature; seuls ils y prennent des modèles.
Signalons ici en passant combien, dans les relations de l'œil et de l'oreille avec la nature, la vue a été plus favorisée que l'ouïe. La nature, en effet, ne produit guère que des bruits; les sons et les accords sont presque tous des composés de l'art. C'est rarement qu'on entend chanter un rossignol, et si la voix humaine peut avoir naturellement un beau timbre, son chant est toujours artificiel. Il sufîit, au contraire, d'ouvrir les yeux devant la campagne, de promener le regard et de le lever, pour éprouver une volupté visuelle, pour peu qu'on y prête une attention d'artiste. Ainsi les vibrations acoustiques n'ofirent que par exception des combinaisons harmo-
nieuses dans l'atmosphère, tandis que les vibrations optiques, qui impressionnent habituellement un œil bien organisé, le flattent presque toujours. De là vient qu'au peintre le monde visible apparaît tout entier harmonieux ; et s'il y fait des choix, ce n'est pas qu'il ait à y éviter des combinaisons fausses de couleurs ou à en corriger de telles, mais c'est que toutes les combinaisons justes n'3^ sont pas également intéressantes pour lui, c'est-à-dire également propres à satisfaire son tempérament et à exprimer son idéal. Le peintre ne sent presque jamais en défaut ce qu'il appelle la nature ; c'est pourquoi il en a le culte, et en pousse parfois l'idolâtrie jusqu'à en accepter toutes les impressions sans discernement. Toujours attrayante pour lui par l'harmonie des couleurs, elle lui fait parfois oublier qu'elle n*estpas toujours irréprochable dans ses lignes, qu'elle produit des monstres. Un pied-bot, fût-il représenté par Velasquez, et bien que toute sa forme soit en harmonie avec son infirmité même, n'offre pas au regard tous les genres de plaisir possibles; il ne faut pas dénier à ceux qui ont besoin tout ensemble du charme des couleurs et du charme des Hgnes le droit de réclamer celui-ci et d'applaudir de préférence aux œuvres qui les leur donnent. Mais n'anticipons pas sur des questions que nous rencontrerons mieux posées plus tard et en leur lieu, quand nous aurons étudié le phénomène de l'expression des objets. Ce phénomène esthétique d'une profondeur et d'une délicatesse extrêmes, dont le rôle et la portée sont fort divers, selon les arts, et fort diversement sentis par les artistes, va nous obliger à des distinctions
nouvelles. Ce que nous avons dit jusqu'à présent de l'essence de l'artiste était applicable à tous. Mais du moment que, dans l'infinité des harmonies de toutes sortes, il apparaît des groupes spontanés qui s'imposent, sous le nom de nature, comme modèles à l'imagination de certains artistes, de la plupart même, pour les rendre imitateurs, dès lors une grande division se fait entre eux, et plusieurs subdivisions s'ensuivent aussi. Mais, avant tout, approfondissons un peu ce phénomène de l'expression qui est le principe de la classification des arts et des artistes.
Dans les premiers chapitres qui suivent, nous rappellerons au lecteur des notions qu'il possède assurément déjà; mais il est utile, pour l'intelligence de tout le reste, de présenter ces notions dans un certain ordre et surtout de bien fixer le vocabulaire qui les désigne, afin d'éviter toute confusion.
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