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CHAPITRE IV

CONFUSION ERRONÉE DE LA PLUPART DES PERCEP- TIONS SENSIBLES AVEC LEURS OBJETS. — ACCEPTION VULGAIRE, ACCEPTION EXACTE DES MOTS « OBJET » ET « REPRÉSENTATION ».

'ÉTUDE nous apporte moins de raisons de croire que de raisons de douter.

Plus on s'intorme, plus on balance, mais on sait du moins que les questions existent. Quand on ne s'est jamais occupé de psychologie, on jouit du témoignage des sens et de la conscience avec une confiance enfantine. La pensée ne vient même pas de le discuter. On sait bien qu'il se produit des illusions de la vue par la distance et la perspective, de l'ouïe par l'écho, du goût et de l'odorat par certaines altérations morbides des organes de ces sens, du toucher par le croisement des doigts, et quelques autres illusions encore. Mais on apprend à les corriger dès la première enfance, de sorte que plus tard on les corrige sans réflexion, par une interprétation

THÉORIE

GÉNÉRALE

Spontanée. S'il en résulte des erreurs dans la pratique, c'est exceptionnellement, et, en somme, on n'y pense jamais. L'examen de ces illusions suffit cependant pour ébranler toute notre foi habituelle dans les représentations de nos sens. Nous avions jusque-là prêté au mot objet et au mot extérieur une signification qui ne nous semblait nullement ambiguë ; nous affirmions avec assurance que, si l'intérieur des objets nous est caché, du moins leur extérieur nous est directement perceptible, la vue nous semblant à cet égard aussi instructive que le toucher. Nous affirmions en outre que les aspects des objets nous sont extérieurs comme eux : que, par exemple, le bleu d'une fleur appartient à cette fleur, le son d'une cloche à cette cloche, la saveur et l'odeur d'un mets à ce mets, la fraîcheur d'un marbre à ce marbre. Nous ne réfléchissions jamais à ce qu'il reste de ces qualités dans ces choses pendant notre sommeil, à ce qu'il en resterait si l'humanité disparaissait. Nous ne remarquions même pas dans le langage ordinaire certaines distinctions fausses, et certaines équivoques, indices de la confusion des idées communes sur la perception.

On dira, par exemple, de tel objet sonore et coloré qu'il donne Xtfa et qu'il est bleu, et l'on ne dira pas qu'il est /a et qu'il donne le bleu. Cette différence manifeste bien que l'on considère la couleur comme faisant partie intégrante de l'objet, et le son comme ne lui appartenant pas aussi intimement, comme étant plutôt déterminé qu'assimilé par lui. C'est pourtant dans les deux cas une vibration qui se communique de l'objet au système ner-

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veux; le milieu vibratoire et le nerf impressionné varient seuls. Mais la vibration lumineuse réfléchie par un objet est un mouvement imperceptible et suspendu la nuit seulement; elle est moins intermittente que la vibration sonore. La vibration lumineuse réfléchie par un objet est, en général, ce qu'on perçoit avant la vibration sonore et ce qui persiste après que celle-ci a cessé ; cela suffit pour que la couleur paraisse inhérente à l'objet, et que le son n'y paraisse qu'adhérent. Le mot parfum est équivoque, il signifie à la fois la sensation d'odeur et le principe odorant, groupe de particules invisibles émanées de Tobjet. Le parfum est vulgairement attribué à l'objet comme une qualité tantôt inhérente, tantôt adhérente, suivant qu'il y est plus ou moins caractéristique; dans tous les cas, on n'a qu'une idée fort vague de sa relation à l'objet. Les saveurs sont plutôt conçues comme inhérentes, uniquement parce qu'elles ne se manifestent qu'au contact immédiat de l'organe du goût avec l'objet^ et qu'ainsi l'agent de la sensation ne paraît pas distinct de l'objet et émané de lui, comme l'agent de l'odeur. Voilà des sensations dont le rapport à l'objet est interprété spontanément sans justesse ou sans netteté.

L'interprétation spontanée des sensations de température est plus exacte. Quand on dit d'un objet qu'il est bleu, on identifie spontanément à la cause de la couleur la sensation de cette couleur en transportant la sensation dans l'objet; mais en parlant d'un objet d'une température élevée, on distingue la sensation appelée brûlure de sa cause appelée chaleur, Ton dit qu'on a chaud près de

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lui OU qu'il est chaud. On dit qu'un objet est bleu sans jamais dire qu'on a bleu, faute de distinguer ici la sensation de sa cause.

L'interprétation du toucher est plus précise et plus fidèle que celle de tous les autres sens. Il y a dans le phénomène du toucher proprement dit, dans l'acte de palper, trois facteurs distincts : la volition, qui détermine la pression exercée sur le corps qu'on palpe; cette pression même qui est un effort musculaire; et enfin l'attention, qui s'appHque au double phénomène d'action et de réaction, appelé pression de la part de celui qui palpe et résistance de la part de l'objet. Il peut en outre s'y joindre une sensation douloureuse de tout autre ordre qui fasse oublier la pression et la résistance, comme lorsqu'on touche une pointe d'aiguille. Nous confondons fréquemment plusieurs de ces facteurs entre eux, car il faut du soin pour les discerner; mais, dans tous les cas, nous distinguons nettement ce qui, dans le palper, appartient à l'objet, de ce qui nous appartient; caria réaction du corps étant constamment égale à l'action du doigt, la résistance même analyse le phénomène et le dédouble. Aussi, ne sommes-nous pas exposé à faire ici quelque fausse attribution de notre sensation propre à l'essence de l'objet, comme tout à Theure en y transportant le bleu qui est un état de nous-même. Quand nous disons qu'il est dur ou mou, la dureté ou la mollesse signifie des rapports différents de résistance à pression, et ces deux termes ne donnent Heu à aucune confusion dans notre sensibilité ni dans notre pensée.

En résumé, spontanément et avant réflexion, dans les perceptions de la vue, nous rapportons notre sensation à Fobjet qui la cause^ et nous la lui attachons comme une qualité inhérente en lui et extérieure à nous ; dans les perceptions du goût nous subissons la même illusion; dans celles de l'odorat, nous faisons de notre sensation une attribution variable et indécise; dans celle du son nous l'attribuons à l'objet comme une qualité non pas inhérente, mais accidentelle et adhérente seulement, ce qui est une moindre illusion ; enfin dans les perceptions de température et' surtout du toucher nous distinguons nettement de l'objet ce qui nous est propre.

Il résulte des observations précédentes que les mots objet et représentation n'ont pas dans le langage ordinaire exactement le même sens que dans le langage du psychologue.

Pour celui-ci, l'objet c'est uniquement ce qui hors de nous agit sur nos organes immédiatement ou par les miheux vibratoires, pour éveiller en nous les sensations dont la synthèse constitue la perception, et la représentation de l'objet ainsi défini, c'en est toute la perception^ laquelle est entièrement distincte de lui. Dans le langage ordinaire, on comprend sous le nom d'objet quelque chose de plus, à savoir la part des sensations perçues qu'on attribue à l'objet réel, grâce à l'illusion qui nous fait paraître certaines sensations comme extérieures à nous. On désigne alors par le nom d'objet une combinaison de l'objet proprement dit et de la représentation proprement dite; et l'on entend par représentation une

copie de ce qu'on prend pour l'objet; on dit, par exemple, qu'un tableau représente un arbre, que Tarbre peint est la représentation de l'arbre qui en a été le modèle.

Ainsi, dans le langage ordinaire, le mot arbre ne vise qu'une chose, un corps extérieur d'une certaine figure auquel une coloration brune et verte est inhérente ; pour le psychologue, ce mot arbre est ambigu, car il y a hors de nous ce qui détermine en nous cette coloration, et il y a en nous cette perception visuelle; il y a l'arbre proprement dit, qui est latent^ et l'image de l'arbre qui nous le représente, mais qu'on ne peut appeler de même sans créer une équivoque.

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