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CHAPITRE V

l'objectif et le subjectif. — LA FORME.

DUTES nos perceptions sont évidemment des états de nous-même, ou, en d'autres termes, elles sont nous-même diversement modifié, puisque nous supprimer, c'est les supprimer. A ce

titre, tout en elles nous appartient.

Mais tout en elles ne nous est pas exclusivement propre ; il s'y trouve quelque chose de commun entre nous et les objets qui les provoquent en nous, sans quoi aucune communication ne nous serait possible avec le monde extérieur. Nous ne pouvons percevoir de celui-ci que ce qu'il a de commun avec nous-même, et cela seul rend la perception possible. Cette communauté de nature, qui permet que des rapports entre nos sensations correspondent à des rapports entre leurs objets respectifs, pose à la fois la condition et la limite de nos connaissances.

Nous avons montré, dans le chapitre précédent, qu'il faut un certain discernement pour n'attribuer à l'objet

THÉORIE

GÉNÉRALE

que ce qui, dans la perception, se trouve être commun à lui et à nous, tout le reste nous étant exclusivement propre. Nous entendons par subjectif dans une perception tout ce qui nous y est exclusivement propre, et par objectif tout ce qui s'y trouve de commun à nous et à ce qui n'est pas nous, et, par conséquent, tout ce qui nous y manifeste le monde extérieur.

Cette distinction, bien que peu vulgarisée en France, est si juste que nous n^aurions pu nous en passer dans cette étude.

Ajoutons, pour le lecteur métaphysicien, que nous n'entendons pas ici trancher la question métaphysique du subjectif et de l'objectif. Existe-t-il, comme nous l'avons affirmé, un monde extérieur au monde de nos sensations ? C'est un problème transcendant que nous n'abordons pas. Ce problème, né d'une réflexion subtile, n'existe pas pour le plus grand nombre. Notre raison n'a pas besoin, dans cette étude, d'être aussi difficile que celle d'un philosophe, qui sonde les fondements mêmes de la connaissance. Nous avons admis tout de suite comme un postulat irréductible de la conscience humaine la distinction réelle du monde extérieur et du monde de nos sensations, parce que l'esthétique a pour condition cette distinction, vraie ou fausse; si c'est une illusion, cette illusion est essentielle à l'esthétique, et cela nous suffit pour la respecter. Mais, en admettant cette distinction, nous avons fait remarquer que la conscience qui l'établit, selon qu'elle y apporte plus ou moins de réflexion, détermine avec plus ou moins d'exactitude la démarcation entre ces deux IV. 5

mondes, et qu'à cet égard elle revise par la réflexion ses intuitions spontanées. Elle s'aperçoit alors qu'elle attribuait à l'un ce qui appartenait à l'autre, par une confusion dont la vie pratique de relations n'a point à souff'rir, mais dont nous avons intérêt ici à nous défendre.

Le monde extérieur, quel qu'il soit, ne comprend évidemment pas les phénomènes qui sont des modifications de nous-même, et, nous l'avons dit, toutes nos sensations sont telles; une sensation, c'est l'homme même dans un certain état. La perception de l'objet, c'est donc l'état sensible déterminé par cet objet dans l'homme qui le perçoit; cette détermination que l'homme subit en lui-même, il la sent subie et, comme telle, révélatrice de ce qui la lui fait subir, et c'est en quoi la perception est à la fois subjective j en tant qu'elle est un état du sujet humain qui la perçoit, et objective, en tant qu'elle est déterminée par une communication du sujet avec l'objet extérieur, communication qui introduit nécessairement quelque chose de l'objet dans le sujet.

Contester l'existence d'un monde extérieur, c'est perdre pied et faire de la métaphysique; contester l'entière objectivité des sensations et discerner avec précision en elles ce qui revient au sujet de ce qui revient à l'objet, c'est faire une distinction très positive et très utile. Nous nous sommes borné à cette distinction dans notre analyse très succincte.

Dans la perception d'un objet quelconque tombant sous les sens, précisons un peu ce qui est objectif et ce qui est subjectif.

THÉORIE

DE

Ce qui est objectif, ce par quoi la perception nous renseigne sur l'objet, c'est :

1° La réaction des points résistants dans les perceptions tactiles;

2° Les divers degrés d'intensité, d'acuité et de vivacité de chaque sensation, degrés qui correspondent à des différences dans l'amplitude et la vitesse des vibrations imprimées médiatement ou immédiatement au nerf spécial par l'objet, en un mot les variations d'intensité, d'acuité et de vivacité déterminées par l'impression;

3° Les rapports de situation et de succession qui soutiennent entre elles les sensations. C'est là, par exemple, ce qu'il y a d'objectif dans la figure tactile et dans la figure visuelle de l'objet.

Ce qui est subjectif, dans la perception, ce qui ne nous renseigne pas sur l'essence de l'objet, c'est :

1° La nature intrinsèque de chaque sensation, ce qu'elle est par elle-même, quand elle n'est pas comparée à d'autres, et que ses divers degrés d'intensité, d'acuité et de vivacité ne sont pas comparés entre eux; en un mot, ce qu'il en reste, abstraction faite de ce que l'intelligence y considère de relatif. Les perceptions du toucher seules sont, comme nous l'avons déjà remarqué, révélatrices de la nature même de l'objet par la leur;

2° Tout ce que celui qui perçoit introduit de luimême par anthropomorphisme, c'est-à-dire par une assimilation souvent abusive de la nature de l'objet à la sienne propre, et, par association d'idées, dans l'interprétation de l'objet : ces deux phénomènes seront analysés plus loin.

La perception tactile d'un objet est doublement objective. En effet, les points de contact entre l'objet et l'organe du toucher sont, en général, assez rapprochés pour nous donner conscience d'une superficie continue de résistance, c'est-à-dire à la fois d'une figure et d'une résistance. Or, nous avons vu que la perception de la résistance est aussi objective que possible, car elle l'est par identité de nature, aux points de contact, entre ce qui perçoit et ce qui est perçu; mais, en outre, les rapports de situation des points de contact entre eux constituent un système dont la perception est également objective, indépendamment de toute résistance.

La perception de la figure tactile est donc objective, et elle l'est aussi par identité, car les lieux de contact qui la déterminent sont communs à ce qui perçoit et à ce qui est perçu.

C'est évidemment grâce à la résistance que nous percevons la figure tactile dans l'obscurité, que le sculpteur peut en jouir esthétiquement les yeux fermés, et que l'aveugle-né peut donner une signification au mot figure ; mais la résistance n'est là qu'une condition, elle n'entre pas dans la définition même de la figure tactile, qui n'est au fond qu'un système de distances et de directions.

Quant à l'image visuelle, elle est un système de couleurs se limitant les unes les autres, avec ou sans transitions nuancées, et dont les communes limites sont dites des lignes. Elle n'est objective que par l'assortiment des couleurs, qui correspond à une diversité dans l'objet, par les degrés différents de vivacité de chaque couleur, par la

configuration des lignes. Le relief, à notre avis, n'est pas donné par l'image visuelle, il ne lui appartient pas, il y est seulement un ressouvenir persévérant de la figure tactile que l'expérience quotidienne y associe. A la lumière, nous avons au même instant des perceptions de résistance et des sensations visuelles. Or, nous avons peu à peu expérimenté, durant notre première enfance, que souvent la disparition d'une sensation tactile entraînait la disparition d'une sensation visuelle, ce qui nous a fait constater l'identité de la main palpant et de la main vue. Mais la première est localisée dans le champ du toucher, la seconde dans le champ de la vue ; la constatation de leur identité devait nous entraîner à identifier le lieu objectif de l'une au Heu subjectif de l'autre, et par suite le point de contiguïté tactile avec le point de contiguïté visuelle, enfin le champ du toucher avec le champ de la vue. Cette confusion, devenue habituelle, a eu un double effet : elle nous a fait transporter hors de nous dans le champ du toucher, qui est objectif, le champ de la vue, qui est tout subjectif, de sorte que les images visuelles nous semblent appartenir au monde extérieur; en outre, cette confusion nous a fait associer inséparablement le relief à l'image visuelle et concevoir la perspective.

C'est à la figure tactile combinée avec la figure visuelle, abstraction faite des couleurs et de toutes les autres sensations, que d'ordinaire on réserve plus spécialement le nom de forme, quand on parle de la forme d'une chose. Les savants même l'entendent ainsi, car ils appellent amorphes les corps dans la perception desquels les sensa-

tions tactiles ne sont pas groupées selon des rapports constants, quand d'ailleurs les couleurs et toutes les sensations qu'ils éveillent sont constantes. Ainsi, parmi tous les systèmes de sensations dont se compose la perception d'un objet, on a choisi spontanément celui des sensations tactiles pour caractériser surtout ce qu'on appelle vulgairement la forme de l'objet. La raison de cette différence est naturelle. Ces sensations sont les plus objectives de toutes et les plus persistantes, car toutes les autres sont plus ou moins intermittentes ou passagères.

Ces propriétés nous ont fait spontanément attribuer à la perception tactile le caractère le plus fondamental dans la perception totale de chaque chose, et c'est pourquoi nous n'appelons ordinairement /mw^ d'un objet que sa figure tactile combinée avec la figure visuelle, abstraction faite de la coloration.

La forme ainsi définie est celle que la sculpture prend pour modèle.

A un point de vue plus large et plus philosophique, la forme est l'ensemble de toutes les perceptions sensibles dont le système nous représente l'objet. Le lecteur reconnaîtra aisément dans laquelle de ces deux acceptions, suivant le sujet traité, nous emploierons le mot forme.

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