‹ L'expression dans les beaux-artsChapitre 19 sur 68 · THÉORIE GÉNÉRALE DE · texte numérisé non relu

THÉORIE GÉNÉRALE DE

lant, plat, etc.) s'appliquent à des états moraux. C'est surtout par ses caractères affectifs que la figure a quelque chose de commun avec les états moraux et les exprime; la douceur de ceux-ci, ou leur qualité contraire, trouve son expression dans ce que les formes ont d'agréable ou de désagréable aux yeux. C'est ce qu'on peut s'expliquer en examinant la façon dont le regard se comporte en suivant une ligne droite, une courbe ou un angle comme nous l' étudierons au chapitre XII de ce livre.

L'orientation, qui définit la figure, est un caractère des perceptions tactiles et visuelles; comme elle implique plus d'une dimension, elle semble n'appartenir qu'à celles-ci. Signalons cependant qu'en tant que contraires, deux orientations ont leurs analogues dans la durée, lorsque l'on oppose le passé au futur à partir du présent.

Examinons au point de vue de l'orientation les diverses espèces de sensations.

Certaines perceptions qui ne sont ni tactiles ni visuelles ont des rapports d'analogie avec des opérations tactiles (un cri perçant, déchirant, par exemple), de sorte qu'on ne peut pas dire que l'orientation, propre aux perceptions tactiles et visuelles, soit absolument étrangère à toutes les autres. Il existe une figure tactile et visuelle remarquable, entre toutes, par les nombreux analogues qu'elle a dans les autres espèces de perceptions, c'est l'angle. Les mots : aigu, perçant, piquant, pénétrant, etc., se disent de la douleur, de la saveur, de l'odeur, du son. Il y a pointe, c'est-à-dire angle, dans le monde des dou-

leurs, des sensations, de l'odorat, du goût, de l'ouïe, comme dans celui du toucher et de la vue.

Ici se présente une synonymie curieuse. Dans le langage, l'acuité et la hauteur ont même signification comme on peut le voir sur notre tableau. On dit un son haut ou aigu. Il est naturel d'admettre que l'emploi des mots aigu, perçant, appliqués aux sons, a précédé celui du mot haut, parce qu'ils sont plus directement imitatifs ; ce dernier, adopté par la science en acoustique, est plus abstrait. Or, dès que l'acuité a été empruntée au monde tactile pour qualifier des modes du son, de l'odeur et du goût, l'idée de hauteur en a dû dériver, car, étant donné un cône aigu pour terme de comparaison, si l'on y considère une échelle de sections parallèles à la base, plus la section s'éloigne de la base plus elle diminue, en un mot elle s'afEle en s'élevant, et dès lors on est porté à la qualifier indifféremment par son acuité ou par sa hauteur. Cette explication peut paraître subtile, mais il n'y a rien de plus subtil que la spontanéité même de l'esprit créant le langage, comme le vocabulaire entier en fait foi. Ne dit-on pas : la flèche d'une cathédrale, mot dont le sens implique à la fois acuité et hauteur, acuité parce que la flèche est pointue, hauteur parce que, étant pointue, elle a nécessairement son sommet éloigné de sa base relativement étroite. Comme d'ailleurs l'attitude habituelle de l'homme est verticale, il accommode spontanément la position des choses à la sienne et tend à graduer verticalement, c'est-àdire en hauteur, toutes les échelles de mesure qu'il imagine. Il n'a pas eu d'autres raisons de faire monter la gamme.

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Le tableau nous montre que l'acuité convient, sous des noms différents (^aigu, piquant, pénétrant), à toutes les catégories de perceptions sensibles.

L'acuité est très expressive, comme le langage en témoigne, car on dit d'une douleur morale qu'elle est aiguë, poignante, pénétrante, etc. Qii'y a-t-il donc de commun entre l'idée de pointe impliquée dans ces diverses épithètes et quelque qualité d'une douleur morale ? Ce caractère commun n'est pas facile à saisir. Essayons toutefois d'expliquer comment il a été spontanément dégagé par le langage.

Remarquons d'abord que le mot aigu s'applique plus souvent à la douleur physique qu'à la douleur morale et qu'il a dû qualifier la première avant la seconde. Or, on conçoit que la douleur physique, résultant d'une lésion faite à la peau par une pointe, par un corps aigu, ait été elle-même qualifiée d'aiguë. Il y a, en effet, dans la sensation de piqûre quelque chose de fin et de ténu qui répond à l'étroitesse de la surface affectée ; quand cette surface est plus étendue, comme dans une contusion, la sensation perd son caractère d'acuité. La même épithète d'aiguë a été naturellement appUquée à toute douleur physique dont le siège est interne et la cause quelconque, mais qui fait souffrir de la même manière qu'une lésion causée par une pointe à la peau. Il est assez curieux de noter que le cri arraché par une piqûre est dit aigu comme le corps qui pique et comme la douleur même; ce cri a, comme son, une propriété expressive de la douleur qui le cause. Il est très probable que c'est en comparant certaines dou-

leurs morales aux douleurs physiques aiguës, qu'on a trouvé aux premières une qualité désagréable commune avec les secondes, à savoir : l'acuité ; on a par suite qualifié ces douleurs morales d'aiguës, puis de poignantes^ pénétrantes, épithètes dérivées de la première.

Nous sommes donc porté à croire que ce n'est pas en commençant par rapprocher de la figure angulaire, tactile ou visuelle, la qualité affective de ces douleurs morales, que cette qualité a été désignée par le mot aigu, mais en la rapprochant d'abord de son analogue dans les douleurs physiques, déjà comparée à l'angle qui les détermine sur une étroite surface nerveuse.

Nous examinerons plus loin ce qui fait que les perceptions sensibles sont expressives, en analysant plus exactement les caractères qu'elles ont de commun avec les états moraux. Nous nous sommes contenté ici de signaler, dans le langage, les marques manifestes de ce travail de comparaison, opéré spontanément par les hommes à la recherche des moyens de désigner et de nommer leurs états moraux. Il nous importait de montrer ainsi que notre étude s'appuie sur les données incontestables de la plus antique expérience.

Certains résultats, que notre tableau met en évidence, sont particulièrement intéressants. Nous y reconnaissons, au premier coup d'œil, que, si le langage est un système de signes conventionnels, la voix qui transmet ces signes est par elle-même fort expressive et constitue comme adjuvant au langage, par son accent et par ses intonations, un signe naturel extrêmement efficace, car presque tous

les qualificatifs mentionnés dans la première colonne de notre tableau sont applicables à la voix. Les qualificatifs des perceptions tactiles sont aussi fort nombreux, car ces perceptions, par l'activité qu'elles impliquent et qu'elles manifestent dans le mouvement, d'une manière plus nette que toutes les autres, sont aussi plus aptes à exprimer l'activité impliquée dans l'émotion; les gestes, composés de ces perceptions, sont expressifs par excellence. Enfin, remarquons que presque tous les qualificatifs des perceptions sensibles sofit applicables au style; c'est que le style exploite, pour l'expression, toutes les ressources du langage; tous les caractères communs aux états moraux et aux perceptions sensibles doivent s'y rencontrer : il y a à la fois dans le style le geste et l'accent.

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