CHAPITRE VIII
LA SYMPATHIE. — DIFFÉRENCE ENTRE LA PROPRIÉTÉ EXPRESSIVE d'une PERCEPTION ET SON OBJECTI- VITÉ. — FONCTIONNEMENT DE LA SYMPATHIE DANS l'expression SUBJECTIVE ET DANS l'eXPRESSION OBJECTIVE .
A perception expressive nous révèle ou bien uniquement notre propre état intérieur qui y correspond, comme lorsque l'azur du ciel éveille en nous un sentiment de joie sereine, ou bien l'état intérieur d' autrui, comme lorsque nous voyons un visage irrité. Dans le premier cas, l'expression ne fait que nous révéler à nous-même, elle est subjective; dans le second cas, elle nous renseigne sur autrui, elle est objective.
L'objectivité de l'expression est très distincte de celle des notions scientifiques. Les renseignements scientifiques que nous procurent nos perceptions sensibles ne sont que des rapports en nous correspondant à des
THÉORIE
GÉNÉRALE
rapports hors de nous. L'expression nous fait communiquer avec la nature intime de l'objet, elle nous fait atteindre, non le relatif, mais l'essentiel, non des lois, y mais des états intérieurs. L'expression objective, par excellence, est cette révélation qui nous permet de lire. sur les visages ce qui se passe derrière; mais celle-là même, comme nous l'établirons, ne nous apprend de l'objet rien qui soit étranger à notre propre nature. Nous montrerons que l'expression d'un visage nous fait apparaître ce que l'être qui a ce visage possède d'analogue à notre être, à des degrés divers. Par exemple, ce qu'exprime pour nous la face d'un chien, c'est ce que cet animal a d'humain. Ce que, à son tour, le chien perçoit d'expressif pour lui dans la face humaine, ce n'est certainement aucun attribut exclusivement humain qui serait absolument étranger à la nature canine, mais ce sont, à un degré supérieur, les seules qualités dont les analogues sont dans le chien. S'il nous était donné de voir les habitants d'une autre planète, il se pourrait que leur visage ne fût que très peu expressif pour nous, parce qu'ils ne seraient que très peu hommes; mais ce que nous y percevrions d'expressif pourrait, par une intensité singu- Hère, nous donner une très haute opinion de leur nature, ils nous inspireraient une sorte de vénération instinctive, et nous les contemplerions alors avec des regards de chien.
Il résulte des observations précédentes qu'il ne faut pas confondre la propriété expressive d'une perception avec son objectivité. Les perceptions les moins objec-
tives, comme les odeurs et les couleurs, peuvent être fort expressives. Tel parfum, par exemple, suscite en nous, par sa douceur et sa finesse, un sentiment de qualité analogue, la tendresse, l'espérance vague. Une couleur sombre nous attriste; le rose, le vert nous égaient. Mais ni le parfum, ni la couleur ne nous renseignent sur leur cause.
Recherchons maintenant comment est déterminé le phénomène de l'expression, tant subjective qu'objective. Soit une perception sensible quelconque, une mélodie, par exemple. Cette mélodie est expressive par certains caractères, tels que l'intensité, l'acuité relative des notes, le rythme, le timbre, caractères qui ont quelque chose de commun avec un état intérieur, une affection morale; elle exprime la tristesse ou la gaieté, et, suivant les passions, le genre de vie et le degré de culture de l'auditeur, cette tristesse ou cette gaieté s'associera à tel ou tel souvenir, association qu'il faut se garder, nous le savons, de confondre avec l'expression proprement dite. De tous les caractères expressifs de la mélodie, considérons, pour simplifier les idées, le plus net et le moins contestable, le rythme. La lenteur du rythme porte l'auditeur à la mélancolie, qui est languissante aussi; sa rapidité, au contraire, le porte à l'entrain qui est également vif. Ainsi, je moral de l'auditeur affecte le caractère de la mélodie, autrement dit la mélodie communique son caractère au moral de l'auditeur. Ce phénomène est la Sympathie dans sa plus simple manifestation. Il y a sympathie dès que le moral tend à
prendre un caractère qui lui soit commun avec la perception sensible. Cette tendance de la personne morale de l'âme, à reconnaître quelqu'une de ses propres qualités dans une sensation physique, est le fondement de toute expression.
Nous venons de montrer que la sympathie entre en jeu dans l'expression subjective. Il nous reste à faire voir comment elle fonctionne dans l'expression objective. Considérons d'abord le cas le plus favorable à la véracité de l'expression objective, celui où nous regardons un de nos semblables.
Me voici en présence d'un homme. Aussitôt que son extérieur a agi sur mes sens et que je l'ai perçu, le caractère expressif de ma perception tend, comme nous venons de le constater, à faire saillir en moi, dans mon intérieur, un caractère moral correspondant; ainsi, mon état moral tend à devenir l'état exprimé, grâce à l'intermédiaire de ma perception sensible. Chacun peut constater le fait sur soi-même, ou mieux encore sur l'enfant devant qui l'on se met à rire ou à pléurer. Il commence à rire lui-môme ou à s'attrister; les mères le savent si bien qu'elles obtiennent, en riant devant leurs enfants qui pleurent, de les faire rire dans leurs larmes et avant qu'ils soient consolés; le branle du rire, une fois donné, appelle l'idée de la joie, qui l'accompagne ordinairement, et la joie même suit bientôt. Quand un enfant voit un homme en colère, son visage 4'eproduit l'expression de la colère un peu avant d'exprimer la peur, car il n'a peur qu'après avoir conçu l'idée de la colère, et il l'exprime
en même temps qu'il la conçoit. Au théâtre, les visages des spectateurs reproduisent les expressions de ceux des artistes. Pour que les traits de l'enfant ou du spectateur se contractent ou s'épanouissent, il faut bien que l'intérieur, chez eux, ait été disposé à reproduire lui-même l'état de l'intérieur exprimé.
x\insi, quand je regarde un homme, voici l'enchaînement des phénomènes qui naissent de lui à moi : l'état de son intérieur modifie son extérieur de telle manière que celui-ci reproduit quelque caractère de celui-là ; cette modification affecte mes nerfs sensitifs par un ébranlement qui transmet ce caractère à mes sensations et par suite à ma perception; ma perception le propage jusqu'à mon propre intérieur moral, où par sympathie il se reproduit, de sorte qu'un état est déterminé en moi semblable à l'état exprimé. Un tiers qui m'observerait alors verrait sur mon visage l'expression de mon nouvel état; mon visage semble être le miroir de celui que je regarde. Or, deux choses peuvent arriver. Ou bien mon intérieur se prête, par sa nature même, à la reproduction de l'état exprimé, ou bien il y répugne; dans le premier cas la reproduction s'y continue à mon insu même, jusqu'à ce que le plaisir qui en est l'effet soit devenu assez vif en moi pour éveiller ma conscience; dans le second cas, la résistance de mon intérieur à cette reproduction éveille tout de suite ma conscience. Souvent au théâtre les spectateurs se trouvent si naturellement à l'unisson moral des personnages, qu'ils ne songent pas à applaudir l'acteur, bien que cet unisson même prouve l'excellence de son jeu. Alors la
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claque est nécessaire et légitime, c'est elle qui rend justice au talent, à moins que l'acteur n'ait soin, comme il le fait d'ordinaire, de suspendre son jeu par une pause, et de faire attendre un moment la suite au public ; ce moment d'attente avertit celui-ci qu'il admirait à son insu, il reconnaît son injustice »t la répare en applaudissant. Si le personnage lui déplaît par son caractère, il n'applaudit pas, malgré la perfection du jeu; un traître ne se fait applaudir de lui qu'en lui rappelant, par un artifice de débit, qu'il est non seulement personnage odieux, mais acteur accompli. Le spectateur, pour y songer, était trop dominé par son aversion.
Cette propriété que nous possédons de reproduire dans notre intérieur les états de l'intérieur d'autrui (dussions-nous nous soustraire aussitôt à cette tendance spontanée) est la plus complète manifestation de la sympathie. Ce phénomène s'observe très bien dans le sentiment de pitié; le regard de compassion se fait pareil au regard de celui qui souffre, et en même temps le cœur s'associe à sa souffrance, il y prend part.
Pendant une scène pathétique ou gaie, si l'on se retourne pour examiner les visages des assistants, on trouve qu'ils expriment tous, non seulement la tristesse ou la joie, mais le mode de tristesse ou de joie qu'ils voient exprimé, la peur ou l'espérance, l'attente ou la surprise ; on conçoit combien une telle propriété facilite chez l'homme l'intelligence des dehors représentatifs de son semblable. Parfois, il y a pour le spectateur impossibilité de sympathiser, d'entrer en communication d'au- IV. 7
cune sorte avec l'état moral exprimé, et il en résulte alors un étonnement qui est la stupeur. Ajoutons que les effets de la sympathie sont beaucoup plus faciles à observer sur les enfants et les gens sans éducation que sur les hommes cultivés, chez qui l'habitude a pu émousser la sympathie et que la politesse a conduits à en composer ou réprimer certaines manifestations.
Dans son acception la plus ordinaire, la sympathie est opposée à la répugnance ; elle a son contraire qui est Fantipathie. Cette signification dérive de la précédente. En effet, l'expression, dès que nous la percevons, nous fait spontanément comparer à nous-même la personne exprimée; comme, en réalité, nous ne connaissons de l'être intérieur des choses que le peu que nous savons du nôtre par la conscience, c'est toujours par des ressemblances avec nous-même ou des dissemblances que nous induisons ce que sont les autres; ne portant donc sur eux que des jugements comparatifs, nous ne pouvons manquer d'éprouver en même temps pour eux les sentiments attachés à la comparaison; nous les sentons ou conformes à nous ou différents de nous, et par suite^ leur appHquant notre amour de nous-même, nous les disons aimables ou non, sympathiques ou antipathiques; nous nous aimons en eux, c'est la sympathie; ou nous leur en voulons d'être tels que nous ne puissions nous aimer en eux ou tels que nous sentions en eux la critique de nous-même, c'est l'antipathie. Il y a une autre raison encore plus directe et plus essentielle de ces deux effets contraires de l'expression objective.
L'expression objective, avons-nous dit, produit en nous un retentissement imitatif de l'état exprimé; sous cette influence nous nous sentons en quelque sorte devenir autrui, dans la mesure d'ailleurs restreinte de notre passivité. Or, cette aliénation accidentelle de nousmême est involontaire; c'est une surprise exercée par autrui sur nous, à laquelle nous consentons ou refusons notre adhésion. Sous l'influence d'une expression, on éprouve ce que fait éprouver une obsession; nous sentons notre indépendance atteinte. Ou bien la passion étrangère qui nous possède est conforme à notre nature, et alors nous nous y abandonnons volontiers; ou bien elle y est contraire, et alors nous en soufl'rons, et nous nous soustrayons à un état qui se fait nôtre malgré nous. Dans le premier cas nous avons affaire à un hôte, dans le second à un intrus ; dans les deux il y a un étranger chez nous.
La sympathie agréable nous donne l'impression d'une visite agréable d'ami, la sympathie désagréable, dite antipathie, celle d'une visite d'importun; ce n'est pas là le pur sentiment d'amour, ni le pur sentiment de haine, ce sont ces deux sentiments compliqués de celui d'une invasion acceptée ou repoussée. Ce sentiment d'invasion est un des facteurs de l'admiration, de l'enthousiasme et de l'extase, qui sont par excellence des états sympathiques.
roo DE L'ARTISTE ET DES BEAUX-ARTS