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CHAPITRE IX

l'anthropomorphisme. — SON INFLUENCE SUR l'interprétation des FORMES EXPRESSIVES.

N être intelligent dont la nature serait totalement différente de celle d'un objet ne pourrait rien percevoir de cet objet. En effet, percevoir c'est, pour l'être intelligent, communiquer de quelque manière, avec son objet, c'est-à-dire avoir quelque chose de commun avec lui; c'est donc enfin n'en être pas totalement différent.

S'il en est ainsi, nous ne pouvons connaître les essences latentes, les extérieurs exprimés par les formes, que d'après notre propre essence, et nous en connaissons seulement ce qu'elles ont de commun avec celle-ci. Or, le mode interne de perception que nous avons de notre essence s'appelle la conscience; le peu que nous pouvons connaître des essences latentes nous est donc donné par le peu que nous savons de la nôtre par la conscience.

THÉORIE GÉNÉRALE DE L'EXPRESSION loi

N'atteignant immédiatement l'essence vivante qu'en nous, c'est notre propre essence qui seule nous sert de terme de comparaison pour apprécier celle d'autrui.

Mais il nous faut un soin extrême pour ne jamais attribuer à l'essence exprimée plus qu'il ne lui revient de sa communauté de nature avec la nôtre. Le type que nous fournit la conscience tend donc à se substituer au vrai concept des essences étrangères, à les accroître, à envahir ainsi le monde et à le faire homme, à l'humaniser sous une infinité de formes diverses. Nos perceptions ne nous apprennent jamais rien de nouveau en tant qu'elles nous font concevoir les essences latentes, car le peu que nous pouvons concevoir de leur nature correspond toujours à quelque chose de la nôtre qui n'est pas nouvelle pour nous. Le nouveau que nos perceptions nous apprennent gît tout entier dans leurs rapports, et voilà pourquoi les rapports font toute notre science objective. Les formes diffèrent entre elles par les rapports de situation, de quantité, d'intensité, qui entrent dans les sensations dont elles sont composées; elles sont en cela indéfiniment variables, tandis que les essences latentes qu'elles expriment se réduisent toutes pour nous à des forces, donr les types sont en nous et qui sont par conséquent peu nombreuses. Ainsi, pour nous, un éléphant et une fourmi difî'èrent autant par la forme extérieure qu'ils diffèrent peu par l'expression de l'intelligence. Car c'est notre propre intelligence qui est le type unique de la leur à un certain degré, et il nous est fort difficile de déterminer exactement ce degré d'après la

DE

L'ARTISTE

ET DES BEAUX-ARTS

seule expression. Nous nous laissons aller à notre insu à prêter notre nature morale aux êtres inférieurs, plus ou moins, sans doute^ qu'ils n'y ont droit.

Ce phénomène intellectuel qui engendre toutes les erreurs métaphysiques, toutes les légendes religieuses et les plus charmantes fictions de la poésie, est l'anthropomorphisme.

L'anthropomorphisme s'introduit spontanément dans notre manière de contempler la nature. Il en résulte que bien rarement nous interprétons exactement les dehors des objets; car dans la forme de tout objet naturel nous sommes enclins à confondre deux choses distinctes dont l'une est réelle et l'autre illusoire, à savoir la représentation de l'intérieur de l'essence latente qui constitue le fond de l'objet, son intérieur, et la représentation de notre propre essence que nous y transportons à notre insu, par anthropomorphisme. Presque toujours la représentation réelle est supplantée ou au moins adultérée par cette représentation fictive qui nous rend ce que nous prêtons à l'objet, de sorte qu'elle est expressive sans être sûrement instructive. Ainsi l'aspect d'un sel cristallisé, par la régularité de ses faces, de ses lignes et de ses angles, ne nous suggère pas seulement l'idée d'une loi de mécanique moléculaire; nous ne pouvons nous empêcher, avant réflexion, d'y admirer quelque chose de plus, une sorte d'art que nous assimilons à une combinaison laborieuse et méritoire de quelque intelligence analogue à la nôtre ; l'imagination du poète devance en nous l'observation du savant. A la vue d'un rocher et

des anfractuosités qui le rendent, comme on dit, pittoresque, nous ressentons tout d'abord l'impression que nous ferait un visage, nous ne pensQns qu'ensuite à chercher dans sa forme la représentation des forces qui s'y cachent. Nous avons prêté un caractère de gravité morale à son apparence massive où ne se manifeste réellement qu'un rapport entre sa gravité physique et sa construction moléculaire. Nous avons trouvé une bouche et des yeux dans une déchirure et des cavités, qui sont seulement les indices d'un événement géologique et d'actions physiques et chimiques. En un mot, nous l'avons fait homme autant que sa figure nous l'a permis, et le visage que nous avons ainsi substitué à cette figure nous en a dissimulé la véritable expression.

De même une fleur nous intéresse tout de suite par des qualités que nous y mettons sur la foi de sa grâce et de son coloris, et qui appartiennent à la nature humaine sans avoir rien de commun avec la sienne, car elle est peut-être un monde ou un monstre pour le puceron qui en côtoie la corolle comme un abîme. Sa forme nous trompe donc d'abord plus qu'elle ne nous renseigne, parce qu'il s'y rencontre des éléments sensibles étrangers à sa représentation réelle, mais capables d'exprimer quelque mode de notre activité intime ; cette représentation réelle n'est dégagée pour nous de tout anthropomorphisme que si nous y Hsons avec l'œil du botaniste le plus froid.

Pour le règne animal la méprise est plus facile et plus fréquente encore. Buffbn lui-même, avec tout son génie

scientifique, n'a pas su, en décrivant les animaux, isoler dans les formes qu'il interprétait la représentation réelle et en éliminer l'expression illusoire des passions humaines.

Chez un tigre, l'importance, la disposition, la forme des maxillaires et des dents représentent bien la fonction d'une mâchoire de carnassier, mais est-il aussi certain que tout cet appareil mécanique représente une cruauté propre à ce carnassier? Un tigre est prompt à bondir, surtout quand il a faim, mais il l'est comme un arc tendu dont le trait est prêt à partir et qu'une chiquenaude peut détendre : cela n'autorise pas à conclure qu'il ait un méchant dessein.

Mais on ne risque pas de se tromper en concluant de sa structure ostéologique et myologique et du système de leviers qui la compose, qu'il y a en lui un ressort très propre à une rapide et vigoureuse détente, une puissance de bond prodigieuse. Mais quel poète, quel artiste peut se flatter de regarder un tigre à la façon de Cuvier ? de ne point apporter dans l'interprétation de sa forme la sentimentalité de Buffon et même un anthropomorphisme bien plus erroné ? Au point de vue de la laideur et de la beauté appliquées aux animaux, nous nous égarons bien davantage encore. En général, une bête ne nous paraît laide que par notre invincible propension à y chercher quelque chose de la figure humaine.

Pour savoir s'il y a vraiment des singes laids, il faudrait pouvoir consulter un singe, car la beauté que nous demandons inconsciemment à la forme du singe et qu'as-

sûrement nous n'y trouvons pas, c'est une beauté humaine; aussi, quand nous disons qu'un singe est laid, c'est comme si nous disions qu'il le serait s'il était homme, ce qui est incontestable. Nous devrions admettre que la représentation esthétique qui nous déplaît chez certains animaux n'est pas leur représentation réelle, mais une expression illusoire du type humain, expression naturellement monstrueuse et choquante. Mais quand un animal est si éloigné du type humain qu'il ne peut soutenir aucune comparaison avec ce type, nous ne songeons plus à le dire laid, ou si nous le jugeons tel, c'est par des sensations désagréables étrangères à sa physionomie, c'est parce qu'il blesse nos sens et non parce qu'il blesse notre goût esthétique. Un ver de terre, par exemple, qui, au soleil, peut avoir la forme et la couleur d'un bracelet d'argent, ne peut pas être dit laid, mais il nous dégoûte par des particularités qui ne sont en rien représentatives de son essence latente. Il arrive aussi que nous trouvons de la beauté à un animal comme nous en trouvons à un motif de décoration, à un morceau d'architecture, parce que les courbes de son corps caressent l'œil, ou bien parce qu'il s'y manifeste, entre l'activité interne et la forme, un de ces rapports qu'on appelle souplesse, élégance, etc.. telle est pour nous la beauté du cheval, de l'oiseau. Dans ce cas, la qualité esthétique n'est pas toute prêtée à l'animal par l'imagination du spectateur, elle correspond à quelque chose de l'essence latente , elle est en grande partie une représentation réelle. Mais le poète et l'artiste ne manquent pas d'y

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ajouter ce qu'il faut pour humaniser le cheval, pour qu'on sente en lui ce fier et fougueux animal, la plus noble conquête, etc ...

Nous avons tant de peine à considérer exclusivement dans les formes la représentation des essences latentes qu'elles enveloppent^ que ce sont leurs caractères secondaires qui surtout nous frappent. Il suffit qu'un animal soit plus grand qu'un autre, et que sa taille et sa structure se rapprochent de celles de l'homme, pour que sa vie nous semble plus respectable et plus intéressante. On a beau nous démontrer que l'organisme d'un insecte est très complet, très compHqué, très riche, nous ne laissons pas de l'écraser sans scrupule, tandis que nous instituons des sociétés protectrices pour les animaux supérieurs; nous tuons les autres par indifférence ou par jeu, ceux-ci seulement par passion à la chasse, ou par nécessité à l'abattoir. S'il était possible de réduire la théorie de tous les organismes à des formules géométriques et mécaniques de leurs fonctions, indépendamment de leurs dimensions absolues, on serait peut-être étonné de trouver si peu différents ceux que l'illusion du volume et de l'aspect faisait paraître si éloignés les uns des autres.

On peut dire qu'en général les formes des minéraux, des végétaux et des animaux qui peuplent la terre, au lieu de nous représenter les essences latentes qui les révèlent^ ne font à nos yeux, avant toute réflexion, qu'imiter et symboUser l'essence humaine, que nous leur prêtons à des degrés divers dans la mesure où ces formes le

comportent. Ainsi la plupart des objets tirent pour nous leur expression de quelque rap|fort vague avec la physionomie de l'homme, depuis le rocher et la plante jusqu'au singe. La poésie entière en fait foi.

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